INTRODUCTION.
«Le mariage ne dérive point de la nature. — La famille orientale diffère entièrement de la famille occidentale. — L’homme est le ministre de la nature, et la société vient s’enter sur elle. — Les lois sont faites pour les mœurs, et les mœurs varient.»
Le mariage peut donc subir le perfectionnement graduel auquel toutes les choses humaines paraissent soumises.
Ces paroles, prononcées devant le Conseil-d’État par Napoléon lors de la discussion du Code civil, frappèrent vivement l’auteur de ce livre; et, peut-être, à son insu, mirent-elles en lui le germe de l’ouvrage qu’il offre aujourd’hui au public. En effet, à l’époque où, beaucoup plus jeune, il étudia le Droit français, le mot ADULTÈRE lui causa de singulières impressions. Immense dans le code, jamais ce mot n’apparaissait à son imagination sans traîner à sa suite un lugubre cortége. Les Larmes, la Honte, la Haine, la Terreur, des Crimes secrets, de sanglantes Guerres, des Familles sans chef, le Malheur se personnifiaient devant lui et se dressaient soudain quand il lisait le mot sacramentel: ADULTÈRE! Plus tard, en abordant les places les mieux cultivées de la société, l’auteur s’aperçut que la sévérité des lois conjugales y était assez généralement tempérée par l’Adultère. Il trouva la somme des mauvais ménages supérieure de beaucoup à celle des mariages heureux. Enfin il crut remarquer, le premier, que, de toutes les connaissances humaines, celle du Mariage était la moins avancée. Mais ce fut une observation de jeune homme; et, chez lui comme chez tant d’autres, semblable à une pierre jetée au sein d’un lac, elle se perdit dans le gouffre de ses pensées tumultueuses. Cependant l’auteur observa malgré lui; puis il se forma lentement dans son imagination, comme un essaim d’idées plus ou moins justes sur la nature des choses conjugales. Les ouvrages se forment peut-être dans les âmes aussi mystérieusement que poussent les truffes au milieu des plaines parfumées du Périgord. De la primitive et sainte frayeur que lui causa l’Adultère et de l’observation qu’il avait étourdiment faite, naquit un matin une minime pensée où ses idées se formulèrent. C’était une raillerie sur le mariage: deux époux s’aimaient pour la première fois après vingt-sept ans de ménage.
Il s’amusa de ce petit pamphlet conjugal et passa délicieusement une semaine entière à grouper autour de cette innocente épigramme la multitude d’idées qu’il avait acquises à son insu et qu’il s’étonna de trouver en lui. Ce badinage tomba devant une observation magistrale. Docile aux avis, l’auteur se rejeta dans l’insouciance de ses habitudes paresseuses. Néanmoins ce léger principe de science et de plaisanterie se perfectionna tout seul dans les champs de la pensée: chaque phrase de l’œuvre condamnée y prit racine, et s’y fortifia, restant comme une petite branche d’arbre qui, abandonnée sur le sable par une soirée d’hiver, se trouve couverte le lendemain de ces blanches et bizarres cristallisations que dessinent les gelées capricieuses de la nuit. Ainsi l’ébauche vécut et devint le point de départ d’une multitude de ramifications morales. Ce fut comme un polype qui s’engendra de lui-même. Les sensations de sa jeunesse, les observations qu’une puissance importune lui faisait faire, trouvèrent des points d’appui dans les moindres événements. Bien plus, cette masse d’idées s’harmonia, s’anima, se personnifia presque et marcha dans les pays fantastiques où l’âme aime à laisser vagabonder ses folles progénitures. A travers les préoccupations du monde et de la vie, il y avait toujours en l’auteur une voix qui lui faisait les révélations les plus moqueuses au moment même où il examinait avec le plus de plaisir une femme dansant, souriant ou causant. De même que Méphistophélès montre du doigt à Faust dans l’épouvantable assemblée du Broken de sinistres figures, de même l’auteur sentait un démon qui, au sein d’un bal, venait lui frapper familièrement sur l’épaule et lui dire:—Vois-tu, ce sourire enchanteur? c’est un sourire de haine. Tantôt le démon se pavanait comme un capitan des anciennes comédies de Hardy. Il secouait la pourpre d’un manteau brodé et s’efforçait de remettre à neuf les vieux clinquants et les oripeaux de la gloire. Tantôt il poussait, à la manière de Rabelais, un rire large et franc, et traçait sur la muraille d’une rue un mot qui pouvait servir de pendant à celui de:—Trinque! seul oracle obtenu de la dive bouteille. Souvent ce Trilby littéraire se laissait voir assis sur des monceaux de livres; et, de ses doigts crochus, il indiquait malicieusement deux volumes jaunes, dont le titre flamboyait aux regards. Puis, quand il voyait l’auteur attentif, il épelait d’une voix aussi agaçante que les sons d’un harmonica:—Physiologie du Mariage! Mais presque toujours, il apparaissait, le soir, au moment des songes. Caressant comme une fée, il essayait d’apprivoiser par de douces paroles l’âme qu’il s’était soumise. Aussi railleur que séduisant, aussi souple qu’une femme, aussi cruel qu’un tigre, son amitié était plus redoutable que sa haine; car il ne savait pas faire une caresse sans égratigner. Une nuit entre autres, il essaya la puissance de tous ses sortiléges et les couronna par un dernier effort. Il vint, il s’assit sur le bord du lit, comme une jeune fille pleine d’amour, qui d’abord se tait, mais dont les yeux brillent, et à laquelle son secret finit par échapper.—Ceci, dit-il, est le prospectus d’un scaphandre au moyen duquel on pourra se promener sur la Seine à pied sec. Cet autre volume est le rapport de l’Institut sur un vêtement propre à nous faire traverser les flammes sans nous brûler. Ne proposeras-tu donc rien qui puisse préserver le mariage des malheurs du froid et du chaud? Mais, écoute? Voici L’ART DE CONSERVER LES SUBSTANCES ALIMENTAIRES, L’ART D’EMPÊCHER LES CHEMINÉES DE FUMER, L’ART DE FAIRE DE BONS MORTIERS, L’ART DE METTRE SA CRAVATE, L’ART DE DÉCOUPER LES VIANDES.
Il nomma en une minute un nombre si prodigieux de livres, que l’auteur en eut comme un éblouissement.
—Ces myriades de livres ont été dévorés, disait-il, et cependant tout le monde ne bâtit pas et ne mange pas, tout le monde n’a pas de cravate et ne se chauffe pas, tandis que tout le monde se marie un peu!... Mais tiens, vois?...
Sa main fit alors un geste, et sembla découvrir dans le lointain un océan où tous les livres du siècle se remuaient comme par des mouvements de vagues. Les in-18 ricochaient; les in-8º qu’on jetait rendaient un son grave, allaient au fond et ne remontaient que bien péniblement, empêchés par des in-12 et des in-32 qui foisonnaient et se résolvaient en mousse légère. Les lames furieuses étaient chargées de journalistes, de protes, de papetiers, d’apprentis, de commis d’imprimeurs, de qui l’on ne voyait que les têtes pêle-mêle avec les livres. Des milliers de voix criaient comme celles des écoliers au bain. Allaient et venaient dans leurs canots quelques hommes occupés à pêcher les livres et à les apporter au rivage devant un grand homme dédaigneux, vêtu de noir, sec et froid: c’était les libraires et le public. Du doigt le Démon montra un esquif nouvellement pavoisé, cinglant à pleines voiles et portant une affiche en guise de pavillon; puis, poussant un rire sardonique, il lut d’une voix perçante:—Physiologie du Mariage.
L’auteur devint amoureux, le diable le laissa tranquille, car il aurait eu affaire à trop forte partie s’il était revenu dans un logis habité par une femme. Quelques années se passèrent sans autres tourments que ceux de l’amour, et l’auteur put se croire guéri d’une infirmité par une autre. Mais un soir il se trouva dans un salon de Paris, où l’un des hommes qui faisaient partie du cercle décrit devant la cheminée par quelques personnes prit la parole et raconta l’anecdote suivante d’une voix sépulcrale.
—Un fait eut lieu à Gand au moment où j’y étais. Attaquée d’une maladie mortelle, une dame, veuve depuis dix ans, gisait sur son lit. Son dernier soupir était attendu par trois héritiers collatéraux qui ne la quittaient pas, de peur qu’elle ne fît un testament au profit du Béguinage de la ville. La malade gardait le silence, paraissait assoupie, et la mort semblait s’emparer lentement de son visage muet et livide. Voyez-vous au milieu d’une nuit d’hiver les trois parents silencieusement assis devant le lit? Une vieille garde-malade est là qui hoche la tête, et le médecin, voyant avec anxiété la maladie arrivée à son dernier période, tient son chapeau d’une main, et de l’autre fait un geste aux parents, comme pour leur dire: «Je n’ai plus de visites à vous faire.» Un silence solennel permettait d’entendre les sifflements sourds d’une pluie de neige qui fouettait sur les volets. De peur que les yeux de la mourante ne fussent blessés par la lumière, le plus jeune des héritiers avait adapté un garde-vue à la bougie placée près du lit, de sorte que le cercle lumineux du flambeau atteignait à peine à l’oreiller funèbre, sur lequel la figure jaunie de la malade se détachait comme un christ mal doré sur une croix d’argent terni. Les lueurs ondoyantes jetées par les flammes bleues d’un pétillant foyer éclairaient donc seules cette chambre sombre, où allait se dénouer un drame. En effet, un tison roula tout à coup du foyer sur le parquet comme pour présager un événement. A ce bruit, la malade se dresse brusquement sur son séant, elle ouvre deux yeux aussi clairs que ceux d’un chat, et tout le monde étonné la contemple. Elle regarde le tison marcher; et, avant que personne n’eût songé à s’opposer au mouvement inattendu produit par une sorte de délire, elle saute hors de son lit, saisit les pincettes, et rejette le charbon dans la cheminée. La garde, le médecin, les parents, s’élancent, prennent la mourante dans leurs bras, elle est recouchée, elle pose la tête sur le chevet; et quelques minutes sont à peine écoulées, qu’elle meurt, gardant encore, après sa mort, son regard attaché sur la feuille de parquet à laquelle avait touché le tison. A peine la comtesse Van-Ostroëm eut-elle expiré, que les trois cohéritiers se jetèrent un coup d’œil de méfiance, et, ne pensant déjà plus à leur tante, se montrèrent le mystérieux parquet. Comme c’était des Belges, le calcul fut chez eux aussi prompt que leurs regards. Il fut convenu, par trois mots prononcés à voix basse, qu’aucun d’eux ne quitterait la chambre. Un laquais alla chercher un ouvrier. Ces âmes collatérales palpitèrent vivement quand, réunis autour de ce riche parquet, les trois Belges virent un petit apprenti donnant le premier coup de ciseau. Le bois est tranché.—«Ma tante a fait un geste!... dit le plus jeune des héritiers.—Non, c’est un effet des ondulations de la lumière!...» répondit le plus âgé qui avait à la fois l’œil sur le trésor et sur la morte. Les parents affligés trouvèrent, précisément à l’endroit où le tison avait roulé, une masse artistement enveloppée d’une couche de plâtre.—«Allez!...» dit le vieux cohéritier. Le ciseau de l’apprenti fit alors sauter une tête humaine, et je ne sais quel vestige d’habillement leur fit reconnaître le comte que toute la ville croyait mort à Java et dont la perte avait été vivement pleurée par sa femme.
Le narrateur de cette vieille histoire était un grand homme sec, à l’œil fauve, à cheveux bruns, et l’auteur crut apercevoir de vagues ressemblances entre lui et le démon qui, jadis, l’avait tant tourmenté; mais l’étranger n’avait pas le pied fourchu. Tout à coup le mot ADULTÈRE sonna aux oreilles de l’auteur; et alors, cette espèce de cloche réveilla, dans son imagination, les figures les plus lugubres du cortége qui naguère défilait à la suite de ces prestigieuses syllabes.
A compter de cette soirée, les persécutions fantasmagoriques d’un ouvrage qui n’existait pas recommencèrent; et, à aucune époque de sa vie, l’auteur ne fut assailli d’autant d’idées fallacieuses sur le fatal sujet de ce livre. Mais il résista courageusement à l’esprit, bien que ce dernier rattachât les moindres événements de la vie à cette œuvre inconnue, et que, semblable à un commis de la douane, il plombât tout de son chiffre railleur.
Quelques jours après, l’auteur se trouva dans la compagnie de deux dames. La première avait été une des plus humaines et des plus spirituelles femmes de la cour de Napoléon. Arrivée jadis à une haute position sociale, la restauration l’y surprit, et l’en renversa; elle s’était faite ermite. La seconde, jeune et belle, jouait en ce moment, à Paris, le rôle d’une femme à la mode. Elles étaient amies, parce que l’une ayant quarante ans et l’autre vingt-deux, leurs prétentions mettaient rarement en présence leur vanité sur le même terrain. L’auteur étant sans conséquence pour l’une des deux dames, et l’autre l’ayant deviné, elles continuèrent en sa présence une conversation assez franche qu’elles avaient commencée sur leur métier de femme.
—Avez-vous remarqué, ma chère, que les femmes n’aiment en général que des sots?—Que dites-vous donc là, duchesse? et comment accorderez-vous cette remarque avec l’aversion qu’elles ont pour leurs maris?—(Mais c’est une tyrannie! se dit l’auteur. Voilà donc maintenant le diable en cornette?...)—Non, ma chère, je ne plaisante pas! reprit la duchesse, et il y a de quoi faire frémir pour soi-même, depuis que j’ai contemplé froidement les personnes que j’ai connues autrefois. L’esprit a toujours un brillant qui nous blesse, l’homme qui en a beaucoup nous effraie peut-être, et s’il est fier, il ne sera pas jaloux, il ne saurait donc nous plaire. Enfin nous aimons peut-être mieux élever un homme jusqu’à nous que de monter jusqu’à lui... Le talent a bien des succès à nous faire partager, mais le sot donne des jouissances; et nous préférons toujours entendre dire: «Voilà un bien bel homme!» à voir notre amant choisi pour être de l’Institut.—En voilà bien assez, duchesse! vous m’avez épouvantée.
Et la jeune coquette, se mettant à faire les portraits des amants dont raffolaient toutes les femmes de sa connaissance, n’y trouva pas un seul homme d’esprit.—Mais, par ma vertu, dit-elle, leurs maris valent mieux...
—Ces gens sont leurs maris! répondit gravement la duchesse...
—Mais, demanda l’auteur, l’infortune dont est menacé le mari en France est-elle donc inévitable?
—Oui! répondit la duchesse en riant. Et l’acharnement de certaines femmes contre celles qui ont l’heureux malheur d’avoir une passion prouve combien la chasteté leur est à charge. Sans la peur du diable, l’une serait Laïs; l’autre doit sa vertu à la sécheresse de son cœur; celle-là à la manière sotte dont s’est comporté son premier amant; celle-là....
L’auteur arrêta le torrent de ces révélations en faisant part aux deux dames du projet d’ouvrage par lequel il était persécuté, elles y sourirent, et promirent beaucoup de conseils. La plus jeune fournit gaiement un des premiers capitaux de l’entreprise, en disant qu’elle se chargeait de prouver mathématiquement que les femmes entièrement vertueuses étaient des êtres de raison.
Rentré chez lui, l’auteur dit alors à son démon:—Arrive? Je suis prêt. Signons le pacte! Le démon ne revint plus.
Si l’auteur écrit ici la biographie de son livre, ce n’est par aucune inspiration de fatuité. Il raconte des faits qui pourront servir à l’histoire de la pensée humaine, et qui expliqueront sans doute l’ouvrage même. Il n’est peut-être pas indifférent à certains anatomistes de la pensée de savoir que l’âme est femme. Ainsi, tant que l’auteur s’interdisait de penser au livre qu’il devait faire, le livre se montrait écrit partout. Il en trouvait une page sur le lit d’un malade, une autre sur le canapé d’un boudoir. Les regards des femmes quand elles tournoyaient emportées par une valse, lui jetaient des pensées; un geste, une parole, fécondaient son cerveau dédaigneux. Le jour où il se dit:—Cet ouvrage, qui m’obsède, se fera!... tout a fui; et, comme les trois Belges, il releva un squelette, là où il se baissait pour saisir un trésor.
Une douce et pâle figure succéda au démon tentateur, elle avait des manières engageantes et de la bonhomie, ses représentations étaient désarmées des pointes aiguës de la critique. Elle prodiguait plus de mots que d’idées, et semblait avoir peur du bruit. C’était peut-être le génie familier des honorables députés qui siégent au centre de la Chambre.
—«Ne vaut-il pas mieux, disait-elle, laisser les choses comme elles sont? Vont-elles donc si mal? Il faut croire au mariage comme à l’immortalité de l’âme; et vous ne faites certainement pas un livre pour vanter le bonheur conjugal. D’ailleurs vous conclurez sans doute d’après un millier de ménages parisiens qui ne sont que des exceptions. Vous trouverez peut-être des maris disposés à vous abandonner leurs femmes; mais aucun fils ne vous abandonnera sa mère... Quelques personnes blessées par les opinions que vous professerez soupçonneront vos mœurs, calomnieront vos intentions. Enfin, pour toucher aux écrouelles sociales, il faut être roi, ou tout au moins premier consul.»
Quoiqu’elle apparût sous la forme qui pouvait plaire le plus à l’auteur, la Raison ne fut point écoutée; car dans le lointain la Folie agitait la marotte de Panurge, et il voulait s’en saisir; mais, quand il essaya de la prendre, il se trouva qu’elle était aussi lourde que la massue d’Hercule; d’ailleurs, le curé de Meudon l’avait garnie de manière à ce qu’un jeune homme qui se pique moins de bien faire un livre que d’être bien ganté ne pouvait vraiment pas y toucher.
—Notre ouvrage est-il fini? demanda la plus jeune des deux complices féminines de l’auteur.—Hélas! madame, me récompenserez-vous de toutes les haines qu’il pourra soulever contre moi? Elle fit un geste, et alors l’auteur répondit à son indécision par une expression d’insouciance.—Quoi! vous hésiteriez? publiez-le, n’ayez pas peur. Aujourd’hui nous prenons un livre bien plus pour la façon que pour l’étoffe.
Quoique l’auteur ne se donne ici que pour l’humble secrétaire de deux dames, il a, tout en coordonnant leurs observations, accompli plus d’une tâche. Une seule peut-être était restée en fait de mariage, celle de recueillir les choses que tout le monde pense et que personne n’exprime; mais aussi faire une pareille Étude avec l’esprit de tout le monde, n’est-ce pas s’exposer à ce qu’il ne plaise à personne? Cependant l’éclectisme de cette Étude la sauvera peut-être. Tout en raillant, l’auteur a essayé de populariser quelques idées consolantes. Il a presque toujours tenté de réveiller des ressorts inconnus dans l’âme humaine. Tout en prenant la défense des intérêts les plus matériels, les jugeant ou les condamnant, il aura peut-être fait apercevoir plus d’une jouissance intellectuelle. Mais l’auteur n’a pas la sotte prétention d’avoir toujours réussi à faire des plaisanteries de bon goût; seulement il a compté sur la diversité des esprits, pour recevoir autant de blâme que d’approbation. La matière était si grave qu’il a constamment essayé de l’anecdoter, puisqu’aujourd’hui les anecdotes sont le passe-port de toute morale et l’anti-narcotique de tous les livres. Dans celui-ci, où tout est analyse et observation, la fatigue chez le lecteur et le MOI chez l’auteur étaient inévitables. C’est un des malheurs les plus grands qui puissent arriver à un ouvrage, et l’auteur ne se l’est pas dissimulé. Il a donc disposé les rudiments de cette longue Étude de manière à ménager des haltes au lecteur. Ce système a été consacré par un écrivain qui faisait sur le GOUT un travail assez semblable à celui dont il s’occupait sur le MARIAGE, et auquel il se permettra d’emprunter quelques paroles pour exprimer une pensée qui leur est commune. Ce sera une sorte d’hommage rendu à son devancier dont la mort à suivi de si près le succès.
«Quand j’écris et parle de moi au singulier, cela suppose une confabulation avec le lecteur; il peut examiner, discuter, douter, et même rire; mais, quand je m’arme du redoutable NOUS, je professe, il faut se soumettre.» (Brillat-Savarin, préface de la PHYSIOLOGIE DU GOUT.)
5 décembre 1829.
PREMIÈRE PARTIE.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
Nous parlerons contre les lois insensées jusqu’à ce qu’on les réforme, et en attendant nous nous y soumettrons aveuglément.
(Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville.)
MÉDITATION I.
LE SUJET.
Physiologie, que me veux-tu?
Ton but est-il de nous démontrer que le mariage unit, pour toute la vie, deux êtres qui ne se connaissent pas?
Que la vie est dans la passion, et qu’aucune passion ne résiste au mariage?
Que le mariage est une institution nécessaire au maintien des sociétés, mais qu’il est contraire aux lois de la nature?
Que le divorce, cet admirable palliatif aux maux du mariage, sera unanimement redemandé?
Que, malgré tous ses inconvénients, le mariage est la source première de la propriété?
Qu’il offre d’incalculables gages de sécurité aux gouvernements?
Qu’il y a quelque chose de touchant dans l’association de deux êtres pour supporter les peines de la vie?
Qu’il y a quelque chose de ridicule à vouloir qu’une même pensée dirige deux volontés?
Que la femme est traitée en esclave?
Qu’il n’y a pas de mariages entièrement heureux?
Que le mariage est gros de crimes, et que les assassinats connus ne sont pas les pires?
Que la fidélité est impossible, au moins à l’homme?
Qu’une expertise, si elle pouvait s’établir, prouverait plus de troubles que de sécurité dans la transmission patrimoniale des propriétés?
Que l’adultère occasionne plus de maux que le mariage ne procure de biens?
Que l’infidélité de la femme remonte aux premiers temps des sociétés, et que le mariage résiste à cette perpétuité de fraudes?
Que les lois de l’amour attachent si fortement deux êtres, qu’aucune loi humaine ne saurait les séparer?
Que s’il y a des mariages écrits sur les registres de l’officialité, il y en a de formés par les vœux de la nature, par une douce conformité ou par une entière dissemblance dans la pensée, et par des conformations corporelles; qu’ainsi le ciel et la terre se contrarient sans cesse?
Qu’il y a des maris riches de taille et d’esprit supérieur, dont les femmes ont des amants fort laids, petits ou stupides?
Toutes ces questions fourniraient au besoin des livres; mais ces livres sont faits, et les questions sont perpétuellement résolues.
Physiologie, que me veux-tu?
Révèles-tu des principes nouveaux? Viens-tu prétendre qu’il faut mettre les femmes en commun? Lycurgue et quelques peuplades grecques, des Tartares et des Sauvages, l’ont essayé.
Serait-ce qu’il faut renfermer les femmes? les Ottomans l’ont fait et ils les remettent aujourd’hui en liberté.
Serait-ce qu’il faut marier les filles sans dot et les exclure du droit de succéder?... Des auteurs anglais et des moralistes ont prouvé que c’était, avec le divorce, le moyen le plus sûr de rendre les mariages heureux.
Serait-ce qu’il faut une petite Agar dans chaque ménage? Il n’est pas besoin de loi pour cela. L’article du Code qui prononce des peines contre la femme adultère, en quelque lieu que le crime se soit commis, et celui qui ne punit un mari qu’autant que sa concubine habite sous le toit conjugal, admettent implicitement des maîtresses en ville.
Sanchez a disserté sur tous les cas pénitentiaires du mariage; il a même argumenté sur la légitimité, sur l’opportunité de chaque plaisir; il a tracé tous les devoirs moraux, religieux, corporels des époux; bref, son ouvrage formerait douze volumes in-8º si l’on réimprimait ce gros in-folio intitulé de Matrimonio.
Des nuées de jurisconsultes ont lancé des nuées de traités sur les difficultés légales qui naissent du mariage. Il existe même des ouvrages sur le congrès judiciaire.
Des légions de médecins ont fait paraître des légions de livres sur le mariage dans ses rapports avec la chirurgie et la médecine.
Au dix-neuvième siècle, la Physiologie du Mariage est donc une insignifiante compilation ou l’œuvre d’un niais écrite pour d’autres niais: de vieux prêtres ont pris leurs balances d’or et pesé les moindres scrupules; de vieux jurisconsultes ont mis leurs lunettes et distingué toutes les espèces; de vieux médecins ont pris le scalpel et l’ont promené sur toutes les plaies; de vieux juges ont monté sur leur siége et jugé tous les cas rédhibitoires; des générations entières ont passé en jetant leur cri de joie ou de douleur; chaque siècle a lancé son vote dans l’urne; le Saint-Esprit, les poètes, les écrivains, ont tout enregistré depuis Ève jusqu’à la guerre de Troie, depuis Hélène jusqu’à madame de Maintenon, depuis la femme de Louis XIV jusqu’à la Contemporaine.
Physiologie, que me veux-tu donc?
Voudrais-tu par hasard nous présenter des tableaux plus ou moins bien dessinés pour nous convaincre qu’un homme se marie:
Par Ambition... cela est bien connu;
Par Bonté, pour arracher une fille à la tyrannie de sa mère;
Par Colère, pour déshériter des collatéraux;
Par Dédain d’une maîtresse infidèle;
Par Ennui de la délicieuse vie de garçon;
Par Folie, c’en est toujours une;
Par Gageure, c’est le cas de lord Byron;
Par Honneur, comme Georges Dandin?
Par Intérêt, mais c’est presque toujours ainsi;
Par Jeunesse, au sortir du collége, en étourdi;
Par Laideur, en craignant de manquer de femme un jour;
Par Machiavélisme, pour hériter promptement d’une vieille;
Par Nécessité, pour donner un état à notre fils;
Par Obligation, la demoiselle ayant été faible;
Par Passion, pour s’en guérir plus sûrement;
Par Querelle, pour finir un procès;
Par Reconnaissance, c’est donner plus qu’on n’a reçu;
Par Sagesse, cela arrive encore aux doctrinaires;
Par Testament, quand un oncle mort vous grève son héritage d’une fille à épouser;
Par Vieillesse, pour faire une fin;
Par Usage, à l’imitation de ses aïeux.
(Le X manque, et peut-être est-ce à cause de son peu d’emploi comme tête de mot qu’on l’a pris pour signe de l’inconnu.)
Par Yatidi, qui est l’heure de se coucher et en signifie tous les besoins chez les Turcs;
Par Zèle, comme le duc de Saint-Aignan qui ne voulait pas commettre de péchés.
Mais ces accidents-là ont fourni les sujets de trente mille comédies et de cent mille romans.
Physiologie, pour la troisième et dernière fois, que me veux-tu?
Ici tout est banal comme les pavés d’une rue, vulgaire comme un carrefour. Le mariage est plus connu que Barrabas de la Passion; toutes les vieilles idées qu’il réveille roulent dans les littératures depuis que le monde est monde, et il n’y a pas d’opinion utile et de projet saugrenu qui ne soient allés trouver un auteur, un imprimeur, un libraire et un lecteur.
Permettez-moi de vous dire comme Rabelais, notre maître à tous:—«Gens de bien, Dieu vous sauve et vous garde! Où êtes-vous? je ne peux vous voir. Attendez que je chausse mes lunettes. Ah! ah! je vous vois. Vous, vos femmes, vos enfants, vous êtes en santé désirée? Cela me plaît.»
Mais ce n’est pas pour vous que j’écris. Puisque vous avez de grands enfants, tout est dit.
«Ah! c’est vous, buveurs très-illustres, vous, goutteux très-précieux, et vous, croûtes-levés infatigables, mignons poivrés, qui pantagruelizez tout le jour, qui avez des pies privées bien guallantes, et allez à tierce, à sexte, à nones, et pareillement à vêpres, à complies, qui iriez voirement toujours.»
Ce n’est pas à vous que s’adresse la Physiologie du Mariage, puisque vous n’êtes pas mariés. Ainsi soit-il toujours!
«Vous, tas de serrabaites, cagots, escargotz, hypocrites, caphartz, frapartz, botineurs, romipetes et autres telles gens qui se sont déguisés comme masques, pour tromper le monde!..... arrière mastins, hors de la quarrière! hors d’ici, cerveaux à bourrelet!... De par le diable, êtes-vous encore là?...»
Il ne me reste plus, peut-être, que de bonnes âmes aimant à rire. Non de ces pleurards qui veulent se noyer à tout propos en vers et en prose, qui font les malades en odes, en sonnets, en méditations; non de ces songe-creux en toute sorte, mais quelques-uns de ces anciens pantagruélistes qui n’y regardent pas de si près quand il s’agit de banqueter et de goguenarder, qui trouvent du bon dans le livre des Pois au lard, cum commento, de Rabelais, dans celui de la dignité des Braguettes, et qui estiment ces beaux livres de haulte gresse, legiers au porchas, hardis à la rencontre.
L’on ne peut guère plus rire du gouvernement, mes amis, depuis qu’il a trouvé le moyen de lever quinze cents millions d’impôts. Les papegaux, les évégaux, les moines et moinesses ne sont pas encore assez riches pour qu’on puisse boire chez eux; mais arrive saint Michel, qui chassa le diable du ciel, et nous verrons peut-être le bon temps revenir! Partant, il ne nous reste en ce moment que le mariage en France qui soit matière à rire. Disciples de Panurge, de vous seuls je veux pour lecteurs. Vous savez prendre et quitter un livre à propos, faire du plus aisé, comprendre à demi-mot et tirer nourriture d’un os médullaire.
Ces gens à microscope, qui ne voient qu’un point, les censeurs enfin, ont-ils bien tout dit, tout passé en revue? ont-ils prononcé en dernier ressort qu’un livre sur le mariage est aussi impossible à exécuter qu’une cruche cassée à rendre neuve?
—Oui, maître-fou. Pressurez le mariage, il n’en sortira jamais rien que du plaisir pour les garçons et de l’ennui pour les maris. C’est la morale éternelle. Un million de pages imprimées n’auront pas d’autre substance.
Cependant voici ma première proposition: Le mariage est un combat à outrance avant lequel les deux époux demandent au ciel sa bénédiction, parce que s’aimer toujours est la plus téméraire des entreprises; le combat ne tarde pas à commencer, et la victoire, c’est-à-dire la liberté, demeure au plus adroit.
D’accord. Où voyez-vous là une conception neuve?
Eh! bien, je m’adresse aux mariés d’hier et d’aujourd’hui, à ceux qui, en sortant de l’église ou de la municipalité, conçoivent l’espérance de garder leurs femmes pour eux seuls; à ceux à qui je ne sais quel égoïsme ou quel sentiment indéfinissable fait dire à l’aspect des malheurs d’autrui:—Cela ne m’arrivera pas, à moi!
Je m’adresse à ces marins qui, après avoir vu des vaisseaux sombrer, se mettent en mer; à ces garçons qui, après avoir causé le naufrage de plus d’une vertu conjugale, osent se marier. Et voici le sujet, il est éternellement neuf, éternellement vieux!
Un jeune homme, un vieillard peut-être, amoureux ou non, vient d’acquérir par un contrat bien et dûment enregistré à la Mairie, dans le Ciel et sur les contrôles du Domaine, une jeune fille à longs cheveux, aux yeux noirs et humides, aux petits pieds, aux doigts mignons et effilés, à la bouche vermeille, aux dents d’ivoire, bien faite, frémissante, appétissante et pimpante, blanche comme un lys, comblée des trésors les plus désirables de la beauté: ses cils baissés ressemblent aux dards de la couronne de fer, sa peau, tissu aussi frais que la corolle d’un camélia blanc, est nuancée de la pourpre des camélias rouges; sur son teint virginal l’œil croit voir la fleur d’un jeune fruit et le duvet imperceptible d’une pêche diaprée; l’azur des veines distille une riche chaleur à travers ce réseau clair; elle demande et donne la vie; elle est tout joie et tout amour, tout gentillesse et tout naïveté. Elle aime son époux, ou du moins elle croit l’aimer....
L’amoureux mari a dit dans le fond de son cœur: «Ces yeux ne verront que moi, cette bouche ne frémira d’amour que pour moi, cette douce main ne versera les chatouilleux trésors de la volupté que sur moi, ce sein ne palpitera qu’à ma voix, cette âme endormie ne s’éveillera qu’à ma volonté; moi seul je plongerai mes doigts dans ces tresses brillantes; seul je promènerai de rêveuses caresses sur cette tête frissonnante. Je ferai veiller la Mort à mon chevet pour défendre l’accès du lit nuptial à l’étranger ravisseur; ce trône de l’amour nagera dans le sang des imprudents ou dans le mien. Repos, honneur, félicité, liens paternels, fortune de mes enfants, tout est là; je veux tout défendre comme une lionne ses petits. Malheur à qui mettra le pied dans mon antre!»
—Eh! bien, courageux athlète, nous applaudissons à ton dessein. Jusqu’ici nul géomètre n’a osé tracer des lignes de longitude et de latitude sur la mer conjugale. Les vieux maris ont eu vergogne d’indiquer les bancs de sable, les rescifs, les écueils, les brisants, les moussons, les côtes et les courants qui ont détruit leurs barques, tant ils avaient honte de leurs naufrages. Il manquait un guide, une boussole aux pèlerins mariés... cet ouvrage est destiné à leur en servir.
Sans parler des épiciers et des drapiers, il existe tant de gens qui sont trop occupés pour perdre du temps à chercher les raisons secrètes qui font agir les femmes, que c’est une œuvre charitable de leur classer par titres et par chapitres toutes les situations secrètes du mariage; une bonne table des matières leur permettra de mettre le doigt sur les mouvements du cœur de leurs femmes, comme la table des logarithmes leur apprend le produit d’une multiplication.
Eh! bien, que vous en semble? N’est-ce pas une entreprise neuve et à laquelle tout philosophe a renoncé que de montrer comment on peut empêcher une femme de tromper son mari? N’est-ce pas la comédie des comédies? N’est-ce pas un autre speculum vitæ humanæ? Il ne s’agit plus de ces questions oiseuses dont nous avons fait justice dans cette Méditation. Aujourd’hui, en morale, comme dans les sciences exactes, le siècle demande des faits, des observations. Nous en apportons.
Commençons donc par examiner le véritable état des choses, par analyser les forces de chaque parti. Avant d’armer notre champion imaginaire, calculons le nombre de ses ennemis, comptons les Cosaques qui veulent envahir sa petite patrie.
S’embarque avec nous qui voudra, rira qui pourra. Levez l’ancre, hissez les voiles! Vous savez de quel petit point rond vous partez. C’est un grand avantage que nous avons sur bien des livres.
Quant à notre fantaisie de rire en pleurant et de pleurer en riant, comme le divin Rabelais buvait en mangeant et mangeait en buvant; quant à notre manie de mettre Heraclite et Démocrite dans la même page, de n’avoir ni style, ni préméditation de phrase..... si quelqu’un de l’équipage en murmure!..... Hors du tillac les vieux cerveaux à bourrelet, les classiques en maillot, les romantiques en linceul, et vogue la galère!
Tout ce monde-là nous reprochera peut-être de ressembler à ceux qui disent d’un air joyeux: «Je vais vous conter une histoire qui vous fera rire!...» Il s’agit bien de plaisanter quand on parle de mariage! ne devinez-vous pas que nous le considérons comme une légère maladie à laquelle nous sommes tous sujets et que ce livre en est la monographie?
—Mais vous, votre galère ou votre ouvrage, avez l’air de ces postillons qui, en partant d’un relais, font claquer leur fouet parce qu’ils mènent des Anglais. Vous n’aurez pas couru au grand galop pendant une demi-lieue que vous descendrez pour remettre un trait ou laisser souffler vos chevaux. Pourquoi sonner de la trompette avant la victoire?
—Hé! chers pantagruélistes, il suffit aujourd’hui d’avoir des prétentions à un succès pour l’obtenir; et comme, après tout, les grands ouvrages ne sont peut-être que de petites idées longuement développées, je ne vois pas pourquoi je ne chercherais pas à cueillir des lauriers, ne fût-ce que pour couronner ces tant salés jambons qui nous aideront à humer le piot.—Un instant, pilote? Ne partons pas sans faire une petite définition.
Lecteurs, si vous rencontrez de loin en loin, comme dans le monde, les mots de vertu ou de femmes vertueuses en cet ouvrage, convenons que la vertu sera cette pénible facilité avec laquelle une épouse réserve son cœur à un mari; à moins que le mot ne soit employé dans un sens général, distinction qui est abandonnée à la sagacité naturelle de chacun.
MÉDITATION II.
STATISTIQUE CONJUGALE.
L’Administration s’est occupée depuis vingt ans environ à chercher combien le sol de la France contient d’hectares de bois, de prés, de vignes, de jachères. Elle ne s’en est pas tenue là, elle a voulu connaître le nombre et la nature des animaux. Les savants sont allés plus loin: ils ont compté les stères de bois, les kilogrammes de bœuf, les litres de vin, les pommes et les œufs consommés à Paris. Mais personne ne s’est encore avisé, soit au nom de l’honneur marital, soit dans l’intérêt des gens à marier, soit au profit de la morale et de la perfectibilité des institutions humaines, d’examiner le nombre des femmes honnêtes. Quoi! le ministère français interrogé pourra répondre qu’il a tant d’hommes sous les armes, tant d’espions, tant d’employés, tant d’écoliers; et quant aux femmes vertueuses.... néant? S’il prenait à un roi de France la fantaisie de chercher son auguste compagne parmi ses sujettes, l’Administration ne pourrait même pas lui indiquer le gros de brebis blanches au sein duquel il aurait à choisir; elle serait obligée d’en venir à quelque institution de rosière, ce qui apprêterait à rire.
Les anciens seraient-ils donc nos maîtres en institutions politiques comme en morale? L’histoire nous apprend qu’Assuérus, voulant prendre femme parmi les filles de Perse, choisit Esther, la plus vertueuse et la plus belle. Ses ministres avaient donc nécessairement trouvé un mode quelconque d’écrémer la population. Malheureusement, la Bible, si claire sur toutes les questions matrimoniales, a omis de nous donner cette loi d’élection conjugale.
Essayons de suppléer à ce silence de l’Administration en établissant le décompte du sexe féminin en France. Ici, nous réclamons l’attention de tous les amis de la morale publique, et nous les instituons juges de notre manière de procéder. Nous tâcherons d’être assez généreux dans nos évaluations, assez exact dans nos raisonnements, pour faire admettre par tout le monde le résultat de cette analyse.
On compte généralement trente millions d’habitants en France.
Quelques naturalistes pensent que le nombre des femmes surpasse celui des hommes; mais comme beaucoup de statisticiens sont de l’opinion contraire, nous prendrons le calcul le plus vraisemblable en admettant quinze millions de femmes.
Nous commencerons par retrancher de cette somme totale environ neuf millions de créatures qui, au premier abord, semblent avoir assez de ressemblance avec la femme, mais qu’un examen approfondi nous a contraint de rejeter.
Expliquons-nous.
Les naturalistes ne considèrent en l’homme qu’un genre unique de cet ordre de Bimanes, établi par Duméril, dans sa Zoologie analytique, page 16, et auquel Bory-Saint-Vincent a cru devoir ajouter le genre Orang, sous prétexte de le compléter.
Si ces zoologistes ne voient en nous qu’un mammifère, à trente-deux vertèbres, ayant un os hyoïde, possédant plus de plis que tout autre animal dans les hémisphères du cerveau; si, pour eux, il n’existe d’autres différences dans cet ordre que celles qui sont introduites par l’influence des climats, lesquelles ont fourni la nomenclature de quinze espèces desquelles il est inutile de citer les noms scientifiques, le physiologiste doit avoir aussi le droit d’établir ses genres et ses sous-genres, d’après certains degrés d’intelligence et certaines conditions d’existence morale et pécuniaire.
Or les neuf millions d’êtres dont il est ici question offrent bien au premier aspect tous les caractères attribués à l’espèce humaine: ils ont l’os hyoïde, le bec coracoïde, l’acromion et l’arcade zygomatique: permis donc à ces messieurs du Jardin des Plantes de les classer dans le genre Bimane; mais que nous y voyions des femmes!... voilà ce que notre Physiologie n’admettra jamais.
Pour nous et pour ceux auxquels ce livre est destiné, une femme est une variété rare dans le genre humain, et dont voici les principaux caractères physiologiques.
Cette espèce est due aux soins particuliers que les hommes ont pu donner à sa culture, grâce à la puissance de l’or et à la chaleur morale de la civilisation. Elle se reconnaît généralement à la blancheur, à la finesse, à la douceur de la peau. Son penchant la porte à une exquise propreté. Ses doigts ont horreur de rencontrer autre chose que des objets doux, moelleux, parfumés. Comme l’hermine, elle meurt quelquefois de douleur de voir souiller sa blanche tunique. Elle aime à lisser ses cheveux, à leur faire exhaler des odeurs enivrantes, à brosser ses ongles roses, à les couper en amande, à baigner souvent ses membres délicats. Elle ne se plaît pendant la nuit que sur le duvet le plus doux; pendant le jour, que sur des divans de crin; aussi la position horizontale est-elle celle qu’elle prend le plus volontiers. Sa voix est d’une douceur pénétrante, ses mouvements sont gracieux. Elle parle avec une merveilleuse facilité. Elle ne s’adonne à aucun travail pénible; et cependant, malgré sa faiblesse apparente, il y a des fardeaux qu’elle sait porter et remuer avec une aisance miraculeuse. Elle fuit l’éclat du soleil et s’en préserve par d’ingénieux moyens. Pour elle, marcher est une fatigue; mange-t-elle? c’est un mystère; partage-t-elle les besoins des autres espèces? c’est un problème. Curieuse à l’excès, elle se laisse prendre facilement par celui qui sait lui cacher la plus petite chose, car son esprit la porte sans cesse à chercher l’inconnu. Aimer est sa religion: elle ne pense qu’à plaire à celui qu’elle aime. Être aimée est le but de toutes ses actions, exciter des désirs celui de tous ses gestes. Aussi ne songe-t-elle qu’aux moyens de briller; elle ne se meut qu’au sein d’une sphère de grâce et d’élégance; c’est pour elle que la jeune Indienne a filé le poil souple des chèvres du Thibet, que Tarare tisse ses voiles d’air, que Bruxelles fait courir des navettes chargées du lin le plus pur et le plus délié, que Visapour dispute aux entrailles de la terre des cailloux étincelants, et que Sèvres dore sa blanche argile. Elle médite nuit et jour de nouvelles parures, emploie sa vie à faire empeser ses robes, à chiffonner des fichus. Elle va se montrant brillante et fraîche à des inconnus dont les hommages la flattent, dont les désirs la charment, bien qu’ils lui soient indifférents. Les heures dérobées au soin d’elle-même et à la volupté, elle les emploie à chanter les airs les plus doux: c’est pour elle que la France et l’Italie inventent leurs délicieux concerts et que Naples donne aux cordes une âme harmonieuse. Cette espèce, enfin, est la reine du monde et l’esclave d’un désir. Elle redoute le mariage parce qu’il finit par gâter la taille, mais elle s’y livre parce qu’il promet le bonheur. Si elle fait des enfants, c’est par un pur hasard, et quand ils sont grands, elle les cache.
Ces traits, pris à l’aventure entre mille, se retrouvent-ils en ces créatures dont les mains sont noires comme celles des singes, et la peau tannée comme les vieux parchemins d’un olim, dont le visage est brûlé par le soleil, et le cou ridé comme celui des dindons; qui sont couvertes de haillons, dont la voix est rauque, l’intelligence nulle, l’odeur insupportable, qui ne songent qu’à la huche au pain, qui sont incessamment courbées vers la terre, qui piochent, qui hersent, qui fanent, glanent, moissonnent, pétrissent le pain, teillent du chanvre; qui, pêle-mêle avec des bestiaux, des enfants et des hommes, habitent des trous à peine couverts de paille; auxquelles enfin il importe peu d’où pleuvent les enfants? en produire beaucoup pour en livrer beaucoup à la misère et au travail est toute leur tâche; et si leur amour n’est pas un labeur comme celui des champs, il est au moins une spéculation.
Hélas! s’il y a par le monde des marchandes assises tout le jour entre de la chandelle et de la cassonade, des fermières qui traient les vaches, des infortunées dont on se sert comme de bêtes de somme dans les manufactures, ou qui portent la hotte, la houe et l’éventaire; s’il existe malheureusement trop de créatures vulgaires pour lesquelles la vie de l’âme, les bienfaits de l’éducation, les délicieux orages du cœur sont un paradis inaccessible, et si la nature a voulu qu’elles eussent un bec coracoïde, un os hyoïde et trente-deux vertèbres, qu’elles restent pour le physiologiste dans le genre Orang! Ici, nous ne stipulons que pour les oisifs, pour ceux qui ont le temps et l’esprit d’aimer, pour les riches qui ont acheté la propriété des passions, pour les intelligences qui ont conquis le monopole des chimères. Anathème sur tout ce qui ne vit pas de la pensée! Disons raca et même racaille de qui n’est pas ardent, jeune, beau et passionné. C’est l’expression publique du sentiment secret des philanthropes qui savent lire ou qui peuvent monter en équipage. Dans nos neuf millions de proscrites, le percepteur, le magistrat, le législateur, le prêtre voient sans doute des âmes, des administrés, des justiciables, des contribuables; mais l’homme à sentiment, le philosophe de boudoir, tout en mangeant le petit pain de griot semé et récolté par ces créatures-là, les rejetteront, comme nous le faisons, hors du genre Femme. Pour eux, il n’y a de femme que celle qui peut inspirer de l’amour; il n’y a d’existant que la créature investie du sacerdoce de la pensée par une éducation privilégiée, et chez qui l’oisiveté a développé la puissance de l’imagination; enfin il n’y a d’être que celui dont l’âme rêve, en amour, autant de jouissances intellectuelles que de plaisirs physiques.
Cependant nous ferons observer que ces neuf millions de parias femelles produisent çà et là des milliers de paysannes qui, par des circonstances bizarres, sont jolies comme des amours; elles arrivent à Paris ou dans les grandes villes, et finissent par monter au rang des femmes comme il faut; mais pour ces deux ou trois mille créatures privilégiées, il y en a cent mille autres qui restent servantes ou se jettent en d’effroyables désordres. Néanmoins nous tiendrons compte à la population féminine de ces Pompadours de village.
Ce premier calcul est fondé sur cette découverte de la statistique, qu’en France il y a dix-huit millions de pauvres, dix millions de gens aisés, et deux millions de riches.
Il n’existe donc en France que six millions de femmes dont les hommes à sentiment s’occupent, se sont occupés ou s’occuperont.
Soumettons cette élite sociale à un examen philosophique.
Nous pensons, sans crainte d’être démenti, que les époux qui ont vingt ans de ménage doivent dormir tranquillement sans avoir à redouter l’invasion de l’amour et le scandale d’un procès en criminelle conversation. De ces six millions d’individus il faut donc distraire environ deux millions de femmes extrêmement aimables, parce qu’à quarante ans passés elles ont vu le monde; mais comme elles ne peuvent remuer le cœur de personne, elles sont en dehors de la question dont il s’agit. Si elles ont le malheur de ne pas être recherchées pour leur amabilité, l’ennui les gagne; elles se jettent dans la dévotion, dans les chats, les petits chiens, et autres manies qui n’offensent plus que Dieu.
Les calculs faits au Bureau des Longitudes sur la population nous autorisent à soustraire encore de la masse totale deux millions de petites filles, jolies à croquer; elles en sont à l’A, B, C de la vie, et jouent innocemment avec d’autres enfants, sans se douter que ces petits malis, qui alors les font rire, les feront pleurer un jour.
Maintenant, sur les deux millions de femmes restant, quel est l’homme raisonnable qui ne nous abandonnera pas cent mille pauvres filles bossues, laides, quinteuses, rachitiques, malades, aveugles, blessées, pauvres quoique bien élevées, mais demeurant toutes demoiselles et n’offensant aucunement, par ce moyen, les saintes lois du mariage?
Nous refusera-t-on cent mille autres filles qui se trouvent sœurs de Sainte-Camille, sœurs de charité, religieuses, institutrices, demoiselles de compagnie, etc.? Mais nous mettrons dans ce saint voisinage le nombre assez difficile à évaluer des jeunes personnes trop grandes pour jouer avec les petits garçons, et trop jeunes encore pour éparpiller leurs couronnes de fleurs d’oranger.
Enfin, sur les quinze cent mille sujets qui se trouvent au fond de notre creuset, nous diminuerons encore cinq cent mille autres unités que nous attribuerons aux filles de Baal, qui font plaisir aux gens peu délicats. Nous y comprendrons même, sans crainte qu’elles ne se gâtent ensemble, les femmes entretenues, les modistes, les filles de boutique, les mercières, les actrices, les cantatrices, les filles d’opéra, les figurantes, les servantes-maîtresses, les femmes de chambre, etc. La plupart de ces créatures excitent bien des passions, mais elles trouvent de l’indécence à faire prévenir un notaire, un maire, un ecclésiastique et un monde de rieurs du jour et du moment où elles se donnent à leur amant. Leur système, justement blâmé par une société curieuse, a l’avantage de ne les obliger à rien envers les hommes, envers M. le maire, envers la justice. Or, ne portant atteinte à aucun serment public, ces femmes n’appartiennent en rien à un ouvrage exclusivement consacré aux mariages légitimes.
C’est demander bien peu pour cet article, dira-t-on, mais il formera compensation à ceux que des amateurs pourraient trouver trop enflés. Si quelqu’un, par amour pour une riche douairière, veut la faire passer dans le million restant, il la prendra sur le chapitre des sœurs de charité, des filles d’opéra ou des bossues. Enfin, nous n’avons appelé que cinq cent mille têtes à former cette dernière catégorie, parce qu’il arrive souvent, comme on l’a vu ci-dessus, que les neuf millions de paysannes l’augmentent d’un grand nombre de sujets. Nous avons négligé la classe ouvrière et le petit commerce par la même raison: les femmes de ces deux sections sociales sont le produit des efforts que font les neuf millions de Bimanes femelles pour s’élever vers les hautes régions de la civilisation. Sans cette scrupuleuse exactitude, beaucoup de personnes regarderaient cette Méditation de Statistique conjugale comme une plaisanterie.
Nous avions bien pensé à organiser une petite classe de cent mille individus, pour former une caisse d’amortissement de l’espèce, et servir d’asile aux femmes qui tombent dans un état mitoyen, comme les veuves, par exemple; mais nous avons préféré compter largement.
Il est facile de prouver la justesse de notre analyse: une seule réflexion suffit.
La vie de la femme se partage en trois époques bien distinctes: la première commence au berceau et se termine à l’âge de nubilité; la seconde embrasse le temps pendant lequel une femme appartient au mariage; la troisième s’ouvre par l’âge critique, sommation assez brutale que la Nature fait aux passions d’avoir à cesser. Ces trois sphères d’existence étant, à peu de chose près, égales en durée, doivent diviser en nombres égaux une quantité donnée de femmes. Ainsi, dans une masse de six millions, l’on trouve, sauf les fractions qu’il est loisible aux savants de chercher, environ deux millions de filles entre un an et dix-huit, deux millions de femmes âgées de dix-huit ans au moins, de quarante au plus, et deux millions de vieilles. Les caprices de l’État social ont donc distribué les deux millions de femmes aptes à se marier en trois grandes catégories d’existence, savoir: celles qui restent filles par les raisons que nous avons déduites; celles dont la vertu importe peu aux maris, et le million de femmes légitimes dont nous avons à nous occuper.
Vous voyez, par ce dépouillement assez exact de la population femelle, qu’il existe à peine en France un petit troupeau d’un million de brebis blanches, bercail privilégié où tous les loups veulent entrer.
Faisons passer par une autre étamine ce million de femmes déjà triées sur le volet.
Pour parvenir à une appréciation plus vraie du degré de confiance qu’un homme doit avoir en sa femme, supposons pour un moment que toutes ces épouses tromperont leurs maris.
Dans cette hypothèse, il conviendra de retrancher environ un vingtième de jeunes personnes qui, mariées de la veille, seront au moins fidèles à leurs serments pendant un certain temps.
Un autre vingtième sera malade. C’est accorder une bien faible part aux douleurs humaines.
Certaines passions qui, dit-on, détruisent l’empire de l’homme sur le cœur de la femme, la laideur, les chagrins, les grossesses, réclament encore un vingtième.
L’adultère ne s’établit pas dans le cœur d’une femme mariée comme on tire un coup de pistolet. Quand même la sympathie ferait naître des sentiments à la première vue, il y a toujours un combat dont la durée forme une certaine non-valeur dans la somme totale des infidélités conjugales. C’est presque insulter la pudeur en France que de ne représenter le temps de ces combats, dans un pays si naturellement guerrier, que par un vingtième du total des femmes; mais alors nous supposerons que certaines femmes malades conservent leurs amants au milieu des potions calmantes, et qu’il y a des femmes dont la grossesse fait sourire quelque célibataire sournois. Nous sauverons ainsi la pudeur de celles qui combattent pour la vertu.
Par la même raison, nous n’oserons pas croire qu’une femme abandonnée par son amant en trouve un autre hic et nunc; mais cette non-valeur-là étant nécessairement plus faible que la précédente, nous l’estimerons à un quarantième.
Ces retranchements réduiront notre masse à huit cent mille femmes, quand il s’agira de déterminer le nombre de celles qui offenseront la foi conjugale.
En ce moment, qui ne voudrait pas rester persuadé que ces femmes sont vertueuses? Ne sont-elles pas la fleur du pays? Ne sont-elles pas toutes verdissantes, ravissantes, étourdissantes de beauté, de jeunesse, de vie et d’amour? Croire à leur vertu est une espèce de religion sociale; car elles sont l’ornement du monde et font la gloire de la France.
C’est donc au sein de ce million que nous avons à chercher:
Le nombre des femmes honnêtes;
Le nombre des femmes vertueuses.
Cette investigation et ces deux catégories demandent des Méditations entières, qui serviront d’appendice à celle-ci.
MÉDITATION III.
DE LA FEMME HONNÊTE.
La Méditation précédente a démontré que nous possédons en France une masse flottante d’un million de femmes, exploitant le privilége d’inspirer les passions qu’un galant homme avoue sans honte ou cache avec plaisir. C’est donc sur ce million de femmes qu’il faut promener notre lanterne diogénique, pour trouver les femmes honnêtes du pays.
Cette recherche nous entraîne à quelques digressions.
Deux jeunes gens bien mis, dont le corps svelte et les bras arrondis ressemblent à la demoiselle d’un paveur, et dont les bottes sont supérieurement faites, se rencontrent un matin sur le boulevard, à la sortie du passage des Panoramas.—Tiens, c’est toi!—Oui, mon cher, je me ressemble, n’est-ce pas? Et de rire plus ou moins spirituellement, suivant la nature de la plaisanterie qui ouvre la conversation.
Quand ils se sont examinés avec la curiosité sournoise d’un gendarme qui cherche à reconnaître un signalement, qu’ils sont bien convaincus de la fraîcheur respective de leurs gants, de leurs gilets et de la grâce avec laquelle leurs cravates sont nouées; qu’ils sont à peu près certains qu’aucun d’eux n’est tombé dans le malheur, ils se prennent le bras; et s’ils partent du théâtre des Variétés, ils n’arriveront pas à la hauteur de Frascati sans s’être adressé une question un peu drue, dont voici la traduction libre:—Qui épousons-nous pour le moment?...
Règle générale, c’est toujours une femme charmante.
Quel est le fantassin de Paris dans l’oreille duquel il n’est pas tombé, comme des balles en un jour de bataille, des milliers de mots prononcés par les passants, et qui n’ait pas saisi une de ces innombrables paroles, gelées en l’air, dont parle Rabelais? Mais la plupart des hommes se promènent à Paris comme ils mangent, comme ils vivent, sans y penser. Il existe peu de musiciens habiles, de physionomistes exercés qui sachent reconnaître de quelle clef ces notes éparses sont signées, de quelle passion elles procèdent. Oh! errer dans Paris! adorable et délicieuse existence? Flâner est une science, c’est la gastronomie de l’œil. Se promener, c’est végéter; flâner, c’est vivre. La jeune et jolie femme, long-temps contemplée par des yeux ardents, serait encore bien plus recevable à prétendre un salaire que le rôtisseur qui demandait vingt sous au Limousin dont le nez, enflé à toutes voiles, aspirait de nourrissants parfums. Flaner, c’est jouir, c’est recueillir des traits d’esprit, c’est admirer de sublimes tableaux de malheur, d’amour, de joie, des portraits gracieux ou grotesques; c’est plonger ses regards au fond de mille existences: jeune, c’est tout désirer, tout posséder; vieillard, c’est vivre de la vie des jeunes gens, c’est épouser leurs passions. Or, combien de réponses un flaneur artiste n’a-t-il pas entendu faire à l’interrogation catégorique sur laquelle nous sommes restés?
—Elle a trente-cinq ans, mais tu ne lui en donnerais pas vingt! dit un bouillant jeune homme aux yeux pétillants, et qui, libéré du collége, voudrait, comme Chérubin, tout embrasser.—Comment donc! mais nous avons des peignoirs de batiste et des anneaux de nuit en diamants... dit un clerc de notaire.—Elle a voiture et une loge aux Français! dit un militaire.—Moi! s’écrie un autre un peu âgé en ayant l’air de répondre à une attaque, cela ne me coûte pas un sou! Quand on est tourné comme nous... Est-ce que tu en serais là, mon respectable ami? Et le promeneur de frapper un léger coup de plat de la main sur l’abdomen de son camarade.—Oh! elle m’aime! dit un autre, on ne peut pas s’en faire d’idée; mais elle a le mari le plus bête! Ah!... Buffon a supérieurement décrit les animaux, mais le bipède nommé mari... (Comme c’est agréable à entendre quand on est marié!)—Oh! mon ami, comme un ange!... est la réponse d’une demande discrètement faite à l’oreille.—Peux-tu me dire son nom ou me la montrer?...—Oh! non, c’est une femme honnête.
Quand un étudiant est aimé d’une limonadière, il la nomme avec orgueil et mène ses amis déjeuner chez elle. Si un jeune homme aime une femme dont le mari s’adonne à un commerce qui embrasse des objets de première nécessité, il répondra en rougissant:—C’est une lingère, c’est la femme d’un papetier, d’un bonnetier, d’un marchand de draps, d’un commis, etc...
Mais cet aveu d’un amour subalterne, éclos en grandissant au milieu des ballots, des pains de sucre ou des gilets de flanelle, est toujours accompagné d’un pompeux éloge de la fortune de la dame. Le mari seul se mêle du commerce, il est riche, il a de beaux meubles; d’ailleurs la bien-aimée vient chez son amant; elle a un cachemire, une maison de campagne, etc.
UNE FEMME HONNÊTE.
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
Bref, un jeune homme ne manque jamais d’excellentes raisons pour prouver que sa maîtresse va devenir très-prochainement une femme honnête, si elle ne l’est pas déjà. Cette distinction, produite par l’élégance de nos mœurs, est devenue aussi indéfinissable que la ligne à laquelle commence le bon ton. Qu’est-ce donc alors qu’une femme honnête?
Cette matière touche de trop près à la vanité des femmes, à celle de leurs amants, et même à celle d’un mari, pour que nous n’établissions pas ici des règles générales, résultat d’une longue observation.
Notre million de têtes privilégiées représente une masse d’éligibles au titre glorieux de femme honnête, mais toutes ne sont pas élues. Les principes de cette élection se trouvent dans les axiomes suivants: