CHAPITRE XXXIX.
Affiches, placards.—Mot de Mercier.—Plaisans contrastes.—Création de compagnies de police, et d'un nouvel inspecteur des monumens.—Fosses inodores; gaz hydrogène.—Preuves de ses inconvéniens.—Avantages et dangers des nouvelles découvertes.
Six heures n'étaient pas encore sonnées, et les bureaux étant encore fermés, nous eûmes le temps de continuer nos observations critiques: «Voyez, me disait Philoménor; est-il possible que l'extérieur de l'Odéon soit aussi maussade et aussi bizarre? Ses colonnes ne sont pas même respectées; partout des affiches barbouillent les murs, et jusqu'aux voussures des arcades. Thalie et Melpomène applaudiraient sans doute à la disparition de tant de sottes et inconvenantes caricatures, que l'on expose, pour ainsi dire, dans leur sanctuaire.» «Dites-en autant, répliquai-je, de la salle de Feydeau dont le portique ressemble à l'entrée d'un théâtre de carton. Le granit factice y disparaît sous les placards de toutes couleurs. Qui n'aurait été choqué en lisant les annonces encadrées, saillantes, scellées en fer, naguère retenues même avec des chaînes, jusque sur les colonnes de Favart, dont le péristyle devrait, pour bien des raisons, être fermé avec des grilles[36].»
«Naguère! dites vous, reprit Philoménor; aujourd'hui même on en suspend effrontément entre les arcades de la rue Castiglione[37], dont elles défigurent les formes si belles et si pures. On en place même autour des superbes candélabres en bronze[38] du pont des Arts, et de ceux qui, sur les boulevards des Italiens, éclairent l'entrée des rues Grange-Batelière et Le Pelletier; et cependant avec des moyens peu dispendieux que j'indiquerai, on n'aurait pas lieu de gémir sur la tenue pitoyable des plus gracieux monumens de Paris. Des plaintes aussi raisonnables s'élèvent ailleurs, notamment lorsqu'on passe dans la rue des Colonnes, près Feydeau; vient-on de réparer ou de mettre à neuf une galerie, aussitôt des ouvriers y font peindre en toutes nuances les signes de leurs différens états, sans qu'aucune autorité exerce à ce sujet une utile censure; par respect pour le bon goût, sans froisser les priviléges de la propriété, le gouvernement, ce me semble, a bien le droit acquis de proscrire un semblable vandalisme. Abus vraiment déplorable qui ne se trouve peut-être qu'en France, mais qui, très-certainement, n'existe point à Rome, à Milan et à Londres[39]. L'imprimerie est devenue la lèpre de l'architecture! Excepté le Luxembourg, l'Élysée-Bourbon et quelques parties du palais du duc d'Orléans, il n'est pas un monument, une colonnade, un édifice public, qui ne soient offusqués par une quantité d'affiches, de placards, qui non seulement nuisent à la grâce de l'ensemble, mais qui sont encore, par leur objet, de l'indécence la plus révoltante; on en a vu même quelques-unes qui prêtaient au calembourg, et qui, probablement conseillées par les ennemis de la France, étaient une insulte directe à la majesté royale. L'étranger croira-t-il qu'aux Tuileries, contre les pilastres soutenant la grille, rue de Rivoli, côté du Carrousel, et côté du quai, depuis le pavillon de Flore jusqu'au jardin de l'Infante, l'étranger, dis-je, croira-t-il qu'il existe un si grand nombre d'affiches, qu'on se figurerait presque entrer dans un magasin[40]?
«L'affiche usurpatrice n'a pas même épargné la partie du Louvre nouvellement regrattée où se voit le buste de Louis XIV, où l'on est saisi de surprise et d'admiration en considérant la magnifique colonnade du médecin architecte[41]; et c'est précisément dans cet endroit que souvent les placards de toute nuance sont le plus multipliés. De temps en temps, je le sais, on les fait disparaître, mais jamais entièrement; et des lambeaux d'affiches à moitié détachés, y voltigent encore au moment où je vous parle; déjà les pilastres des nouvelles grilles en sont couverts; on vient même d'en placer plusieurs jusque dans l'intérieur du Louvre[42], sous les guichets.» «Quels sont donc les devoirs des conservateurs de vos palais, s'écria Philoménor? Sur quels objets s'étend leur surveillance?» «Oui, mon ami, repris-je, d'après des abus aussi crians, d'après une pareille audace, je suis étonné de ne pas voir ici, en grosses lettres, les annonces des nobles métiers que l'on exerce sur le pont voisin.» «Ne vous fâchez pas, me dit mon Grec: pour moi, lorsque je considère ces éternels placards, je me rappelle ce mot si plaisant de Mercier: «Jamais l'antiquité, ne connut le placard. Pauvre antiquité! nos descendans seront bien mieux endoctrinés. Le placard! il couvre, il colorie, il habille Paris, à l'époque où ces lignes sont tracées; et l'on pourrait dire Paris affiche, pour le distinguer par son costume le plus apparent, des autres cités de l'univers.»
«Mais cet outrage fait à nos monumens, s'est étendu plus loin que sur nos théâtres, les palais des grands, des ministres, des chambres et du garde-meuble de la couronne; il a gagné quelquefois jusque sur nos arcs de triomphe, jusque sur nos plus magnifiques établissemens, tels que l'hôtel de la Monnaie, l'Institut et ses galeries adjacentes, où des tentes, des bureaux, des étalages sans nombre dérobent en partie à l'œil du spectateur, les façades de ces deux dépôts des richesses nationales, soit métalliques, soit intellectuelles. Cette monstruosité s'est encore glissée jusque sur les péristyles de nos églises[43], où le prospectus d'un Voltaire compacte se trouve quelquefois placardé à côté du mandement religieux; où les secrets du charlatanisme pour les infirmités les plus honteuses, se trouvent accolés à l'annonce d'une mission et d'une retraite; et plus d'une fois l'afficheur a collé sur les murs du même temple le nom du prédicateur de la station, tout près de l'annonce des pièces où devaient jouer Talma et Potier et contre l'adresse indiquant le changement de domicile du costumier fournisseur des bals de Paris.
«Faut-il tout dire? l'intérieur même des basiliques n'a pas été respecté[44]. En un mot cette gangrène monumentale a couvert grotesquement tous les endroits où l'architecture offre le coup d'œil le plus imposant et le plus magnifique; mais comme il ne suffit pas de critiquer et de dénoncer des abus sans indiquer les remèdes, voici les moyens simples que je proposerais, si j'avais l'honneur de les communiquer à l'autorité jalouse de les faire cesser, et d'acquérir le titre de restaurateur de leur antique beauté. Je désirerais qu'on plaçât nuit et jour des gardes près des monumens qui n'en ont point, et que ces sentinelles fussent centuplées, lors des réunions publiques, pour empêcher et prévenir toute espèce de dégradations. Il faudrait défendre, sous peine d'une forte amende, de placarder contre aucun monument tel qu'églises, palais, hôtels, fontaines, colonnades[45], théâtres, ponts et tout autre lieu consacré au service public, en assignant pour les affiches de spectacles, un endroit unique[46], dans chaque local, qui n'ôte pas à la vue le plaisir de contempler le bel ensemble de ces murs. Il serait même beaucoup mieux de les placer, comme à Londres[47], dans un cadre mobile, et de ne jamais les coller contre les murs. Il faudrait ordonner que les affiches existantes seront enlevées avec soin, ainsi que ces ébauches insipides, ces grossières caricatures que les crayons de la malveillance ou de la sottise se complaisent à y tracer. Il serait même nécessaire d'exiger une amende de ceux qui violeraient la défense d'en appliquer de nouveau sur nos beaux monumens. Je regarderais comme urgent d'arrêter que les affiches, annonces et placards seront mis exclusivement à l'avenir près des cafés, des restaurateurs, marchands de vin, en un mot, aux seuls endroits fixés par la police dans les différens quartiers de Paris; ou mieux encore sur des colonnes[48] élevées exprès, lorsque la nécessité l'exigerait. On devrait créer enfin un inspecteur et restaurateur des monumens publics, qui ne se contentât pas d'en porter le titre, et surtout d'en toucher les émolumens, mais qui en remplît scrupuleusement les fonctions, et dont l'unique emploi, l'utile dictature, serait de censurer, de supprimer et de réformer les abus qui, malgré sa vigilance, s'introduiraient dans les différens quartiers de cette grande ville. On croira facilement qu'il serait indispensable de choisir cet inspecteur parmi les amis des arts les plus zélés, les plus actifs et surtout les plus éclairés, et de lui accorder des appointemens modérés, mais assez forts, pour qu'il pût se transporter facilement dans tous les endroits où son emploi l'appellerait continuellement. On n'hésiterait pas, d'après ces antécédens, à lui accorder une autorité assez illimitée, pour qu'il ne fût point contrarié dans ses plans par la routine et par de sordides intérêts. Cet inspecteur serait d'ailleurs sous la surveillance du ministre de la police, et aurait le droit de proposer, soit au ministre de l'intérieur et de la maison du roi, soit au préfet, soit au conseil municipal, les améliorations qu'il jugerait convenables. Enfin, je mettrais à sa disposition un nombre déterminé d'ouvriers, pris parmi ceux qui se trouvent sans ouvrage, pour nettoyer et entretenir l'intérieur et l'extérieur des bâtimens publics qui en auraient besoin; des fonds dont cet inspecteur deviendrait comptable, seraient affectés à ces travaux vraiment conservateurs.»
Les portes de l'Odéon s'ouvraient; Philoménor me fit encore observer qu'une grande partie des murs de ce théâtre n'avait pas été regrattée depuis sa restauration; ce qui produisait la bigarrure la plus choquante. «Quelle odeur! ajoutait le jeune Grec, en traversant le péristyle[49]! On a récemment inventé les fosses inodores, (qui ne le sont pas toujours) découverte bien intéressante pour la salubrité publique, et on néglige les moyens les plus simples de la conserver.» En disant ces mots, nous montâmes le magnifique escalier, et nous fûmes placés de manière à voir parfaitement l'ensemble de la salle, entièrement éclairée par le gaz hydrogène. Philoménor reprit bientôt le fil d'une conversation que notre entrée à l'orchestre avait momentanément interrompue. «S'il était permis, me disait-il, de confier à l'oreille de certains novateurs des vérités légèrement acerbes, mais trop justement méritées, que je leur tiendrais volontiers ce langage: hommes doctes, qui voyagez si commodément par terre et par eau, pour conquérir, en Angleterre, les sublimes découvertes du jury et du gaz hydrogène, de grâce, ne rejetez pas une supplique éminemment libérale, et qui vous est adressée par le patriotisme le plus pur. Sollicitez seulement un petit voyage en Belgique ou en Hollande; et tâchez de nous en rapporter ce système d'excellente police, de propreté rigoureuse et salubre, qui fait de Bruxelles et d'Amsterdam les plus belles et les plus saines villes de l'univers.» «Au moins, à leur retour, repris-je aussitôt, on n'aura pas lieu de leur reprocher des lumières aussi nauséabondes[50]. L'éclairage par le gaz[51] avait d'abord été abandonné au café de la place de l'hôtel de ville, et au passage des Panoramas, pour un très-grand inconvénient, une puanteur insupportable, qui chaque jour se fait sentir dans les corridors, les foyers, et jusque dans l'intérieur des salles de spectacle[52] éclairées par ce fluide pestilentiel; j'en ai pour garant le Miroir; et, certes, le Miroir ne doit pas être infidèle; on ne l'accusera pas d'être l'ennemi des brillantes lumières. Je me souviens d'avoir lu dans un de ses numéros (21 septembre 1822): «On avertit le directeur qu'une odeur fétide occasionée par les préparatifs du gaz anglais indispose tous les spectateurs;» et dans un autre plus récent, (décembre) il nous apprend: «que le gaz de l'Odéon a une odeur fâcheuse; que le gaz de l'Opéra exhale une odeur sulfureuse la plus désagréable; il a fait la même expérience aux Variétés, et chez les marchands qui avoisinent ce théâtre. On n'aurait rien écrit sur tout ceci, ajoute-t-il, si l'on n'avait eu à se plaindre que des éclipses du gaz[53], dont j'ai été témoin plusieurs fois à l'Opéra et dans tout le quartier que doit éclairer la compagnie royale; mais je ne puis supporter une odeur qui me suffoque, et qui me fait tousser encore.»
«Cependant, puisque malgré le vice radical et presqu'irrémédiable d'une chaleur qui absorbe l'air le plus pur et le plus vital, puisque malgré le défaut très-marqué d'une lumière trop éblouissante[54], d'un éclat singulièrement inconstant, et par là, fatigant pour les acteurs et les spectateurs eux-mêmes, ce procédé est définitivement adopté pour deux grands théâtres et un petit, et bientôt pour l'École de Médecine, la Monnaie, l'Institut, enfin de proche en proche, pour nos plus somptueux établissemens, j'interrogerai les plus habiles chimistes; je leur demanderai la solution d'un double problème qui intéresse également la conservation des monumens et de ceux qui les fréquentent.
«Je demanderai donc si le gaz hydrogène ne doit pas noircir par ses exhalaisons, les dorures qui ont été prodiguées dans les salles où il est introduit; si cette nouveauté privilégiée ne doit pas ternir avant six mois les fraîches et brillantes décorations qui, en ne se servant que de l'éclairage ordinaire, auraient pu subsister quinze ans sans la moindre altération; enfin si la santé, l'existence même des spectateurs, ne sont pas exposées chaque jour au péril le plus imminent?» «Eh! mon cher ami, la chose n'est-elle pas démontrée par une bien fatale expérience! Les décors de l'Odéon sont en partie flétris: les dorures de la coupole, placées au-dessus du magnifique lustre du nouvel Opéra, ont déjà perdu leur éclat: vous doutez encore des suites funestes qu'entraîne après soi l'opiniâtre entêtement de nos amateurs anglomanes. Ignorez-vous donc qu'un jour les réservoirs du Luxembourg ont été subitement rompus, et que tout le quartier Saint-Germain fut horriblement infecté? Ignorez-vous que plusieurs personnes en sont mortes? Une fatale expérience n'a-t-elle pas prouvé que les eaux puisées à l'endroit où celles du gazomètre se déchargent, ont les qualités les plus délétères pour tout ce qui respire[55]? Et ces malheurs patens n'ont pas guéri les novateurs! La vie d'un homme n'est-elle pas cent fois plus précieuse que cette perfide découverte, dont plus d'une fois déjà on a eu lieu de regretter l'introduction en Angleterre? Et pour corroborer ce que j'avance, je vous citerai des faits qui m'ont été rapportés par un témoin oculaire. Il y a près de huit mois, un des conduits intérieurs du gaz se brisa par un effet de l'extrême chaleur dont les élancemens, comme je vous l'ai fait remarquer, sont perpétuellement variables et vacillans, et le feu prit au théâtre de Hay-Market pendant la représentation. On pensa être étouffé par l'odeur contagieuse dont on fut frappé; l'affreux danger, m'a-t-on assuré, ne fut bien connu, que lorsque la prompte évacuation de la salle, et des secours administrés avec une sage célérité, eurent préservé ceux qui assistaient à ce spectacle. Chez des chimistes très-connus à Londres, Savory et Moore, le feu prit dans une pharmacie, éclairée par les mêmes moyens; le dommage fut immense.
«Le 22 mars 1822, vers les quatre heures après midi, un gazomètre de Friars Street a éclaté avec une détonation terrible. C'est là qu'est le réservoir qui fournit le gaz à Black Friars Road et autres rues adjacentes; il contenait alors environ cent soixante tonneaux d'eau. On suppose que l'accident est provenu de ce que le gazomètre était trop chargé. M. William Morgan, ingénieur, fut jeté à dix-huit toises, par-dessus le faîte de la maison d'un M. Andrews dans Green Street, et tué roide… L'explosion causa beaucoup d'autres dommages dans les environs, et plusieurs personnes ont été grièvement blessées. M. Roper a manqué de périr, et le bâtiment où il fait bouillir des os a été détruit. Plusieurs autres bâtimens ont été endommagés; lorsque le gazomètre a éclaté, l'eau s'est élancée avec tant de force, qu'elle a renversé la maison de Mme Clarke, et emporté une petite fille à plus de cinquante verges. Enfin, le 27 octobre de l'année 1822, le quartier de l'Opéra de Londres éprouva les plus vives alarmes et la plus profonde terreur[56], en voyant un immense volume de flammes sortir des décombres de la façade de la Compagnie des Indes, qui venait de s'écrouler, par l'effet d'une explosion, dont le bruit ressemblait à celui d'une décharge de plusieurs grosses pièces d'artillerie. On ne peut comparer la secousse qu'à un violent tremblement de terre; il en sortait une odeur insupportable. Cette explosion provenait de l'inflammation du gaz qui s'était échappé des tuyaux souterrains, qu'on n'avait pas eu soin de tenir bien fermés. Plusieurs autres bâtimens en ont été endommagés, entre autres ceux de la compagnie de Westminster-Wine, qui renferment des celliers considérables; plusieurs personnes ont été plus ou moins brûlées; d'autres ont péri dans les flammes[57].»
«Le vertige est tel, que l'on s'endort sur d'autres périls. Vous le savez peut-être, avant et depuis la révolution, des éboulemens considérables ont eu lieu dans les vastes carrières sur lesquelles la moitié de Paris est bâtie. L'autorité fut alors vivement alarmée. On fit de grands travaux, on raffermit les immenses parois et les énormes piliers qui supportent les voûtes de ces souterrains; et dans ce moment, par suite des excavations, peu profondes il est vrai, mais incalculables, exécutées pour l'introduction du gaz, les entrepreneurs semblent oublier que les affreux résultats de dangers toujours menaçans, sont plus que triplés. Quel sera le sort d'une cité ainsi traversée en tous sens par des milliers de canaux putrides? Ne ressemblera-t-elle point à ce pestiféré qui, malgré ses plaintes et ses gémissemens, sent de plus en plus circuler dans ses veines un feu délétère qui doit tôt ou tard consumer sa vie? Que deviendrait Paris le jour d'un tremblement de terre, sans cesse possible et toujours imprévu? Que deviendrait Paris, si les convulsions de la nature brisaient en mille endroits les tuyaux conducteurs du fluide hydrogène; si les détonations de ce fluide phosphorique et enflammé se joignaient aux oscillations, aux secousses du globe et à des éruptions volcaniques? Sans parler des accidens causés par le défaut de surveillance, n'a-t-on pas lieu d'appréhender, dans un siècle de révolutions, qu'un chef de conspirateurs ne s'empare à l'improviste de l'un des réservoirs du gaz? N'est-il point à craindre que, maître d'arrêter l'échappement de cette pernicieuse lumière, il ne plonge tout un quartier dans l'obscurité la plus profonde, pour exécuter plus sûrement et avec impunité ses horribles complots? D'ailleurs enfin, indépendamment des calculs de la malice humaine, la suspension du principe lumineux sera toujours à craindre, presque toujours inévitable, toutes les fois qu'une réunion de personnes sera trop considérable, en raison du local[58].»
«Tout ceci est physiquement prouvé, me dit mon Grec, mais pourquoi glissez-vous si légèrement sur les suites que peut avoir la moindre inadvertance, lorsque le Miroir d'hier m'apprend, «qu'un incendie s'est manifesté dans un quartier très-populeux de Londres que cet accident a compromis pendant quelques heures. La négligence des préposés au gaz en était la cause[60].» «Le croiriez-vous, repris-je, mon cher ami? les partisans intéressés du gaz ont répondu: «L'hôtel du prince de Schwartzemberg vient de brûler; une bougie a mis le feu à la salle du bal, c'est la faute des fabricans de bougies.» Cette réponse, je n'ai pas besoin de vous le dire, est une absurdité, un pur sophisme. Lorsque l'affreux accident eut lieu, on ne dut s'en prendre, ni à la bougie, ni à celui qui l'avait fabriquée; mais bien à l'imprudence et à l'incurie de l'ordonnateur de la fête, qui plaça trop près des lustres des matières combustibles, des feuillages, des guirlandes de fleurs. On accusa la malveillance; sur ce dernier fait, les soupçons ne sont pas dissipés. D'ailleurs la comparaison entre les dangers d'un incendie ordinaire et ceux de l'inflammation du fluide étranger n'est pas supportable. Que la flamme d'une bougie atteigne un rideau, une draperie, ou tout autre objet, souvent on aperçoit l'ennemi avant qu'il ait fait des progrès; quelquefois le feu est lent à se développer; lorsqu'il agit sur certaines matières, il suffit de l'étouffer, pour l'éteindre. Ordinairement, en peu de temps, avec de l'eau, des pompes et des bras, on réussit à s'en rendre maître et à sauver ses trésors et sa vie. En est-il ainsi du gaz? Par quels moyens connus la sagesse humaine, toute prévoyante que vous la supposiez, arrêtera-t-elle l'éruption inattendue, subite, d'une force comprimée qui, en sortant de sa prison, soulève et renverse comme un volcan, les édifices les plus solides, qui brûle, asphyxie et donne la mort avec l'activité de la foudre?
«Voici quelque chose de plus positif: je tiens de physiciens très-célèbres une décision à ce sujet, qui doit jeter la terreur au milieu des plaisirs. Si, comme me l'ont certifié deux anciens élèves du premier médecin de Paris, si dans la salle de l'Odéon un des tuyaux propagateurs du gaz venait malheureusement à se rompre par une cause possible et imprévue, il n'y aurait pas un seul des spectateurs qui eût le temps d'échapper à l'explosion de cette vapeur mortelle; tous périraient misérablement dans l'instant le plus rapide que conçoive la pensée. Conséquemment, si cet accident arrivait le jour d'une représentation extraordinaire, plus de quatre mille personnes auraient à Paris le sort des habitans de Pompeïa et d'Herculanum!…[61]»
«Ô Providence! s'écria Philoménor, de modernes Érostrates seraient-ils les aveugles instrumens de vos impénétrables justices?»
«Pour vous citer un fait plus récent, répliquai-je, attendra-t-on que nos théâtres et nos autres édifices aient le sort de ceux de Munich[62]? Il est rare que l'on prévienne les accidens avant qu'ils arrivent. Ainsi l'on n'a songé à fonder à Rome une école d'architecture, que lorsque deux propriétaires, M. Simonnetti et son fils, ont été écrasés sous les décombres d'un édifice peu solidement construit; ce fâcheux événement a eu lieu en 1823. D'après les exemples cités et les oracles sortis de la bouche de deux hommes qu'un profond savoir a dégagés des préjugés d'outre-mer, persistera-t-on, par suite d'un engouement coupable à maintenir un système pitoyablement économique, qui peut d'un jour à l'autre, compromettre la vie d'un si grand nombre de Français; et, ce qui est bien moins précieux, la fraîcheur des décors de nos spectacles et la conservation des chefs-d'œuvres de notre Musée moderne, auprès duquel sont si imprudemment établis les réservoirs infernaux de cette invention détestable? Je ne vous ai pas encore parlé d'inconvéniens plus minces encore; mais qui n'en feront pas moins jeter les hauts cris. Dans nos théâtres, l'air échauffé, épaissi, corrompu par les émanations du gaz, affecte la voix de nos acteurs et de nos actrices, les force de s'arrêter au milieu de la plus brillante roulade, et semble flétrir jusqu'à la beauté même[63].
«Quelques journaux, nous ont appris que la nouvelle salle de l'Opéra, déjà éclairée par le gaz, serait encore chauffée par la vapeur qui, comme l'on sait, introduite dans la marine marchande, a déjà englouti au fond des mers des cargaisons considérables[64], appartenant aux premières maisons de commerce.» «On n'en ira pas moins, me dit Philoménor, à ce spectacle. Le péril est un nouvel attrait pour ces femmes charmantes, ces élégans qui, malgré les malheurs arrivés presque sous leurs yeux, n'en prenaient pas moins l'an dernier, des bains d'air, en descendant les montagnes Beaujon. Quel philosophe ne dirait pas cependant, ici, avec votre bon La Fontaine:
Fi du plaisir que la crainte accompagne!»
«Hélas! mon cher ami, lui répliquai-je, les fléaux du ciel ne sont-ils pas assez nombreux? Le génie de l'avarice veut-il multiplier trois périls à la fois? je dis trois, et je compte bien. Malgré toutes les précautions et la vigilance la plus exacte, un incendie ordinaire n'a jamais cessé d'être possible dans une salle presque entièrement construite en bois. L'orgueil de certains économistes désappointés par le miroir de la vérité, que nous sommes à même de leur présenter sans voile et dans le plus grand jour, cet orgueil très-irritable nous condamnera-t-il à périr sous la coupole de nos théâtres, comme l'oiseau sous le dôme de verre de la machine pneumatique? Et après avoir été asphyxiés par le gaz[65], faudra-t-il, pour ménager leur-amour propre, sauter avec la chaudière à vapeur? Qu'on y réfléchisse donc sérieusement, avant de placer les amateurs de musique sur le cratère d'un pareil volcan.» «Cela serait un peu dur, me dit mon Grec; et cependant je le sais, un hôpital, un palais, quatre théâtres, un boulevard, des magasins sont éclairés par le gaz.» «Ah! repris-je, combien Paris ne devrait-il pas regretter les millions prodigués sans un prudent examen, pour introduire ce redoutable météore dans ces établissemens, et notamment à l'hôpital Saint-Louis? Ces asiles du malheur et des pauvres infirmes seront-ils long-temps exposés à tous les dangers dont nous avons prouvé l'existence? Seront-ils éternellement éclairés et réchauffés par une lumière aussi malsaine, aussi dangereuse, aussi contraire aux vrais intérêts de la patrie? Tranchons le mot: si comme sous Charles VI, les Anglais étaient maîtres en France, quel coup plus terrible, mon ami, pourraient-ils porter à nos propriétés rurales, à nos manufactures et à notre industrie[66]?»
«Mais, répliqua Philoménor, les frais déjà faits pour l'appareil sont énormes!» «Eh! que m'importe, mon cher Grec? L'intérêt particulier ne doit-il pas céder à l'intérêt général? La vie des hommes n'est-elle pas cent fois plus précieuse que des millions d'or dépensés sans réflexion, pour le plus insensé des systèmes?
«Depuis que, par un zèle anti-patriotique, cent machines étrangères ont remplacé les doigts de nos villageoises et les bras vigoureux de nos paysans, que de voix dans nos campagnes ont maudit ces inventions ennemies, qui ont réduit tant de familles laborieuses à la plus affreuse indigence.
«On a vu, sur une surface de plus de soixante lieues carrées, des mères de famille, de jeunes filles rayonnantes de santé, des femmes infirmes qui vivaient honorablement du produit de la filature de coton, mendier leur pain, faute d'ouvrage. Pour compléter ces désastres, qui n'ont guère atteint que le sexe le plus faible, il suffirait d'introduire en France des charrues mécaniques, pour la culture des terres, des semoirs mécaniques pour les bleds et les fourrages, des fléaux, des vans et des cribles mécaniques, pour le battage et l'épuration des grains; enfin des faucilles mécaniques, pour la coupe des prairies, et toute cette prétentaille d'instrumens rustiques, inventés chez une nation rivale, où les grands propriétaires semblent avoir tout fait pour avoir, le moins possible, besoin de la main-d'œuvre de l'indigent. De pareilles inventions, excusables chez un peuple neuf et qui aurait de grands domaines à exploiter, conviendront-elles dans un pays anciennement cultivé, à une nation aussi nombreuse que la nôtre, dont les deux tiers des individus qui la composent, sont employés aux travaux de la campagne, et n'ont souvent, pour toute fortune, qu'un salaire acquis chaque jour par de pénibles efforts, et au prix de leurs sueurs.» «Je pense bien comme vous, reprit le jeune Grec; il est donc évident que les mécaniques de ce genre ne doivent être, pour des Français, que de simples objets de curiosité, propres à compléter votre musée d'arts et métiers; elles peuvent encore servir d'amusemens, mais rien de plus, à quelques agronomes économistes. Il serait absurde de chercher à prouver que l'usage de ces machines, adopté généralement en France, serait aussi immoral, aussi barbare, qu'impolitique. Les résultats d'une invention, quoique étrangère, sont-ils favorables à notre prospérité agricole ou municipale, n'hésitons pas à la naturaliser en France; mais si de fortes raisons ont prouvé que les avantages en sont balancés par des inconvéniens, d'abord inaperçus; si d'épouvantables malheurs ont déjà signalé leur inoculation dans le corps politique, mon ami, rejetons de dangereux procédés, de pernicieuses méthodes, avec l'indignation d'un peuple libre, d'un peuple fait, par la richesse de son sol et par ses propres lumières, pour donner le ton aux autres nations, et non pour le recevoir.»