RELIGION

CHRÉTIENNE.

LIVRE QUATRIÈME

Réfutation du Paganisme.

I.

ors qu'on est à l'abri d'un péril où l'on voit d'autres personnes engagées, on ne peut guére se défendre de quelque sentiment de plaisir à cette vue toute triste qu'elle peut être. Comme ce plaisir ne naît pas du malheur d'autrui, mais de ce que l'on s'en voit exemt, il est sans malignité, & n'a rien de blâmable. Un Chrétien donc qui du chemin sûr où Dieu l'a mis voit le reste des hommes ne tenir aucune route certaine, & s'égarer en mille maniéres, peut s'abandonner à toute la joye que lui inspire le bonheur qu'il a d'être dans la bonne voye. Mais il ne s'en doit pas tenir là; il est dans la plus étroite obligation de travailler pendant toute sa vie à secourir les Errans autant qu'il lui est possible, à leur tendre la main, à les atirer dans le bon parti, & à leur faire part de son bonheur. C'est à ce devoir que nous avons tâché de satisfaire dans les Livres précédens; où, par cela-même que nous avons établi la Vérité, nous avons réfuté toutes les Erreurs.

Mais parce que le Paganisme, le Judaïsme, & le Mahométisme, qui sont les trois grandes Religions qui s'oposent à celle que nous avons prouvée, outre ce qu'elles ont de commun entr'elles, ont chacune leurs erreurs particuliéres, & chacune leurs preuves diférentes pour se défendre & pour nous ataquer; nous croyons ne rien faire d'inutile, si nous les combatons chacune à son tour. C'est à quoi nous destinons les trois livres suivans, que nous ne commencerons qu'après avoir prié les Lecteurs d'aporter ici un esprit libre de passion, & de ces préjugez que forme une longue habitude; & de se mettre par là en état de bien juger de ce que nous allons dire.

Contre le culte des Espris créez.

II. Nous commençons par les Payens. S'ils croyent plusieurs Dieux éternels & égaux à tous égards, nous les avons déjà refutez dans le premier Livre, lors que nous avons prouvé qu'il n'y a qu'un Dieu, Cause unique de toutes les choses du Monde. S'ils donnent ce nom à des Intelligences créées, supérieures à l'Homme, qu'ils nous disent si elles sont bonnes ou mauvaises. S'ils disent qu'elles sont bonnes, je leur demande s'ils en sont bien assurez, &[1] s'ils ne seroient pas là-dessus dans une erreur dangereuse, s'ils n'adoreroient point par hazard de mauvais génies, dans le tems qu'ils croyent en adorer de bons; & s'ils ne prendroient pas peut-être des Esprits rebelles au Dieu souverain, pour ses Ministres, & des Transfuges pour des Envoyez? De plus, le bon sens dicte qu'ils doivent mettre quelque diférence entre les honneurs divins qu'ils rendent au Souverain & à ses Ministres. En fin, ne devroient-ils pas savoir quelle est la subordination, qui est entre ces Intelligences médiatrices; quels sont les biens que chacune d'elles peut leur faire; & quel est le culte qu'elle doit exiger d'eux en vertu de l'ordre du Dieu souverain? Leur Religion n'a rien de sûr ni de réglé sur tout cela; & dès là même elle est très-imparfaite & très-dangereuse, Il y auroit donc plus de sureté pour eux à se renfermer dans le Culte d'un seul Dieu. En cela ils ne feraient [2]que suivre Platon, qui met cette adoration d'un seul Être suprême entre les premiers devoirs du Sage; & ils n'y pourroient rien perdre, puis que ces bons Génies étant dans la dépendance du grand Dieu, ils les mettraient dans leur parti, par cela même qu'ils se rendroient Dieu favorable.

Note 1:[ (retour) ] S'il ne seroient pas là-dessus dans une erreur dangereuse. Porphyre, de l'abstinence des choses animées liv. II. «Les Esprits, ennemis des Dieux, sont ceux par qui s'exécutent toutes les impostures, & tous les enchantemens des Magiciens. Car ceux qui font métier de tromper les hommes, & de leur nuire par les Sciences magiques, servent ces Esprits, & sur tout celui qui est leur Chef; sachant bien qu'ils ont le pouvoir d'imposer aux hommes par des prodiges aparens. C'est d'eux qu'ils tirent les philtres, & tous les autres moyens de faire naître de l'amour. C'est par leurs suggestions qu'ils se rendent infames par l'impureté, par l'avidité du gain, ou de je ne sai quelle gloire, mais principalement, par les fourberies, qui sont le plus particulier caractére de ces Esprits, comme il paroît en ce qu'eux & leur Chef, veulent passer pour Dieux.» Ensuite parlant des Prêtres d'Égypte, «Ils assurent, dit-il, qu'il y a une certaine espéce d'Esprits, qui sont trompeurs & fins, qui prennent tantôt une forme & tantôt une autre, qui quelquefois veulent être regardez comme Dieux, quelquefois comme Démons, & quelquefois aussi se disent être les ames de personnes mortes: & qui peuvent envoyer aux hommes ou des biens ou des maux. Mais que pour ce qui est des vrais biens, qui sont ceux de l'ame, bien loin de les pouvoir procurer, ils ne les connoissent même pas: mais que tout ce dont ils sont capables, c'est d'abuser de leur loisir, en séduisant, ou en arrêtant ceux qui sont dans le chemin de la vertu: qu'enfin ils sont pleins de faste, & qu'ils n'aiment rien tant que l'odeur des Victimes que l'on brûle.»

Note 2:[ (retour) ] Que suivre Platon &c. «Que les autres servent d'autres Dieux, pour nous, atachons-nous au seul Jupiter. Orig. contre Celsus, liv. VIII.

Que les Esprits qui étoient adorez par les Payens, étoient les Démons.

III. Ce n'est pas tout. On peut les jetter encore dans de bien plus grans embarras, en leur montrant, que ces Dieux qu'ils adoraient, étoient de malins Esprits. Cela se recueille, I de ce que ces Esprits soufroient patiemment l'honneur que les Payens leur faisoient, sans jamais les renvoyer à celui qui étoit le commun Maître des uns & des autres; & de ce qu'ils s'oposoient même de toutes leurs forces à ce qu'il fût adoré, ou que du moins ils tâchoient de partager également avec lui les honneurs de l'Adoration. II. Cela paroît encore parce qu'ils ont suscité les plus terribles traverses aux Adorateurs d'un seul Dieu, & ont animé à leur perte & les Peuples & les Magistrats. Pendant que d'un côte les Poëtes chantoient impunément les parricides & les adultéres de leurs Dieux; que les Épicuriens nioient la Providence; que toutes les Sectes les plus oposées du Paganisme se toléroient mutuellement, & se donnoient la main les unes aux autres; que Rome recevoit également les Cérémonies & les Dieux des Égyptiens; des Phrygiens, des Grecs, & des Peuples de l'Etrurie: les seuls Juifs étoient l'objet de leurs railleries, de leurs Satyres, & d'une haine qui alloit quelquefois jusqu'à les bannir de la Société; & leur fureur contre les Chrétiens ne se pouvoit assouvir que par les derniers suplices. On ne peut rendre, sans doute, d'autre raison de cette inégalité, sinon que ces Religions ne reconnoissoient qu'un seul Dieu, de l'honneur duquel les Dieux du Paganisme étoient beaucoup plus jaloux, que chacun en particulier ne l'étoit de celui que les autres Dieux recevoient. III. Cela paroît enfin par la nature du culte que les Payens leur rendoient, qui étoit si contraire à la vertu & à l'honnêteté, qu'il ne pouvoit que choquer un esprit sage & vertueux. Toutes les plus grandes inhumanitez, & les saletez les plus grossiéres y entroient. On leur immoloit des hommes: [3]on couroit nud dans leurs Temples: on célébroit en leur honneur des jeux qui n'avoient rien en eux-mêmes qui portât à la piété: [4]on les honoroit par des danses impures & lascives. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui encore les Payens de l'Amérique & de l'Afrique servent leurs Divinitez.

Note 3:[ (retour) ] On couroit nud dans leurs Temples. Par exemple dans la Fête des [A]Lupercales.

Note A:[ (retour) ] Fête de Pan Dieu des Pasteurs.

Note 4:[ (retour) ] On les honoroit par des danses &c. comme dans les Fêtes de Flore.

Mais qu'est-il besoin de prouver aux Payens que leurs Dieux n'étoient autre chose que les Démons; puis qu'il y a eu autrefois, & qu'il y a encore présentement des Peuples qui en font hautement profession. C'est sous cette idée que les Perses adoroient Arimanius. Les Grecs servoient leurs Cacodémons, ou, mauvais Démons. Les Romains avoient leur méchant Jupiter, aussi bien que leur Jupiter très-bon & très-grand: & quelques Nations de l'Éthiopie & des Indes rendent leurs hommages à des Dieux qu'elles conçoivent comme malfaisans.

Impiété de ce Culte.

IV. Après avoir prouvé une chose si flétrissante pour le Paganisme, il faut en montrer l'impiété & l'horreur. Le Service religieux n'est autre chose qu'un acte de l'esprit par lequel il reconnoit une bonté infinie dans l'objet de son adoration. Ainsi le culte des Démons n'est pas seulement absurde & contradictoire; mais il contient aussi une rebellion manifeste, qui prive le Dieu souverain de l'honneur qui lui est du, pour le déférer tout entier à ses Sujets révoltez & à ses Ennemis. Car ce seroit une extravagance, que de se promettre l'impunité de cette félonnie, sous prétexte que Dieu est souverainement bon. [5]La clémence a ses bornes, qu'elle ne peut passer sans dégénérer en une véritable molesse. Et lors que l'outrage est excessif, la Justice ne seroit plus Justice, si elle ne le punissoit. Les Payens ne raisonnent pas plus sagement, lors qu'ils fondent le service qu'ils rendent volontairement aux Démons, sur ce qu'ils craignent les éfets de leur malice. L'Être suprême étant souverainement communicatif, par cela-même qu'il est souverainement bon, c'est lui qui doit produire, & qui produit en éfet, tous les autres Êtres. S'il les produit, il a donc sur eux le droit absolu qu'un Ouvrier a sur ses ouvrages: & par conséquent ils ne peuvent rien faire que ce qu'il ne veut pas empêcher. Cela posé, il est évident que celui qui est sous la protection du Dieu souverain & infiniment bon, ne doit plus rien apréhender de la part de ces malins Esprits, que ce que Dieu, par un principe même de bonté, veut bien permettre qu'il en soufre. Ajoûtons à cela que ces Esprits ne peuvent rien acorder à l'homme, qui ne lui doive être fort suspect, & qu'il ne doive même me rejetter. Jamais ceux qui se conduisent par un principe de malignité ne sont plus à craindre, que lors qu'ils se revêtent d'une aparence de bonté. Et quelqu'un a fort bien remarqué que les présens des ennemis cachent toûjours quelque perfidie.

Note 5:[ (retour) ] La clémence a ses bornes. Tertull. contre Marcion liv. I. comment aimez-vous, si vous ne craignez pas de ne point aimer?

Contre le culte que les Payens rendoient aux Héros après leur mort.

V. Il y a eu de tout temps des Payens, & l'on en voit encore, qui font profession d'adorer des Héros après leur mort. Mais I. ils eussent dû distinguer ce culte de celui du Dieu souverain, par des caractéres évidens. II. Les priéres qu'ils leur adressoient étoient vaines & inutiles, si les Esprits de ces Héros ne pouvoient les exaucer. Or ils n'avoient aucune certitude que ces Esprits le pussent, & ils n'avoient pas plus de raison de les en croire capables, qu'ils en avoient du contraire. III. Mais ce qu'il y a de plus vicieux dans ce culte, c'est qu'ils le rendoient à des hommes qui pendant leur vie avoient été souillez de diférens crimes. Bacchus avoit été un homme plongé dans les débauches du vin. Hercule avoit aimé les femmes. Romulus & Jupiter avoient donné des marques d'un coeur dénaturé; l'un par le meurtre de son frére; & l'autre par celui de son pére. Les hommages qu'on leur rendoit ne pouvoient donc que deshonorer infiniment le vrai Dieu, en outrageant la Sainteté qui lui est si chére, [6]& en autorisant, par les principes sacrez de la Religion, des crimes qui d'eux-mêmes n'ont que trop de charmes pour des coeurs naturellement corrompus.

Note 6:[ (retour) ] &c. S. Cyprien, lettre: les crimes qu'ils commettent à l'exemple de leurs Dieux, deviennent par là des crimes sacrez. S. Aug. lett, CLII. «Rien n'est plus capable de troubler la Société & de corrompre les moeurs, que l'imitation des Dieux tels que sont ceux des Payens, selon l'idée qu'ils en donnent eux-mêmes.»

Et en autorisant

Contre le culte des Astres & des Éléments.

VI. Les objets les plus anciens de l'Idolatrie furent les Astres & les Élémens, c'est-à-dire, le Feu, l'Eau, l'Air, & la Terre. Mais cette espéce d'Idolatrie n'étoit pas moins criminelle que les précédentes. L'Invocation fait la partie la plus essentielle du Service religieux. Or c'est une folie que de l'adresser à des Natures destituées d'intelligence. Les Sens sufisent, en quelque maniére, pour nous convaincre que les Élémens sont de cet ordre. Et rien ne prouve que les Astres n'en soient pas. On juge de la nature d'un sujet par ses opérations. Celles des Astres ne marquent point du tout un Principe intelligent; [7]& même, la régularité de leurs mouvemens, qui suivent toûjours de certaines loix, démontre assez le contraire, puis que les mouvemens qui partent d'une volonté libre se ressentent de leur principe, & varient très-souvent. De plus, nous avons fait voir ailleurs que le cours des Astres est proportionné aux besoins de l'Homme. Et cela le devoit convaincre qu'il porte dans son ame de plus vifs traits de ressemblance avec Dieu, & qu'il lui est beaucoup plus cher, que ces autres Créatures; qu'ainsi c'est faire tort à l'excellence de la nature, que de se soumettre à des choses que Dieu lui avoit soumise; & que ce qu'il doit faire, est de s'aquiter des devoirs de reconnoissance, ausquels on ne peut pas prouver qu'elles soient capables de satisfaire.

Note 7:[ (retour) ] Et même la régularité de leurs mouvemens &c. Cette raison obligea un Roi du Pérou à nier que le Soleil fût Dieu.

Contre le culte que les Payens rendoient aux animaux.

VII. Ce qu'il y a de plus honteux, c'est que les hommes se soient abaissez jusqu'à adorer des animaux. [8]Les Egyptiens ont poussé ce culte plus loin qu'aucuns autres Peuples. Il est vrai qu'il y a des animaux dans lesquels on aperçoit quelque chose qui ressemble assez à ce qu'on apelle Esprit & Connoissance. Mais ce n'est rien, si on le compare à l'Ame raisonnable. Ils ne peuvent expliquer leurs conceptions, ni en parlant ni en écrivant. Ils sont bornez à une certaine espéce d'actions & de maniéres d'agir. Combien moins pourroient-ils connoître les nombres, les mesures, & le cours des corps célestes. L'Homme qui a tous ces avantages, [9]a, de plus, celui de se rendre maître par son adresse, de toutes sortes d'animaux, depuis les plus foibles jusqu'aux plus robustes. Les bêtes farouches, les oiseaux, les poissons, rien n'évite de tomber entre ses mains. Il sait en aprivoiser quelques-uns, les rendre dociles, & en tirer divers usages. Il sait mettre à profit les plus nuisibles; & trouver des remèdes dans les plus venimeux. En général, il reçoit de toutes les bêtes une utilité où elles ne peuvent avoir part: c'est qu'étudiant l'assemblage & l'arrangement de leurs parties, il en fait l'objet d'une Science qui lui fournit beaucoup de lumières; & que les comparant entr'elles genre avec genre, & espéce avec espéce, il voit combien elles lui sont inférieures pour la beauté & la perfection de la structure du corps. Si l'on pense sérieusement à ce que nous venons de dire, on verra que l'Homme, bien loin de se devoir faire des animaux brutes un objet d'adoration, se doit plutôt regarder en quelque sorte comme leur Dieu, mais subordonné au Souverain du Monde, & élevé par son ordre à cette Dignité subalterne.

Note 8:[ (retour) ] Les Egyptiens ont poussé &c. Philon dans le Récit de son Ambassade.

Note 9:[ (retour) ] A, de plus, celui de se rendre maître par son adresse &c. Euripide dans la Tragédie d'Æole, «la Nature a donné peu de force à l'Homme, mais il dompte par son adresse les animaux aquatiques, & terrestres, & ceux qui vivent dans l'air.». Antiphon, «L'Art nous fait surmonter les bêtes qui nous surmontent par les forces de la Nature.» On pourroit expliquer par là la Domination que l'Homme a reçue sur les animaux. Gen I.26. Pseau. VIII. 8. Claude le Néapolitain dans Porphyre. L'Homme n'est pas moins le maître de tous les animaux, que Dieu l'est de l'homme.

Contre le culte qu'ils rendoient aux Passions, à la Vertu &c.

VIII. Les Livres des Payens nous aprennent que les Grecs, les Latins, & d'autres Peuples, adoroient certaines choses qui ne sont que de simples accidens. Pour ne pas parler de la Fiévre, de l'Impudence, & de telles autres choses ou afligeantes ou vicieuses; la Santé, dont ils faisoient une Déesse, n'est que la bonne température des parties du corps. Le Bonheur n'est que la conformité des événemens avec les désirs de l'homme. Les Passions, comme l'amour, la colére, l'espérance, & d'autres, qui naissent toutes de la vûe du bien ou du mal, & de la facilité des choses vers lesquelles nous nous portons, ne sont que des mouvemens dans cette partie de l'ame qui a le plus de liaison avec le corps par le moyen du sang. Or. ces mouvemens ne sont pas libres & indépendans, mais soumis à nôtre volonté, comme à une maîtresse dont ils suivent les ordres, du moins dans leur durée & dans leur détermination vers un certain objet. La Vertu, qui prend diférens noms selon la diversité des sujets où elle s'exerce, & qui s'apelle Prudence, lors qu'elle s'ocupe au choix de ce qui est utile; Vaillance, lors qu'elle nous porte à braver le péril; Justice, lors qu'elle nous empêche de mettre la main sur ce qui ne nous apartient pas; & Tempérance, lorsqu'elle modére la passion que l'Homme a pour les plaisirs: la Vertu, dis-je, n'est qu'un penchant vers la droiture, lequel se fortifie dans le coeur par une longue habitude, & peut diminuer & se détruire même par nôtre négligence. L'Honneur, ou la Gloire, à qui nous lisons que l'on consacroit aussi des Temples, n'est autre chose que le jugement que nous faisons d'une personne, & par lequel nous reconnoissons en elle de la vertu & du mérite. Mais comme, par un malheur qui nous est naturel, nous sommes extrémement sujets à errer, nous nous trompons souvent dans l'opinion que nous avons des autres; soit en estimant ceux qui n'ont aucun vrai mérite, soit en n'estimant pas ceux qui en ont. Puis donc que toutes ces choses sont, ou dépendantes, comme les passions; ou sujettes à hausser & à baisser, comme la vertu; ou souvent fausses & mal fondées comme la gloire; que toutes en général ne subsistent pas par elles-mêmes, & sont fort éloignées de la dignité des substances; qu'enfin elles ne peuvent entendre nos priéres ni recevoir nos hommages, il est aussi absurde de les honorer comme des Divinitez, qu'il est raisonnable & nécessaire d'adorer celui dont la puissance les produit & les conserve.

Il faut avouer que dans cette dispute les Payens ne sont pas tout à fait réduits au silence. Ils ont leurs preuves, qu'il nous faut examiner. Elles se réduisent à deux, les Miracles, & les Prédictions.

Réfutation de la preuve que les Payens tiroient de leurs Miracles.

IX. Je dis contre les premiers, [10]que les plus sages Payens les ont rejettez pour la plûpart, comme n'étant apuyez sur la foi d'aucun témoin irréprochable, & comme étant suposez. Quelques-uns de ces miracles se sont faits de nuit, dans des lieux écartez, en présence d'une ou de deux personnes à qui l'artifice des Prêtres pouvoit aisément faire illusion par des aparences trompeuses. D'autres n'étoient miracles que pour ceux qui ignoroient la force de la Nature & la vertu secrette de certains corps. C'est ainsi que la force qu'a l'aiman d'atirer le fer passeroit pour un miracle dans l'esprit de ceux, qui n'en ayant jamais ouï parler en verroient l'éfet pour la premiére fois. C'est par ces secrets purement naturels que Simon & [a]Apollonius de Tyane s'étoient rendus si fameux, comme plusieurs l'ont écrit. Je ne voudrois pas cependant nier qu'on n'ait pu voir quelques éfets, que l'Homme seul ne pouvoit produire par l'aplication des causes naturelles. Mais je dis aussi qu'il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'à une force toute-puissante & divine pour en rendre raison; & qu'on doit les atribuer aux Esprits qui tiennent en quelque sorte le milieu entre Dieu & l'Homme, & qui par leur agilité, leur force, & leur adresse; peuvent raprocher les choses éloignées, & unir celles qui sont diférentes, d'où résultent ces éfets extraordinaires qui frapent & qui ravissent. Mais il paroît par ce que nous avons déjà dit, que les Esprits qui opéroient ces prodiges n'étoient que les Démons, & que par conséquent la Religion confirmée par ces moyens étoit une fausse Religion. Cela se prouve encore par ce que ces Esprits disoient, [11]qu'ils se sentoient entraînez malgré eux par la force des enchantemens, qui consistoient en de certains Vers. Ce qui est faux & ridicule, puis que selon l'aveu même des sages Payens, les paroles n'ont aucune vertu que celle de persuader, & qu'elles ne l'ont pas par elles-mêmes, mais par les choses qu'elles signifient. On ne doutera pas que ces Esprits n'ayent été très-impurs, si l'on fait réflexion que quelquefois ils se chargeoient d'inspirer de l'amour à des personnes, pour d'autres qui ne s'en pouvoient faire aimer. Si ces promesses étoient vaines, ces Esprits étoient trompeurs: si elles ne l'étoient pas, ils outrageoient ceux qu'ils forçoient à aimer. Ce qui est un crime condamné par les Loix humaines, qui le mettent au rang des Sortilèges.

Note 10:[ (retour) ] Que les plus sages Payens &c. Tite-Live, «Pour ce qui est de ces merveilles que contient l'Histoire des temps qui ont précédé la naissance de Rome, & qui ont plus l'air de fictions poëtiques, que de véritez historiques, mon dessein n'est pas ni de les donner pour vrayes, ni d'en faire voir la fausseté. Je tiens qu'il faut pardonner aux Anciens la bonne intention qu'ils ont eue de rendre plus auguste la naissance des Villes, en y faisant intervenir les Dieux.»

Note a:[ (retour) ] C'étoit un fameux Magicien qui vivoit sous Neron, il faisoit profession de la Philosophie Pythagoricienne. L'on raconte de lui des choses surprenantes, mais l'on n'a pour garant que Philostrate, natif de Lemnos, aujourd'hui Statimene, Ille de la mer Égée dans la Grèce. C'étoit un bel Esprit, mais qui ne composa la Vie d'Apollonius, que pour plaire à l'Empereur Sévére & à l'Impératrice Julie, qui étoient amoureux du merveilleux. D'ailleurs il vivoit plus d'un siécle après Apollonius, & tout son récit n'est fondé que sur des ouï dire. TRAD. DE PAR.

Note 11:[ (retour) ] Qu'ils se sentoient entraînez &c. Dans l'Oracle d'Hécube que Porphyre raporte, Je viens, dit cette Déesse, après y avoir été invitée par ces sages priéres que les hommes ont inventées par le secours des Dieux. Dans un autre endroit, De quoi avez-vous besoin, vous qui m'avez atirée du Ciel, en me liant par des vers qui ont la force de dompter les Dieux?

Deut. XIII. 3. 2. Thess. II. 9.

Qu'on ne soit pas surpris de voir que Dieu ait soufert que les malins Esprits fissent certaines choses qui tenoient du miracle. Il étoit juste qu'il abandonnât à ces illusions ceux qui depuis long tems refusoient de l'adorer. Outre cela, il y a entre ses miracles & ceux des Démons une diférence qui empêchoit qu'on ne les prît les uns pour les autres: c'est que jamais la puissance de ces Esprits n'est allée jusqu'à faire aucun bien considérable par ces actions surnaturelles. Et s'il leur est arrivé de ressusciter des personnes mortes, ce n'étoit qu'une apparence de résurrection, puis que cette vie qu'elles avoient recouvrée ne duroit pas longtemps, et que même elles ne faisoient aucune des fonctions de personnes véritablement vivantes.

Si le Paganisme a eu quelquefois de véritables miracles, produits par la Puissance divine, ils ne font rien pour cette Religion, puisqu'ils n'avoient été précédez d'aucunes prédictions qui marquassent que ces miracles tendroient à l'établir. Ainsi rien n'empêche qu'ils n'ayent eu dans le dessein de Dieu quelque usage fort diférent de celui là. S'il est vrai, par exemple, que Vespasien ait rendu la vûe à un Aveugle, je ne doute pas [12] que Dieu n'ait eu en vûe de lui frayer un chemin à l'Empire en lui atirant la vénération des Romains, & de le mettre par là en état d'exécuter l'Arrêt que Jésus Christ avoit prononcé contre les Juifs. Les autres miracles du Paganisme ont pu aussi avoir leurs raisons, qui n'avoient rien de commun avec le dessein de prouver cette Religion.

Note 12:[ (retour) ] Que Dieu n'ait eu en vûe de lui frayer un chemin &c. Joséphe, Guerre des Juifs, liv. III. chap. Parce que Dieu qui le destinait à l'Empire, leur faisoit connoître par d'autres marques et par d'autres signes, qu'il pourroit espérer d'y arriver.

Réfutation de la preuve qu'ils tiroient de leurs Oracles

Il faut apliquer presque tout cela à la preuve que les Payens tirent de leurs Oracles: sur tout, ce que nous avons dit, que ces Peuples ayant négligé les connoissances que la Raison et la Tradition la plus ancienne leur donnoient sur le Culte du vrai Dieu, ils avoient bien mérité d'être le jouet des Démons. De plus, il faut considérer qu'il y avoit presque toûjours dans ces Oracles une ambiguité, qui faisoit que de quelque maniére que les choses tournassent, ils se trouvoient véritables. S'il y en a eu qui marquant l'avenir précisement & sans équivoque ayant eu leur acomplissement, rien n'oblige à les atribuer à une Science infinie, telle qu'est celle de Dieu: puis que les choses qu'ils prédisoient, par exemple, des sécheresses, des stérilitez, des maladies contagieuses, des inondations, sont de celles qui ayant leurs causes naturelles & fixes, s'y peuvent découvrir par le secours des Sciences. C'est ainsi qu'il y a eu des Médecins qui ont prédit de certaines maladies. Si ces prédictions regardoient des événemens fortuits, & dépendans d'une cause libre, ce n'étoient que d'heureuses conjectures, tirées du cours ordinaire des afaires du Monde. L'Histoire nous parle de certaines [Cicéron, Solon, Thalès, Périclès.] personnes habiles dans la Politique, qui par les seules lumiéres qu'elle leur fournissoit, ont prédit avec beaucoup de justesse le tour que devoient prendre les afaires publiques.

S'il est arrivé parmi les Payens, que Dieu, par le ministére de quelques personnes, ait prédit certains événemens, dont les causes n'étoient ailleurs qu'en lui-même & dans sa volonté; ce n'étoit nullement dans le dessein de confirmer la Religion que nous combatons ici, mais plutôt, de préparer les choses à sa ruïne. Qu'on lise, par exemple, ce bel endroit que Virgile a tiré des Oracles de la Sibylle de Cumes, & inséré dans sa quatriéme Eclogue, & l'on y verra que ce Poëte a dépeint sans le savoir, l'avénement de Jésus Christ & les biens que le Sauveur aporteroit aux hommes. D'autres endroits des Vers des Sibylles, ordonnoient [13]que l'on eût à reconnoître pour Roi, celui qui seroit véritablement nôtre Roi, [Suet. Vie de Vespas. ch. IV.] & marquoient qu'il viendroit de l'Orient un homme qui régneroit sur tout l'Univers. On lit dans Porphyre [14]un Oracle d'Apollon qui porte, qu'il ne faloit adorer que le Dieu des Hébreux, & que pour ce qui est des autres Dieux, ce n'étoient que des Esprits Aeriens, c'est-à-dire, habitans dans l'air. Or je demande à un Payen qui reconnoit Apollon pour un Dieu véritable, s'il ajoûte foi à cet Oracle, ou non: le premier détruit directement la Divinité d'Apollon, & de tous les autres Dieux; le second, le fait indirectement, en acusant de mensonge ou d'erreur un Dieu si pénétrant & si éclairé.

Note 13:[ (retour) ] Que l'on eût à reconnoître pour Roi &c. Cicéron fait mention de cet Oracle dans son Traité de l'Art de deviner, liv. II.

Note 14:[ (retour) ] Un Oracle d'Apollon &c. Voyez Eusébe Prép. liv. IV. chap. 4. Dans l'exhortation aux Grecs qui est dans les Ouvrages de Justin Martyr, on voit aussi cet Oracle; La véritable sagesse ne se trouve que dans les Chaldéens & dans les Hébreux, qui adorent d'un coeur pur une Divinité éternelle. Et cet autre, Dieu qui a formé le premier homme & qui l'a apellé Adam &c. Eusébe Demonst. Evang. a cité de Porphyre ces deux Oracles qui regardent Jésus Christ. «Celui dont la sagesse fait toute la gloire, a connu que l'ame est immortelle: & son ame excelle en piété sur celles de tous les autres hommes. Son corps a soufert des douleurs extrémes, mais son ame a été reçue dans l'assemblée des personnes pieuses.»

Mais un défaut général de tous les Oracles des Payens, & qui fait voir que les Esprits qui en sont les auteurs, n'ont pas eu dessein de travailler par là au bonheur des hommes, c'est que ces Esprits n'ont, ni proposé des Régles générales de bien vivre, ni promis avec certitude une récompense après la mort. Même, comme si c'eût été peu que de laisser leurs Adorateurs dans l'ignorance de ces choses si nécessaires, ils semblent ne leur avoir parlé que pour donner de l'encens aux Rois, quelque indignes qu'ils en fussent; que pour décerner les honneurs divins à des Athlétes; que pour engager les hommes dans un amour impur, & dans la passion basse & sordide d'un gain illégitime; ou enfin, pour les animer à se détruire les uns les autres.

Après avoir réfuté l'objection tirée des miracles & des prédictions dont le Paganisme se fait honneur, continuons à le combatre par quelques autres preuves.

Que le Paganisme est tombé de lui-même, lors que les secours humains lui ont manqué.

X. Si cette Religion étoit fondée sur la puissance & sur la volonté de Dieu, on ne l'auroit pas vû tomber & périr absolument dans tous les lieux où les apuis humains sont venus à lui manquer. C'est pourtant ce qui lui est arrivé. Que l'on jette les yeux sur tous les États Chrétiens ou Mahométans, l'on n'y apercevra aucune trace de l'ancien Paganisme, & l'on ignoreroit ce que c'est, si l'Histoire ne nous en instruisoit. C'est elle aussi qui nous aprend que lors même que les premiers Empereurs employoient la force ouverte & les suplices, pour maintenir cette Religion, ou lors que Julien se servoit pour cela de toute sa Science & de tout son artifice, elle perdoit tous les jours quelque chose de son crédit & de son autorité, sans que le Christianisme la combatît ni par des voyes de fait, puis qu'il n'avoit pour toutes armes que la dispute & la fermetê, ni par l'éclat d'une naissance distinguée, puis que son Auteur même passoit pour le fils d'un Charpentier; ni par le secours des Belles Lettres & des Sciences, puis qu'il n'en paroissoit aucuns traits dans les discours des premiers Docteurs de nôtre Religion; ni par des présens, puis que ces premiers Docteurs étoient pauvres; ni enfin par des maniéres flateuses, puis qu'au contraire, entr'autres dispositions qu'ils demandoient à leurs Disciples, ils vouloient qu'ils méprisassent toutes les douceurs de la vie, & qu'ils se résolussent à soufrir tout pour cette nouvelle Doctrine. Certes il faut bien dire que le Paganisme étoit extrémement foible, puis qu'il a sucombé sous une Religion si dénuée de secours. Cette Religion nouvelle, qui lui a succédé, n'a pas seulement banni du coeur des Payens la crédulité qui les atachoit au service de leurs Dieux, mais elle a même, au seul nom de Jésus-Christ, fermé la bouche à ces faux Dieux, ou pour mieux dire, aux Démons. Elle les a chassez des corps qu'ils possédoient, & les a forcez de dire, lors qu'on leur demandoit la raison de leur silence, qu'ils ne pouvoient rien dans les lieux où le nom de Jésus-Christ étoit invoqué.

Que les Astres n'ont aucune influence sur la Religion.

XI. Il y a eu des Philosophes qui atribuoient à la vertu des Astres la naissance & la ruïne de toutes les Religions du Monde. Mais ce n'est là qu'une conjecture, qui n'a de fondement que dans la plus trompeuse de toutes les Sciences, je veux dire, l'Astrologie judiciaire, que ces Philosophes se vantoient de savoir. Les Régles en sont si peu uniformes & si mal liées, qu'on peut dire de cette Science qu'elle n'a rien de certain que son incertitude. Non que je prétende que les Astres ne puissent produire certains éfets naturels & nécessaires. Mais je dis qu'ils ne peuvent rien sur nos actions ni sur les mouvemens de nôtre volonté, qui est si essentiellement libre, qu'elle ne peut être déterminée nécessairement par aucune cause extérieure. Autrement, que deviendroit la force que nous sentons bien qu'a nôtre ame de délibérer & de choisir? [15]Que deviendroit l'équité des Loix & la justice des récompenses & des peines, puis qu'on ne peut mériter ni les unes ni les autres, quand on agit en conséquence d'une nécessité inévitable? De plus, si les actions mauvaises partoient d'une influence céleste, qui les produisit nécessairement par l'éficace que Dieu auroit donnée aux Corps célestes, qui ne voit que Dieu seroit la cause du péché? Qui ne voit même que puis que d'un côté, il le condamne par des Loix positives, & que de l'autre il en auroit établi dans la Nature certaines causes nécessaires, & d'une force insurmontable, il voudroit deux choses oposées, c'est-à-dire, qu'il voudroit, le crime, & qu'il ne le voudroit pas? Qui ne voit qu'en ce cas-là il y auroit du peché dans des choses que l'homme ne feroit, que par suite d'une impression dont Dieu seroit l'auteur? Il y a une absurdité moins grossiére dans ce que disent quelques-uns, que l'éficace des Astres se déploye sur nos corps par le moyen de l'air, qui ayant reçu des Astres de certaines dispositions, les fait passer jusques sur le corps; que ces dispositions du corps peuvent exciter dans l'ame les mouvemens & les desirs avec quoi elles ont quelque raport; & que que ces mouvemens & ces desirs peuvent entraîner, & déterminer la volonté. Mais quand on admettroit toutes ces opérations successives, on ne pourroit en conclure ce que l'on prétend ici, qui est, que les Astres ont pu concourir à l'établissement d'une Religion, encore moins, qu'ils ayent contribué à celui de la Religion Chrétienne. Un des principaux éfets de celle-ci étant de détourner les hommes de toutes les choses qui plaisent à la chair, elle n'a pû s'établir en vertu de nos dispositions corporelles, ni par conséquent, par l'impression des Astres, qui, comme nous l'avons dit, ne peuvent agir sur l'ame que par l'entremise du corps. Les plus habiles Astrologues[16] on soustrait le Sage & l'Homme de bien aux lois de l'Astrologie, & à l'influence des Cieux. Or les premiers Chrétiens ont eu ces deux caractéres, comme leur vie le prouve. Si l'on reconnoit que les Sciences & l'érudition sont capables de munir l'Esprit contre les éfets de la disposition du corps, on ne peut nier qu'il n'y ait toûjours eu parmi les Chrétiens des personnes habiles & savantes. Enfin, selon l'aveu des plus éclairez, l'éficace des corps célestes ne regarde que certains climats, & ses éfets ne durent pas toûjours: or la Religion Chrétienne a déjà duré plus de 1600 ans; & elle regne, non dans un certain endroit de la Terre, mais dans plusieurs très-éloignez les uns des autres, & à l'égard desquels les Astres sont dans une situation très-diférente.

Note 15:[ (retour) ] Que deviendroit l'équité des Loix &c.. Justin. II. Apol. Si l'homme n'a le pouvoir de faire le mal & de se porter au bien, par un choix libre & volontaire, on ne peut lui atribuer ni le bien ni le mal qu'il fait.

Note 16:[ (retour) ] Ont soustrait le Sage &c. Ptolomée, L'homme sage peut se soustraire à l'éficace de la plûpart des influences des Astres.

Que les principaux Points de la R. Ch. se trouvent dans les Écrits des Sages Payens. Et que les Payens croyoient des choses aussi dificiles à croire que nos Mystéres.

XII. Le dernier avantage que nous nous remarquerons dans la Religion Chrétienne sur le Paganisme, c'est que tous ses Articles sont si conformes aux Régles naturelles de la vertu, qu'ils portent par eux-mêmes dans l'Esprit une lumiére qui le convainc & qui le persuade; & qu'ils ont été même enseignez par plusieurs Auteurs Payens. Quelques-uns d'entr'eux ont dit,[17] que la Religion ne consiste pas dans les cérémonies, mais dans les mouvemens du coeur:[18] que le seul dessein d'atenter à la pudicité d'une femme me rend un homme adultère:[19] qu'il n'est pas permis de venger une injure par une autre injure: qu'un homme ne doit épouser qu'une femme:[20] qu'il ne la doit jamais répudier:[21] qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien à tout le monde,[22] mais sur tout, à ceux qui sont dans l'indigence;[23] qu'il n'en faut venir au serment que dans une ne extrême nécessité: que pour la vie & le vêtement,[24] le nécessaire doit sufire. Si la Religion Chrétienne nous enseigne des choses dificiles à croire, la Religion Payenne en a cru une partie, & en a d'autres qui ne font pas moins de peine. Nous avons déjà vu que quelques-uns de ses Docteurs ont cru l'immortalité de l'ame & la résurrection.[25] Platon instruit par les Chaldéens, distingue la Nature divine en trois, le Pére, l'Entendement du Pére, qu'il nomme aussi le Germe de Dieu, & l'Ouvrier du Monde, & l'Ame qui contient toutes choses. Julien le plus grand ennemi des Chrétiens a cru que la Nature divine se pouvoit unir avec la Nature humaine: & en a donné pour exemple Esculape, qu'il prétendoit être venu du Ciel pour enseigner aux hommes l'art de la Médecine. La Croix de Jésus-Christ étoit aux Payens un sujet d'achopement: mais que ne racontoient-ils pas de leurs Dieux? Est-ce une chose fort aisée à digérer, que quelques-uns d'entr'eux ayent été foudroyez, d'autres coupez en piéces, & d'autres blessez? De plus, leurs Sages ont assuré que la vertu n'est jamais plus brillante, que lors qu'elle est éprouvée & combatue par de grandes miséres.[26] Il semble que Platon dans son second Livre de la République, ait parlé par un Esprit prophétique, lors qu'il a dit, qu'afin que le Juste paroisse bien ce qu'il est, il faut que sa vertu soit dépouillée de tous ses ornemens, qu'il passe lui-même pour un scélérat, qu'il soufre la raillerie & [Suspendatur.] l'insulte, & qu'il finisse sa vie par un honteux suplice. En éfet, ce n'est que dans ces ocasions, qu'un homme de bien peut devenir un exemple de patience à toute épreuve.

Note 17:[ (retour) ] Que la Religion ne consiste pas &c. Ménandre. Ne sacrifiez jamais aux Dieux qu'avec un coeur juste, & éforcez-vous de briller par l'éclat de la Sainteté, plutôt que par celui de vos habits. Cicér. de la Nat. des Dieux, liv. II. La maniére la plus parfaite, la plus chaste, la plus sainte, & la plus pieuse de servir les Dieux, c'est de joindre la pureté & l'intégrité du coeur à celle des hymnes & des priéres. Dans son II. liv. des Loix. Lors que la loi nous ordonne de nous présenter aux Dieux avec des dispositions saintes & chastes, cela regarde l'ame plutôt que le corps; car qui dit l'ame, dit tout. Porphyre liv. II. de l'abstinence de la chair des animaux. «Ils disent que celui dont l'habit n'est pas net & sans taches, n'est pas en état de sacrifier purement. Ils ne demandent que cela pour être bien disposé à faire le Service divin, & n'insistent point du tout sur la pureté de l'ame. Comme si Dieu ne se plaisoit pas infiniment à voir dans un bon état, cette partie de nous-mêmes, par laquelle nous lui ressemblons, & sommes participans de sa nature. Cette Inscription qui se lisoit dans le Temple d'Épidaure étoit bien plus raisonnable, N'entrez dans ce Temple qu'avec la pureté d'un coeur chaste: or cette chasteté n'est autre chose que la sainteté des pensées. Et ailleurs. Celui qui est persuadé que les Dieux n'ont pas besoin des victimes qu'on leur présente, qu'ils n'ont égard qu'au coeur de ceux qui les leur ofrent, & que le sacrifice qui leur est le plus agréable, c'est que l'on ait une droite opinion tant d'eux, que de tout ce qui les concerne, un homme, dis-je, qui est dans cette persuasion, peut-il ne pas devenir tempérant, pieux & juste?» Voila précisément le sobrement, justement, & religieusement de Tite, II. 2. Sénéque cité par Lactance, Instit. liv. V. ch. 25. «Dès que vous vous serez représenté Dieu comme grand, plein d'une Majesté aussi terrible qu'aimable, & toujours prêt à vous secourir, vous ne vous mettrez plus en peine de le servir par un grand nombre de sacrifices, mais par un Esprit pur, & par de justes desseins, & vous concevrez que les véritables Temples ne sont pas ces édifices somptueux & élevez avec beaucoup de peine, mais les coeurs de ceux qui l'adorent.» Thucydide liv. I. Un jour de fête n'est autre qu'un jour auquel on fait son devoir. Diogéne, Tous. les jours ne sont-ils pas des jours de fête pour un homme de bien?

Note 18:[ (retour) ] Que le seul dessein d'atenter &c. Ovide, «Une Femme, qui ne fait rien contre le devoir de chasteté, que parce que les moyens ou les occasions lui manquent, est dans le fond une Femme impudique, son corps est pur, mais son coeur est souillé; & dans le tems, que les dehors sont bien gardez, l'adultére est le maître de l'intérieur.»

Note 19:[ (retour) ] Qu'il n'est jamais permis de vanger &c. Platon, Maxime de Tyr, Ménandre. Le plus vertueux de tous les hommes est celui qui sait le mieux suporter un afront. Dans Plutarque, Dion le Libérateur de la Sicile, dit, que la marque la plus sûre d'un coeur véritablement Philosophe, c'est, non d'être bon à ses Amis; mais d'être doux & facile à apaiser, lors qu'on a reçu quelque outrage.

Note 20:[ (retour) ] Qu'il ne la doit jamais répudier &c. Les Romains n'ont point su ce que c'étoit de divorce, jusqu'à l'an 520 de la fondation de Rome, comme le témoigne Val. Max. liv. II ch. I.

Note 21:[ (retour) ] Qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien Térence dans l'Héautontim. Je suis homme, & par cela même; je croi me devoir interesser dans ce qui regarde les hommes. Le Jurisconsulte Florentin dit, qu'il y a naturellement un parentage entre tous les hommes.

Note 22:[ (retour) ] Mais sur tout à ceux qui son dans l'indigence. Hor. Liv. II. Sat. 2 Pourquoi y a-t-il des pauvres pendant que vous êtes riche? P. Syrus, la compassion est un refuge assuré.

Note 23:[ (retour) ] Qu'il n'en faut venir au serment &c. Pythagore, Il ne faut pas jurer par les Dieux, mais il faut tâcher à se faire croire sans serment. Marc Antonin entr'autres caractéres qu'il donne à l'homme de bien, c'est un homme, dit-il, qui n'a pas besoin de jurer. Sophocle, je ne te crois pas assez méchant pour le vouloir faire jurer. Clinias Pythagoricien aima mieux perdre un Procés, où il s'agissoit de 3[B] talens, que de le gagner par un serment.

Note B:[ (retour) ] Ce sont plus de 5000. Francs.

Note 24:[ (retour) ] Le nécessaire doit sufire. Euripide, l'homme n'a besoin que de deux choses, qui sont très faciles à trouver, c'est le pain, & l'eau.

Note 25:[ (retour) ] Platon instruit par les Chaldeens &c. Platon pose deux Principes, dont il appelle le premier, le Pere, & le second, la cause & le directeur de toutes choses. Numénius appelle le second, le Fils, & Amélius, la Raison. Chalcidius sur le Timée de Platon, en établit trois, savoir, le Dieu Souverain, l'Esprit ou la Providence, & l'Ame du Monde ou le second Esprit: ailleurs, il les apelle, celui qui projette, celui qui commande, & celui exécute, en s'insinuant sur les sujets sur lesquels il travaille, ordinans, jubens, insinuans.

Note 26:[ (retour) ] Il semble que Platon &c. Voici un passage de Sénèque qui dit à peu près la même chose, L'homme vertueux est celui qui, quelques suplices qu'il endure, ne songe pas à ce qu'il soufre, mais tâche à le bien soufrir.