III

Mais revenons à la grande route de Salinas et aux cavaliers inconnus qui galopaient devant moi.

J'avait donc fait taire mes soupçons et j'avais même oublié toute idée de danger, quand j'arrivai, toujours su galop, à un endroit où la route faisait un brusque détour. Mes Mexicains de tout-à-l'heure, m'attendaient là le revolver au poing, et je fus accueille par un brusque:

--Alto ahi!--Halte là!

Mon cheval se cabra, et ma main droite fouillait encore les fontes de ma selle quand j'entendis derrière moi, le sifflement bien connu du lasso. Je sentis la corde se resserrer autour de mes épaules et un instant plus tard je roulais dans la poussière. Un brigand de Chinaco m'avait ficelé par derrière pendant que ses dignes compagnons me mettaient en joue par devant.

Jolie position, pour un sous-officier qui avait l'honneur de servir sous Dupin. Je me sentais attrapé comme le corbeau de la fable.

J'avais honte de moi-même.

En vrais Mexicains qui font leur métier avec un oeil aux affaires, mes braves adversaires commencèrent par me dépouiller de tout ce que je possédais qui pouvait avoir pour un sou de valeur et me donnèrent, par ci, par là, quelques coups de pieds pour me faire sentir que j'étais à leur merci. Les épithètes les plus injurieuses ne me manquèrent pas non plus, pendant que l'on me liait solidement les bras de manière à me mettre dans l'impossibilité de faire un seul mouvement pour me défendre.

Je souffris tout en silence, me réservant mentalement le droit de me venger au centuple si jamais l'occasion s'en présentait.

On me plaça sur mon cheval et après m'avoir attaché les jambes à la sangle afin qu'il ne me prit aucune envie d'essayer à m'échapper, nous laissâmes la grand'route pour nous enfoncer dans les broussailles. Après avoir voyagé pendant quelques heures nous arrivâmes à une mauvaise hutte abandonnée, située sur les bords d'un ruisseau qui descendait des montagnes environnantes pour se jeter probablement dans le Rio Salinas.

Nous y passâmes la nuit et on me fit l'honneur de placer une sentinelle pour veiller sur moi; précaution bien inutile en vue des liens dont j'était littéralement couvert des pieds à la tête.

Avec une libéralité que je n'attendais pas d'eux, mes gardiens me donnèrent ma part d'un souper excellent qu'ils préparèrent avec soin et ils m'offrirent même un bon verre de mescal que j'acceptai volontiers.

Aux questions que j'adressai sur ce que l'on prétendait faire de moi, on répondit invariablement que je saurais le lendemain soir à quoi m'en tenir à ce sujet.

J'attendais avec un impatience que vous comprenez, lecteur, l'heure qui m'apprendrait le sort qui m'était destiné.

Je dormis tant bien que mal et nous reprîmes de bonne heure un sentier qui conduisait à la grande route.

J'étais toujours ficelé jusqu'aux oreilles, et je faisais piteuse mine entre les deux grands gaillards qui étaient chargés de ma garde.

Vers midi, nous avions atteint Lampassas; et ce n'est que lorsque j'aperçus un bataillon de Chinacos, qui grouillait sur la place publique, que je commençai à comprendre ce qu'on voulait de moi.

Je sentis que selon leur habitude, MM. les Juaristes allaient d'abord essayer de me faire causer, en m'offrant probablement un grade quelconque comme prix des informations que je pourrais leur donner, et que si je m'y refusais absolument, on pourrait bien me passer l'arme à gauche.

Cette manière d'agir avec leurs prisonniers était proverbiale chez les mexicains, et je m'y attendais avec un calme assez mal emprunté à mon dessein bien arrêté de paraître indifférent au danger de ma position.