CHAPITRE XXIII.
Art mimique.—Son origine.—Rhume d'Andronicus.—Système admirable des immortels abbés de l'Épée et Sicard.—Réflexions d'un encyclopédiste.—Mmes Heinel, Guimard, Gardel et Clotilde.—On doit la perfection de la pantomime à Mlle Bigottini.—Portrait de cette actrice dans le ballet de Clari.—Mmes Courtin, Fanny Bias, Anatole, Marinette.—MM. Albert, Montjoie, Ferdinand.—Pantomimes de MM. Franconi dans leurs tournois.
«Tout en blâmant avec vous, mon cher Philoménor, des taches aussi légères dans un aussi riant tableau, je ne puis m'empêcher de rendre hommage à l'art mimique qui semble avoir eu la destinée et l'emploi de la peinture sur verre, long-temps perdue et dernièrement retrouvée. Je parle uniquement de la pantomime asservie aux règles dramatiques, autrement on me chicanerait à bon droit sur une pareille assertion; la pantomime étant, comme vous le savez, la première langue de l'enfant de la nature. En tout temps et sans interruption les signes[164] furent l'idiome du sauvage. La pantomime scénique, si parfaite chez les Romains, négligée depuis et perfectionnée en France, semble mettre à jour toutes les affections de l'âme et leur donner les plus vives couleurs. Je me rappelle qu'une très-petite cause, le rhume d'un comédien, mit à Rome la pantomime en faveur. Andronicus, poète et acteur, qui publia sa première pièce deux cent quarante ans avant l'ère vulgaire, fut l'inventeur de l'art mimique. Ayant éprouvé un enrouement, il imagina de faire réciter son rôle par un esclave, tandis qu'il faisait les gestes; telle fut l'origine de la pantomime.» «Quelque éloge que l'on puisse faire de cet art, me dit Philoménor, les auteurs de votre Encyclopédie en ont fait, ce me semble, une très-juste critique que je puis vous citer: «De la pantomime rien ne reste, disent ces savans, rien ne reste que des impressions quelquefois dangereuses; on sait qu'elle acheva de corrompre les Romains; au lieu que de la bonne tragédie et de la saine comédie il reste au moins d'utiles leçons.
«Un gouvernement sage aura donc soin de préserver les peuples de ce goût dominant des Romains pour la pantomime, et de favoriser les spectacles, où la raison s'éclaire, où le sentiment s'épure et s'anoblit.»
«On doit, repris-je, on doit surtout une nouvelle création du genre à Mlle Bigottini; avant elle, Mlles Guimard, Heinel, et de nos jours, Mmes Gardel et Clotilde, avaient bien, si l'on veut, copié le caractère idéal et poétique des divinités de la fable; mais d'après le témoignage de ceux qui, depuis longues années, ont suivi l'Opéra, aucune actrice n'avait porté la pantomime au degré de perfection où cet art est parvenu depuis que Mlle Bigottini s'est emparée des premiers rôles. Jamais personne ne sut unir plus de grâces à une sensibilité plus touchante. Jamais, comme vous l'avez vu, l'action du geste et le simple jeu de la physionomie n'ont été plus expressifs, n'ont rendu avec plus de vérité toutes les nuances du sentiment, les remords de l'erreur, l'amertume des regrets, la terreur du châtiment, et l'ivresse d'un bonheur inespéré; en un mot, cette expansive énergie de toutes les passions qui agitent, bouleversent ou transportent le cœur humain; et ce qui est bien plus remarquable, dans aucun siècle, avant cette incomparable mime, le spectateur n'avait pu suivre avec autant d'intérêt le fil et le développement d'une intrigue, ni mieux deviné les incidens, les épisodes et le dénouement. Mademoiselle Bigottini est, il est vrai, parfaitement secondée par Mmes Courtin, Fanny, Anatole et Marinette; par MM. Albert, Montjoie, Ferdinand et par cet essaim léger de danseurs et de danseuses dont les talens n'ont point de rivaux en Europe.
«La pantomime doit encore beaucoup à MM. et à Mme Franconi qui, dans leurs tournois, nous ont offert des tableaux d'histoire d'une ressemblance d'autant plus vraie et d'autant plus énergique, que l'instinct cultivé d'animaux peu dociles et jusqu'alors peu susceptibles d'une éducation aussi savante, semble se réunir au génie de leurs maîtres pour mieux tromper le spectateur qui se croit réellement transporté au milieu même où l'action s'est passée et que la scène reproduit à ses yeux.