RELIGION

CHRÉTIENNE.

LIVRE CINQUIÈME
Réfutation du Judaïsme
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elle qu'est cette foible lueur qui se fait voir peu à peu, lors que l'on aproche de l'issue d'un antre obscur & profond, telle paroît la Religion Judaïque, lors qu'on vient à y jetter les yeux, après avoir parcouru les ténèbres épaisses du Paganisme. C'est là que l'on découvre ces grandes véritez, qui font partie du corps des Véritez salutaires, & qui en sont le Principe & la semence. Nous prions les Juifs, que cet aveu que nous faisons, les dispose un peu à nous écouter favorablement. Nous savons qu'ils sont la Postérité de ces sains hommes que Dieu visitoit autrefois par ses Prophétes & par ses Anges: que c'est d'entr'eux que nous est né le Messie, & que sont venus les premiers Docteurs de nôtre Religion: qu'ils sont l'arbre auquel nous avons été entez: qu'ils sont les dépositaires des Oracles divins pour lesquels nous n'avons pas moins de vénération qu'eux. C'est ce qui nous oblige à pousser vers Dieu avec saint Paul des soupirs véhémens pour eux, & à le prier qu'il veuille faire bientôt luire ce jour, auquel le voile, qui leur couvre le visage, étant écarté, ils verront aussi clairement que nous, l'accomplissement de leur Loi: cet heureux jour marqué par les Prophétes, auquel chacun de nous, qui naturellement sommes étrangers, empoignera & tiendra ferme le pan de la robe d'un Juif, pour aller adorer d'un même coeur, & par les mouvemens d'une même piété, le seul vrai Dieu, le Dieu d'Abraham, d'Isaac, & de Jacob.

Que les Juifs ne doivent pas douter des miracles de Jésus-Christ.

II. La premiére chose que nous les prions de nous acorder, c'est qu'ils ne regardent pas en nous comme une chose injuste & déraisonnable, ce qu'ils se croyent permis dans leur propre Cause. Si un Payen leur demandoit pourquoi ils croyent les miracles qu'ils disent que Moyse a faits, ils ne répondroient autre chose, sinon que leur Nation les a toujours crûs si constamment & si fermement, qu'il est impossible que cette persuasion vienne d'ailleurs que du témoignage de ceux qui les ont vus. En éfet s'ils ne doutent point qu'Elisée, par exemple, n'ait augmenté l'huile d'une femme veuve, qu'il n'ait guéri tout d'un coup un Syrien lépreux, qu'il n'ait ressuscité le fils d'une femme chez qui il logeoit, si, dis-je, ils n'en doutent point, c'est uniquement sur ce que ces Faits ont été écrits & laissez à la Postérité par des témoins fidèles & sûrs. S'ils croyent qu'Elie a été enlevé au Ciel; ce n'est que sur le raport du seul Elisée, comme d'un témoin irréprochable. Et pour nous, nous mettons en avant douze témoins de l'ascension de Jesus-Christ, & douze témoins d'une vie irrépréhensible. Nous en citons un nombre beaucoup plus grand, qui ont vû Jésus-Christ vivant après sa mort. Et si ces deux choses sont vrayes, il faut nécessairement que la Religion Chrétienne le soit aussi. En un mot, tout ce que les Juifs peuvent aporter pour établir la certitude de leurs miracles, nous avons autant de droit, & même plus de droit qu'eux, de le faire servir à confirmer les nôtres. Mais qu'est-il besoin d'agir par preuves & par témoignages, puis que les Auteurs du Talmud, & tous les Juifs, avouent que Jésus-Christ a fait les miracles raportez dans l'Histoire sainte: ce qui, encore une fois, prouve nôtre Religion, puis que la maniére la plus authentique & la plus éficace dont Dieu puisse autoriser une Religion, c'est de faire des miracles en sa faveur.

Que ces miracles n'ont pas été faits par le secours des Démons.

III. Quelques-uns ont dit que Jésus-Christ avoit fait des miracles par le secours des Démons. Mais cette Chicane a déjà été réfutée par la remarque que nous avons faite, que dans les lieux où la Religion Chrétienne s'est fait connoître, elle a anéanti tout le pouvoir des Démons.

Ce que d'autres disent, que Jésus-Christ avoit apris la Magie en Égypte, est beaucoup moins vrai-semblable qu'une pareille acusation que Pline & Apulée font contre Moyse. Car les mêmes Auteurs sacrez qui nous aprennent le voyage de Jésus-Christ en Égypte, marquent aussi qu'il en revint encore enfant. Au lieu qu'on voit par les Écrits de Moyse,[1] & de plusieurs autres, que ce Législateur a passé dans ce Païs une grande partie de sa vie. Mais il ne faut que jetter les yeux sur la Loi de Moyse & sur celle de Jésus-Christ, pour les absoudre tous deux de ce crime, puis que ces Loix défendent expressément les Arts magiques comme très-désagréables à Dieu. Outre cela, si dans le tems de Jésus-Christ & de ses Disciples, il y eût eu en Égypte, ou ailleurs, quelque art magique assez éficace pour produire les grands éfets que nous atribuons à la Puissance de Jésus-Christ, telle qu'est, la guérison promte des muets, des boiteux, & des aveugles, il est sûr qu'un tel art n'auroit pas échapé à la connoissance de Tibère, [2] de Néron, & de quelques autres Empereurs, qui n'épargnoient ni soin ni dépense pour découvrir les secrets de la Magie. Et s'il est vrai ce que disent les Juifs, que les Membres du grand Sanhédrin, c'est-à-dire du grand Conseil, convainquoient les Criminels par le moyen de cet art; on ne doit pas douter qu'étant ennemis de Jésus-Christ & jaloux de sa réputation qui croissoit tous les jours par ses miracles, ils n'en eussent fait de semblables par le secours du même art, par lequel on veut que Jésus-Christ ait fait les siens, & qu'ils n'eussent montré par là que ses miracles n'étoient que l'éfet de cet art illicite.

Note 1:[ (retour) ] Et de plusieurs autres &c. Manéthon, Chrémon, & Lysimaque, dans Joséphe contre Appion.

Note 2:[ (retour) ] De Néron &c. Pline, liv. XXX. ch. 2. «Jamais personne ne s'est plus apliqué à aucun Art que Néron à la Magie. Il ne manquoit pour y réussir, ni de force, ni de docilité. Ensuite il dit, que le Roi Tiridate l'avoit initié dans cette Science par de certains soupers magiques.»

Ni par la force de quelques paroles.

IV. A l'égard de ce que quelques Docteurs Juifs ont dit que Jésus-Christ a fait tous ses miracles par la vertu d'un certain nom secret, qu'il trouva moyen d'enlever du Temple de Jérusalem, où Salomon l'avoit mis en réserve, & qui y avoit été conservé par deux Lions pendant plus de mille ans; je dis que c'est là un mensonge grossier & impudent. Non seulement les Livres des Rois, ni l'Histoire de Joséphe ne disent rien de ces Lions, gardiens d'un nom si merveilleux, ce qui pourtant étoit assez considérable pour n'être pas omis; mais les Romains mêmes qui entrérent dans ce Temple avec Pompée, avant que Jésus-Christ naquît, n'y aperçurent rien de semblable.

Preuve de la divinité de ces miracles, par la Doctrine de Jésus-Christ.

V. S'il est vrai, comme nous l'avons établi, & comme les Juifs mêmes l'avouent, que Jésus-Christ ait fait des miracles; nous disons qu'il s'ensuit nécessairement de là, par la Loi même de Moyse, qu'on ne peut plus se dispenser de croire en lui. Dieu dit au Chapitre XVIII du Deutéronome, qu'après Moyse il susciteroit d'autres Prophétes, à qui le Peuple ple seroit obligé, sous des peines très-rigoureuses, de se soumettre & d'obéïr.[3] Or les marques les plus certaines de la Charge de Prophéte sont assurément les miracles; & l'on ne sauroit en concevoir de plus éclatantes. Au Chap. XXIII. il est dit, que si un homme se disant être Prophéte, apuye par des miracles cette prétention, il ne mérite néanmoins aucune créance, s'il veut atirer le Peuple au culte des faux Dieux; & que Dieu n'a permis ces prodiges que dans le dessein d'éprouver si son Peuple lui est fidèle. De ces deux passages comparez l'un avec l'autre, les Interprétes Juifs ont fort bien conclu, qu'il faut toûjours ajoûter foi à tous ceux qui font des miracles, si ce n'est lors qu'ils veulent séduire le Peuple, & le détourner du service du vrai Dieu, parce que c'est là le seul cas que la Loi excepte, sans faire grace même aux plus grands miracles. Or non seulement Jésus-Christ n'a pas enseigné qu'il falût adorer de faux Dieux, mais il l'a même expressément défendu, comme le plus atroce de tous les crimes. Outre cela, il nous inspire par tout du respect pour les Écrits de Moyse & des Prophétes.

Note 3:[ (retour) ] Or les marques les plus certaines &c On y peut ajoûter les prédictions, qui sont aussi mises avec raison au rang des miracles. Deut. XVIII. V. 22.

Reponse à l'Objection tirée de la diférence entre la Loi de Moyse & celle de Jésus-Christ.

VI. Mais dira-t-on, la Loi de Jésus-Christ n'est pas conforme en tous les Points à celle de Moyse, & il y a de l'une à l'autre des diférences assez notables pour faire dire que ce n'est pas la même Loi. Les Docteurs Juifs nous fournissent eux-mêmes la réponse à cette objection, par cette Régle qu'ils ont posée; c'est qu'à l'exception du Commandement qui ordonne de servir un seul Dieu, il n'y en a aucun dans la Loi que l'on ne puisse violer[4] sur la parole d'un Prophéte qui fait des miracles. Cela est fondé sur cette Maxime, que Dieu n'a pu perdre ni quiter le pouvoir législatif qu'il avoit lors qu'il donna sa Loi à Moyse, & que le droit qu'un homme a eu d'établir des Loix, n'exclut pas celui d'en établir d'autres, mêmes tout oposées. Mais Dieu, disent-ils, est immuable, & par cela même obligé de maintenir les Loix qu'il a faites. Je répons qu'à la vérité Dieu est immuable en son essence, mais que cela n'empêche pas que ce qu'il fait hors de lui-même, ne soit sujet à la révolution & au changement. La lumiére & les ténèbres, la jeunesse & la vieillesse, l'été & l'hiver, qui sont les Ouvrages de Dieu, sont dans une vicissitude perpétuelle. Dieu permit au premier homme de manger de tous les fruits du jardin d'Eden, excepté d'un seul, qu'il lui défendit par un éfet de sa liberté. Il a condamné le meurtre en général; & il a commandé à Abraham de sacrifier son fils. Les victimes qu'on lui présentoit hors du Tabernacle, lui étoient désagréables; quelquefois pourtant il les a acceptées. J'ajoûte, que de ce que la Loi de Moyse étoit bonne, il ne s'ensuit pas qu'il ne pût y en avoir une meilleure. Elle étoit telle qu'elle devoit être selon les desseins de Dieu, & selon la disposition de son Peuple. Il faisoit en cela ce que font les Péres à l'égard de leurs enfans encore jeunes. Ils bégayent avec eux; ils dissimulent les défauts inséparables de leur âge; ils les engagent par de petites douceurs à faire leur devoir, & à recevoir de l'instruction. Mais à mesure que leurs enfans croissent, ils corrigent le bégayement de leur langue, ils leur inspirent les sentimens de la vertu, ils leur en donnent les Régles, & leur en font voir la beauté & les récompenses.

Note 4:[ (retour) ] Sur la parole d'un Prophéte qui fait des miracles. Cette Régle se trouve dans le Talmud. C'est ainsi que Josué viola la Loi du Sabbat, Jos. VI. Et que quelques Prophétes comme Samuel, I Sam. VII, & Elie I Rois XVIII. 38. ont sacrifié dans d'autres lieux que celui que la Loi avoit marqué.

Qu'il y peut avoir une Loi plus parfaite que celle de Moyse.

VII. Une preuve que les Précepteurs de la Loi n'étoient pas d'une souveraine perfection, c'est que beaucoup de saints hommes, qui ont vécu sous sa Discipline, se sont élevez, pour ainsi dire, au dessus de ses Préceptes, & ont été plus loin que la Loi ne les menoit. Le même Moyse qui permet de se faire raison, tant par voye de fait, que par voye de justice, des injures que l'on a reçues, s'est rendu intercesseur auprès de Dieu pour ses ennemis, après en avoir été outragé de la maniére la plus indigne. David voulut que l'on épargnât son fils, quoi que rebelle, & soufrit patiemment les paroles injurieuses de Semeï. L'on ne lit nulle part que ceux d'entre ce Peuple qui avoient de la vertu & de la piété, ayent fait divorce avec leurs femmes, bien que la Loi le permît.

La raison de cette imperfection est, qu'un sage[5] Législateur proportionne ordinairement ses Loix à la portée de la plus grande partie du Peuple, & qu'ainsi, dans l'état où étoient les Israélites, il étoit à propos que Dieu laissât passer certains défauts ausquels ils avoient du penchant; se réservant le droit de les retrancher par des Régles plus sévéres, lors que par une plus grande éfusion de son Esprit, il se feroit un Peuple nouveau, recueilli d'entre tous les Peuples du Monde. On voit aussi que les récompenses que la Loi propose clairement, regardent toutes cette vie; ce qui montre qu'elle n'étoit pas absolument parfaite, & qu'elle l'étoit moins qu'une autre Loi qui présenteroit à découvert & sans envelope une récompense éternelle: & c'est ce que fait la Loi de Jesus Christ.

Note 5:[ (retour) ] Un sage Législateur proportionne &c. Origéne contre Celsus, Liv. III. Un Législateur à qui on demandoit ce qu'il pensoit lui-même des Loix qu'il avoit données à ses Concitoyens, répondit qu'il croyoit bien qu'il s'en pouvoit trouver de plus parfaites, mais que les siennes étoient les meilleures qu'il eût cru devoir donner.

Que Jésus-Christ a observé la Loi.

VIII. Il faut remarquer en passant, pour convaincre de la plus grande injustice du monde les Juifs qui ont vécu du tems de Jésus-Christ, que quoi qu'ils lui ayent fait tous les mauvais traitemens imaginables, & l'ayent livré au dernier suplice, ils n'ont pu néanmoins l'acuser, avec quelque fondement, d'avoir violé aucun des Commandemens de la Loi. Il étoit circoncis. Il mangeoit & s'habilloit à la maniere des Juifs. Il renvoyoit aux Sacrificateurs ceux qu'il avoit guéris de la lèpre. Il observoit religieusement la Pâque & les autres fêtes. S'il a fait des guérisons le jour du Sabbat, il a prouvé non seulement par la Loi, mais aussi par des Maximes reçues de tous les Juifs, que ces sortes d'actions n'étoient pas défendues en ce jour-là. Il n'a commencé à faire publier l'abolition de quelques Loix, que lors qu'après avoir vaincu la Mort, & s'être élevé dans le Ciel, il eut enrichi ses Disciples des dons éclatans du saint Esprit, & prouvé par là qu'il avoit aquis une autorité royale, dont une partie consiste dans le pouvoir de faire des Loix. Tout cela, conformément aux Oracles de Daniel, qui avoit prédit qu'un peu après la destruction des Royaumes de Syrie & d'Égypte, dont le dernier prit fin sous Auguste, Ch. VII. 13, Dieu donneroit[6] à un homme qui passeroit pour être d'une naissance obscure, une Domination éternelle sur tous les Peuples de toute Langue & de tout Païs.

Note 6:[ (retour) ] A un homme qui passeroit pour être d'une naissance obscure. Dan. XII. 45; VII. 13. Le terme de Fils de l'homme marque quelque chose de bas dans le style des Hébreux. Et c'est ainsi qu'il est employé pour signifier les Prophétes, lors qu'ils sont comparez aux Anges.

Que cette partie des Loix de Moyse qui a été abolie, ne contenoit rien que d'indiférens par soi-même.

IX. Mais il y a plus; cette partie de la Loi que Jésus Christ a abolie, ne contenoit rien qui fût essentiellement bon & juste. Ce n'étoient que des Observances indiférentes par elles-mêmes, & qui par conséquent n'étoient pas immuables. Si elles eussent été nécessairement bonnes, Dieu Dieu les auroit prescrites,[7] non à un seul Peuple, mais à tous; & cela, dès le commencement du Monde, & non, plus de deux mille ans après qu'il l'eut créé. Elles ont été inconnues à Abel, à Enoch, à Noé, à Melchisédec, à Job, à Abraham, à Isaac, à Jacob, personnes pieuses, aimées de Dieu, & qui ont reçu de Dieu même le glorieux témoignage d'avoir cru en lui, & d'avoir été les objets de son amour. On ne voit pas que Moyse ait exhorté Jéthro son beau-Pére à recevoir ces cérémonies, ni que Jonas y ait voulu porter les Ninivites. Dans l'énumération exacte que les Prophétes font des péchez des Chaldéens, des Egyptiens, des Sidoniens, des Tyriens, des Iduméens, & des Moabites, à qui ils se sont quelquefois adressez, ils ne marquent pas le mépris ou l'inobservation de ces Loix. Il faut donc convenir qu'elles étoient particulières aux Israëlites, & que leur usage étoit,[8] ou de prévenir quelques péchez à quoi ils étoient naturellement fort portez, ou d'éprouver leur obéïssance, ou de préfigurer l'avenir. Et il n'est pas plus étonnant qu'elles ayent pu être abolies, qu'il ne l'est, qu'un Roi voulant établir un même Droit & les mêmes Loix dans toute l'étendue de ses États, casse quelques Ordonnances particuliéres à certaines Communautez.

Note 7:[ (retour) ] Non à un seul Peuple, mais à tous. Dans les Loix de Moyse, il y en a quelques-unes qui bien loin de pouvoir être universelles, ne pouvoient avoir lieu que dans la Judée; par exemple, celles des prémices, des dîmes, des saintes Congrégations du Peuple aux jours de Fêtes. Car il étoit impossible que toutes les Nations s'assemblassent dans la Judée pour s'y aquiter de ces devoirs. Le Talmud même enseigne que les Loix des Sacrifices ne regardoient que les Hébreux.

Note 8:[ (retour) ] Ou de prévenir quelques péchez &c. Les Juifs étoient passionnez pour les Cérémonies, & avoient par cela même beaucoup de penchant à l'Idolatrie, comme leur reprochent les Prophétes, & sur tout Ezéchiel XVI.

L'on ne peut rien aporter qui prouve, que Dieu se soit engagé à ne jamais abolir ces Préceptes, dont l'Evangile a fait cesser l'observation. Car si l'on dit que dans l'Écriture ils sont apellez perpétuels, ne sait-on pas que les hommes donnent souvent ce nom à leurs Arrêts, pour marquer qu'ils ne sont pas pour une seule année,[9] ou pour de certains tems, comme de guerre, de paix, de cherté de vivres &c. & que ce tître qu'ils leur donnent, n'empêche pas qu'ils ne leur en puissent substituer d'autres tout diférens, lors que le bien public l'exige? De même, comme entre les Loix que Dieu donnoit à son Peuple, les unes étoient à tems, & ne devoient avoir vigueur que [A-marg.]tant qu'il seroit dans le desert, & d'autres étoient pour ce même Peuple, lors qu'il [B-marg.]seroit habitué dans la terre de Canaan, l'Ecriture apelle ces derniéres éternelles, pour les distinguer des autres, & pour marquer aussi, qu'elles devoient être observées en tous lieux & en tous tems, à moins que Dieu même n'en dispensât par une Révélation expresse. Au reste, le tître d'éternelles donné à ces Loix, n'est pas seulement ordinaire parmi les autres Nations, dans le sens que nous avons marqué, mais les Juifs mêmes savent qu'il est donné dans leur Loi,[10] à un droit & à une servitude qui duroit depuis un Jubilé jusqu'à l'autre.

Note A: Exod. XXVII. Deut. XXIII. 12.
Note B: Deut. XII. I. 20. XXVI. I. Nomb. XXXII. 52.

Et puisqu'ils nomment l'avènement du Messie, l'acomplissement du Jubilé, ou le grand Jubilé, ils doivent reconnoître qu'une Loi mérite assez le nom de perpétuelle, lors qu'elle dure jusqu'à cet avénement.

Mais à quoi bon disputer là-dessus, puis que dans le Vieux Testament Dieu promet qu'il fera une nouvelle Alliance avec son Peuple: qu'il l'écrira dans les coeurs: qu'il y expliquera si clairement sa volonté, qu'on n'aura plus besoin de s'instruire les uns les autres: & qu'en vertu de cette nouvelle Alliance, il acordera à son Peuple le pardon de ses péchez précédens. A peu près comme si un Roi après de longues & de cruelles divisions qui auraient partagé ses Sujets, vouloit rétablir entr'eux une paix durable, en ôtant la diversité des Loix selon lesquelles il les avoit gouvernez, que dans ce dessein, il fît une Loi très parfaite & commune à tous; & qu'il y ajoutât une promesse d'impunité générale pour le passé, à condition qu'ils se corrigeassent à l'avenir.

Note 9:[ (retour) ] Ou pour de certains tems, &c. Lucius Valerius dans T. Live, remarque «que les Loix que l'on fait selon l'exigence de certains tems, ne sont aussi qu'à tems; que celles qui se font en tems de paix, s'abolissent souvent en tems de guerre, & que la paix fait aussi disparoître celles qui s'étoient établies pendant la guerre.»

Note 10:[ (retour) ] A un droit & à une servitude &c. Exod. XXI. 6. I Sam. I. 22. C'est ainsi que le Sacerdoce de Phinées, est nommé éternel Pseau. CVI. 30. 31. Le Rabbin Joseph d'Albo dit, que le mot à perpétuité se doit prendre en un sens limité dans la Loi cérémonielle.

Quoi que ce que nous venons de dire sufise; nous ne laisserons pas de parcourir toutes les parties de la Loi qui a été abolie par l'Evangile, & de montrer en détail qu'elles n'étoient pas de nature à plaire à Dieu par elles-mêmes, ou à être irrévocables.

Que les Sacrifices n'étoient, ni agréables à Dieu par eux-mêmes, ni irrévocables.

X. Nous commencerons par les Sacrifices, qui sont ce qu'il y a de principal dans cette Loi, & qui saute le plus aux yeux. La plûpart des Juifs croyent[11] que les hommes en avoient inventé la pratique avant que Dieu l'ordonnât. Que cela soit vrai ou ou faux, du moins est-il constant que ce Peuple avoit une extrême passion pour les Cérémonies religieuses: que cet atachement fut une des raisons qui obligérent Dieu à en établir un très-grand nombre; & que cette institution avoit encore un autre usage, qui étoit d'empêcher que le souvenir du Culte religieux que ce Peuple avoit vû pratiquer aux Egyptiens, ne le portât à les imiter, &[12] ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai Dieu à celui des fausses Divinitez. Mais comme dans la suite il eut conçu une trop haute idée des sacrifices, & se fut imaginé qu'ils étoient par eux-mêmes agréables à Dieu, & qu'ils faisoient partie de la véritable piété: les Prophétes ne manquérent pas de leur en faire des reproches. Je ne te reprendrai point de tes sacrifices, dit Dieu par la bouche de David au Ps. L. Je ne t'obligerai point à me sacrifier holocaustes sur holocaustes, & à m'ofrir des bouveaux ou des boucs pris de dedans tes parcs. Toutes les bêtes qui paissent dans les forêts, ou qui errent par les montagnes, sont à moi. Je sai le nombre des oiseaux & des bêtes sauvages: de sorte que si j'avois faim, je n'aurois pas besoin de m'adresser à toi; car la terre, & tout ce quelle renferme, m'apartient. Penses-tu que je mange la chair des bêtes grasses, ou que je boive le sang des boucs? Non: mais je veux que tu me sacrifies des louanges, & que tu me rendes tes voeux. Quelques Rabbins répondent que ce mépris que Dieu fait paroître là pour les Sacrifices, ne vient que de ce que ceux qui les ofroient, étoient des gens souillez de coeur, & dont la vie étoit impure. Mais les paroles que nous venons de citer ne disent pas cela: elles marquent clairement que les Sacrifices n'étoient pas agréables à Dieu par eux-mêmes. C'est ce qu'on verra encore mieux, si l'on jette les yeux sur l'enchaînure des parties de ce Psaume, où l'on découvrira que Dieu parle aux personnes pieuses dans tout ce passage. Assemblez-moi mes bien-aimés, avait-il dit d'abord, ensuite de quoi il ajoute, Ecoute mon peuple, paroles qui vont d'ordinaire à la tête d'un enseignement. Après cela vient le discours que nous avons rapporté, et que le Psalmite, selon la coutume de ceux qui enseignent, conclut en se tournant vers les Impies; Mais Dieu dit à l'impie, &c.

Note 11:[ (retour) ] Que les hommes en avoient inventé la pratique &c. C'est aussi le sentiment de St. Chrysostome; «Abel, dit-il, presenta un sacrifice à Dieu, non en vertu de quelque enseignement qu'il eût reçu là-dessus, ou de quelque Loi qui lui ordonnât d'ofrir les prémices de son revenu, mais par les seuls mouvemens de sa conscience». La même chose se voit dans les réponses aux Orthodoxes qui sont parmi les Ouvrages de Justin Martyr «Aucun de ceux qui avant la Loi ont ofert des bêtes à Dieu, ne l'a fait par un commandement divin, quoi qu'il soit aisé de voir que ce culte & ceux qui le pratiquoient ont été agréables à Dieu».

Note 12:[ (retour) ] Ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai Dieu &c. Maimonides & Tertullien rendent cette raison des Cérémonies religieuses. Voici comme l'explique celui-ci, liv. III. contre Marcion chap. «Que l'on ne blâme ni les sacrifices, ni toutes ces petites circonstances gênantes, qui se trouvoient dans les oblations, & qu'on ne se figure pas que Dieu les ait souhaitées pour leur excellence. Ne voit-on pas avec quelle évidence il déclare ce qu'il en pense, dans ces exclamations, Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices, & qui a requis cela de vos mains? Qu'on admire plutôt sa sagesse, en ce que voyant son Peuple porté à l'Idolatrie & à la transgression de ses Loix, il l'a ataché à la véritable Religion, par ces sortes de devoirs qui étoient si fort du goût de ces tems-là, afin que par des pratiques superstitieuses en aparence, il les détournât de la superstition, & que paroissant les desirer, il bornât à ces choses leur inclination, qui sans cela n'auroit pû se contenter que par l'Idolatrie.»

On a suivi dans ces passages & dans tous les autres le Latin de Grotius.

Il y a encore plusieurs autres passages qui confirment le sens que nous donnons à celui que je viens de citer. Tu ne souhaites pas, dit David au Ps. LI. que je te fasse des sacrifices, & tu ne prends pas plaisir aux holocaustes. Le sacrifice qui t'est véritablement agréable, c'est une âme abbatue par le sentiment de son crime. Ô Dieu tu ne méprises point le coeur froissé et brisé. Tu ne prends point plaisir aux victimes et aux gâteaux, dit le même Psalmite aux Ps. XL. Mais tu me rends ton esclave en me perçant l'oreille. Tu n'exiges de moi ni holocauste ni sacrifice pour le péché. C'est pourquoi j'ai répondu, me voici, je ferai ta volonté, comme en vertu d'un acord traité & enregistré. Cette volonté est tout mon plaisir. Car ta loi est au dedans de moi. Je ne renferme pas les louanges de ta justice dans mon coeur, mais je prêche par tout ta vérité & ta bonté; sur tout je célèbre ta miséricorde & ta fidélité au milieu d'une grande assemblée. Esaïe au Chap. I. de ses Révélations introduit Dieu parlant ainsi. A quoi bon tant de victimes? Je suis las d'holocaustes de moutons, & de graisse de bêtes grasses. Je ne prens point assez de plaisir au sang des bouveaux, ni des agneaux ni des boucs, pour souhaiter que vous paroissiez avec ce sang en ma présence. Car qui a requis de vous que vous souillassiez ainsi mes parvis? Au Ch. VII. de Jérémie, il y a un passage tout semblable à celui là, & qui lui sert de Commentaire. Ainsi a dit le Seigneur des Anges, le Dieu d'Israël, amassez vos holocaustes avec vos sacrifices, & mangez de leur chair. Car depuis que j'ai fait sortir vos péres du païs d'Égypte, je n'ai rien exigé d'eux, & je ne leur ai point donné ordre touchant les holocaustes ni les sacrifices. Mais voici ce que je leur ai sérieusement commandé; c'est qu'ils eussent à m'obéir; qu'ainsi je serois leur Dieu, & qu'ils seroient mon peuple: qu'ils eussent à marcher dans le chemin que je leur prescrirois; & qu'alors ils seroient heureux. Au Ch. VI. d'Osée, Dieu parle ainsi. J'aime beaucoup mieux que l'on fasse du bien aux hommes, que ce qu'on me présente des sacrifices; bien penser de Dieu, vaut mieux que tous les holocaustes. Michée au Ch. VI. de sa Prophétie, introduit le Peuple demandant de quelle maniére il pourroit se rendre Dieu favorable; si c'étoit par un grand nombre de moutons, ou par une grande quantité d'huile, ou par des veaux d'un an: à quoi Dieu répond par son Prophéte, Je te dirai ce qui est véritablement bon, & agréable à mes yeux;[13] c'est que tu rendes à chacun ce qui lui apartient, que tu fasses du bien aux autres, & que tu t'humilies devant moi.

Note 13:[ (retour) ] C'est que tu rendes à chacun &c. Les Juifs disoient que les 602 Préceptes de la Loi sont réduits à 3 dans ce passage, de même qu'ils le sont à 6 dans Esaïe XXXIII. & à un dans Habacuc II. 4. & dans Amos I. 6.

Tous ces passages faisant voir que les Sacrifices ne sont pas de ces choses que Dieu veut principalement, & à cause d'elles-mêmes; & d'ailleurs le Peuple, par une superstition qui s'introduisit peu à peu, étant venu à regarder ces cérémonies comme le fonds de la Piété, & à croire que les victimes qu'il ofroit, faisoient une compensation assez exacte de ses péchez; faut-il s'étonner que Dieu ait aboli une chose, indiférente par elle-même, & devenue criminelle par l'abus que son Peuple en faisoit? Tout sacré que pouvoit être le serpent d'airain que Moyse avoit dressé, Ezéchias ne laissa pas de le briser, lors qu'il vit que le Peuple commençoit à le regarder avec un peu trop de vénération.

Outre ces raisons il y a quelques Oracles qui ont marqué, par une conséquence fort claire, la cessation des sacrifices. C'est ce que l'on comprendra aisément, si l'on considére que selon la Loi de Moyse, les sacrifices ne se devoient faire que par la Postérité d'Aaron, & que dans la Judée. Or dans le Ps. CX. Dieu promet un Roi qui aura un Empire d'une très-grande étendue; un Roi qui commencera à régner en Sion, & qui régnera éternellement; qui de plus possédera un Sacerdoce éternel, & selon l'ordre de Melchisédec. Esaïe Ch. XIX. dit que l'on verra un autel en Égypte, où non seulement les habitans de ce païs, mais les Assyriens & les Israëlites viendront adorer Dieu. Au Ch. LXVI. il dit que les nations les plus éloignées & les peuples de toute langue ofriront des dons à Dieu aussi bien que les Israëlites, & que d'entr'eux on prendra des Lévites & des Sacrificateurs.[14] Or tout cela ne se pouvoit acomplir, tant que la Loi de Moyse étoit sur pié. Au Ch. I. de Malachie, Dieu prédisant les choses à venir dit qu'il avoit du dégoût pour les ofrandes des Juifs, que de l'Orient à l'Occident son nom seroit grand dans toutes les nations, qu'on lui ofriroit du parfum, & qu'on lui présenteroit des victimes pures. Et Daniel raportant au Ch. IX. l'Oracle de l'Ange Gabriel touchant le Christ, Il abolira, dit-il, le sacrifice & l'oblation. Mais sans toutes ces preuves, la chose parle d'elle-même, Dieu a fait assez voir par l'événement, qu'il n'aprouve plus les sacrifices prescrits par la Loi de Moyse; puis qu'il soufre depuis plus de 1600 ans que les Juifs n'ayent ni Temple, ni Autel, ni aucun dénombrement de Familles, par lequel ils pourroient connoître quelles sont celles qui ont le droit de faire les fonctions de la Sacrificature.

Note 14:[ (retour) ] Or tout cela ne se pouvoit acomplir &c. Joignez aux passages suivans celui-ci de Jér. III. 16. Dans ces jours-là, dit le Seigneur, on ne dira plus l'Arche de l'Alliance du Seigneur; on n'y pensera plus, & l'on ne s'en souviendra plus, & l'on ne visitera plus l'Arche.

Preuve de la même vérité, à l'égard de la diférence des viandes.

XI. Après avoir prouvé que la Loi qui ordonnoit les sacrifices n'étoit pas nécessaire en elle-même, & que Dieu Dieu ne l'avoit donnée que pour un tems, prouvons la même chose à l'égard de la Loi qui défendoit certaines viandes. Il est constant qu'après le déluge, [15]Noé reçut de Dieu le droit de manger de tout indiféremment: & que non seulement Japhet & Cham, mais aussi Sem & ses Descendans, Abraham, Isaac, & Jacob, jouïrent du même droit. Mais après que le Peuple d'Israël eut pris goût aux superstitions des Égyptiens, pendant le séjour qu'il fit parmi eux, Dieu, pour la premiére fois, lui défendit de manger de certains animaux; [16]soit que ces animaux fussent de ceux que les Égyptiens sacrifioient à leurs fausses Divinitez, & dont ils tiroient des présages & des auspices; soit que Dieu dans une Loi toute figurative, voulût corriger certains vices, en interdisant quelques animaux, [17]dont le naturel avoit du raport avec ces vices. Mais il n'est pas dificile de montrer que toutes les Loix qui réglent cette diférence de viandes, ne sont pas universelles. Cela paroît premiérement par la Loi du Ch. XIV. du Deutéronome, selon laquelle il n'est pas, à la vérité, permis aux Israëlites de manger d'une bête morte d'elle-même: mais il l'est [18]à ceux d'entre les Cananéens à qui les Israëlites étoient obligez de rendre toutes sortes de bons ofices, comme à leurs Fréres, & comme à ceux qui adoroient le même Dieu. II. [19]Les anciens Docteurs Juifs ont aussi enseigné clairement, que dans les tems du Messie, la Loi qui mettoit de la diférence entre les viandes, cesseroit, & que la chair de porc ne seroit pas moins pure que celle de boeuf. III. En éfet, lors que Dieu s'est voulu faire un Peuple d'entre toutes les Nations, il étoit plus raisonnable qu'il donnât à tous ceux qui constituoient ce nouveau Peuple, une entiére liberté à l'égard de ces sortes de Loix, que de leur imposer à tous un même joug.

Note 15:[ (retour) ] Noé reçut de Dieu le droit de manger &c. On pourroit objecter que dans l'Histoire du Déluge il est parlé de bêtes nettes, & d'autres qui ne le sont pas. Mais, ou cela est dit par anticipation, comme à des gens qui connoissoient déjà cette distinction par la Loi, ou l'on doit entendre par bêtes qui ne sont pas nettes, celles dont les hommes s'abstiennent par une aversion naturelle, auquel sens Tacite Hist. liv. VI. apelle ces bêtes profanes; ou enfin il faudra entendre par celles qui sont nettes, celles qui se nourrissent d'herbes, & par les impures, celles qui vivent de la chair d'autres animaux.

Note 16:[ (retour) ] Soit que ces Animaux fussent de ceux que les Égyptiens sacrifioient &c. Origéne contre Celsus liv. IV. «Les Démons ayant quelque pénétration pour les choses à venir, tant parce qu'ils ne sont pas engagez dans des corps terrestres, que parce qu'ils ont beaucoup d'expérience, & d'ailleurs faisant leur unique étude de détourner les hommes du vrai Dieu, se glissent dans les bêtes les plus féroces, & dans celles où l'on voit le plus de finesse & de ruse, les font mouvoir où il leur plait, & autant de fois qu'il leur plait; ou même, ils excitent l'imagination de ces bêtes à prendre leur vol, ou à marcher vers ce lieu-ci, ou vers un autre. Leur dessein est, que les hommes surpris par les présages que ces diférens mouvemens leur fournissent, cessent de chercher Dieu qui contient toutes, choses, qu'ils abandonnent la piété, & prennent les objets de leur culte dans des choses terrestres, dans les oiseaux les dragons, les renards & les loups. En éfet les Devins ont remarqué que les plus considérables présages se tirent de ces animaux que je viens de nommer: ce qui vient aparemment de ce que les Démons ne peuvent pas aussi bien venir à leurs fins par les animaux d'un naturel plus doux, que par ces autres qui ont quelque image de vice & de méchanceté. C'est pourquoi entre toutes les choses que j'ai admirées dans Moyse, celle-ci est une des plus grandes: C'est qu'ayant une parfaite connoissance de la nature des animaux & de la conformité de quelques-uns avec la génie des Démons, soit qu'il ait eu cette connoissance par révélation, soit qu'il l'ait eue par lui-même, il a déclaré impurs tous les animaux, dont les Égyptiens & les autres Peuples se servoient pour deviner, & purs ceux qui n'étoient pas de ce nombre.» C'est à cela que se raportent ces paroles de Manéthon, Moyse établit plusieurs Observances contraires à celles des Égyptiens.

Note 17:[ (retour) ] Dont le naturel avoit du raport avec ces vices. St. Barnabé dans son Épître fait un long raisonnement là-dessus, dont voici l'abrégé. «Toutes les défenses que Moyse a faites de manger de certains animaux, & de s'abstenir des autres, ont un sens spirituel. Ne mangez pas de Chair de pourceau, dit-il; cela veut dire, ne soyez pas semblables à ceux qui lors qu'ils sont dans l'abondance, oublient leur Seigneur, & qui ne le reconnoissent que dans l'adversité; en éfet, lors que le pourceau a faim, il crie, mais il se tait après qu'on lui a donné à manger. Ne mangez point d'aigle, de milan, de corbeau, c'est-à-dire, ne vivez point de rapine, mais gagnez vôtre vie en travaillant. Ne mangez point de lamproye, de polype, ni de sèche, c'est-à-dire, ne vous rendez pas semblables à ceux qui vivent toûjours dans l'impiété, & qui sont réservez à la mort éternelle. Car ces poissons qui sont les seuls qui soient défendus, ne s'élévent jamais vers la surface de l'eau, & demeurent toûjours dans le fond. Ne mangez point d'hyène, c'est-à-dire ne soyez pas adultére. La raison de ce sens est, que cette bête change de sexe tous les ans. Vous mangerez des bêtes qui ruminent; cela signifie qu'il faut se joindre à ceux qui méditent dans leurs coeurs les Préceptes qu'ils ont reçus de vive voix; qui parlent des Ordonnances de Dieu, & qui les gardent, qui savent que la méditation remplit un coeur de joye, & qui en un mot ruminent la parole de Dieu. Vous mangerez de celles qui ont le pié fourchu: c'est que les Justes, dans le tems même qu'ils cheminent dans ce siécle, atendent celui qui est à venir. Admirez par cet échantillon la beauté des loix de Moyse.» Philon & Aristée citez par Eusébe ont fait les mêmes réflexions.

Note 18:[ (retour) ] À ceux d'entre les Cananéens &c. C'étoient ceux qui craignoient Dieu, mais qui n'étoient pas circoncis. Il en est parlé Lévit. XXII. 25. & XXV. 4. 7.

Note 19[ (retour) ] Les anciens Docteurs Juifs &c. Le Rabbin Samuel. Le Talmud dit en général que la Loi ne durera que jusqu'au tems du Messie. Le R. Béchaï & quelques-autres, croyent que la Loi qui défendoit de certaines viandes, n'obligeoit que les Juifs qui demeuroient dans la Palestine. Il est même à remarquer que les Juifs ignorent ce que signifient la plûpart des noms d'animaux qui sont marquez dans la Loi, & qu'il y en a beaucoup d'autres sur lesquels ils disputent. Or il n'y a pas d'aparence que Dieu les eût laissez dans cette ignorance, si cette Loi eût dû durer jusques à ce jour.

2. De la diférence des jours.

XII. Pour ce qui est des jours solemnels, & distinguez des autres jours, ils furent tous instituez en mémoire de la grace que Dieu fit à son Peuple, de le délivrer du cruel esclavage qu'il soufroit en Égypte, & de le mener dans la Terre promise. Or Jérémie dit au Ch. XVI. & XVIII. qu'un jour viendroit auquel de nouvelles graces infiniment plus excellentes, obscurciroient tellement celle-là, qu'à peine en seroit-il plus parlé. Outre cela les jours de fête eurent aussi le même sort que les sacrifices. Le Peuple vint à les estimer plus qu'il ne devoit, & à croire que pourvu qu'il les observât exactement, les péchez qu'il pourroit commettre d'ailleurs, seroient extrêmement légers. C'est là-dessus que Dieu déclare au Ch. I. d'Esaïe, qu'il avoit du dégoût pour leurs nouvelles lunes, & pour leurs fêtes; & qu'elles lui étoient tellement à charge, qu'à peine pouvoit-il plus les suporter.

Mais, au moins, dit-on, la Loi du Sabbat est une Loi universelle & irrévocable, puis qu'elle a été donnée, non à un seul Peuple, mais à Adam, le Pére de tous les hommes du Monde; & cela, immédiatement après la Création. Je répons que de l'aveu même des plus savans d'entre les Juifs, il y a là-dessus deux Loix diférentes: l'une qui ordonne que l'on se souvienne du jour du Sabbat, Exode XX. 8: l'autre qui porte qu'on le doit sanctifier, Exode XXX, 31. On obéït à la premiére en repassant religieusement dans son esprit la création du Monde. On observe la seconde, en s'abstenant de toute sorte de travail. La premiére a été établie dès le commencement du Monde, [20]& observée par les Patriarches, & par toutes les personnes pieuses qui ont vécu avant la Loi; telles qu'ont été Enoch, Noé, Abraham, Isaac, & Jacob. Mais on ne voit pas [21]que dans le grand nombre de voyages que ces derniers ont faits, ils se soient jamais reposez pour célébrer le Sabbat; au lieu qu'on trouve dans l'Histoire sainte plusieurs exemples de cette interruption de voyage, depuis la sortie d'Égypte. Car après que les Israëlites eurent été tirez de ce Païs, & qu'ils eurent heureusement passé la mer rouge, la premiére chose qu'ils firent, fut de célébrer tranquillement ce grand jour de leur délivrance, en chantant à Dieu un Cantique de victoire. Ce fut alors que la seconde Loi du Sabbat fut établie. Depuis cela, les Israëlites eurent ordre de le célébrer par un parfait repos. Le premier passage qui en fait mention, est celui où il est parlé de la Manne, & de ce que les Israëlites devoient observer en la recueillant, Ex. XXXV. 2. Lev. XXIII. 3. Mais ce qui fait voir que cette maniére d'observer le Sabbat avoit eu lieu dès le jour du passage de la mer rouge, c'est qu'au Ch. V. du Deut. vers. 15, Dieu donne pour raison de cette observation exacte & religieuse, la délivrance d'Égypte. On voit aussi dans les passages que j'ai alléguez, que dans cette seconde Loi Dieu avoit égard aux Esclaves, & qu'il vouloit adoucir leur condition, que leurs Maîtres rendoient extrêmement dure, par le travail sans relâche auquel ils les obligeoient: ce qui a un raport manifeste à la maniére dure & tyrannique dont les Israëlites avoient été traitez en Égypte, & à leur afranchissement. Il est vrai que [22]cette Loi obligeoit aussi les Habitans de Canaan, qui étoient mêlez avec les Israëlites. Mais c'étoit afin que le repos fût égal dans tout ce Païs-là, étant observé par tous ceux qui y habitoient. Il y a, au reste, une preuve très-solide, qui fait voir que cette Loi n'étoit imposée qu'aux Israëlites, & nullement aux autres Nations: c'est qu'en plusieurs endroits de l'Écriture, elle est apellée un signe, & même une Alliance particuliére entre Dieu & son Peuple comme Exod. XXXI. 13. 16.

Note 20:[ (retour) ] Et observée par les Patriarches. C'est d'eux qu'est parvenue jusqu'aux Grecs l'opinion qui leur a fait regarder le septiéme jour avec plus de vénération que les autres, comme l'a remarqué Clément Alexandrin.

Note 21:[ (retour) ] Que dans le grand nombre de voyages.. ils se soient jamais reposez. C'est dans ce sens que Justin & Tertullien ont assuré que les Fidéles de ce temps n'avoient jamais observé le Sabbat.

Note 22:[ (retour) ] Cette Loi obligeoit aussi les habitans &c. Selon le sentiment des Hébreux, elle n'obligeoit pas ceux, qui hors de la Judée observoient les Préceptes des Noachides.

Cela posé; je dis, que toutes les choses qui ont été instituées pour servir vir de mémorial à la sortie d'Égypte, n'étoient pas telles qu'elles dussent toûjours durer. Nous l'avons déjà montré par les promesses que Dieu fait de plusieurs graces beaucoup plus considérables que celles-là. Ajoûtez à cela, que si la Loi qui ordonne de se reposer le septiéme jour, eût été établie dès le commencement du Monde, & qu'en vertu de cela elle fût irrévocable, elle auroit toûjours dû l'emporter sur d'autres Loix qui lui étoient oposées, & qu'on ne pouvoit garder qu'en la violant; & c'est précisement le contraire de ce qui est arrivé. [23]Les Juifs ont toûjours circoncis leurs enfans en ce jour; & lors que le Temple subsistoit, on y égorgeoit des victimes le jour du Sabbat, de même que les autres jours. Les Docteurs juifs mêmes font bien connoître qu'ils ne croyent pas cette Loi indispensable, lors qu'ils disent qu'il étoit permis de violer le Sabbat par l'ordre d'un Prophéte; ce qu'ils confirment par l'exemple de la prise de Jericho, qui arriva à pareil jour sous la direction de Josué. Quelques-uns d'entr'eux voyant qu'Esaïe prédit au Ch. LXVI. 23. que le Culte de Dieu ne seroit plus afecté aux Sabbats, & aux nouvelles Lunes, & qu'il auroit lieu dans tous les jours qui coulent d'un Sabbat à l'autre, & depuis une nouvelle Lune jusqu'à celle qui suit, en ont conclu assez à propos, que lors que le Messie seroit venu, toute diférence de jours seroit entiérement abolie.

Note 23:[ (retour) ] Les Juifs ont toûjours circoncis &c. De là vient le Proverbe Hébreu, La Circoncision chasse le Sabbat. Voyez Jean VII.

3. A l'égard de la Circoncision.

XIII. Je viens à la Circoncision. Il faut avouer qu'elle est plus ancienne que Moyse, puis qu'elle a été ordonnée à Abraham & à sa Postérité. Mais on doit savoir qu'elle lui fut ordonnée comme un commencement & comme une ébauche de l'Alliance Mosaïque. Cela paroît par les termes mêmes de l'Institution, Je te donnerai, dit Dieu à Abraham, Gen. XVII. Je te donnerai, & à ta postérité, le païs auquel tu as demeuré comme étranger, le païs, dis-je, de Canaan, en possession perpétuelle. Garde donc mon Alliance, toi, & ta postérité à jamais. C'est ici l'Alliance entre moi, & vous & ta postérité; c'est que tout mâle sera circoncis. Or nous avons déjà vu qu'à cette Alliance il devoit y en succéder une nouvelle, qui seroit commune à tous les Peuples, & par conséquent la Circoncision, qui étoit un caractére de distinction entre les Israëlites & les autres Nations, devoit nécessairement prendre fin. D'ailleurs il est clair que la Circoncision renfermoit un sens mystique, & beaucoup plus excellent que celui qu'on y apercevoit d'abord. C'est ce que veulent dire les Prophétes, lorsqu'ils commandent que l'on circoncise son coeur. Or c'est à cette circoncision intérieure que tendent tous les Préceptes de Jésus-Christ. Ce sens mystique nous oblige d'en chercher aussi un dans les promesses que Dieu atacha à la Circoncision. Selon ce sens, la Terre promise signifioit la Vie éternelle: or personne ne l'a plus clairement révélée que Jésus Christ. Et selon ce même sens, la promesse que Dieu fait à Abraham de le constituer le Pére de plusieurs Nations, devoit avoir son principal acomplissement, lors qu'au lieu de quelques Peuples, dont il étoit le pére selon la chair, toutes les Nations du Monde viendroient à imiter sa foi. Or c'est ce qui n'est arrivé que par l'Évangile. Cela posé, il n'y a plus lieu d'être surpris que ce qui servoit à préfigurer ces choses spirituelles, ait été aboli lors qu'elles ont été acomplies. [24]Si l'on pense que les grâces de Dieu étoient atachées à ce Sceau, on n'a qu'à considérer qu'Abraham même, avant qu'il l'eût reçu, n'a pas laissé d'être agréable à Dieu; & que dans tout le tems que les Israëlites voyagérent par les déserts de l'Arabie, ils ont omis cette cérémonie [+ marge] religieuse, sans que Dieu ait témoigné que cela lui déplaisoit.

+ Jos. V. 5. 6.

Note 24:[ (retour) ] Si l'on pense que les graces de Dieu étoient atachées à ce Sceau &c. Justin Martyr, Entretien avec Tryphon. «Vôtre circoncision n'a pas été établie comme une oeuvre de Justice, mais comme un signe de la Justice, & comme un symbole qui distinguoit la race d'Abraham des autres Peuples du Monde. Car Dieu a dit à Abraham, Tout mâle d'entre vous sera circoncis.. & ce sera un signe d'Alliance entre moi & vous.

Après cela, n'est-il pas surprenant que les Juifs ayent rejetté Jésus-Christ & ses Apôtres, au lieu de leur rendre graces de se qu'ils les afranchissoient du Fardeau pesant des cérémonies; puis que d'ailleurs les miracles qu'ils leur voyoient faire, & [25]qui ne cédoient en rien à ceux de Moyse, ne leur permettoient pas de douter qu'ils n'eussent l'autorité nécessaire pour les délivrer de ce joug. Ils devoient être d'autant plus portez à recevoir favorablement ces premiers Docteurs de nôtre Religion, que ceux-ci n'exigeoient pas d'eux absolument qu'ils acceptassent cette délivrance, & qu'ils leur laissoient une entiére liberté de vivre comme il leur plairoit, pourvu seulement qu'ils suivissent les saintes Régles de l'Évangile, & que, d'ailleurs, ils ne prétendissent pas astreindre+ à l'observation ces cérémonies, les Étrangers à qui elle n'avoit jamais été ordonnée. Cela seul sufit pour faire voir avec quelle injustice les Juifs rejettérent Jésus-Christ, sous prétexte qu'il abolissoit la Loi cérémonielle.

+Act. XV. Gal. I.

Note 25:[ (retour) ] Qui ne cédoient en rien à ceux de Moyse. Le Rab. Lévi Ben Gerson a dit que les miracles du Messie devoient être plus grands que ceux de Moyse. Et c'est en éfet ce qui est arrivé, comme il paroît par celui de la Résurrection

Act. XVI. 1. 3. Rom. XIV. 1.
3. 5. 15. IV. 10.

Après avoir répondu à cette objection, qui est presque la seule que les Juifs ayent à faire contre les miracles de Jésus-Christ, je viens aux autres Argumens qui sont propres à les convaincre de la vérité du Christianisme.

Que les Juifs conviennent qu'un Messie a été promis.

XIV. Ils demeurent d'acord avec nous, que dans les Oracles des Prophétes, Dieu promet un homme infiniment plus excellent que tous les autres par le ministére de qui Dieu leur a fait quelques graces signalées. Ils apellent cet homme, Messie, nom commun à tous ceux qui ont reçu quelque Onction, mais qui lui convient d'une maniére infiniment plus grande & plus sublime qu'à tous les autres. Nous assurons que cet homme est venu: ils prétendent qu'il doit venir. Voilà le grand procès que nous avons les uns contre les autres. Mais qui prendrons nous pour nos Juges, sinon les Livres qu'eux & nous tenons également pour divins? Consultons-les donc, & voyons s'ils ne décident pas la chose en nôtre faveur.

Que ce Messie est venu. I. Preuve; le tems marqué pour la venue est expiré.

XV. [26]Daniel, à qui le Prophéte Ezéchiel a rendu le témoignage d'une piété éminente, n'a pas eu sans doute dessein de nous tromper. Et l'on ne peut pas dire non plus qu'il ait été trompé par l'Ange Gabriel. Or c'est en qualité de Disciple de cet Ange, qu'il nous dit au Ch. IX. de sa Prophétie, que depuis l'Édit en vertu duquel les Juifs rebâtiroient Jérusalem, [27]il s'écouleroit moins de 500 ans, avant que le Messie parût. Depuis cet Édit jusqu'à nôtre siécle plus de 2000 ans se sont passez. Cependant le Messie que les Juifs atendent n'est pas encore venu: & ils ne peuvent nommer personne qui soit venu en cette qualité dans le tems marqué par Daniel. D'ailleurs, Jésus-Christ est venu si précisément dans ce terme, que Néhumias, Docteur Juif, qui vivoit 50 ans avant lui, disoit, qu'avant que 50 ans se fussent écoulez, on verroit l'acomplissement de cet Oracle.

Note 26:[ (retour) ] Daniel, à qui le Prophéte Ezéchiel &c. Ezéch. XIV. 14. XXXVIII. 3. Joséphe liv. X sur la fin; «Je ne trouve rien de plus admirable en ce grand Prophéte, que ce bonheur tout particulier & presque incroyable qu'il a eu au dessus de tous les autres, d'avoir durant sa vie été honoré des Rois & des Peuples, & d'avoir laissé après sa mort une mémoire immortelle. Car les Livres qu'il a écrits, & qu'on nous lit encore maintenant, font connoître que Dieu même lui a parlé.»

Note 27:[ (retour) ] Il s'écouleroit moins de 500 ans avant que le Messie parût. Les Rabbins Salomon Jarchi, Josué & Sadias, reconnoissent que dans ces passages de Daniel, le fils de l'homme est le Messie. Le Rab. Josué qui a vu la ruïne du Temple, disoit que le Messie étoit venu.

Une seconde marque du tems, auquel le Messie devoit paroître, & qui s'acorde avec la premiére, c'est [28]l'établissement que le même Prophéte prédit que Dieu feroit d'un Empire universel, après que la Postérité de Séleucus[a] & de Lagus[b] auroit cessé de régner. Or le Royaume d'Égypte, qui finit sous Cléopâtre[c], la dernière Personne de la race de Lagus, finit un peu avant la naissance de Jésus-Christ. Une troisiéme marque du tems de l'avénement du Messie, se trouve au Ch. IX. de Daniel, où il est dit, que peu après cet avénement la Ville de Jérusalem seroit détruite, [29]& Joséphe même a entendu cet Oracle de cette totale destruction qui arriva de son tems: donc le tems marqué pour cet avénement étoit alors passé. La derniére marque du tems que nous cherchons, se recueille du Ch. II. d'Aggée. Zorobabel Chef des Juifs & Jésus fils de Josédec souverain Sacrificateur ne pouvoient voir sans une extrême afliction que le Temple qu'ils bâtissoient, ne répondît pas à la magnificence du premier. Dieu les console, en leur promettant que la gloire de ce second Temple seroit plus grande que celle de l'autre. Or si l'on confronte la description de ce Temple, telle qu'elle se trouve dans l'Histoire sainte de ces tems-là, & dans les Écrits de Joséphe, avec la description que l'Écriture fait du Temple de Salomon; on verra, que l'avantage du nouveau Temple sur l'ancien ne consistoit ni dans la grandeur du bâtiment, ni dans la perfecfection de l'architecture, ni dans la magnificence des ornemens. Les Docteurs Juifs mêmes ont remarqué qu'il manquoit au second Temple deux choses très-avantageuses qui se trouvoient dans le premier; l'une étoit une lumiére éclatante, qui marquoit visiblement la présence de la Majesté divine. Mais il n'est pas besoin de sortir du Texte que nous avons cité, pour découvrir en quoi le second Temple devoit être plus excellent que l'autre; puis que Dieu y promet [30]qu'il y afermira sa paix, c'est-à-dire sa grace & sa bienveillance, comme par une Alliance ferme & perpétuelle. La même promesse est expliquée un peu plus au long au Ch. III. de Malachie, Voici, j'envoyerai mon Ange qui préparera mes voyes, & aussi tôt après, [31]le Seigneur que vous désirez, le messager de l'Alliance, lequel fait votre joye, entrera dans son Temple. Or dans le tems que Malachie vivoit, le second Temple étoit bâti: donc le Messie a dû venir pendant que le second Temple subsistoit. Sur quoi il faut remarquer, que lors que les Juifs désignent le tems par la durée du second Temple, ils entendent par là tout le tems qui a coulé depuis Zorobabel jusqu'à Vespasien. Et la raison de cela est que sous Hérode le Grand, le Temple ne fut pas, à proprement parler, relevé de ses ruïnes, mais rebâti peu à peu, & partie après partie: [32]ce qui ne devoit pas empêcher qu'on ne l'apellât le même Temple. Toutes ces marques qui caractérisoient le tems du Messie, firent tant d'impression sur les Juifs du tems de Jésus-Christ & sur les Peuples voisins, & elles produisirent une atente si ferme & si constante, te, que plusieurs d'entr'eux [33]regargardérent Hérode comme le Messie, d'autres le crurent voir en la personne de [d] Judas le Gaulonite; & d'autres tombérent dans la même erreur à l'égard de quelques autres personnes un peu distinguées.

Note 28:[ (retour) ] L'établissement.. d'un Empire universel. Plusieurs Rabbins apliquent ce passage au Messie.

Note a:[ (retour) ] Seleucus étoit un des Généraux de l'Armée d'Alexandre, & qui regna après lui en Syrie pendant 20. ans. Voyez Appien Hist. Grec. TRAD. DE PAR.

Note b:[ (retour) ] Lagus étoit pere de Ptolomée successeur d'Alexandre dans l'Égypte, l'Afrique & une partie de l'Arabie, & ce Ptolomée eut pour fils & pour successeur Ptolomée Philadelphe. Le même.

Note c:[ (retour) ] Cleopatre étoit Reine d'Égypte, fille de Ptolomée Auletes, soeur & femme du dernier Ptolomée: Elle se livra à Jules Cesar qui en étoit devenu amoureux. Ensuite Antoine aïant repudié la soeur d'Auguste qu'il avoit épousée, prit Cleopatre pour Femme. Auguste irrité, lui livra la guerre, le vainquit, l'obligea à se donner la mort: Cleopatre craignant de tomber entre les mains des ennemis, imita son exemple. Le même.

Note 29:[ (retour) ] Et Joséphe même a entendu &c. «Ce grand Prophéte a aussi eu connoissance de l'Empire de Rome, & de l'extrême désolation où il réduisoit nôtre païs. Dieu lui avoit rendu toutes ces choses présentes, &c. Le Rabbin Jarchi explique les 70 Semaines de la même maniére que nous.

Note 30:[ (retour) ] Qu'il y afermira sa paix. Il faut faire atention sur ces paroles précédentes, le désir des Nations viendra, & j'emplirai cette maison de gloire. Cela s'acord merveilleusement avec ce que nous avons raporté de Malachie, & il semble que ces deux Prophétes se servent d'interpréte l'un à l'autre. Le Rab. Akiba & plusieurs autres ont cru que le Messie devoit venir dans le second Temple.

Note 31:[ (retour) ] Le Seigneur que vous désirez &c. La plûpart par des Juifs expliquent ce passage du Messie.

Note 32:[ (retour) ] Ce qui ne doit pas empêcher &c. Philon. «On ne dit pas qu'une chose périt, lors que les parties périssent l'une après l'autre, mais lors qu'elles tombent toutes à la fois.

Note 33:[ (retour) ] Regardèrent Hérode &c. Matth. XXII. 16. Marc. III. 6. Dans un ancien Commentateur de Perse on lit ces paroles: «Hérode régnoit du tems d'Auguste dans une Contrée de Syrie. Une sorte de gens qui s'appeloit Hérodiens célébroit le jour de sa naissance, & au jour du Sabbat ils mettoient sur leurs fenêtres à son honneur, des lampes allumées & couronnées de violettes.»

Note d:[ (retour) ] Judas le Gaulonite, dit Joseph, Hist. des Juifs, L. 18. étoit de la Ville de Gamala; affilié d'un Pharisien nommé Sadoc, il sollicita le Peuple à se soulever, disant que le dénombrement ordonné par Auguste, montroit clairement qu'on vouloit le réduire en servitude. Dans le second Livre de la guerre des Juifs, il dit encore: Un Galiléen nommé Judas porta les Juifs à se révolter, en leur reprochant qu'en païant le tribut aux Romains, ils égaloient les hommes à Dieu, puisqu'ils les reconnoissoient pour maîtres aussi bien que lui. Les Actes des Apôtres, ch. 9, ont parlé aussi de cet imposteur. Judas de Galilée, disent-ils, s'éleva lorsque se fit le dénombrement du peuple, & il attira à son parti beaucoup de monde; mais il périt, & ceux qui avoient cru en lui se dissiperent. TRAD. DE P. L. E.

Réponse à l'objection que l'avénement a été diféré à cause des péchez du Peuple.
Note A: Dan, IX, 24.
Note A: Es. LIII. 4. Jer. XXXI. 31. &c.

XVI. Comme les Juifs se sentent extrémement pressez par ces argumens, qui prouvent que le Messie est venu; quelques-uns pour les éluder, disent que les péchez des Juifs, sont cause qu'il n'est pas venu dans le tems auquel Dieu avoit promis de l'envoyer.[34] Mais pour ne pas dire que la promesse que Dieu en fait, marque un dessein absolu, & non pas un dessein conditionnel, c'est-à-dire, que Dieu ne promet pas de donner le Messie, au cas que son Peuple demeure saint & juste, mais qu'il promet absolument qu'il le lui donnera: sans cette réponse, dis-je, comment la venue du Messie auroit-elle pu être diferée à cause des péchez du Peuple; puis que Dieu, dans les mêmes Oracles, avoit aussi prédit[A-marg.], qu'en punition du grand nombre de péchez énormes que le Peuple avoit commis, il détruiroit Jérusalem peu de tems après que le Messie se seroit présenté à ce Peuple? Mais ce qu'il y a de plus fort, c'est que la raison même pour laquelle il devoit venir, c'étoit afin qu'il remédiât[B-marg.] à la corruption extrême du siécle auquel il paroîtroit; & qu'avec des Loix propres à corriger les moeurs, il aportât aux hommes le pardon de leurs crimes. C'est dans cette vue que Zacharie dit au Ch. XIII. qu'il y auroit une source ouverte à la maison de David & à tous les habitans de Jérusalem, pour les nettoyer de leurs péchez; Les Juifs mêmes apellent souvent le Messie[35] ISCH COPHER, c'est-à-dire, Celui qui apaise ou qui expie. Or il est de la derniére absurdité de dire, que parce qu'une certaine maladie est survenue, on a diféré d'aporter le reméde qui étoit précisément destiné à la guérir.

Note 34:[ (retour) ] Mais pour ne pas dire que &c. Joséphe liv. X. chap. 12. parlant de Daniel, remarque fort à propos «qu'il n'avoit pas seulement prédit en général comme les autres Prophétes, les choses qui devoient arriver, mais qu'il a aussi marqué les tems ausquels elles arriveroient.» On voit par Mal. 3. que le dessein d'envoyer le Messie n'étoit pas conditionnel. De plus comme le Messie devoit être Auteur d'une nouvelle Alliance, comme cela paroît par les Prophétes, il est absurde de dire que son avénement dépendoit de l'observation de l'ancienne Alliance laquelle il devoit abolir.

Note 35:[ (retour) ] Isch Copher. Voyez la Paraphr. Chald. sur le Cantique des Cant. I. 14. Les Rab. Judas & Siméon ont dit que le Messie porteroit nos péchez.

2. Preuve. Comparaison de l'état présent des Juifs avec ce que la Loi leur promettoit.

XVII. Outre tous les passages qui marquent expressément le tems du Messie, & d'où nous concluons invinciblement que ce tems est passé, les Juifs n'ont qu'à jetter les yeux sur leur état présent pour en être convaincus. Lors que Dieu traita Alliance avec eux par Moyse, il leur promit qu'ils posséderoient la Palestine tranquillement & heureusement, tant qu'ils méneroient une vie conforme à ses Préceptes. A quoi il ajoûta des menaces de bannissement, & de plusieurs autres maux de cette espéce, au cas qu'ils vinssent à violer ses Loix. Mais il leur promit, cependant, que si après avoir quelque tems gémi sous la pesanteur de ces maux, ils venoient à se repentir de leurs crimes, & qu'ils rentrassent dans les bornes de leur devoir, il se laisseroit toucher de compassion pour eux, & les feroit retourner en leur Païs, quand même ils auroient été dispersez jusqu'aux extrémitez de la Terre. Cela se voit en plusieurs passages, particuliérement au Ch. XXX du Deuter. & au I. de Néhémie. Or depuis plus de 1500 ans les Juifs sont bannis de leur Païs; ils n'ont plus de Temple;[36] & si quelquefois ils ont entrepris d'en rebâtir un, ils ont rencontré des obstacles insurmontables: jusques-là que sous Julien à peine eurent-ils mis la main à l'oeuvre, qu'il sortit de terre, auprès des fondemens, de grands tourbillons de flammes, qui dévorèrent ceux qui travailloient. C'est ce que nous apprenons d'Ammien Marcellin[e] Auteur Payen. Autrefois, le Peuple s'étant plongé dans les plus grands vices, & étant allé jusqu'à sacrifier les enfants à Saturne, à compter l'adultère pour rien, à piller la Veuve & le Pupille, à répandre en abondance le sang innocent, crimes que les Prophètes leur ont souvent reprochés; toute la peine que Dieu leur infligea, fut un exil de 70 ans, pendant lequel, encore, il ne cessa de s'adresser à eux par les Prophètes, & de les consoler par l'espérance du retour, dont il leur marqua même le temps. En vérité cette peine est bien légère, au prix de ce qu'ils souffrent depuis la dernière dissipation qui leur arriva sous les Empereurs Romains. Ils ne sont pas seulement privez de leur Patrie, ils sont l'objet du mépris de tout le monde. Aucun Prophète ne s'élève parmi eux. De quelque côté qu'ils se tournent, ils n'aperçoivent aucune marque qui leur fasse espérer d'être rétablis dans leur leur Païs. Leurs Docteurs, comme s'ils étoient frapez de vertige, se sont laissé aller à ces Contes bas, & à ces opinions ridicules dont le Talmud est rempli, ausquelles ils osent donner le nom de Loi Orale, & qu'ils mettent en parallèle avec la Loi que Moyse a écrite, pour ne pas dire qu'ils la préférent à cette Loi. Qu'y a-t-il par exemple, de plus ridicule que ce qu'ils disent, que Dieu pleura de ce qu'il avoit laissé détruire Jérusalem, & qu'il lit exactement la Loi tous les jours? Qu'y a-t-il de plus puéril, que ce qu'ils content du Béhémoth & du Leviathan, & que je ne puis m'amuser à raporter, non plus que cent autres rêveries? Quel est donc le grand crime qui a atiré sur eux de si terribles malheurs? Certes, ce n'est pas l'Idolatrie, à laquelle ils étoient autrefois si sujets, & qui fut cause de leur captivité. Ce ne sont pas aussi ni les homicides ni les adultéres. Ils sont assez innocens à cet égard; ils tâchent même, à l'envi les uns des autres, [37]de se rendre Dieu propice des priéres, & par des jeûnes: mais Dieu n'y a aucun égard. Il faut donc nécessairement dire l'une ou l'autre de ces deux choses; ou que l'Alliance Mosaïque a été entiérement abolie, ou que le Corps entier de la Nation Judaïque s'est rendu coupable de quelque crime bien énorme & dont la punition n'est pas encore achevée. Si c'est la seconde de ces deux choses, qu'ils nous disent quel est ce crime, & s'ils ne le peuvent, qu'ils commencent donc à ajoûter foi à ce que nous disons, que ce crime n'est autre que celui d'avoir rejetté le Messie, qui est venu avant que ces malheurs leur arrivassent.

Note 36:[ (retour) ] Et si quelquefois ils ont entrepris &c. Cela est arrivé sous Adrien, sous Constantin & sous Julien.

Jer. xxv. 13

Note e:[ (retour) ] Cet historien était Grec, de la ville d'Antioche; il fleurissait sous les Empereurs Gratien & Valentinien au milieu du quatrième siècle. TRAD. DE PAR.

Note 37:[ (retour) ] De se rendre Dieu propice par des priéres. Si l'on en croit les Juifs, ils ont rendu service à Dieu en rejettant le faux Messie, que tant de personnes ont reçu.

Que Jésus est le Messie. Preuves tirées des prédictions.
Note A: Ps. LXXXIX. 4. Es. IV. 2. &c.
Note B: Mich. V. 2.
Note C: Es. IV. 1.
Note D: Es. XXXV. 5.
Note E: Ps. II. 8. XXII. 18.
Es. II. 18. 20. XXXI. 7.

XVIII. Jusqu'ici j'ai prouvé que le Messie doit être venu: je vais présentement montrer qu'il n'est autre que le Jésus que nous adorons. Tous les autres qui se sont vantez d'être le Messie, ou qui ont même passé pour tels n'ont laissé aucune Secte qui conservât ce sentiment. Nous n'en voyons aujourd'hui aucune qui fasse profession de reconnoître pour tel, ni Hérode, ni Judas le Gaulonite, ni Barchochébas, qui sous l'Empire d'Adrien se dit être le Messie, & qui trompa les plus éclairez. Mais depuis que Jésus-Christ est venu au Monde, jusqu'à nôtre siécle, il y a toujours eu dans toute l'étendue de la Terre, & il y a encore aujourd'hui un nombre infini de personnes qui suivent sa Doctrine, & qui le révérent comme le Christ. Je pourrois aporter ici beaucoup de choses, qui ont été autrefois ou prédites ou crues touchant le Messie, lesquelles nous croyons avoir été vérifiées en la personne de Jésus-Christ, & qu'on ne prétend pas même avoir été acomplies en aucun autre. En voici quelques-unes. Jésus-Christ étoit de la Famille de David[A]: il est né d'une Vierge, comme l'aprit par révélation celui qui avoit épousé Marie, & qui l'auroit renvoyée, s'il eût cru qu'elle fût enceinte d'un autre selon les voyes ordinaires: il est né à Bethléhem[B], il a commencé[C] à prêcher en Galilée:[D] il a guéri toutes sortes de maladies: il a rendu la vue aux Aveugles, & redressé les Boiteux. Mais je me contente de remarquer une chose que[E] David, Esaïe, Zacharie, & Osée avoient prédite, & dont l'acomplissement subsiste encore aujourd'hui; c'est que le Messie devoit être le Docteur non seulement des Juifs, mais aussi des autres Nations: qu'il anéantiroit le culte des fausses Divinitez, & qu'il rangeroit au service d'un seul Dieu une grande multitude d'Etrangers. Avant la venue de Jésus-Christ, presque tout le monde étoit plongé dans l'Idolatrie. A peine a-t-il paru, qu'elle commença à s'évanouïr peu à peu, & que non seulement plusieurs Particuliers, mais des Rois, & des Nations entiéres quitérent les faux Dieux, pour ne plus adorer que le seul vrai Dieu. Cet heureux changement n'est pas l'éfet des enseignements des Docteurs Juifs, mais de la Doctrine que les Disciples de Jésus-Christ, & ceux qui vinrent après eux, prêchérent par tout le Monde. Par là, ceux qui n'étoient pas encore le Peuple de Dieu, le devinrent; & l'on vit acompli ce que Jacob avoit prophétisé au Ch. XLIX de la Genése, qu'avant que l'autorité du Gouvernement civil fût entiérement ôtée à la Postérité de Juda, le Silo, c'est-à-dire le Messie, selon la Paraphrase Chaldaïque, [38] & selon tous les Interprétes, le Silo, dis-je, viendroit, & que les Nations étrangéres mêmes se viendroient soumettre à lui.

Es. XI. 10.

Note 38:[ (retour) ] Et selon tous les Interprétes &c. Ces Interprétes sont les Rabbins Siloch, Béchaï, Salomon, Abenezra & Kimehi.

Réponse à l'objection que quelques-unes de ces prédictions n'ont pas été accomplies.
Esaïe. XXIX. 2. Dan. XXII. 4. 9.

XIX. Les Juifs nous objectent ici, que certaines choses qui ont été prédites touchant le tems du Messie, n'ont pas encore eu leur acomplissement. Je répons que les prédictions qu'ils aportent pour exemple, sont ou obscures, ou sujettes à diverses interprétations, & que par conséquent elles ne nous doivent pas faire renoncer à des choses qui sont très-intelligibles & très-claires, telles que sont, la sainteté de la Morale de Jésus-Christ, la grandeur de la récompense qu'il a promise à ses Fidéles; la clarté & l'évidence des termes dans lesquels il la propose. A quoi si l'on ajoûte les miracles, qui ne voit que ce devoient être des raisons sufisantes pour faire embrasser sa Doctrine? Pour ce qui est des Prophéties, leur obscurité, qui leur a fait donner le nom de Livres fermez, est telle qu'on ne peut souvent les entendre sans le secours de la Grace. Or il est juste que Dieu refuse ce secours à ceux qui n'ont pas voulu profiter des lumiéres plus vives & plus convainquantes que ne sont les Oracles. Pour ce qui est des passages qu'ils nous objectent, ils savent bien eux-mêmes qu'ils peuvent recevoir plusieurs explications. Si quelqu'un veut se donner la peine de confronter les anciens Interprétes, qui ont vécu pendant la captivité de Babylone, ou dans les tems de Jésus-Christ, avec ceux qui ont écrit depuis que le nom de Chrétiens est devenu odieux aux Juifs, il trouvera que les premiers ont expliqué les passages controversez, d'une maniére assez conforme au sens que nous leur donnons; & il en conclura avec raison, que si les Nouveaux Interprétes ont inventé d'autres sens, éloignez de ceux que les anciens Juifs recevoient aussi bien que nous, ils ne l'ont fait que par passion, & dans le dessein de se faire des armes contre nous.

Es. XI.6.

Mais pour dire quelque chose de plus particulier sur ces prédictions non acomplies, les Juifs, tout atachez qu'ils sont à la lettre & au sens propre des mots, n'ignorent pas qu'il y a quantité d'endroits dans l'Écriture, qui se doivent entendre dans un sens de métaphore & de figure. Tels sont ceux qui atribuent à Dieu des choses qui n'apartiennent qu'à l'Homme, qui disent qu'il est descendu, & qui lui donnent une bouche, des oreilles, des narines &c. Pourquoi donc ne pourrions-nous pas aussi expliquer dans un sens de figure la plûpart des choses qui sont prédites touchant les tems du Messie? Pourquoi n'entendrions-nous pas ainsi ce qui est dit, qu'alors le loup paîtra avec l'agneau, le léopard avec le chevreau, & le lion avec le bétail; que l'enfant se jouera avec l'aspic; que la montagne de Dieu s'élévera au dessus des autres montagnes & que les étrangers y aborderont pour y sacrifier. Enfin, il y a certaines promesses qui paroissent absolues, mais qui dans le fond renferment une condition; & cette condition se peut découvrir ou dans ce qui précéde, ou dans ce qui suit, ou dans le sens même de la promesse. C'est ainsi que Dieu a promis beaucoup de choses aux Juifs, au cas qu'ils reçussent le Messie, & qu'ils lui voulussent obéir. Et si l'événement n'y a pas répondu, c'est à eux-mêmes, & non pas à Dieu, qu'ils s'en doivent prendre. S'il y a quelques promesses absolues & indépendantes de cette condition, qui ne soient pas encore acomplies, il ne s'ensuit pas de là qu'elles soient vaines, ou que nous les apliquions mal, mais que nous en devons encore atendre l'éfet. Car les Juifs tiennent pour constant que le tems, ou si l'on veut, le Régne du Messie, doit durer jusqu'à la consommation des siécles.

Réponse à l'objection prise de la bassesse & de la mort de Jésus-Christ.

XX. La plûpart des Juifs sont choquez de la condition obscure & basse de Jésus-Christ; mais à tort. Ils devroient avoir apris en mille endroits de l'Écriture que Dieu éléve les humbles, & qu'il abaisse les orgueilleux. Ils devroient y avoir remarqué que Jacob, qui avoit passé le Jourdain sans autre équipage que son bâton, le repassa quelque tems après avec une quantité incroyable de bétail; que Moyse étoit exilé, pauvre, & réduit à la condition de berger, lors que Dieu lui aparut dans le buisson, & lui donna la conduite de son Peuple; que David fut tiré d'entre les troupeaux pour être élevé sur le Trône; qu'en un mot l'Écriture sainte est pleine d'exemples qui prouvent cette vérité. À l'égard du Messie, les Prophétes disent que la nouvelle de sa venue seroit agréable aux Pauvres; qu'il n'exciteroit ni querelles ni disputes; qu'il agiroit d'une maniére pleine de douceur; qu'il épargneroit le roseau cassé, & qu'il n'éteindroit pas dans le lumignon fumant ce qu'il y resteroit de chaleur.

Es. LXI, 1.
Es. XLII. 2. 3. 4

Les maux qu'il a souferts, & la mort même qu'il a subie, ne doivent pas le rendre plus odieux que cette condition peu relevée. Souvent Dieu permet que non seulement les gens de bien soient inquiétez & afligez par les méchans, comme Lot le fut par les habitans de Sodome; mais que ceux-ci même les fassent mourir. Abel fut massacré par son frére; [39]Ésaïe fut scié; les fréres Macchabées & leur Mére expirérent au milieu des tourmens. Dans le Ps. LXXIX. que les Juifs chantent aussi bien que nous, on voit une triste description des cruautez que les Ennemis de ce Peuple avoient exercées contre lui. Ils ont donné, dit le Psalmiste, les corps morts de tes serviteurs aux oiseaux pour leur servir de pâture. Les restes de ceux que tu aimes, ô Dieu, ont servi de nourriture aux bêtes. Ils ont répandu leur sang aux piez de murs de Jérusalem, & il ne s'est trouvé personne qui les ensevelît, &c. Quand tous ces exemples nous manqueroient, [40]le Ch. LIII d'Ésaïe prouveroit sufisamment à toute personne atentive, que le Messie a du parvenir à son Régne par les miséres, & par la mort; & aquerir ainsi le pouvoir d'enrichir les Fidèles des biens les plus excellens. Nous le mettrons ici tout entier Qui a cru à nôtre parole, & qui a reconnu la puissance de Dieu? La cause de cette incrédulité est, qu'Il s'est élevé comme un tendre rejetton sous les yeux de Dieu, & comme une herbe qui...

Note 39:[ (retour) ] Ésaïe fut scié. C'est ce que porte la Tradition des Juifs. Joséphe le dit aussi liv. X. 4. Chalcidius sur le Timée de Platon, Ces deux Prophétes ont été tuez par des scélérats, qui ont écartelé l'un & lapidé l'autre. C'est à cela qu'il faut raporter Héb. XII. 37.

Note 40:[ (retour) ] Le chapitre LIII. d'Ésaïe. La Paraphrase Chaldaïque & de la Gemara de Babylone ont expliqué ce chap. du Messie.

[Note du transcripteur: Les pages 329 et 330 manquent au document source.

...ra leurs péchez.. [46] Lors que les dépouilles se partageront entre les combatans, je lui en donnerai une part excellente; parce qu'il s'est livré à la mort; qu'il a été mis au rang des scélérats; & que portant la peine des péchez des autres, il s'est établi intercesseur pour ceux qui étoient coupables.

Note 46:[ (retour) ] Lors que les dépouilles se partageront. La Gemare de Babylone enseigne que cela se doit entendre dans un sens spirituel.

Nous défions ceux que nous combatons ici, de nous pouvoir marquer quelques-uns de leurs Rois ou de leurs Prophétes, à qui tout ce Chapitre se puisse apliquer. Les Juifs modernes se sont avisez de prétendre qu'il s'agissoit ici, non d'une personne singuliére, mais de leur Nation même dispersée dans tous les endroits du Monde; & qui à la faveur de cette dispersion, devoit faire par tout un grand nombre de Prosélytes par ses bons exemples, & par ses discours. Mais I. cette explication choque une infinité [Dan. IX. Neh. IX. &c.] de passages de l'Ecriture, qui disent clairement [47]qu'il n'est rien arrivé de fâcheux aux Juifs, qu'ils n'ayent mérité par leurs crimes; rien même qui ne soit beaucoup au dessous de ce qu'ils ont mérité. II. La suite & l'enchaînure de ce Discours prophétique ne s'ajuste nullement avec cette interprétation. Le Prophéte, ou ce qui s'acorde mieux aux termes de ce passage, Dieu lui-même s'exprime ainsi, Ce mal lui est arrivé à cause des péchez de mon Peuple. Or le Peuple d'Esaïe, ou plutôt, celui de Dieu, par distinction, n'est autre que la Nation Juive: & par conséquent celui dont Esaïe dit qu'il a soufert de si terribles maux pour son Peuple, ne peut pas être le Peuple Hébreu. Les anciens Docteurs Juifs étoient donc beaucoup plus raisonnables que ceux d'aujourd'hui, lors qu'ils avouoient que tout ce Chapitre regarde le Messie. Cet aveu, & le respect de l'Antiquité, ont obligé quelques Juifs modernes de feindre deux Messies, l'un, disent-ils, fils de Joseph qui devoit soufrir beaucoup de maux, & même une mort sanglante; & l'autre, qui sera fils de David, qui régnera glorieusement; & dont toutes les entreprises auront un très-heureux succès. Mais on sent bien que c'est là une pure défaite, & qu'il eût été bien plus naturel & plus conforme aux Oracles des Prophétes, [48]de reconnoître un seul Messie, à qui mille traverses terminées par le dernier suplice, ouvriroient un chemin à la Royauté. C'est ce que nous croyons à l'égard de Jésus-Christ, & c'est aussi ce que l'événement a parfaitement confirmé.

Note 47:[ (retour) ] Qu'il n'est rien arrivé de fâcheux aux Juifs. Cela paroît par les passages ci-dessus alléguez, & par Daniel IX & Néhémie IX. Outre que celui dont parle Esaïe devoit prier Dieu pour les Gentils, ce que les Juifs ne font pas.

Note 48:[ (retour) ] De reconnoître un seul Messie. C'est ce que fait Abarbanel sur le chapitre LIII. d'Esaïe.

Examen du préjugé favorable que beaucoup de Juifs ont pour ceux qui ont condamné Jésus-Christ.

XXI. Il y a bien des Juifs qui embrasseroient la Doctrine de l'Evangile, s'ils n'étoient retenus par une grande opinion qu'ils ont conçue de la vertu & de la probité de leurs Ancêtres, & sur tout des Sacrificateurs qui par un éfet de leurs préjugez, ont condamné Jésus-Christ & rejetté sa Doctrine. Je n'ai pas dessein de faire ici des reproches à ces sortes de Juifs. Cependant la nécessité d'une juste défense m'oblige à leur dépeindre ici ces Ancêtres, pour qui ils ont tant de vénération. Je ne le ferai que par les couleurs & par les traits que me fournissent les termes exprès de leur Loi, & des Livres de leurs Prophétes. C'est là qu'assez souvent ils sont traitez d'hommes incirconcis de coeur, & d'oreilles; de Peuple hypocrite, qui pendant qu'il honore Dieu de ses lèvres, & par tout l'apareil des cérémonies, le déshonore dans le fond par un Esprit profane & éloigné de lui. Ce sont leurs Ancêtres, qui en vinrent presque à un parricide contre la personne de Joseph, & qui changérent ce cruel dessein en celui de le vendre pour esclave. Ce sont leurs Ancêtres, qui par des revoltes continuelles rendirent la vie ennuyeuse à Moyse; à ce Moyse, qui étoit leur Chef & leur libérateur; & aux ordres de qui ils avoient vû plusieurs fois l'Air, la Terre, & la Mer obéïr sans résistance. Ce sont leurs Ancêtres, qui conçurent du dégoût pour le pain que Dieu leur envoya du Ciel, & qui dans le tems même qu'ils étoient encore pleins de la chair de ces oiseaux dont il les avoit nourris miraculeusement, furent assez insolens pour se plaindre, comme s'ils eussent été travaillez de la famine la plus cruelle. Ce sont leurs Ancêtres qui abandonnérent, avec la derniére perfidie, David l'un de leurs plus grands & de leurs meilleurs Rois, pour suivre son fils dans la rebellion. Ce sont leurs Ancêtres, qui tuérent dans le Parvis du Temple Zacharie fils de Jojada; & qui par là firent du Sacrificateur même la victime de leur cruauté. A l'égard de leurs souverains Sacrificateurs, c'est de ce rang que furent ceux qui par de fausses acusations atentérent à la vie de Jérémie le Prophéte, & qui l'auroient infailliblement perdu, si le crédit de quelques Grands ne l'eût arraché à leur fureur. Toûjours eurent-ils assez d'autorité pour extorquer du Roi une permission de renfermer ce Prophéte dans un cachot, où il demeura jusqu'à la prise de Jérusalem.

Si quelqu'un s'imaginoit que les Juifs qui vivoient du tems de Jésus-Christ, avoient beaucoup plus de probité que ceux dont nous venons de parler, il n'a, pour se détromper, qu'à lire l'Histoire de Joséphe. C'est là qu'il pourra voir dans les Juifs d'alors, les crimes les plus atroces, suivis des punitions les plus éfroyables, quoi que moindres que leurs crimes, [49]au jugement même de cet Auteur. Le Sanhédrin ne valoit pas mieux que le Peuple; & cela n'est pas étonnant; puis qu'il étoit composé de personnes, que la faveur & le caprice de Grands élevoit à cette Dignité, contre la coutume ancienne, qui étoit d'élire librement & par l'imposition des mains. Je dis la même chose des Pontifes, dont la Charge devenue annuelle de perpétuelle qu'elle étoit, fut souvent livrée à celui qui en ofroit le plus.

Note 49:[ (retour) ] Au jugement même de cet Auteur. Il dit qu'aucune ville n'a soufert des maux si extrêmes, & qu'aucun siécle n'avoit vu tant de crimes dans les Juifs: qu'ils s'étoient fait plus de mal eux-mêmes, qu'ils n'en avoient soufert de la part des Romains, qui étoient venus pour expier leurs crimes.

Note b: Jer. III. 14. 17.
Note A: Es. VIII. 14. Psau. CXVIII.

Faut-il donc trouver étrange que des gens fiers & superbes, d'une ambition excessive, & d'une avarice insatiable, ayent été remplis de rage à la vûe d'un Homme, qui, quand même il n'auroit pas ouvert la bouche contre leurs défauts, les en reprenoit assez par la sainteté de ses Préceptes? Ils ne lui ont rien imputé dont ils n'ayent autrefois chargé les personnes les plus éminentes en piété & en vertu. C'est ainsi que celui des deux Michées qui vécut du tems de Josaphat, fut mis en prison pour avoir maintenu constamment la vérité contre les opositions des faux Prophétes. Achab fit à Élie le même reproche que les Sacrificateurs Juifs faisoient à Jésus-Christ; qu'il étoit un perturbateur du repos de la Nation. On intenta contre Jérémie la même acusation qui fut depuis intentée à Nôtre Seigneur; qu'il avoit prophétizé contre le Temple. Ajoûtons à cela ce que les anciens Docteurs d'Israël ont écrit des tems du Messie: Alors, disent-ils, les hommes égaleront les chiens en impudence, les ânes en opiniâtreté, & les bêtes féroces en cruauté. Enfin Dieu lui-même qui avoit prévû de tout tems quelle disposition de coeur auroient les Juifs, lors que le Messie viendroit au Monde, prédit par la bouche de ses Prophétes, [f]que le Peuple qu'il n'avoit pas jusques là compté pour sien deviendroit son Peuple;[b-marg.] qu'à peine de chaque ville & de chaque village y auroit-il un Juif ou deux qui allassent adorer sur la Montagne sainte: mais que les Etrangers supléroient ce qu'il manqueroit au nombre des Juifs fidéles & saints;[A-marg] que le Messie seroit aux Juifs un sujet de scandale, & une ocasion de ruïne; & que cette Pierre, après avoir été rejettée par ceux qui avoient la conduite du bâtiment de la maison, seroit mise dans le principal lieu, pour servir de base à tout l'édifice, & pour le rendre plus solide & plus durable.

Note f:[ (retour) ] Il y a eu deux Prophétes de ce nom, l'un qui vivoit du tems de Josaphat & d'Achab, & c'est celui dont il s'agit ici. L'autre a vécu environ 100 ans après, & c'est ce dernier dont nous avons un Livre de Prophéties. TRAD. DE PAR.

Réponse à l'Objection que les Chrétiens adorent plusieurs Dieux.

XXII. Il faut présentement répondre aux deux acusations que les Juifs mettent en avant contre le culte que nous rendons à Dieu. La premiére est, que nous adorons plusieurs Dieux. Mais cette acusation ne vient que d'une fausse explication de nos sentimens, qui leur est suggérée par la haine & par la préocupation. Car pourquoi nous objecter cela[50] plutôt qu'à Philon Juif, qui en plusieurs endroits de ses Écrits, établit trois choses en Dieu, & qui par le nom de Dieu entend la Raison, ou la Parole de Dieu;[51] laquelle; dit-il, a créé le Monde, & n'est pas sans principe, comme Dieu qui est le pére de tout, quoi qu'elle n'ait pas été produite de la même maniére que les hommes? Le même Philon, & un autre Docteur nomme[52] Moyse, fils de Néhêman, apellent aussi cette parole, l'Ange, & le Lieutenant de Dieu dans le Gouvernement de l'Univers. Pourquoi, encore, nous faire cette objection plutôt qu'aux Cabalistes, qui distinguent en Dieu trois Lumiéres, que quelques-uns d'entr'eux appellent des mêmes noms que nous, Pére, Fils & St. Esprit? Pour ne parler ici que de ce qui est le plus universellement reconnu des Juifs: cet Esprit qui a rempli & inspire les Prophétes, n'est pas une chose créée, & il est néanmoins distingué de celui qui l'envoyoit. C'est aussi ce qu'il faut dire de cette merveille du premier Temple[53] que les Juifs nomment Schekina.[54] La plûpart des Docteurs de ce Peuple ont enseigné que cette vertu de Dieu, à laquelle ils donnent aussi le nom de Sagesse, habiteroit dans le Messie. Et c'est dans cette vue que l'Auteur de la Paraphrase Chaldaïque apelle le Messie, la Parole de Dieu; & que David, Esaïe, & quelques autres, lui atribuent[55] le sacré nom de Dieu & de Seigneur.

Note 50:[ (retour) ] Plûtôt qu'à Philon Juif qui &c. Dans le Traité des sacrifices d'Abel & de Caïn, il représente Dieu comme accompagné de deux choses souverainement éficaces, sa puissance & sa bonté, au milieu desquelles il dit que Dieu étoit, ajoûtant que leur éficace est infinie, & que chacune d'elles équivaut à toute la Divinité. Maimonides & Joseph d'Albo distinguent trois choses en Dieu, ce qui connoit, ce par quoi Dieu connoit, & la connoissance même.

Note 51:[ (retour) ] Laquelle, dit-il, a créé le Monde. Dans ses Allégories, Il s'est servi de sa parole comme d'un instrument pour créer le Monde.

Note 52:[ (retour) ] Moyse fils de Néhéman. «Si nous voulons dire la chose comme elle est, cet Ange est l'Ange Rédempteur dont il est dit, mon nom est en lui: C'est ce même Ange qui disoit à Jacob. Je suis le Dieu de Béthel, & qui parloit à Moyse de dedans le buisson. La raison pourquoi il est apellé Ange, c'est parce qu'il gouverne le Monde. Car il est écrit, l'Eternel, c'est-à-dire le Seigneur Dieu nous a tirez d'Égypte: & ailleurs, Il a envoyé son Ange & nous a tirez d'Égypte. Outre cela il est écrit, & l'Ange de sa face les a délivrez.... Car cet Ange n'est autre que la face de Dieu, dans ce passage, Ma face ira devant eux & je te mettrai en repos. Enfin c'est cet Ange dont le Prophéte dit, Et aussi tôt le Seigneur que vous cherchez, & l'Ange de l'Alliance que vous desirez, entrera dans son Temple

Note 53:[ (retour) ] Que les Juifs nomment Schekina. La Gemare de Babylone & celle de Jérusalem disent que la Schekina s'est tenue pendant trois ans & demi sur la Montagne des Oliviers, en atendant la conversion des Juifs. Ce qui est vrai en un bon sens.

Note 54:[ (retour) ] La plûpart des Docteurs de ce Peuple &c. Entr'autres le Rabbin Salomon. Le même Rabbin sur le chapitre XIX. de la Genése vers. 18. reconnoit que Dieu peut prendre la nature humaine, & que cela est même arrivé autrefois pour un tems.

Note 55:[ (retour) ] Le sacré nom de Dieu &c. Jer. XXIII. 6. Zachar. XIV. 16. Ps. XIV. 7. Quelques Rabbins ont reconnu qu'il s'agit là du Messie. Dans toute cette Réponse, l'Auteur ne fonde l'adoration qui est duë à Jésus-Christ que sur son exaltation, sans doute afin de disputer plus commodément contre les Juifs. Cet endroit & celui que j'ai marqué p. 202 où l'Auteur réduit la Religion Chrétienne à fort peu de chefs, sont aparemment ce qui a fait dire à bien des gens, & entr'autres à l'illustre M. de Saumaise dans un Livre qu'il a fait contre l'Auteur sous le nom de Simplicius Verinus, que Grotius avoit fait paroître dans ce Traité qu'il panchoit déjà du côté des Sociniens. Mais ne pourroit-on pas dire pour sa justification, que voulant prouver la Rel. Chr. par la grande étendue du Christianisme, il l'a fait p. 163. & suiv. il s'est vu obligé de détourner les yeux des Lecteurs de dessus ses divisions, pour lui donner plus d'uniformité; & de dissimuler, par conséquent, toutes ses grandeurs, en la représentant dans une généralité qui embrasse toutes ses Sectes? Ce qui favorise cette conjecture, c'est que quoi qu'il ait écrit ce Traité dans un tems auquel selon l'aveu de tout le monde il ne panchoit pas vers la Communion Romaine, il ne laisse pas de ménager ceux de cette Communion, comme il paroît par l'endroit où il réfute le culte que les Payens rendoient aux Intelligences médiatrices, & subordonnées à Dieu, & celui des Héros après leur mort p. 234 235 &c. Il auroit pu renverser ces deux cultes par cette seule raison, que le culte religieux n'apartient qu'à l'Être infini. Il ne le fait pas, & il se contente de certaines raisons, qui sont bonnes contre les Payens, mais qui ne sont rien ou presque rien contre les Catholiques. TRAD.

Réponse à l'Objection que les Chrétiens adorent la nature humaine.
Note a: Jean, V. 19. 30.
Note b: I Cor. XV. 24.
Note c: Jean. XIII. 31. XIV. 13. Rom. XVI. 27.

XXIII. La seconde acusation dont les Juifs nous chargent, c'est que nous rendons à la créature le culte qui n'est dû qu'à Dieu seul. Mais elle n'est pas plus dificile à repousser que la précédente.[A] En éfet, nous ne déférons au Messie que l'honneur & que l'adoration qui nous est prescrite au Ps II. & au CX. Or David Kimchi même, grand ennemi des Chrétiens, reconnoit que le 1er de ces Pseaumes prophétiques n'a été acompli que très-imparfaitement en la personne de David; & qu'il regarde le Messie d'une maniére plus pleine & plus excellente. Pour ce qui est du Ps. CX. nous osons assurer qu'il porte uniquement sur le Messie. Rien n'est plus vain, ni plus frivole, que ce que disent là-dessus les Juifs modernes, dont les uns le raportent à Abraham, les autres à David, & quelques autres à Ezéchias. Ce Pseaume a été composé par David, comme il paroît par le tître. Ainsi, ce que le Prophéte déclare que Dieu dit à son Seigneur, ne peut être regardé comme étant dit à David, ni à Ezéchias qui a été l'un des Descendans de ce Roi, & qui n'a eu sur lui aucune prééminence qui obligeât David à l'apeller son Seigneur. À l'égard d'Abraham, il n'a pas possédé le Sacerdoce dans un degré qui l'élevât sur tous les autres Patriarches, & cela même qu'il fut béni par Melchisédec, prouve qu'il lui étoit inférieur dans la Charge de Sacrificateur, dont la bénédiction étoit une des principales fonctions. Il faut donc avouer que cette souveraine Sacrificature, aussi bien que ce Sceptre & cette autorité Royale qui devoit s'étendre de Sion jusqu'au bout du Monde, conviennent parfaitement au Messie. C'est ce qui paroît par d'autres passages, qui parlent incontestablement de lui, & par l'interprétation que les autres Paraphrastes Juifs ont donnée à ce Pseaume. La souveraine probité des Disciples de Jésus-Christ pourroit être un garand sufisant de la vérité de ce qu'ils avancent, que tous les traits de ce grand Oracle se trouvent exactement en la personne de leur divin Maître; puis que les Juifs reçoivent sur une raison semblable, ce que Moyse dit que Dieu lui a révélé en lui parlant face à face. Mais ce n'est là que la plus petite des preuves sur quoi nous croyons que Jésus-Christ a été élevé à l'autorité souveraine sur tout l'Univers. En voici de plus fortes, que nous avons déjà déduites dans le second Livre. Il a été vû vivant après avoir expiré sur la croix: il a été vu montant au Ciel: son nom seul a chassé les Démons des corps qu'ils possédoient, & guéri des maladies incurables: ses Disciples ont reçu de lui le don des Langues: & ce qu'il y a de considérable dans toutes ces merveilles, c'est que Jésus-Christ les avoit promises comme autant de marques sûres & infaillibles de son élévation sur le Trône. Il ne faut pas oublier ici, que conformément aux Pseaumes que nous avons citez, son Sceptre, qui n'est autre chose que la parole de l'Evangile, après être sorti de Sion, a passé sans aucun secours humain, & par la seule puissance de Dieu, jusqu'aux extrémitez de la Terre; & s'est également assujetti & les Peuples & les Rois. Les Juifs Cabalistes croyent sans aucun fondement qu'un certain personnage fils d'Enoch tient le milieu entre Dieu & les hommes. A plus forte raison pouvons-nous penser la même chose de Jésus-Christ, qui a donné des preuves si éclatantes de son élévation. Et qu'on ne dise pas que cette grandeur va à diminuer celle de Dieu le Pére: car [sn-a] c'est de lui qu'elle est émanée; [sn-b] c'est à lui qu'elle doit retourner; & [sn-c] elle tend uniquement à le glorifier.

Nous excéderions les bornes que nous nous sommes prescrites dans cet Ouvrage, si nous entrions dans une discussion plus particuliére de cette grande Controverse. Nous en aurions même dit moins, si nous n'avions eu dessein de faire voir qu'il n'y a dans nôtre Religion, ni impiété, ni absurdité, qui puisse fournir une juste raison de ne se pas rendre aux miracles qui lui servent d'apui, à la sainteté très-parfaite de ses Préceptes, & à la grandeur de ses promesses. Si quelqu'un touché de la force de ces preuves, & persuadé de la foiblesse des objections qu'on leur opose, embrasse la Religion Chrétienne, il doit aller plus loin, & travailler à s'informer des Articles de nôtre Créance: ce qu'il ne peut mieux faire qu'en consultant les Livres où nous avons prouvé qu'ils sont contenus & expliquez. Nous finissons en priant Dieu qu'il lui plaise de répandre ses lumiéres dans l'Esprit des Juifs, & d'exaucer encore aujourd'hui la priére que Jésus-Christ lui a présenté pour eux, lors même qu'il étoit ataché à la Croix.