XXI.

* La femme qui se laisse surprendre mérite son sort.


Quelle doit être la conduite d’un mari, en s’apercevant d’un dernier symptôme qui ne lui laisse aucun doute sur l’infidélité de sa femme?

Cette question est facile à résoudre. Il n’existe que deux partis à prendre: celui de la résignation, ou celui de la vengeance; mais il n’y a aucun terme entre ces deux extrêmes.

Si l’on opte pour la vengeance, elle doit être complète. L’époux qui ne se sépare pas à jamais de sa femme est un véritable niais.

Si un mari et une femme se jugent dignes d’être encore liés par l’amitié qui unit deux hommes l’un à l’autre, il y a quelque chose d’odieux à faire sentir à sa femme l’avantage qu’on peut avoir sur elle.

Voici quelques anecdotes dont plusieurs sont inédites, et qui marquent assez bien, à mon sens, les différentes nuances de la conduite qu’un mari doit tenir en pareil cas.

Monsieur de Roquemont couchait une fois par mois dans la chambre de sa femme, et il s’en allait en disant:—Me voilà net, arrive qui plante!

Il y a là, tout à la fois, de la dépravation et je ne sais quelle pensée assez haute de politique conjugale.

Un diplomate, en voyant arriver l’amant de sa femme, sortait de son cabinet, entrait chez madame, et leur disait:—Au moins ne vous battez pas!...

Ceci a de la bonhomie.

On demandait à monsieur de Boufflers ce qu’il ferait si, après une très-longue absence, il trouvait sa femme grosse?

—Je ferais porter ma robe-de-chambre et mes pantoufles chez elle.

Il y a de la grandeur d’âme.

—Madame, que cet homme vous maltraite quand vous êtes seule, cela est de votre faute; mais je ne souffrirai pas qu’il se conduise mal avec vous en ma présence, car c’est me manquer.

Il y a noblesse.

Le sublime du genre est le bonnet carré posé sur le pied du lit par le magistrat pendant le sommeil des deux coupables.

Il y a de bien belles vengeances. Mirabeau a peint admirablement, dans un de ces livres qu’il fit pour gagner sa vie, la sombre résignation de cette Italienne, condamnée par son mari à périr avec lui dans les Maremmes.

DERNIERS AXIOMES.
XCIII.

Ce n’est pas se venger que de surprendre sa femme et son amant et de les tuer dans les bras l’un de l’autre; c’est le plus immense service qu’on puisse leur rendre.

XCIV.

Jamais un mari ne sera si bien vengé que par l’amant de sa femme.


MÉDITATION XXVIII.
DES COMPENSATIONS.

La catastrophe conjugale, qu’un certain nombre de maris ne saurait éviter, amène presque toujours une péripétie. Alors, autour de vous tout se calme. Votre résignation, si vous vous résignez, a le pouvoir de réveiller de puissants remords dans l’âme de votre femme et de son amant; car leur bonheur même les instruit de toute l’étendue de la lésion qu’ils vous causent. Vous êtes en tiers, sans vous en douter, dans tous leurs plaisirs. Le principe de bienfaisance et de bonté qui gît au fond du cœur humain n’est pas aussi facilement étouffé qu’on le pense; aussi les deux âmes qui vous tourmentent sont-elles précisément celles qui vous veulent le plus de bien.

Dans ces causeries si suaves de familiarités qui servent de liens aux plaisirs et qui sont, en quelque sorte, les caresses de nos pensées, souvent votre femme dit à votre Sosie:—Eh! bien, je t’assure, Auguste, que maintenant je voudrais bien savoir mon pauvre mari heureux; car, au fond, il est bon: s’il n’était pas mon mari, et qu’il ne fût que mon frère, il y a beaucoup de choses que je ferais pour lui plaire! Il m’aime, et—son amitié me gêne.

—Oui, c’est un brave homme!...

Vous devenez alors l’objet du respect de ce célibataire, qui voudrait vous donner tous les dédommagements possibles pour le tort qu’il vous fait; mais il est arrêté par cette fierté dédaigneuse, dont l’expression se mêle à tous vos discours, et qui s’empreint dans tous vos gestes.

En effet, dans les premiers moments où le minotaure arrive, un homme ressemble à un acteur embarrassé sur un théâtre où il n’a pas l’habitude de se montrer. Il est très-difficile de savoir porter sa sottise avec dignité; mais cependant les caractères généreux ne sont pas encore tellement rares qu’on ne puisse en trouver un pour mari modèle.

Alors, insensiblement vous êtes gagné par la grâce des procédés dont vous accable votre femme. Madame prend avec vous un ton d’amitié qui ne l’abandonnera plus désormais. La douceur de votre intérieur est une des premières compensations qui rendent à un mari le minotaure moins odieux. Mais, comme il est dans la nature de l’homme de s’habituer aux plus dures conditions, malgré ce sentiment de noblesse que rien ne saurait altérer, vous êtes amené, par une fascination dont la puissance vous enveloppe sans cesse, à ne pas vous refuser aux petites douceurs de votre position.

Supposons que le malheur conjugal soit tombé sur un gastrolâtre! Il demande naturellement des consolations à son goût. Son plaisir, réfugié en d’autres qualités sensibles de son être, prend d’autres habitudes. Vous vous façonnez à d’autres sensations.

Un jour, en revenant du ministère, après être long-temps demeuré devant la riche et savoureuse bibliothèque de Chevet, balançant entre une somme de cent francs à débourser et les jouissances promises par un pâté de foies gras de Strasbourg, vous êtes stupéfait de trouver le pâté insolemment installé sur le buffet de votre salle à manger. Est-ce en vertu d’une espèce de mirage gastronomique?... Dans cette incertitude, vous marchez à lui (un pâté est une créature animée) d’un pas ferme, vous semblez hennir en subodorant les truffes dont le parfum traverse les savantes cloisons dorées; vous vous penchez à deux reprises différentes; toutes les houppes nerveuses de votre palais ont une âme; vous savourez les plaisirs d’une véritable fête; et, dans cette extase, un remords vous poursuivant, vous arrivez chez votre femme.

—En vérité, ma bonne amie, nous n’avons pas une fortune à nous permettre d’acheter des pâtés...

—Mais il ne nous coûte rien!

—Oh! oh!

—Oui, c’est le frère de monsieur Achille qui le lui a envoyé...

Vous apercevez monsieur Achille dans un coin. Le célibataire vous salue, il paraît heureux de vous voir accepter le pâté. Vous regardez votre femme qui rougit; vous vous passez la main sur la barbe en vous caressant à plusieurs reprises le menton; et, comme vous ne remerciez pas, les deux amants devinent que vous agréez la compensation.

Le Ministère a changé tout à coup. Un mari, conseiller d’État, tremble d’être rayé du tableau, quand, la veille, il espérait une direction générale; tous les ministres lui sont hostiles, et alors il devient constitutionnel. Prévoyant sa disgrâce, il s’est rendu à Auteuil chercher une consolation auprès d’un vieil ami, qui lui a parlé d’Horace et de Tibulle. En rentrant chez lui il aperçoit la table mise comme pour recevoir les hommes les plus influents de la congrégation.—En vérité, madame la comtesse, dit-il avec humeur en entrant dans sa chambre, où elle est à achever sa toilette, je ne reconnais pas aujourd’hui votre tact habituel?... Vous prenez bien votre temps pour donner des dîners..... Vingt personnes vont savoir...—Et vont savoir que vous êtes directeur général! s’écrie-t-elle en lui montrant une cédule royale... Il reste ébahi. Il prend la lettre, la tourne, la retourne, la décachette. Il s’assied, la déploie...—Je savais bien, dit-il, que sous tous les ministères possibles on rendrait justice...—Oui, mon cher! Mais monsieur de Villeplaine a répondu de vous, corps pour corps, à son Éminence le cardinal de... dont il est le...—Monsieur de Villeplaine?... Il y a là une compensation si opulente que le mari ajoute avec un sourire de directeur général:—Peste! ma chère; mais c’est affaire à vous!...—Ah! ne m’en sachez aucun gré!... Adolphe l’a fait d’instinct et par attachement pour vous!...

Certain soir, un pauvre mari, retenu au logis par une pluie battante, ou lassé peut-être d’aller passer ses soirées au jeu, au café, dans le monde, ennuyé de tout, se voit contraint après le dîner de suivre sa femme dans la chambre conjugale. Il se plonge dans une bergère et attend sultanesquement son café; il semble se dire:—Après tout, c’est ma femme!... La syrène apprête elle-même la boisson favorite, elle met un soin particulier à la distiller, la sucre, y goûte, la lui présente; et, en souriant, elle hasarde, odalisque soumise, une plaisanterie, afin de dérider le front de son maître et seigneur. Jusqu’alors, il avait cru que sa femme était bête; mais en entendant une saillie aussi fine que celle par laquelle vous l’agacerez, madame, il relève la tête de cette manière particulière aux chiens qui dépistent un lièvre.—Où diable a-t-elle pris cela?... mais c’est un hasard! se dit-il en lui-même. Du haut de sa grandeur, il réplique alors par une observation piquante. Madame y riposte, la conversation devient aussi vive qu’intéressante, et ce mari, homme assez supérieur, est tout étonné de trouver l’esprit de sa femme orné des connaissances les plus variées, le mot propre lui arrive avec une merveilleuse facilité; son tact et sa délicatesse lui font saisir des aperçus d’une nouveauté gracieuse. Ce n’est plus la même femme. Elle remarque l’effet qu’elle produit sur son mari; et, autant pour se venger de ses dédains, que pour faire admirer l’amant de qui elle tient, pour ainsi dire, les trésors de son esprit, elle s’anime, elle éblouit. Le mari, plus en état qu’un autre d’apprécier une compensation qui doit avoir quelque influence sur son avenir, est amené à penser que les passions des femmes sont peut-être une sorte de culture nécessaire.

Mais comment s’y prendre pour révéler celle des compensations qui flatte le plus les maris?

Entre le moment où apparaissent les derniers symptômes et l’époque de la paix conjugale, dont nous ne tarderons pas à nous occuper, il s’écoule à peu près une dizaine d’années. Or, pendant ce laps de temps et avant que les deux époux signent le traité qui, par une réconciliation sincère entre le peuple féminin et son maître légitime, consacre leur petite restauration matrimoniale, avant enfin de fermer, selon l’expression de Louis XVIII, l’abîme des révolutions, il est rare qu’une femme honnête n’ait eu qu’un amant. L’anarchie a des phases inévitables. La domination fougueuse des tribuns est remplacée par celle du sabre ou de la plume, car l’on ne rencontre guère des amants dont la constance soit décennale. Ensuite, nos calculs prouvant qu’une femme honnête n’a que bien strictement acquitté ses contributions physiologiques ou diaboliques en ne faisant que trois heureux, il est dans les probabilités qu’elle aura mis le pied en plus d’une région amoureuse. Quelquefois, pendant un trop long interrègne de l’amour, il peut arriver que, soit par caprice, soit par tentation, soit par l’attrait de la nouveauté, une femme entreprenne de séduire son mari.

Figurez-vous la charmante madame de T....., l’héroïne de notre [Méditation sur la Stratégie], commençant par dire d’un air fin:—Mais, je ne vous ai jamais vu si aimable!... De flatterie en flatterie, elle tente, elle pique la curiosité, elle plaisante, elle féconde en vous le plus léger désir, elle s’en empare et vous rend orgueilleux de vous-même. Alors arrive pour un mari la nuit des dédommagements. Une femme confond alors l’imagination de son mari. Semblable à ces voyageurs cosmopolites, elle raconte les merveilles des pays qu’elle a parcourus. Elle entremêle ses discours de mots appartenant à plusieurs langages. Les images passionnées de l’Orient, le mouvement original des phrases espagnoles, tout se heurte, tout se presse. Elle déroule les trésors de son album avec tous les mystères de la coquetterie, elle est ravissante, vous ne l’avez jamais connue!... Avec cet art particulier qu’ont les femmes de s’approprier tout ce qu’on leur enseigne, elle a su fondre les nuances pour se créer une manière qui n’appartient qu’à elle. Vous n’aviez reçu qu’une femme gauche et naïve des mains de l’Hyménée, le Célibat généreux vous en rend une dizaine. Un mari joyeux et ravi voit alors sa couche envahie par la troupe folâtre de ces courtisanes lutines dont nous avons parlé dans la Méditation sur les [Premiers Symptômes]. Ces déesses viennent se grouper, rire et folâtrer sous les élégantes mousselines du lit nuptial. La Phénicienne vous jette ses couronnes et se balance mollement, la Chalcidisseuse vous surprend par les prestiges de ses pieds blancs et délicats, l’Unelmane arrive et vous découvre en parlant le dialecte de la belle Ionie, des trésors de bonheur inconnus dans l’étude approfondie qu’elle vous fait faire d’une seule sensation.

Désolé d’avoir dédaigné tant de charmes, et fatigué souvent d’avoir rencontré autant de perfidie chez les prêtresses de Vénus que chez les femmes honnêtes, un mari hâte quelquefois, par sa galanterie, le moment de la réconciliation vers laquelle tendent toujours d’honnêtes gens. Ce regain de bonheur est récolté avec plus de plaisir, peut-être, que la moisson première. Le Minotaure vous avait pris de l’or, il vous restitue des diamants. En effet, c’est peut-être ici le lieu d’articuler un fait de la plus haute importance. On peut avoir une femme sans la posséder. Comme la plupart des maris, vous n’aviez peut-être encore rien reçu de la vôtre, et pour rendre votre union parfaite, il fallait peut-être l’intervention puissante du Célibat. Comment nommer ce miracle, le seul qui s’opère sur un patient en son absence?... Hélas! mes frères, nous n’avons pas fait la nature!...

Mais par combien d’autres compensations non moins riches l’âme noble et généreuse d’un jeune célibataire ne sait-elle pas quelquefois racheter son pardon! Je me souviens d’avoir été témoin d’une des plus magnifiques réparations que puisse offrir un amant au mari qu’il minotaurise.

Par une chaude soirée de l’été de 1817, je vis arriver, dans un des salons de Tortoni, un de ces deux cents jeunes gens que nous nommons avec tant de confiance nos amis, il était dans toute la splendeur de sa modestie. Une adorable femme mise avec un goût parfait, et qui venait de consentir à entrer dans un de ces frais boudoirs consacrés par la mode, était descendue d’une élégante calèche qui s’arrêta sur le boulevard, en empiétant aristocratiquement sur le terrain des promeneurs. Mon jeune célibataire apparut donnant le bras à sa souveraine, tandis que le mari suivait tenant par la main deux petits enfants jolis comme des amours. Les deux amants, plus lestes que le père de famille, étaient parvenus avant lui dans le cabinet indiqué par le glacier. En traversant la salle d’entrée, le mari heurta je ne sais quel dandy qui se formalisa d’être heurté. De là naquit une querelle qui en un instant devint sérieuse par l’aigreur des répliques respectives. Au moment où le dandy allait se permettre un geste indigne d’un homme qui se respecte, le célibataire était intervenu, il avait arrêté le bras du dandy, il l’avait surpris, confondu, atterré, il était superbe. Il accomplit l’acte que méditait l’agresseur en lui disant:—Monsieur?... Ce—monsieur?... est un des beaux discours que j’aie jamais entendus. Il semblait que le jeune célibataire s’exprimât ainsi:—Ce père de famille m’appartient, puisque je me suis emparé de son honneur, c’est à moi de le défendre. Je connais mon devoir, je suis son remplaçant et je me battrai pour lui. La jeune femme était sublime! Pâle, éperdue, elle avait saisi le bras de son mari qui parlait toujours; et, sans mot dire, elle l’entraîna dans la calèche, ainsi que ses enfants. C’était une de ces femmes du grand monde, qui savent toujours accorder la violence de leurs sentiments avec le bon ton.—Oh! monsieur Adolphe! s’écria la jeune dame en voyant son ami remontant d’un air gai dans la calèche.—Ce n’est rien, madame, c’est un de mes amis, et nous nous sommes embrassés... Cependant le lendemain matin le courageux célibataire reçut un coup d’épée qui mit sa vie en danger, et le retint six mois au lit. Il fut l’objet des soins les plus touchants de la part des deux époux. Combien de compensations!... Quelques années après cet événement, un vieil oncle du mari, dont les opinions ne cadraient pas avec celles du jeune ami de la maison, et qui conservait un petit levain de rancune contre lui à propos d’une discussion politique, entreprit de le faire expulser du logis. Le vieillard alla jusqu’à dire à son neveu qu’il fallait opter entre sa succession et le renvoi de cet impertinent célibataire. Alors le respectable négociant, car c’était un agent de change, dit à son oncle:—Ah! ce n’est pas vous, mon oncle, qui me réduirez à manquer de reconnaissance!... Mais si je le lui disais, ce jeune homme se ferait tuer pour vous!... Il a sauvé mon crédit, il passerait dans le feu pour moi, il me débarrasse de ma femme, il m’attire des clients, il m’a procuré presque toutes les négociations de l’emprunt Villèle... je lui dois la vie, c’est le père de mes enfants... cela ne s’oublie pas!...

Toutes ces compensations peuvent passer pour complètes; mais malheureusement il y a des compensations de tous les genres. Il en existe de négatives, de fallacieuses, et enfin il y en a de fallacieuses et de négatives tout ensemble.

Je connais un vieux mari, possédé par le démon du jeu. Presque tous les soirs l’amant de sa femme vient et joue avec lui. Le célibataire lui dispense avec libéralité les jouissances que donnent les incertitudes et le hasard du jeu, et sait perdre régulièrement une centaine de francs par mois; mais madame les lui donne... La compensation est fallacieuse.

Vous êtes pair de France et vous n’avez jamais eu que des filles. Votre femme accouche d’un garçon!... La compensation est négative.

L’enfant qui sauve votre nom de l’oubli ressemble à la mère... Madame la duchesse vous persuade que l’enfant est de vous. La compensation négative devient fallacieuse.

Voici l’une des plus ravissantes compensations connues.

Un matin, le prince de Ligne rencontre l’amant de sa femme, et court à lui, riant comme un fou:—Mon cher, lui dit-il, cette nuit je t’ai fait cocu!

Si tant de maris arrivent doucettement à la paix conjugale, et portent avec tant de grâce les insignes imaginaires de la puissance patrimoniale, leur philosophie est sans doute soutenue par le confortabilisme de certaines compensations que les oisifs ne savent pas deviner. Quelques années s’écoulent, et les deux époux atteignent à la dernière situation de l’existence artificielle à laquelle ils se sont condamnés en s’unissant.

MÉDITATION XXIX.
DE LA PAIX CONJUGALE.

Mon esprit a si fraternellement accompagné le Mariage dans toutes les phases de sa vie fantastique, qu’il me semble avoir vieilli avec le ménage que j’ai pris si jeune au commencement de cet ouvrage.

Après avoir éprouvé par la pensée la fougue des premières passions humaines, après avoir crayonné, quelqu’imparfait qu’en soit le dessin, les événements principaux de la vie conjugale; après m’être débattu contre tant de femmes qui ne m’appartenaient pas, après m’être usé à combattre tant de caractères évoqués du néant, après avoir assisté à tant de batailles, j’éprouve une lassitude intellectuelle qui étale comme un crêpe sur toutes les choses de la vie. Il me semble que j’ai un catarrhe, que je porte des lunettes vertes, que mes mains tremblent, et que je vais passer la seconde moitié de mon existence et de mon livre à excuser les folies de la première.

Je me vois entouré de grands enfants que je n’ai point faits et assis auprès d’une femme que je n’ai point épousée. Je crois sentir des rides amassées sur mon front. Je suis devant un foyer qui pétille comme en dépit de moi, et j’habite une chambre antique... J’éprouve alors un mouvement d’effroi en portant la main à mon cœur; car je me demande:—Est-il donc flétri?...

Semblable à un vieux procureur, aucun sentiment ne m’en impose, et je n’admets un fait que quand il m’est attesté, comme dit un vers de lord Byron, par deux bons faux témoins. Aucun visage ne me trompe. Je suis morne et sombre. Je connais le monde, et il n’a plus d’illusions pour moi. Mes amitiés les plus saintes ont été trahies. J’échange avec ma femme un regard d’une immense profondeur, et la moindre de nos paroles est un poignard qui traverse notre vie de part en part. Je suis dans un horrible calme. Voilà donc la paix de la vieillesse! Le vieillard possède donc en lui par avance le cimetière qui le possédera bientôt. Il s’accoutume au froid. L’homme meurt, comme nous le disent les philosophes, en détail; et même il trompe presque toujours la mort: ce qu’elle vient saisir de sa main décharnée est-il bien toujours la vie?...

Oh! mourir jeune et palpitant!... Destinée digne d’envie! N’est-ce pas, comme l’a dit un ravissant poète, «emporter avec soi toutes ses illusions, s’ensevelir, comme un roi d’Orient, avec ses pierreries et ses trésors, avec toute la fortune humaine?» Combien d’actions de grâces ne devons-nous donc pas adresser à l’esprit doux et bienfaisant qui respire en toute chose ici-bas! En effet, le soin que la nature prend à nous dépouiller pièce à pièce de nos vêtements, à nous déshabiller l’âme en nous affaiblissant par dégrés, l’ouïe, la vue, le toucher, en ralentissant la circulation de notre sang et figeant nos humeurs pour nous rendre aussi peu sensibles à l’invasion de la mort que nous le fûmes à celle de la vie, ce soin maternel qu’elle a de notre fragile enveloppe, elle le déploie aussi pour les sentiments et pour cette double existence que crée l’amour conjugal. Elle nous envoie d’abord la Confiance, qui, tendant la main, et ouvrant son cœur, nous dit:—Vois: je suis à toi pour toujours... La Tiédeur la suit, marchant d’un pas languissant, détournant sa blonde tête pour bâiller comme une jeune veuve obligée d’écouler un ministre prêt à lui signer un brevet de pension. L’Indifférence arrive; elle s’étend sur un divan, ne songeant plus à baisser la robe que jadis le Désir levait si chastement et si vivement. Elle jette un œil sans pudeur comme sans immodestie sur le lit nuptial; et, si elle désire quelque chose, c’est des fruits verts pour réveiller les papilles engourdies qui tapissent son palais blasé. Enfin l’Expérience philosophique de la vie se présente, le front soucieux, dédaigneuse, montrant du doigt les résultats, et non pas les causes; la victoire calme, et non pas le combat fougueux. Elle suppute des arrérages avec les fermiers et calcule la dot d’un enfant. Elle matérialise tout. Par un coup de sa baguette, la vie devient compacte et sans ressort: jadis tout était fluide, maintenant tout s’est minéralisé. Le plaisir n’existe plus alors pour nos cœurs, il est jugé, il n’était qu’une sensation, une crise passagère; or, ce que l’âme veut aujourd’hui, c’est un état; et le bonheur seul est permanent, il gît dans une tranquillité absolue, dans la régularité des repas, du dormir, et du jeu des organes appesantis.

—Cela est horrible!... m’écriais-je, je suis jeune, vivace!... Périssent tous les livres du monde plutôt que mes illusions!

Je quittai mon laboratoire et je m’élançai dans Paris. En voyant passer les figures les plus ravissantes, je m’aperçus bien que je n’étais pas vieux. La première femme jeune, belle et bien mise qui m’apparut, fit évanouir par le feu de son regard la sorcellerie dont j’étais volontairement victime. A peine avais-je fait quelques pas dans le jardin des Tuileries, endroit vers lequel je m’étais dirigé, que j’aperçus le prototype de la situation matrimoniale à laquelle ce livre est arrivé. J’aurais voulu caractériser, idéaliser ou personnifier le Mariage, tel que je le conçois, alors qu’il eût été impossible à la sainte Trinité même d’en créer un symbole si complet.

Figurez-vous une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’une redingote de mérinos brun-rouge, tenant de sa main gauche un cordon vert noué au collier d’un joli petit griffon anglais, et donnant le bras droit à un homme en culotte et en bas de soie noirs, ayant sur la tête un chapeau dont les bords se retroussaient capricieusement, et sous les deux côtés duquel s’échappaient les touffes neigeuses de deux ailes de pigeon. Une petite queue, à peu près grosse comme un tuyau de plume, se jouait sur une nuque jaunâtre assez grasse que le collet rabattu d’un habit râpé laissait à découvert. Ce couple marchait d’un pas d’ambassadeur; et le mari, septuagénaire au moins, s’arrêtait complaisamment toutes les fois que le griffon faisait une gentillesse. Je m’empressai de devancer cette image vivante de ma Méditation, et je fus surpris au dernier point en reconnaissant le marquis de T.... l’ami du comte de Nocé, qui depuis long-temps me devait la fin de l’histoire interrompue que j’ai rapportée dans la Théorie du lit. (Voir la [Méditation XVII].)

—J’ai l’honneur, me dit-il, de vous présenter madame la marquise de T...

Je saluai profondément une dame au visage pâle et ridé; son front était orné d’un tour dont les boucles plates et circulairement placées, loin de produire quelque illusion, ajoutaient un désenchantement de plus à toutes les rides qui la sillonnaient. Cette dame avait un peu de rouge et ressemblait assez à une vieille actrice de province.

—Je ne vois pas, monsieur, ce que vous pourrez dire contre un mariage comme le nôtre? me dit le vieillard.

—Les lois romaines le défendent!... répondis-je en riant.

La marquise me jeta un regard qui marquait autant d’inquiétude que d’improbation, et qui semblait dire:—Est-ce que je serais arrivée à mon âge pour n’être qu’une concubine?...

Nous allâmes nous asseoir sur un banc, dans le sombre bosquet planté à l’angle de la haute terrasse qui domine la place Louis XVI, du côté du Garde-meuble. L’automne effeuillait déjà les arbres, et dispersait devant nous les feuilles jaunes de sa couronne; mais le soleil ne laissait pas que de répandre une douce chaleur.

—Eh! bien, l’ouvrage est-il fini?... me dit le vieillard avec cet onctueux accent particulier aux hommes de l’ancienne aristocratie. Il joignit à ces paroles un sourire sardonique en guise de commentaire.

—A peu près, monsieur, répondis-je. J’ai atteint la situation philosophique à laquelle vous me semblez être arrivé, mais je vous avoue que je...

—Vous cherchiez des idées?... ajouta-t-il en achevant une phrase que je ne savais plus comment terminer.—Eh! bien, dit-il en continuant, vous pouvez hardiment prétendre qu’en parvenant à l’hiver de sa vie, un homme... (un homme qui pense, entendons-nous) finit par refuser à l’amour la folle existence que nos illusions lui ont donnée!...

—Quoi! c’est vous qui nieriez l’amour le lendemain d’un mariage?

—D’abord, dit-il, le lendemain, ce serait une raison; mais mon mariage est une spéculation, reprit-il en se penchant à mon oreille. J’ai acheté les soins, les attentions, les services dont j’ai besoin, et je suis bien certain d’obtenir tous les égards que réclame mon âge; car j’ai donné toute ma fortune à mon neveu par testament, et ma femme ne devant être riche que pendant ma vie, vous concevez que... Je jetai sur le vieillard un regard si pénétrant qu’il me serra la main et me dit:—Vous paraissez avoir bon cœur, car il ne faut jurer de rien... Eh! bien, croyez que je lui ai ménagé une douce surprise dans mon testament, ajouta-t-il gaiement.

—Arrivez donc, Joseph!... s’écria la marquise en allant au-devant d’un domestique qui apportait une redingote en soie ouatée, monsieur a peut-être déjà eu froid.

Le vieux marquis mit la redingote, la croisa; et, me prenant le bras, il m’emmena sur la partie de la terrasse où abondaient les rayons du soleil.

—Dans votre ouvrage, me dit-il, vous aurez sans doute parlé de l’amour en jeune homme. Eh! bien, si vous voulez vous acquitter des devoirs que vous impose le mot ec.... élec....

—Éclectique... lui dis-je en souriant, car il n’avait jamais pu se faire à ce nom philosophique.

—Je connais bien le mot!... reprit-il. Si donc vous voulez obéir à votre vœu d’électisme, il faut que vous exprimiez au sujet de l’amour quelques idées viriles que je vais vous communiquer, et je ne vous en disputerai pas le mérite, si mérite il y a; car je veux vous léguer de mon bien, mais ce sera tout ce que vous en aurez.

—Il n’y a pas de fortune pécuniaire qui vaille une fortune d’idées, quand elles sont bonnes toutefois! Ainsi je vous écoute avec reconnaissance.

—L’amour n’existe pas, reprit le vieillard en me regardant. Ce n’est pas même un sentiment, c’est une nécessité malheureuse qui tient le milieu entre les besoins du corps et ceux de l’âme. Mais, en épousant pour un moment vos jeunes pensées, essayons de raisonner sur cette maladie sociale. Je crois que vous ne pouvez concevoir l’amour que comme un besoin ou comme un sentiment.

Je fis un signe d’affirmation.

—Considéré comme besoin, dit le vieillard, l’amour se fait sentir le dernier parmi tous les autres, et cesse le premier. Nous sommes amoureux à vingt ans (passez-moi les différences), et nous cessons de l’être à cinquante. Pendant ces vingt années, combien de fois le besoin se ferait-il sentir si nous n’étions pas provoqués par les mœurs incendiaires de nos villes, et par l’habitude que nous avons de vivre en présence, non pas d’une femme, mais des femmes? Que devons-nous à la conservation de la race? Peut-être autant d’enfants que nous avons de mamelles, parce que, si l’un meurt, l’autre vivra. Si ces deux enfants étaient toujours fidèlement obtenus, où iraient donc les nations? Trente millions d’individus sont une population trop forte pour la France, puisque le sol ne suffit pas à sauver plus de dix millions d’êtres de la misère et de la faim. Songez que la Chine en est réduite à jeter ses enfants à l’eau, selon le rapport des voyageurs. Or, deux enfants à faire, voilà tout le mariage. Les plaisirs superflus sont non-seulement du libertinage, mais une perte immense pour l’homme, ainsi que je vous le démontrerai tout à l’heure. Comparez donc à cette pauvreté d’action et de durée l’exigence quotidienne et perpétuelle des autres conditions de notre existence! La nature nous interroge à toute heure pour nos besoins réels; et, tout au contraire, elle se refuse absolument aux excès que notre imagination sollicite parfois en amour. C’est donc le dernier de nos besoins, et le seul dont l’oubli ne produise aucune perturbation dans l’économie du corps! L’amour est un luxe social comme les dentelles et les diamants. Maintenant, en l’examinant comme sentiment, nous pouvons y trouver des distinctions, le plaisir et la passion. Analysez le plaisir. Les affections humaines reposent sur deux principes: l’attraction et l’aversion. L’attraction est ce sentiment général pour les choses qui flattent notre instinct de conservation; l’aversion est l’exercice de ce même instinct quand il nous avertit qu’une chose peut lui porter préjudice. Tout ce qui agite puissamment notre organisme nous donne une conscience intime de notre existence: voilà le plaisir. Il se constitue du désir, de la difficulté et de la jouissance d’avoir n’importe quoi. Le plaisir est un élément unique, et nos passions n’en sont que des modifications plus ou moins vives; aussi, presque toujours, l’habitude d’un plaisir exclut-il les autres. Or l’amour est le moins vif de nos plaisirs et le moins durable. Où placez-vous le plaisir de l’amour?... Sera-ce la possession d’un beau corps?... Avec de l’argent vous pouvez acquérir dans une soirée des odalisques admirables; mais au bout d’un mois vous aurez blasé peut-être à jamais le sentiment en vous. Serait-ce par hasard autre chose?... Aimeriez-vous une femme, parce qu’elle est bien mise, élégante, qu’elle est riche, qu’elle a voiture, qu’elle a du crédit?... Ne nommez pas cela de l’amour, car c’est de la vanité, de l’avarice, de l’égoïsme. L’aimez-vous parce qu’elle est spirituelle?... vous obéissez peut-être alors à un sentiment littéraire.

—Mais, lui dis-je, l’amour ne révèle ses plaisirs qu’à ceux qui confondent leurs pensées, leurs fortunes, leurs sentiments, leurs âmes, leurs vies...

—Oh!... oh!... oh!... s’écria le vieillard d’un ton goguenard, trouvez-moi sept hommes par nation qui aient sacrifié à une femme non pas leurs vies... car cela n’est pas grand’chose: le tarif de la vie humaine n’a pas, sous Napoléon, monté plus haut qu’à vingt mille francs; et il y a en France en ce moment deux cent cinquante mille braves qui donnent la leur pour un ruban rouge de deux pouces; mais sept hommes qui aient sacrifié à une femme dix millions sur lesquels ils auraient dormi solitairement pendant une seule nuit... Dubreuil et Phméja sont encore moins rares que l’amour de mademoiselle Dupuis et de Bolingbroke. Alors, ces sentiments-là procèdent d’une cause inconnue. Mais vous m’avez amené ainsi à considérer l’amour comme une passion. Eh! bien, c’est la dernière de toutes et la plus méprisable. Elle promet tout et ne tient rien. Elle vient, de même que l’amour comme besoin, la dernière, et périt la première. Ah! parlez-moi de la vengeance, de la haine, de l’avarice, du jeu, de l’ambition, du fanatisme!... Ces passions-là ont quelque chose de viril; ces sentiments-là sont impérissables; ils font tous les jours les sacrifices qui ne sont faits par l’amour que par boutades.—Mais, reprit-il, maintenant abjurez l’amour. D’abord plus de tracas, de soins, d’inquiétudes; plus de ces petites passions qui gaspillent les forces humaines. Un homme vit heureux et tranquille; socialement parlant, sa puissance est infiniment plus grande et plus intense. Ce divorce fait avec ce je ne sais quoi nommé amour est la raison primitive du pouvoir de tous les hommes qui agissent sur les masses humaines, mais ce n’est rien encore. Ah! si vous connaissiez alors de quelle force magique un homme est doué, quels sont les trésors de puissance intellectuelle, et quelle longévité de corps il trouve en lui-même, quand, se détachant de toute espèce de passions humaines, il emploie toute son énergie au profit de son âme! Si vous pouviez jouir pendant deux minutes des richesses que Dieu dispense aux hommes sages qui ne considèrent l’amour que comme un besoin passager auquel il suffit d’obéir à vingt ans, six mois durant; aux hommes qui, dédaignant les plantureux et obturateurs beefteaks de la Normandie, se nourrissent des racines qu’il a libéralement dispensées, et qui se couchent sur des feuilles sèches comme les solitaires de la Thébaïde!... ah! vous ne garderiez pas trois secondes la dépouille des quinze mérinos qui vous couvrent; vous jetteriez votre badine, et vous iriez vivre dans les cieux!... vous y trouveriez l’amour que vous cherchez dans la fange terrestre; vous y entendriez des concerts autrement mélodieux que ceux de monsieur Rossini, des voix plus pures que celle de la Malibran... Mais j’en parle en aveugle et par ouï-dire: si je n’étais pas allé en Allemagne devers l’an 1791, je ne saurais rien de tout ceci... Oui, l’homme a une vocation pour l’infini. Il y a en lui un instinct qui l’appelle vers Dieu. Dieu est tout, donne tout, fait oublier tout, et la pensée est le fil qu’il nous a donné pour communiquer avec lui!.....

Il s’arrête tout à coup, l’œil fixé vers le ciel.

—Le pauvre bonhomme a perdu la tête! pensais-je.

—Monsieur, lui dis-je, ce serait pousser loin le dévouement pour la philosophie éclectique que de consigner vos idées dans mon ouvrage; car c’est le détruire. Tout y est basé sur l’amour platonique ou sensuel. Dieu me garde de finir mon livre par de tels blasphèmes sociaux! J’essaierai plutôt de retourner par quelque subtilité pantagruélique à mon troupeau de célibataires et de femmes honnêtes, en m’ingéniant à trouver quelque utilité sociale et raisonnable à leurs passions et à leurs folies. Oh! oh! si la paix conjugale nous conduit à des raisonnements si désenchanteurs, si sombres, je connais bien des maris qui préféreraient la guerre.

—Ah! jeune homme, s’écria le vieux marquis, je n’aurai pas à me reprocher de ne pas avoir indiqué le chemin à un voyageur égaré.

—Adieu, vieille carcasse!... dis-je en moi-même, adieu, mariage ambulant. Adieu, squelette de feu d’artifice, adieu, machine! Quoique je t’aie donné parfois quelques traits de gens qui m’ont été chers, vieux portraits de famille, rentrez dans la boutique du marchand de tableaux, allez rejoindre madame de T... et toutes les autres, que vous deveniez des enseignes à bière... peu m’importe.

MÉDITATION XXX.
CONCLUSION.

Un homme de solitude, et qui se croyait le don de seconde vue, ayant dit au peuple d’Israël de le suivre sur une montagne pour y entendre la révélation de quelques mystères, se vit accompagné par une troupe qui tenait assez de place sur le chemin pour que son amour-propre en fût chatouillé, quoique prophète.

Mais comme sa montagne se trouvait à je ne sais quelle distance, il arriva qu’à la première poste un artisan se souvint qu’il devait livrer une paire de babouches à un duc et pair, une femme pensa que la bouillie de ses enfants était sur le feu, un publicain songea qu’il avait des métalliques à négocier, et ils s’en allèrent.

Un peu plus loin des amants restèrent sous des oliviers, en oubliant les discours du prophète; car ils pensaient que la terre promise était là où ils s’arrêtaient, et la parole divine là où ils causaient ensemble.

Des obèses, chargés de ventres à la Sancho, et qui depuis un quart d’heure s’essuyaient le front avec leurs foulards, commencèrent à avoir soif, et restèrent auprès d’une claire fontaine.

Quelques anciens militaires se plaignirent des cors qui leur agaçaient les nerfs, et parlèrent d’Austerlitz à propos de bottes étroites.

A la seconde poste, quelques gens du monde se dirent à l’oreille:—Mais c’est un fou que ce prophète-là?...—Est-ce que vous l’avez écouté?—Moi! je suis venu par curiosité.—Et moi, parce que j’ai vu qu’on le suivait (c’était un fashionable).—C’est un charlatan.

Le prophète marchait toujours. Mais, quand il fut arrivé sur le plateau d’où l’on découvrait un immense horizon, il se retourna, et ne vit auprès de lui qu’un pauvre Israélite auquel il aurait pu dire comme le prince de Ligne au méchant petit tambour bancroche qu’il trouva sur la place où il se croyait attendu par la garnison:—Eh! bien! messieurs les lecteurs, il paraît que vous n’êtes qu’un?...

Homme de Dieu qui m’as suivi jusqu’ici!.... j’espère qu’une petite récapitulation ne t’effraiera pas, et j’ai voyagé dans la conviction que tu te disais comme moi:—Où diable allons-nous?...

—Eh! bien, c’est ici le lieu de vous demander, mon respectable lecteur, quelle est votre opinion relativement au renouvellement du monopole des tabacs, et ce que vous pensez des impôts exorbitants mis sur les vins, sur le port d’armes, sur les jeux, sur la loterie, et sur les cartes à jouer, l’eau-de-vie, les savons, les cotons, et les soieries, etc.

—Je pense que tous ces impôts, entrant pour un tiers dans les revenus du budget, nous serions fort embarrassés si...

—De sorte, mon excellent mari-modèle, que si personne ne se grisait, ne jouait, ne prenait de tabac, ne chassait; enfin si nous n’avions en France, ni vices, ni passions, ni maladies, l’État serait à deux doigts d’une banqueroute; car il paraît que nos rentes sont hypothéquées sur la corruption publique, comme notre commerce ne vit que par le luxe. Si l’on veut y regarder d’un peu plus près, tous les impôts sont basés sur une maladie morale. En effet la plus grosse recette des domaines ne vient-elle pas des contrats d’assurances que chacun s’empresse de se constituer contre les mutations de sa bonne foi, de même que la fortune des gens de justice prend sa source dans les procès qu’on intente à cette foi jurée! Et pour continuer cet examen philosophique, je verrais les gendarmes sans chevaux et sans culotte de peau, si tout le monde se tenait tranquille et s’il n’y avait ni imbéciles ni paresseux. Imposez donc la vertu?... Eh! bien, je pense qu’il y a plus de rapports qu’on ne le croit entre mes femmes honnêtes et le budget; et je me charge de vous le démontrer si vous voulez me laisser finir mon livre comme il a commencé, par un petit essai de statistique. M’accorderez-vous qu’un amant doive mettre plus souvent des chemises blanches que n’en met, soit un mari, soit un célibataire inoccupé? Cela me semble hors de doute. La différence qui existe entre un mari et un amant se voit à l’esprit seul de leur toilette. L’un est sans artifice, sa barbe reste souvent longue, et l’autre ne se montre jamais que sous les armes. Sterne a dit fort plaisamment que le livre de sa blanchisseuse était le mémoire le plus historique qu’il connût sur son Tristram Shandy; et que, par le nombre de ses chemises, on pouvait deviner les endroits de son livre qui lui avaient le plus coûté à faire. Eh! bien, chez les amants, le registre du blanchisseur est l’historien le plus fidèle et le plus impartial qu’ils aient de leurs amours. En effet, une passion consomme une quantité prodigieuse de pèlerines, de cravates, de robes nécessitées par la coquetterie; car il y a un immense prestige attaché à la blancheur des bas, à l’éclat d’une collerette et d’un canezou, aux plis artistement faits d’une chemise d’homme, à la grâce de sa cravate et de son col. Ceci explique l’endroit où j’ai dit de la femme honnête ([Méditation II]): Elle passe sa vie à faire empeser ses robes. J’ai pris des renseignements auprès d’une dame afin de savoir à quelle somme on pouvait évaluer cette contribution imposée par l’amour, et je me souviens qu’après l’avoir fixée à cent francs par an pour une femme, elle me dit avec une sorte de bonhomie:—«Mais c’est selon le caractère des hommes, car il y en a qui sont plus gâcheurs les uns que les autres.» Néanmoins, après une discussion très-approfondie, où je stipulais pour les célibataires, et la dame pour son sexe, il fut convenu que, l’un portant l’autre, deux amants appartenant aux sphères sociales dont s’est occupé cet ouvrage doivent dépenser pour cet article, à eux deux, cent cinquante francs par an de plus qu’en temps de paix. Ce fut par un semblable traité amiable et longuement discuté que nous arrêtâmes aussi une différence collective de quatre cents francs entre le pied de guerre et le pied de paix relativement à toutes les parties du costume. Cet article fut même trouvé fort mesquin par toutes les puissances viriles et féminines que nous consultâmes. Les lumières qui nous furent apportées par quelques personnes pour nous éclairer sur ces matières délicates nous donnèrent l’idée de réunir dans un dîner quelques têtes savantes, afin d’être guidés par des opinions sages dans ces importantes recherches. L’assemblée eut lieu. Ce fut le verre à la main, et après de brillantes improvisations, que les chapitres suivants du budget de l’amour reçurent une sorte de sanction législative. La somme de cent francs fut allouée pour les commissionnaires et les voitures. Celle de cinquante écus parut très-raisonnable pour les petits pâtés que l’on mange en se promenant, pour les bouquets de violettes et les parties de spectacle. Une somme de deux cents francs fut reconnue nécessaire à la solde extraordinaire demandée par la bouche et les dîners chez les restaurateurs. Du moment où la dépense était admise, il fallait bien la couvrir par une recette. Ce fut dans cette discussion qu’un jeune chevau-léger (car le roi n’avait pas encore supprimé sa maison rouge à l’époque où cette transaction fut méditée), rendu presque ebriolus par le vin de Champagne, fut rappelé à l’ordre pour avoir osé comparer les amants à des appareils distillatoires. Mais un chapitre qui donna lieu aux plus violentes discussions, qui resta même ajourné pendant plusieurs semaines, et qui nécessita un rapport, fut celui des cadeaux. Dans la dernière séance, la délicate madame de D... opina la première; et, par un discours plein de grâce et qui prouvait la noblesse de ses sentiments, elle essaya de démontrer que la plupart du temps les dons de l’amour n’avaient aucune valeur intrinsèque. L’auteur répondit qu’il n’y avait pas d’amants qui ne fissent faire leurs portraits. Une dame objecta que le portrait n’était qu’un premier capital, et qu’on avait toujours soin de se les redemander pour leur donner un nouveau cours. Mais tout à coup un gentilhomme provençal se leva pour prononcer une philippique contre les femmes. Il parla de l’incroyable faim qui dévore la plupart des amantes pour les fourrures, les pièces de satin, les étoffes, les bijoux et les meubles; mais une dame l’interrompit en lui demandant si madame d’O...y, son amie intime, ne lui avait pas déjà payé deux fois ses dettes.—Vous vous trompez, madame, reprit le Provençal, c’est son mari.—L’orateur est rappelé à l’ordre, s’écria le président, et condamné à festoyer toute l’assemblée, pour s’être servi du mot mari. Le Provençal fut complétement réfuté par une dame qui tâcha de prouver que les femmes avaient beaucoup plus de dévouement en amour que les hommes; que les amants coûtent fort cher, et qu’une femme honnête se trouverait très-heureuse de s’en tirer avec eux pour deux mille francs seulement par an. La discussion allait dégénérer en personnalités, quand on demanda le scrutin. Les conclusions de la commission furent adoptées. Ces conclusions portaient en substance que la somme des cadeaux annuels serait évaluée, entre amants, à cinq cents francs, mais que dans ce chiffre seraient également compris: 1º L’argent des parties de campagne; 2º les dépenses pharmaceutiques occasionnées par les rhumes que l’on gagnait le soir en se promenant dans les allées trop humides des parcs, ou en sortant du spectacle, et qui constituaient de véritables cadeaux; 3º les ports de lettres et les frais de chancellerie; 4º les voyages et toutes les dépenses généralement quelconques dont le détail aurait échappé, sans avoir égard aux folies qui pouvaient être faites par des dissipateurs, attendu que, d’après les recherches de la commission, il était démontré que la plupart des profusions profitaient aux filles d’Opéra, et non aux femmes légitimes. Le résultat de cette statistique pécuniaire de l’amour fut que, l’une portant l’autre, une passion coûtait par an près de quinze cents francs, nécessaires à une dépense supportée par les amants d’une manière souvent inégale, mais qui n’aurait pas lieu sans leur attachement. Il y eut aussi une sorte d’unanimité dans l’assemblée pour constater que ce chiffre était le minimum du coût annuel d’une passion. Or, mon cher monsieur, comme nous avons, par les calculs de notre statistique conjugale (Voyez les Méditations [I], [II] et [III]), prouvé d’une manière irrévocable qu’il existait en France une masse flottante d’au moins quinze cent mille passions illégitimes, il s’ensuit:

Que les criminelles conversations du tiers de la population française contribuent pour une somme de près de trois milliards au vaste mouvement circulatoire de l’argent, véritable sang social dont le cœur est le budget;

Que la femme honnête ne donne pas seulement la vie aux enfants de la patrie, mais encore à ses capitaux;

Que nos manufactures ne doivent leur prospérité qu’à ce mouvement systolaire;

Que la femme honnête est un être essentiellement budgétif et consommateur;

Que la moindre baisse dans l’amour public entraînerait d’incalculables malheurs pour le fisc et pour les rentiers;

Qu’un mari a au moins le tiers de son revenu hypothéqué sur l’inconstance de sa femme, etc.

Je sais bien que vous ouvrez déjà la bouche pour me parler de mœurs, de politique, de bien et de mal... mais, mon cher minotaurisé, le bonheur n’est-il pas la fin que doivent se proposer toutes les sociétés?... N’est-ce pas cet axiome qui fait que ces pauvres rois se donnent tant de mal après leurs peuples? Eh! bien, la femme honnête n’a pas, comme eux, il est vrai, des trônes, des gendarmes, des tribunaux, elle n’a qu’un lit à offrir; mais si nos quatre cent mille femmes rendent heureux, par cette ingénieuse machine, un million de célibataires, et par-dessus le marché leurs quatre cent mille maris, n’atteignent-elles pas mystérieusement et sans faste au but qu’un gouvernement a en vue, c’est-à-dire de donner la plus grande somme possible de bonheur à la masse?

—Oui, mais les chagrins, les enfants, les malheurs....

—Ah! permettez-moi de mettre en lumière le mot consolateur par lequel l’un de nos plus spirituels caricaturistes termine une de ses charges:—L’homme n’est pas parfait! Il suffit donc que nos institutions n’aient pas plus d’inconvénients que d’avantages pour qu’elles soient excellentes; car le genre humain n’est pas placé, socialement parlant, entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire. Or, si l’ouvrage que nous avons actuellement accompli a eu pour but de diminuer la pire des institutions matrimoniales, en dévoilant les erreurs et les contre-sens auxquels donnent lieu nos mœurs et nos préjugés, il sera certes un des plus beaux titres qu’un homme puisse présenter pour être placé parmi les bienfaiteurs de l’humanité. L’auteur n’a-t-il pas cherché, en armant les maris, à donner plus de retenue aux femmes, par conséquent plus de violence aux passions, plus d’argent au fisc, plus de vie au commerce et à l’agriculture? Grâce à cette dernière Méditation, il peut se flatter d’avoir complétement obéi au vœu d’éclectisme qu’il a formé en entreprenant cet ouvrage, et il espère avoir rapporté, comme un avocat-général, toutes les pièces du procès, mais sans donner ses conclusions. En effet, que vous importe de trouver ici un axiome? Voulez-vous que ce livre soit le développement de la dernière opinion qu’ait eue Tronchet, qui, sur la fin de ses jours, pensait que le législateur avait considéré, dans le mariage, bien moins les époux que les enfants? Je le veux bien. Souhaitez-vous plutôt que ce livre serve de preuve à la péroraison de ce capucin qui, prêchant devant Anne d’Autriche et voyant la reine ainsi que les dames fort courroucées de ses arguments trop victorieux sur leur fragilité, leur dit en descendant de la chaire de vérité:—Mais vous êtes toutes d’honnêtes femmes, et c’est nous autres qui sommes malheureusement des fils de Samaritaines... Soit encore. Permis à vous d’en extraire telle conséquence qu’il vous plaira; car je pense qu’il est fort difficile de ne pas rassembler deux idées contraires sur ce sujet qui n’aient quelque justesse. Mais le livre n’a pas été fait pour ou contre le mariage, et il ne vous en devait que la plus exacte description. Si l’examen de la machine peut nous amener à perfectionner un rouage; si en nettoyant une pièce rouillée nous avons donné du ressort à ce mécanisme, accordez un salaire à l’ouvrier. Si l’auteur a eu l’impertinence de dire des vérités trop dures, s’il a trop souvent généralisé des faits particuliers, et s’il a trop négligé les lieux communs dont on se sert pour encenser les femmes depuis un temps immémorial, oh! qu’il soit crucifié! Mais ne lui prêtez pas d’intentions hostiles contre l’institution en elle-même: il n’en veut qu’aux femmes et aux hommes. Il sait que, du moment où le mariage n’a pas renversé le mariage, il est inattaquable; et, après tout, s’il existe tant de plaintes contre cette institution, c’est peut-être parce que l’homme n’a de mémoire que pour ses maux, et qu’il accuse sa femme comme il accuse la vie, car le mariage est une vie dans la vie. Cependant, les personnes qui ont l’habitude de se faire une opinion en lisant un journal médiraient peut-être d’un livre qui pousserait trop loin la manie de l’éclectisme; alors, s’il leur faut absolument quelque chose qui ait l’air d’une péroraison, il n’est pas impossible de leur en trouver une. Et puisque des paroles de Napoléon servirent de début à ce livre, pourquoi ne finirait-il pas ainsi qu’il a commencé? En plein Conseil-d’État donc, le premier consul prononça cette phrase foudroyante, qui fait, tout à la fois, l’éloge et la satire du mariage, et le résumé de ce livre:—Si l’homme ne vieillissait pas, je ne lui voudrais pas de femme!


POST-SCRIPTUM.

—Et, vous marierez-vous?... demanda la duchesse à qui l’auteur venait de lire son manuscrit.

(C’était l’une des deux dames à la sagacité desquelles l’auteur a déjà rendu hommage dans l’introduction de son livre.)

—Certainement, madame, répondit-il. Rencontrer une femme assez hardie pour vouloir de moi sera désormais la plus chère de toutes mes espérances.

—Est-ce résignation ou fatuité?...

—C’est mon secret.

—Eh! bien, monsieur le docteur ès-arts et sciences conjugales, permettez-moi de vous raconter un petit apologue oriental que j’ai lu jadis dans je ne sais quel recueil qui nous était offert, chaque année, en guise d’almanach. Au commencement de l’empire, les dames mirent à la mode un jeu qui consistait à ne rien accepter de la personne avec laquelle on convenait de jouer sans dire le mot Diadesté. Une partie durait, comme bien vous pensez, des semaines entières, et le comble de la finesse était de se surprendre l’un ou l’autre à recevoir une bagatelle sans prononcer le mot sacramentel.

—Même un baiser?

—Oh! j’ai vingt fois gagné le Diadesté ainsi! dit-elle en riant.

—Ce fut, je crois, en ce moment et à l’occasion de ce jeu, dont l’origine est arabe ou chinoise, que mon apologue obtint les honneurs de l’impression.—Mais, si je vous le raconte, dit-elle en s’interrompant elle-même pour effleurer l’une de ses narines avec l’index de sa main droite par un charmant geste de coquetterie, permettez-moi de le placer à la fin de votre ouvrage...

—Ne sera-ce pas le doter d’un trésor?.... Je vous ai déjà tant d’obligations, que vous m’avez mis dans l’impossibilité de m’acquitter: ainsi j’accepte.

Elle sourit malicieusement et reprit en ces termes:—Un philosophe avait composé un fort ample recueil de tous les tours que notre sexe peut jouer; et, pour se garantir de nous, il le portait continuellement sur lui. Un jour, en voyageant, il se trouva près d’un camp d’Arabes. Une jeune femme, assise à l’ombre d’un palmier, se leva soudain à l’approche du voyageur, et l’invita si obligeamment à se reposer sous sa tente, qu’il ne put se défendre d’accepter. Le mari de cette dame était alors absent. Le philosophe se fut à peine posé sur un moelleux tapis, que sa gracieuse hôtesse lui présenta des dattes fraîches et un al-carasaz plein de lait; il ne put s’empêcher de remarquer la rare perfection des mains qui lui offrirent le breuvage et les fruits. Mais, pour se distraire des sensations que lui faisaient éprouver les charmes de la jeune Arabe, dont les piéges lui semblaient redoutables, le savant prit son livre et se mit à lire. La séduisante créature, piquée de ce dédain, lui dit de la voix la plus mélodieuse:—Il faut que ce livre soit bien intéressant, puisqu’il vous paraît la seule chose digne de fixer votre attention. Est-ce une indiscrétion que de vous demander le nom de la science dont il traite?.... Le philosophe répondit en tenant les yeux baissés:—Le sujet de ce livre n’est pas de la compétence des dames! Ce refus du philosophe excita de plus en plus la curiosité de la jeune Arabe. Elle avança le plus joli petit pied qui jamais eût laissé sa fugitive empreinte sur le sable mouvant du désert. Le philosophe eut des distractions, et son œil, trop puissamment tenté, ne tarda pas à voyager de ces pieds, dont les promesses étaient si fécondes, jusqu’au corsage plus ravissant encore; puis il confondit bientôt la flamme de son admiration avec le feu dont pétillaient les ardentes et noires prunelles de la jeune Asiatique. Elle redemanda d’une voix si douce quel était ce livre, que le philosophe charmé répondit:—Je suis l’auteur de cet ouvrage; mais le fond n’est pas de moi, il contient toutes les ruses que les femmes ont inventées.—Quoi!... toutes absolument? dit la fille du désert.—Oui, toutes! Et ce n’est qu’en étudiant constamment les femmes que je suis parvenu à ne plus les redouter.—Ah!... dit la jeune Arabe en abaissant les longs cils de ses blanches paupières; puis, lançant tout à coup le plus vif de ses regards au prétendu sage, elle lui fit oublier bientôt et son livre et les tours qu’il contenait. Voilà mon philosophe le plus passionné de tous les hommes. Croyant apercevoir dans les manières de la jeune femme une légère teinte de coquetterie, l’étranger osa hasarder un aveu. Comment aurait-il résisté? le ciel était bleu, le sable brillait au loin comme une lame d’or, le vent du désert apportait l’amour, et la femme de l’Arabe semblait réfléchir tous les feux dont elle était entourée: aussi ses yeux pénétrants devinrent humides; et, par un signe de tête qui parut imprimer un mouvement d’ondulation à cette lumineuse atmosphère, elle consentit à écouter les paroles d’amour que disait l’étranger. Le sage s’enivrait déjà des plus flatteuses espérances, quand la jeune femme, entendant au loin le galop d’un cheval qui semblait avoir des ailes, s’écria:—Nous sommes perdus! mon mari va nous surprendre. Il est jaloux comme un tigre et plus impitoyable... Au nom du prophète, et si vous aimez la vie, cachez-vous dans ce coffre!... L’auteur épouvanté, ne voyant point d’autre parti à prendre pour se tirer de ce mauvais pas, entra dans le coffre, s’y blottit; et, la femme le refermant sur lui, en prit la clef. Elle alla au-devant de son époux; et, après quelques caresses qui le mirent en belle humeur:—Il faut, dit-elle, que je vous raconte une aventure bien singulière.—J’écoute, ma gazelle, répondit l’Arabe qui s’assit sur un tapis en croisant les genoux selon l’habitude des Orientaux.—Il est venu aujourd’hui une espèce de philosophe! dit-elle. Il prétend avoir rassemblé dans un livre toutes les fourberies dont est capable mon sexe, et ce faux sage m’a entretenue d’amour.—Eh! bien... s’écria l’Arabe.—Je l’ai écouté!... reprit-elle avec sang-froid, il est jeune, pressant et... vous êtes arrivé fort à propos pour secourir ma vertu chancelante!... L’Arabe bondit comme un lionceau, et tira son cangiar en rugissant. Le philosophe qui, du fond de son coffre, entendait tout, donnait à Arimane son livre, les femmes et tous les hommes de l’Arabie-Pétrée.—Fatmé!..... s’écria le mari, si tu veux vivre, réponds!... Où est le traître?... Effrayée de l’orage qu’elle s’était plu à exciter, Fatmé se jeta aux pieds de son époux, et, tremblant sous l’acier menaçant du poignard, elle désigna le coffre par un seul regard aussi prompt que timide. Elle se releva honteuse, et, prenant la clef qu’elle avait à sa ceinture, elle la présenta au jaloux; mais au moment où il se disposait à ouvrir le coffre, la malicieuse Arabe partit d’un grand éclat de rire. Faroun s’arrêta tout interdit, et regarda sa femme avec une sorte d’inquiétude.—Enfin j’aurai ma belle chaîne d’or! s’écria-t-elle en sautant de joie, donnez-la-moi, vous avez perdu le Diadesté. Une autre fois ayez plus de mémoire. Le mari, stupéfait, laissa tomber la clef, et présenta la prestigieuse chaîne d’or à genoux, en offrant à sa chère Fatmé de lui apporter tous les bijoux des caravanes qui passeraient dans l’année, si elle voulait renoncer à employer des ruses si cruelles pour gagner le Diadesté. Puis, comme c’était un Arabe, et qu’il n’aimait pas à perdre une chaîne d’or, bien qu’elle dût appartenir à sa femme, il remonta sur son coursier et partit, allant grommeler à son aise dans le désert, car il aimait trop Fatmé pour lui montrer des regrets. La jeune femme, tirant alors le philosophe plus mort que vif du coffre où il gisait, lui dit gravement:—Monsieur le docteur, n’oubliez pas ce tour-là dans votre recueil.

—Madame, dis-je à la duchesse, je comprends! Si je me marie, je dois succomber à quelque diablerie inconnue; mais, j’offrirai, dans ce cas, soyez-en certain, un ménage modèle à l’admiration de mes contemporains.

Paris, 1824-1829.

FIN DES ÉTUDES ANALYTIQUES.