RELIGION

CHRÉTIENNE.

LIVRE PREMIER.

Occasion de cet Ouvrage.
*Jérôme Bignon Avocat Général.

I.

ous souhaitez, Monsieur*, de savoir quel est le précis des livres que j'ai faits en Flamand, pour prouver la vérité de la Religion Chrétienne. Vôtre curiosité ne me surprend point. Une personne qui, comme vous, joint à une lecture fort vaste un discernement parfaitement juste, ne peut ignorer, que la subtilité du Philosophe Raimond de Sébonde[a], l'agréable variété des Dialogues de Vivès[b], l'érudition & l'éloquence de Mr du Plessis-Mornai[c], ont en quelque sorte épuisé cette matiére, & ne nous ont laissé que le soin de copier ou de traduire ces Auteurs.

Note a:[ (retour) ] Raimond de Sebond étoit Espagnol, sa Théologie naturelle fut composée en Latin, & le célèbre Montagne l'a traduite en François. TRADUCTEUR DE PARIS.

Note b:[ (retour) ] Louis Vivès, Espagnol, Professeur de Belles Lettres à Louvain & à Bruges, un des plus habiles Critiques du seizième siécle, cinq Livres de la Vérite de la Religion Chrétienne, en Latin. TRAD. DE PAR.

Note c:[ (retour) ] Philippe de Mornay, Sieur du Plessis Marly, de la Vérité de la Religion Chrétienne, contre les Athées, Épicuriens, &c. à Paris in-oct, 1582, en François, à Genève 1590. à Leyde 1651. On le trouve aussi en Latin & en Italien. TRAD. DE PAR.

Cependant, quelque jugement que d'autres puissent faire d'un nouvel ouvrage sur ce sujet, j'espère que vous serez assez équitable pour ne désaprouver pas qu'après avoir lu non seulement ces ouvrages dont je viens de parler, mais aussi ce que les Juifs ont écrit pour l'ancienne Religion Judaïque, & ce que les Chrétiens ont fait pour la défense du Christianisme, je ne me sois pas contenté de ce qu'ont dit tous ces Auteurs: mais qu'ajoûtant mes lumiéres aux leurs, j'aye donné à mon esprit la liberté dont j'étois moi-même privé[d], lors que je fis cet Ouvrage. Je savois qu'on ne doit employer pour défendre la Vérité, d'autres armes que la Vérité même; que je ne pouvois apeller Vérité que ce qui m'avoit paru l'être; & qu'en vain j'entreprendrois de persuader les autres par des raisons qui ne m'auroient pas convaincu. Je choisis donc dans les Auteurs anciens & modernes les preuves qui m'avoient le plus frapé, je laissai celles qui me paroissoient les plus foibles, & en particulier je ne voulus tirer aucun avantage de certains livres dont les uns sont évidemment suposez, & dont les autres m'étoient suspects. Ayant fait ce choix, je donnai à mes preuves l'ordre le plus naturel qu'il me fut possible, je les énonçai d'une maniére proportionnée à la portée du peuple, & je les mis en vers, afin qu'elles fussent plus aisées à aprendre & à retenir.

Note d:[ (retour) ] L'Auteur étoit en prison quand il fit cet Ouvrage en vers Flamands; car ce fut à Paris qu'il le traduisit en Latin. TRAD. DE PAR.

Mon dessein étoit de travailler pour l'utilité de tous ceux de mon païs; mais j'avois sur-tout en vûe ceux qui vont sur mer, à qui je voulois procurer par là les moyens de bien employer le loisir qu'une longue navigation leur donne, & dont la plupart tâchent à dissiper l'ennui par des ocupations peu raisonnables.

Je commence cet ouvrage par les éloges des habitans de nos Provinces, auxquels aucun autre peuple ne peut sans doute disputer la gloire d'exceller dans l'art de la navigation. Je leur fais regarder cet avantage comme un éfet de la bonté de Dieu. Je les exhorte sérieusement à l'employer comme un moyen pour étendre le Christianisme, aussi bien que pour s'enrichir. Je leur fais remarquer que leurs longs voyages leur en fournissent l'occasion; qu'ils trouvent des Payens dans la Chine & dans la Guinée, des Mahométans dans la Turquie, dans la Perse & dans la Barbarie; que pour les Juifs, les plus déclarez ennemis du Christianisme, il y a peu de lieux sur la terre où ils ne soient répandus; qu'enfin, parmi les Chrétiens mêmes, il se trouve des Impies, qui dans l'ocasion versent adroitement dans l'esprit des Simples le venin de leurs sentimens, que la crainte leur fait ordinairement cacher; que c'est contre ces ataques que je voulois leur fournir des armes, dont les plus éclairez pourroient se servir pour combatre vigoureusement l'erreur, & les autres, pour s'en garantir.

Après cela j'entre en matiére; & afin de faire voir que la Religion n'est pas une chose vaine & imaginaire, j'en établis d'abord le fondement, renfermé dans cette proposition, qu'Il y a un Dieu. C'est ainsi que je le prouve.

Qu'il y a un Dieu.

II. Le sentiment & l'aveu de tout le monde mettent hors de doute qu'il y a des choses qui ont commencé d'être. Or ces choses ne se sont point produites elles-mêmes; car produire c'est agir. Or pour agir il faut exister. Par conséquent si elles se sont produites elles-mêmes, elles ont existé avant que d'être, ce qui est contradictoire. Il s'ensuit donc qu'elles ont tiré l'être de quelqu'autre principe. Pour fortifier cette preuve, j'ajoûte, qu'elle ne porte pas seulement sur les choses que nous voyons ou que nous avons vûes, mais aussi sur leurs causes, & sur les causes de ces causes; jusqu'à ce qu'enfin l'on remonte à un premier Principe, c'est à dire, à un Être qui n'ait jamais commencé, & qui existe nécessairement & par lui-même. Et c'est précisement ce Principe que nous apellons Dieu, & dont nous essayerons tantôt de découvrir la nature.

Ma seconde preuve est tirée du consentement manifeste de toutes les Nations du monde à croire une Divinité; au moins de celles en qui un naturel sauvage & farouche n'a point éteint les lumières de la Raison, & les idées du bien & du mal. Je dis donc que les choses qui ne viennent que d'un établissement purement humain, ont deux caractéres qui ne se trouvent point dans ce consentement unanime. Le premier, c'est d'être diférentes selon les païs[A] & selon les inclinations des peuples: le second, d'être sujettes à changer. Or comme l'a remarqué Aristote même, lequel on auroit tort de soupçonner de crédulité sur ce sujet, la créance d'une Divinité est généralement répandue par tout. D'ailleurs, comme l'a aussi reconnu ce Philosophe, le tems qui change toutes les choses de pure institution, n'a jamais pu altérer celle-ci. D'où vient donc cette créance, sinon d'une cause qui agit naturellement sur l'esprit de tous les hommes du monde? Or cette cause ne peut être que l'une de ces deux-ci: une révélation expresse, émanée de Dieu, ou une tradition, qui de main en main ait passé des premiers hommes jusques à nous. La premiére décide la question en notre faveur; puis qu'il n'y peut avoir de révélation divine, qu'il n'y ait un Dieu. Si l'on dit que c'est une tradition, qu'on nous aporte quelque raison, qui puisse nous faire croire que ces premiers hommes ont eu dessein, dans une afaire de cette importance, d'en imposer à toute leur postérité[B]. Ajoutez à cela, que soit que nous jettions les yeux sur toutes les parties de l'ancien Monde, soit que nous regardions toutes celles du nouveau, nous ne verrons aucuns Peuples, (je ne parle pas de ceux qui n'ont presque de l'homme que la figure) nous ne verrons, dis-je, aucuns Peuples qui ne reconnoissent une Divinité, quoi qu'à dire vrai, la connoissance qu'ils en ont soit distincte ou confuse, à proportion de leur politesse & de leurs lumiéres. Or peut-on se persuader que ceux d'entre ces Peuples qui ont eu des lumiéres, ayent pu être trompez ou que ceux en qui l'on remarque de la stupidité, ayent pu entreprendre de se tromper les uns les autres?

Note A:[ (retour) ] On pourroit dire que la Religion est diférente selon les inclinations des peuples, mais ce n'est qu'à l'égard de telle ou telle Divinité particuliére, ou de la maniére de servir les Dieux; & non par raport à cette opinion générale, qu'il y a un Dieu, quel qu'il soit; & c'est de cela qu'il s'agit ici. TRAD.

Note B:[ (retour) ] Ou que l'on prouve qu'ils se sont eux-mêmes trompez; faute de quoi j'ai droit de conclurre, qu'ils ont été légitimement persuadez de cette vérité qu'ils ont transmise à leurs descendans. ADD. DU TRAD.

Que l'on n'objecte point ici ce peu d'hommes, qui dans un grand nombre de siécles ont cru, ou fait profession de croire, qu'il n'y a point de Dieu. Leur petit nombre, & l'oposition générale qu'ils ont rencontrée, lors qu'ils ont voulu introduire leurs sentimens, font voir que ces sentimens n'étoient pas le fruit du bon usage que ces gens faisoient de leur Raison; mais un éfet, ou de l'amour de la nouveauté, passion dont la bizarrerie a quelquefois été jusques à faire soutenir que la neige est noire: ou d'un esprit corrompu, qui de même qu'un goût dépravé, juge des choses, non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais selon ce qu'elles lui paroissent. En éfet, tant les Livres historiques que ceux d'un autre genre, nous aprennent que les hommes ont conservé l'idée d'une Divinité, à proportion de la droiture de leur coeur. Il paroît donc que cet éloignement pour une opinion si ancienne & si universelle, est une suite de la dépravation de l'esprit & qu'elle n'a guére pu se trouver qu'en ceux, à qui il importe souverainement qu'il n'y ait point de Dieu, c'est à dire, point de Juge de leurs déréglemens.

Il est si vrai que ce qui peut jetter les hommes dans cette erreur, n'est pas le dessein d'entrer dans des opinions un peu moins humiliantes pour la Raison, que pour peu qu'on y fasse reflexion, on voit que le sentiment d'une suite de générations sans commencement, ou d'un concours fortuit d'atomes, ou quelque autre sentiment que ce soit, est sujet à d'aussi grandes dificultez, pour ne pas dire à de plus grandes, & ne fait pas moins de peine à l'esprit que la créance d'une Divinité. Par exemple, ce que quelques-uns disent, que parce que leurs sens ne découvrent pas Dieu, ils ne peuvent croire qu'il y en ait un, peut-il arrêter un esprit qui fasse quelque usage de sa Raison? Voyent-ils leur ame, qui de quelque nature qu'elle soit, corporelle ou spirituelle, est très certainement en eux, & y produit des pensées, des jugemens, & des volontés[C]? L'objection qu'on tire de l'incompréhensibilité de l'Être suprême, n'a pas plus de force que la précédente pour prouver qu'il n'y a point de Dieu. On sait qu'il est de la nature des choses inférieures, de ne pouvoir bien comprendre celles qui sont d'un ordre plus élevé & plus éminent. [D] Les bêtes ne comprennent point ce que c'est que l'Homme: beaucoup moins peuvent-elles pénétrer ses actions, & découvrir de quelle maniére il établit & gouverne les États, mesure le cours des Astres, & fait voyager sur la Mer. Certes la vûe même de ces beaux avantages de l'homme sur la bête, devroit bien lui faire conclurre, que celui de qui il les a reçus est pour le moins autant au dessus de lui, qu'il est lui-même au dessus des bêtes, & devroit bien diminuer la peine qu'il a à reconnaître quelque chose de plus excellent que lui, sous prétexte qu'il n'en connoit pas la nature.

Note C:[ (retour) ] Si l'invisibilité n'est pas une raison pour faire rejetter ce principe de connoissance & de volontez, parce qu'on à d'ailleurs de trop fortes preuves de sa réalité, pourquoi formeroit elle un doute plus raisonnable contre l'existence d'un Dieu? ADD. DU TRAD.

Note D:[ (retour) ] Cela paroîtra foible à ceux qui sont persuadez que la Bête est une pure machine: mais qu'au lieu de Bête on mette ici un Cafre, par exemple, ou un Hottentot, & cela fera le même éfet. TRAD. Peut-être le raisonnement seroit meilleur, si on le poursuivoit ainsi: Or cette proprieté individuelle ne pouvant être en Dieu que quelque perfection (comme il paroîtra par la suite) l'un de ces Dieux auroit une perfection que les autres n'auroient pas: par conséquent ces autres ne seroient pas Dieu. TRAD.

Qu'il n'y a qu'un Dieu.

III. Nous avons prouvé qu'il y a un Dieu: venons à ses atributs. Le premier qui se présente, c'est l'Unité. Elle se recueille 1. de ce que nous avons déjà établi, c'est que Dieu est un Être, qui existe nécessairement & par soi-même. Or une chose est dite être nécessairement & par elle-même, non entant qu'on la considére dans une idée générale, & dans l'indétermination à être ou à n'être pas, mais entant qu'elle existe actuellement. Cela posé, je dis que si l'on établit qu'il y a plusieurs Dieux, l'on ne trouvera rien en chacun d'eux qui le fasse exister nécessairement; rien même qui oblige à en admettre deux plutôt que trois, ou dix plutôt que cinq. 2. La multiplicité des Êtres particuliers de même espéce, vient de la fécondité de leurs principes, qui, selon qu'elle est plus ou moins grande, les rend capables de plus ou de moins de productions: or Dieu n'a ni principe ni cause.

3. Il y a dans plusieurs Êtres singuliers certaines propriétez qui les distinguent les uns des autres: or dans une nature nécessaire, comme est celle de Dieu, rien n'oblige à reconnoître ces sortes de propriétez. 4. S'il y avoit plusieurs Dieux, il y auroit plusieurs agens libres, qui par conséquent pourroient vouloir des choses directement oposées: [E] or l'un, comme Dieu, c'est-à-dire, comme Tout-puissant, devroit pouvoir empêcher l'autre d'exécuter ses desseins. Mais si cela étoit, celui duquel il arrêteroit l'action, ne seroit pas Dieu, puis qu'être Dieu, & rencontrer de l'obstacle dans l'exécution de ses projets, sont deux choses incompatibles.[F] Ajoutons à tout cela une reflexion, qui, quoiqu'elle ne soit pas absolument concluante, forme pourtant un préjugé assez fort en faveur de l'Unité de Dieu. C'est que, de quelque côté que nous jettions les yeux, nous ne découvrons rien qui nous fasse même soupçonner qu'il y ait plus d'un Dieu. L'Univers fait un seul Monde; dans ce Monde il n'y a qu'un Soleil: dans chaque homme il n'y a qu'un principe dominant, qui est l'Esprit.

Note E:[ (retour) ] Quelques-uns répondent à cette objection, que ces Dieux ne pourroient pas vouloir des choses oposées, parce qu'ils seroient sages, & non bizarres ni capricieux. Mais c'est ne rien dire. J'avoue, si l'on veut, qu'ils en seroient plus sages, s'ils s'accordoient assez pour ne vouloir que les mêmes choses. Mais aussi, ils ne seroient pas infiniment libres s'ils ne pouvoient en vouloir de contraires, & par conséquent, ils ne seroient pas Dieu. Le même.

Note F:[ (retour) ] Cette réflexion étoit couchée en forme de preuve, entre la troisième & quatrième raison; & on l'a mise à la fin de l'article, parce qu'elle ne paroît pas assez considérable pour être mise entre de solides preuves. Le même.

Que toutes les perfections sont en Dieu

IV. Poursuivons, & tâchons de découvrir les autres atributs de Dieu. Tout ce qu'on entend par le mot de perfection est nécessairement en Dieu, & je le prouve ainsi. Toutes les perfections qui sont dans le Monde ont eu un commencement, ou n'en ont pas eu. Celles qui n'ont point eu de commencement, ne peuvent être que celles de Dieu. Celles qui ont commencé d'être, suposent manifestement un principe qui les ait produites. Et comme de toutes les choses qui sont, aucune ne s'est produite elle-même, il s'ensuit que les perfections qu'on découvre dans les éfets sont tellement dans leurs causes, qu'elles les rendent capables d'en produire de pareilles: par conséquent tout ce qu'il y a de perfection au monde, a du se trouver dans la cause premiére. J'ajoûte, que si elles y ont été, elles n'ont jamais pu cesser d'y être, puisqu'on ne peut pas dire que cette cause ait pu en suite en être dépouillée. Je le prouve: ou ce changement viendroit d'ailleurs, ou il viendroit de la cause premiére elle-même. Le premier ne se peut: un Être éternel, ne dépendant d'aucun autre, aucun autre ne peut agir sur lui. Le second n'est pas plus possible, puis que chaque chose tend d'elle-même autant qu'elle peut à se perfectionner, bien loin de travailler à se rendre moins parfaite.

Qu'elles y sont dans un degré infini.

V. Ce premier principe étant posé, il faut en établir un autre, c'est que Toute perfection se doit trouver en Dieu dans un degré infini: en voici la preuve. Ce qui borne l'atribut d'un Être, est, ou que la cause qui a produit cet Être ne lui a communiqué cet atribut, que jusqu'à un certain degré: ou que cet Être même ne le pouvoit recevoir, que dans une certaine mesure. Or ni l'un ni l'autre ne se peut dire de Dieu, par cette seule raison, qu'étant par soi-même & nécessairement, il n'a jamais pu rien recevoir d'ailleurs.

Que Dieu est éternel, tout-puissant, tout bon, & qu'il fait toutes choses.

VI. Voyons, à présent quelles doivent être ces perfections de l'Être suprême. Il est certain que ce qui vit, est plus parfait que ce qui ne vit pas; que ce qui peut agir, l'est plus que ce qui en est incapable; que ce qui est doué d'intelligence, est plus excellent que ce qui ne l'est pas; qu'enfin ce qui a de la bonté, surpasse en perfection ce qui n'en a point. Donc tous ces atributs de vivant, de puissant, d'intelligent, de bon, sont en Dieu. Or par le second principe que nous avons posé, il ne peut y avoir rien en Dieu qui ne soit infini: donc ces atributs y sont dans un degré infini: donc sa vie ne doit être bornée d'aucun tems, c'est à dire, d'aucun commencement ni d'aucune fin: voilà l'Éternité. Son pouvoir est illimité: voilà la Toute-puissance. Je dis le même de la Science & de la Bonté, qui, comme les deux autres atributs, ne se peuvent trouver en Dieu, que par cela même ils ne soient infinis.

Que Dieu est éternel, tout-puissant tout-bon, & qu'il fait toutes choses.

VII. De ce que nous venons d'établir, il résulte que tout ce qui subsiste, tire son origine de Dieu. Car puis que nous avons conclu de ce qu'une chose existe nécessairement, qu'elle est par cela même unique, & exclut tout autre Être de même nature: il est évident que toutes les choses qui sont hors de Dieu ne sont point nécessairement & par elles-mêmes, & qu'elles ont dû être produites par une cause diférente d'elles. Or cette cause ne peut être que celle qui n'a point eu de commencement, puis que, comme nous l'avons vu dès l'entrée, tout ce qui est, doit avoir été produit ou immédiatement, ou médiatement, c'est-à-dire, dans ses causes, par un premier Principe. Et ce premier Principe est ce que nous apellons Dieu.

2 Preuve, tirée de la considération de toutes les parties du Monde, & de leurs diferens usages.

Quand le raisonnement ne nous conduiroit pas à cette derniére vérité, la vûe seule des choses créées nous l'aprendroit sufisamment. En éfet il est impossible de considérer avec atention la structure admirable du corps humain, l'arrangement de ses parties tant extérieures qu'intérieures, la destination des plus petites à de certains usages, le peu de part que les péres & les méres ont à cet arrangement & à cette destination; en un mot, l'artifice exquis que l'on découvre dans cet excellent ouvrage, & qui fait l'admiration de ceux qui s'occupent avec le plus de succès à en étudier les merveilles: l'on ne peut, dis-je, considérer tout cela sans conclurre, que l'Auteur de cet ouvrage est un Être souverainement sage & intelligent. Si dans une chose aussi évidente on ne se contente pas de ses propres lumières, on n'a qu'à lire Galien dans les endroits où il traite de l'usage de la main, & de celui de l'oeil.

Les corps des animaux brutes ne nous fournissent pas une preuve moins solide de cette vérité. La forme & la situation de leurs parties marquent visiblement une certaine intention & de certaines fins, dont une puissance aveugle, telle qu'est celle de la matiére, est absolument incapable. Je dis la même chose des plantes & des herbes, & je le dis après les Philosophes les plus éclairez. La situation des eaux[1] a fait fort à propos naître à Strabon la même pensée.[G] Selon leur nature & la qualité de la matiére qui les compose, elles devroient être placées entre la Terre & l'Air. Si donc la Terre, au lieu d'en être couverte, en est seulement arrosée en diférens endroits, n'est-ce pas afin qu'elle puisse servir de demeure à l'homme, & produire les choses qui lui sont nécessaires? Or qui peut se proposer une certaine fin dans ses actions, sinon un Être sage & intelligent?

Note 1:[ (retour) ] La situation des eaux &c. Strabon liv. 17. après avoir distingué les ouvrages de la nature, c'est-à-dire, de la matiére, & ceux de la Providence, ajoûte ces mots. «Mais comme naturellement les eaux devroient environner & couvrir toute la terre, & que d'ailleurs l'homme n'est pas un animal aquatique, mais en partie terrestre & en partie aërien, & capable de jouïr de la lumiére, d'un côté la Providence a fait sur la surface de la terre plusieurs enfoncemens pour recevoir l'eau ou une partie de l'eau, & pour en être cachée: & de l'autre, plusieurs éminences par lesquelles la Terre s'élevant au dessus de l'eau, la couvre & n'en laisse paroître qu'autant qu'il en faut, pour l'usage de l'homme & des animaux, & pour nourrir les plantes.

Note G:[ (retour) ] La nature de l'eau ne demande pas qu'elle soit placée entre l'air & la Terre. Il sufit de remarquer, que la distribution qui en a été faite par toute la terre marque une sagesse & une bonté qui ne peut convenir à la matiére. TRAD.

[H] Pour dire encore un mot des bêtes, quelques-unes, comme les fourmis & les abeilles, font des choses si bien réglées & si bien conduites qu'à peine peut-on se défendre d'y reconnoître de la raison & de la sagesse. On en voit d'autres qui avant que d'avoir éprouvé ce qui leur peut nuire, ou ce qui leur est bon, s'éloignent de l'un & recherchent l'autre. Y auroit-il donc, éfectivement en celles-là, quelque intelligence qui dirigeât leurs actions, & dans celles-ci, quelque discernement qui réglât leur choix? Non sans doute; puis qu'on les voit astreintes à agir toûjours de la même maniére, & que leur capacité est tellement bornée à un certain ordre de choses, qu'elle n'a point de lieu dans d'autres un peu diférentes, quoi qu'aussi peu dificiles. Il faut donc que ces actions partent d'une cause extérieure, intelligente, qui agisse sur ces bêtes, & qui en régle les mouvemens: & cette cause n'est autre chose que Dieu.

Note H:[ (retour) ] On a tiré cet Article de son lieu, pour mettre tout d'une suite les réflexions de l'Auteur sur les fins particuliéres. TRAD.

Au reste, on voit dans les parties de l'Univers, non seulement une direction à de certaines fins particuliéres, mais aussi une destination à des fins générales, & qui tendent à la conservation réciproque de ces parties. L'eau, par exemple, qui de sa nature tend en bas, se meut quelquefois en haut. Pourquoi cela, si ce n'est [I] de peur que le vuide venant à séparer les parties de l'Univers, n'en détruise la liaison, qui ne peut subsister, à moins qu'elle ne soit universelle? Or ni cette fin qui va, pour ainsi dire, au profit du Monde entier, ni la force que telle ou telle partie a d'y concourir, ne peuvent être que la production d'un Esprit qui préside sur toutes les parties du Monde.

Note I:[ (retour) ] Cette crainte du vuide n'est aparemment, dans le sens de l'Auteur, qu'une précaution de la Providence, qui pour mieux lier les parties du Monde; en a exclus le vuide. Et cette réflexion, ainsi expliquée, supose que le vuide est possible. TRAD.

De plus le cours des Astres, & en particulier celui du Soleil & de la Lune, est si propre à rendre la terre fertile, & à conserver les animaux dans une bonne disposition, que l'imagination même, quelques éforts qu'elle fît, ne pourroit rien concevoir de plus éficace pour ces usages-là. La simplicité des Loix naturelles exigeoit, ce semble, que les Astres se mûssent sur l'Équateur[e]. Pourquoi donc ont ils reçu une impression qui les fait mouvoir sur un cercle oblique? C'est sans doute, afin qu'ils répandissent leurs bonnes influences sur un plus grand nombre d'endroits. Le Ciel est donc en quelque façon pour la Terre, & la Terre est pour tous les animaux en général. Mais ne nous arrêtons pas là. Pour qui sont les brutes? Pour l'Homme, sans doute, qui par la prééminence de son esprit s'est assujetti les plus indomtables. Quand nous recueillirons de tout cela, que le Monde entier a été fait pour l'Homme, nous ne dirons rien que tous les Stoïciens n'ayent aperçû.[2] Or comme cet ordre qui assujettit à l'Homme toutes les parties du Monde, & entr'autres les Astres, n'est ni l'éfet de la puissance de l'Homme, laquelle ne s'éléve guére au-dessus de l'air qu'il respire, ni de la soumission volontaire de ces Êtres célestes: il faut nécessairement reconnoître une Intelligence supérieure, dont les ordres secrets obligent ces Êtres sur qui l'Homme a si peu de pouvoir, à servir continuellement à ses besoins: & cette Intelligence n'est autre que celle du Créateur même des Astres, & de l'Univers entier.

Note e:[ (retour) ] L'Équateur est un des quatre grands cercles qui divise la Sphère en deux parties égales, dont l'une est septentrionale, & l'autre méridionale. TRAD. DE PAR.

Note 2:[ (retour) ] Que tous les Stoïciens n'ayent aperçu. Cicéron Offic. liv. I. & de la nature des Dieux liv. 2.

[3] Enfin tous ces mouvemens, excentriques,[f] epicycliques,[J] & autres, qu'on remarque dans les Astres; leurs situations diférentes; la diversité de leurs cours, qui les aproche ou les éloigne plus ou moins de certains endroits; la variété presque infinie qui se voit dans la surface de la Terre, & dans la figure des Mers, sont des traces si sensibles d'une Cause également libre & sage, qu'il faudroit être stupide, pour n'y reconnoître que l'impression brute & aveugle d'un principe matériel. [K] La figure du Monde entier, qui est d'une rondeur parfaite, & l'arrangement admirable de ses parties, toutes enfermées dans la vaste enceinte des Cieux, font aussi voir clairement que ce n'est pas le hazard, mais une Intelligence sans bornes, qui a pu composer ce grand Tout & en assembler les parties. Les coups du hazard ne sont pas d'ordinaire d'une si grande justesse. L'on ne verra jamais des matériaux jettez à l'avanture, s'unir avec assez d'art & de régularité pour composer un Palais. L'on ne verra jamais naître un Poëme de l'amas fortuit de plusieurs caractéres. C'est du moins ce qui ne parut pas possible à celui qui ayant vû des figures géométriques tracées sur le bord de la Mer, dit qu'il apercevoit les traces d'un homme.

Note 3:[ (retour) ] Enfin tous ces mouvemens &c. Si l'on supose que la Terre tourne, la même réflexion aura lieu, quoi que sous diferens termes.

Note f:[ (retour) ] Petit cercle qui a pour centre un point pris sur la circonférence d'un autre cercle plus grand, sur lequel ce petit se met επί sur & κύκλος cercle. TRAD. DE PAR.

Note J:[ (retour) ] La simplicité du Systême que l'on a substitué à celui de Ptolémée, est encore bien plus propre à nous faire connoître la sagesse d'un Dieu Créateur que tous ces mouvemens embarrassez, que l'on n'a inventez que sur la suposition fausse de la solidité des Cieux. TRAD.

Note K:[ (retour) ] Cette rondeur du Monde est une suite de ce même faux principe, que les Cieux sont d'une matiére solide. TRAD.

Que les hommes ne sont pas de toute éternité; & qu'ils sont tous issus d'un seul homme.

Il faut aussi prouver que les hommes n'ont pas été de toute éternité, & qu'ils doivent leur origine & à un certain tems & à une certaine tige qui leur est commune à tous. Cela se recueille, premiérement[4] du progrès des Arts qui se sont perfectionnez nez peu-à-peu, & de ce que plusieurs Païs auparavant déserts & incultes, ont commencé d'être habitez par des Peuples, qui pour la plûpart, & sur tout ceux des Iles, ont conservé dans la ressemblance de leur Langue avec celle des Païs voisins, une preuve évidente qu'ils en étoient venus. Cela se voit en second lieu par quelques maximes & quelques pratiques, qui naissent moins d'un instinct naturel, ou d'un raisonnement clair & sensible à tous les hommes, que d'une tradition qui s'est répandue dans tous les tems, & dans tous les lieux, sans aucune interruption, que celle qu'a pu y aporter la malice des hommes, ou les désastres publics. Tels furent autrefois les sacrifices. Telles ont été, & sont encore aujourd'hui, la délicatesse de la pudeur pour les choses qui la peuvent blesser, les cérémonies nuptiales, & l'horreur pour les incestes.

Note 4:[ (retour) ] Du progrès des Arts, &c. Tertullien prouve ce progrès des Arts, & cette multiplication du genre humain par le témoignage de l'Histoire, dans son liv. de l'ame, sect. 36. Nous trouvons, dit-il, dans les histoires les plus anciennes que le genre humain s'est multiplié peu-à-peu &c. Et plus bas, le monde entier même se perfectionne tous les jours & pour la politesse des moeurs, & pour l'invention de plusieurs choses nécessaires. Ces deux raisons, savoir cette multiplication & ce progrès, ont fait rejeter à ceux qui savent l'Histoire, & aux Épicuriens mêmes, l'opinion d'Aristote, lequel a cru que les hommes ont été de toute éternité. A l'égard des Épicuriens, en voici un témoignage que Lucréce nous fournit. «Si la Terre & les Cieux n'avoient point eu de commencement, seroit-il possible que les Poëtes n'eussent rien chanté de plus ancien que la guerre de Troye et la ruïne de cette Ville; que la mémoire de tant de grandes actions, que tant de siécles doivent avoir vûes, fût périe, & qu'il n'en fût resté aucun monument qui les rendît immortelles? Je crois donc que l'Univers est nouveau, & que la Nature ne subsiste que depuis peu de siécles. De là vient que nous voyons encore quelques Arts se polir, & quelques autres nouvellement nez croître de jour en jour. Tantôt l'on a ajoûté aux navires quantité de piéces & d'instrumens qui les rendent plus parfaits, tantôt les joueurs d'instrumens ont inventé des sons mélodieux &c. Virgile. Ecl. 6. Siléne commença à chanter comment tous les élemens, & le monde entier dans sa naissance, avaient été composez de ces principes (c'est-à-dire des atomes.) Géorg. liv. I. «Jupiter mit fin à l'heureuse abondance qui régnoit avant son tems, afin que la nécessité obligeât l'homme à inventer divers Arts, à chercher le blé dans les sillons, & à tirer des veines des cailloux le feu qui y est caché. Alors les fleuves commencèrent à sentir le poids des arbres creusez & travaillez en forme de navires. Alors le Pilote étudia le rang des Etoiles, apella les unes Pleïades, les autres Hyades, quelques autres Ourse. Alors on trouva l'invention de prendre les animaux au lacet & à la glu, & d'entourer les bois avec des chiens. Alors on commença à jetter des filets dans les rivières & dans la mer même. Alors on profita de la dureté du fer, & au lieu qu'auparavant on fendoit le bois avec des coins, on commença à le couper avec des scies. Enfin plusieurs autres Arts commencérent à paroître». Horace Sat. 3. du liv I. Après avoir réprésenté les premiers hommes dans leur naissance, comme assez semblables à des bêtes, fait voir par quels progrès ils vinrent à un état plus policé & mieux réglé. Sénèque dans un endroit cité par Lactance assure que la Philosophie n'est pas encore vieille de mille ans. Tacite Ann. 3. dit «que les hommes de la premiére Antiquité ne savoient ce que c'étoit de loix & d'Empires, & que les loix ne furent introduites, & les Empires ne se formèrent, qu'après que l'ambition & la violence eurent succédé à la modération & à l'honnêteté.» Ce qui a obligé Aristote à croire & à soutenir l'éternité du genre humain & par conséquent du Monde, a été l'absurdité de l'opinion de Platon, qui disoit, à la vérité, que le Monde avoit eu un commencement, mais qui prétendoit qu'il avoit été engendré, & non pas créé. L'un & l'autre de ces deux Philosophes ont eu raison & ne l'ont pas eu à divers égards. Platon avoit raison de nier l'éternité du Monde, mais il se trompoit en disant qu'il avoit été formé par voye de génération. Aristote raisonnoit juste, lors qu'il rejettoit cette génération; mais il raisonnoit mal, lors qu'il concluoit de l'absurdité de cette doctrine, qu'il faloit donc que le Monde fût sans commencement. Que l'on prenne ce que l'un & l'autre ont eu de bon, & l'on tombera dans l'opinion des Juifs & des Chrétiens. Il semble néanmoins qu'Aristote n'ait pas été tout à fait content de son hypothèse. Il en parle fort souvent d'une maniére à faire voir qu'il étoit fort irrésolu là-dessus. Dans la préface du second livre qu'il a fait des Cieux, il dit qu'il n'a pas de démonstration de ce qu'il avance sur ce sujet, mais une simple persuasion. Dans le premier livre de ses Topiques chapitre 9. il met la question de l'éternité du Monde au rang de celles sur lesquelles on peut disputer de part & d'autre avec probabilité. Et dans le 3. liv. de la génération des animaux, il supose qu'ils ont pu avoir un commencement, & là-dessus il tâche à découvrir de quelle maniére ils ont pu avoir été engendrez.

Réponse à l'objection, que si Dieu étoit la cause de tout, il seroit l'auteur du mal.

VIII. Mais ne semble-t-il pas que, s'il y avoit un Dieu auteur de toutes choses, & infiniment bon, on ne verroit pas dans le monde tant de miséres & tant de désordres? Je répons qu'il y a de deux sortes de maux, le mal moral, c'est-à-dire, le crime, & le mal physique, c'est-à-dire, la misére. A l'égard du premier, il est sûr qu'on ne peut l'atribuer à Dieu sans blesser sa sainteté. Nous avons dit qu'il est l'auteur de toutes choses, mais ce n'est que de celles qui subsistent réellement: & rien n'empêche que les choses qui subsistent réellement, n'en produisent d'autres qui ne sont que de purs accidens & de pures maniéres d'être, tel qu'est ce qu'il y a de criminel dans les méchantes actions: de sorte qu'il n'est pas besoin de remonter jusqu'à Dieu pour en trouver la source. Lors qu'il créa l'Homme & les Intelligences qui sont au-dessus de l'homme, il leur donna une liberté qui les rendait capables du bien & du mal. Mais quoique cette liberté se puisse déterminer au mal, elle n'est pas cependant mauvaise en elle-même. Pour ce qui est du mal physique qui est proprement ce que nous apellons douleur, il n'y a aucun inconvénient à dire qu'il vient de Dieu; puis qu'il s'en sert ou à corriger l'Homme, ou à le punir. Et bien loin que cette espéce de mal répugne à sa bonté, on peut dire qu'il l'employe souvent par un principe d'amour pour les hommes; de la même manière que les Médecins prescrivent aux malades des remédes désagréables au goût, mais nécessaires pour leur guérison.

Réfutation de l'opinion de deux premiers principes

IX. Il faut réfuter en passant l'opinion de ceux qui établissent deux premiers Principes, l'un bon, & l'autre mauvais.

I. Deux Principes si oposez ne peuvent que causer du désordre, & même une destruction entiére, bien loin de pouvoir produire quelque chose d'aussi bien construit, & d'aussi sagement réglé, qu'est le Monde. II. De ce qu'il y a un Être bon par soi-même, il ne s'ensuit pas qu'il y en ait un absolument & nécessairement mauvais. La malice est un défaut qui supose une chose qui existe déjà: or l'existence est par soi-même quelque chose de bon[L].

Note L:[ (retour) ] De plus il ne faut pas concevoir le mal comme une chose naturelle, mais comme la dépravation de l'état naturel des choses. Or, comme nous l'avons prouvé, un Être qui est nécessairement & par soi-même, est parfaitement immuable: & quand il ne le seroit pas, il est toujours évident qu'un premier Être devenu mauvais, ne le seroit pas nécessairement, puis qu'il ne le seroit pas de toute éternité. ADD. DU TRAD.

Que Dieu gouverne toutes choses. x. Preuve.

X: S'il est vrai, comme nous l'avons établi, que Dieu a créé le Monde, il n'est pas moins constant, qu'il le gouverne par sa Providence. Sa bonté l'y oblige: sa science infinie & sa toute-puissance lui en donnent les moyens: l'une lui fait connoître tout ce qui se fait & tout ce qui se doit faire: l'autre le rend capable d'exécuter ce qu'il juge à propos pour conduire & pour régler l'Univers. Avec un degré de sagesse & de bonté infiniment plus petit, les hommes étendent leurs soins sur leurs enfans, & avec quelque chose qui n'est en soi-même ni bonté ni sagesse, mais qui en réprésenté assez bien les démarches, les bêtes mêmes savent élever & conserver leurs petits. Il faut rapeller ici ce que nous avons dit de certains mouvemens peu naturels, que l'on remarque dans le Monde, mais qui servent bien mieux à sa conservation que d'autres plus naturels, & plus simples.

Que Dieu gouverne toutes les choses sublunaires.

XI. La Terre & toutes les choses sublunaires étant l'ouvrage du Créateur, aussi bien que le Ciel, & tous les corps célestes, cette même raison fait voir combien est mal fondée l'opinion de ceux, qui reconnoissant une Providence, la renferment dans l'étendue des Cieux. Il ne seroit pas même dificile de prouver, que la Terre est plus particuliérement que le Ciel, l'objet des soins de la Providence. Le cours des Astres est si conforme aux besoins de l'Homme, qu'on peut dire qu'ils ont été créez pour lui. Or lequel est le plus digne des soins de Dieu, ou la Fin, ou les moyens qui sont destinez à cette fin?

Que Dieu gouverne les natures particuliéres.

Il n'y a pas plus de raison à prétendre, que Dieu ne conduit que les natures universelles, & ne touche point aux Êtres Singuliers. Est-ce qu'il ne les connnoît pas? C'est ce que quelques-uns disent, mais si cela est, comment se connoît-il lui-même? De plus, nous avons prouvé que la science de Dieu est nécessairement infinie: elle s'étend donc à tous les Êtres particuliers. Or si Dieu les connoit tous, pourquoi ne les gouverneroit-il pas tous? Cela paroît encore par ces fins tant particuliéres, que générales, que nous avons découvertes dans chaque partie du Monde. Sans toutes ces considérations, une seule raison sufit. C'est que les natures universelles ne subsistent que dans les Êtres particuliers. Si donc Dieu abandonne les Êtres particuliers, il faut aussi qu'il abandonne le genre; s'il conserve & gouverne le genre, il faut de nécessité qu'il conserve & gouverne les Êtres particuliers.

Preuve de la Providence, par la conservation des États

XII. La durée des États & des Empires est une preuve si forte de la Providence Divine, que tous les Philosophes et tous les Historiens en ont très-bien senti le poids. En général, par tout où cet ordre, qui soumet un État à une autorité supérieure, a été reçu, il y subsiste toujours. En particulier, on voit que certaines formes de Gouvernement se maintiennent en quelque Païs pendant une longue suite de siécles. Combien de temps n'a pas duré, par exemple, le Gouvernement monarchique des Assyriens, des Egyptiens et des François. Le Gouvernement Aristocratique des Vénitiens compte déjà plus de douze cents ans. Il est vrai que la Politique a beaucoup contribué à cette longue durée. Cependant, si l'on prend garde combien il y a toûjours eu d'esprits déréglez et turbulens; à combien de traverses un État est sujet de la part de ses Voisins, et quelle, est l'inconstance de toutes les choses du Monde: on verra qu'il est impossible qu'une certaine maniére de Gouvernement subsiste: si long tems, sans une direction toute particuliére de la Providence. Cette direction est encore plus sensible dans la maniére dont Dieu change la forme des Empires & les ôte à de certains Peuples pour les donner à d'autres. Ceux par qui il opére ces grandes Révolutions, Cyrus, par exemple, Alexandre, César, Cingi parmi les Tartares, & Namcaa dans la Chine, ont tous eu une enchaînure de succès, que toute la prudence humaine n'auroit jamais pu leur procurer; ils ont tous éprouvé un bonheur dont la grandeur surpassoit leurs désirs, & dont la durée constante était fort éloignée du cours ordinaire des choses du monde, dans lesquelles on ne voit que mêlange & qu'inégalité. La ressemblance qu'ont entr'eux ces événemens mémorables, & leur concours à une même fin, c'est-à-dire, à l'établissement d'un Empire sur les ruïnes d'un autre, ne peuvent partir d'une cause fortuite & aveugle. On peut faire plusieurs fois de suite un coup de dé heureux: mais si on le fait jusqu'à cent fois, il n'y a personne qui ne l'atribue d'abord à quelque adresse cachée.

3. Preuve par les miracles.

XIII. Entre toutes les preuves qui nous convainquent d'une Providence, il n'en est point de incontestable que les miracles & les prédictions dont les Historiens font mention. Il est vrai qu'on en débite beaucoup sans fondement. Mais doit-on rejetter pour cela tout ce qu'on a là-dessus de bien atesté par des témoins oculaires, dont le jugement & la bonne foi sont au-dessus du soupçon? Ce sont des choses impossibles, dira-t'on; mais si Dieu peut tout & sait tout, pourquoi ne feroit-il pas ce qu'il veut, & ne pourroit-il pas révéler ce qu'il sait? Si l'on ajoûte que ces actions miraculeuses violent les loix de la Nature; je demanderai pourquoi Dieu, étant l'auteur de ces loix, il n'en seroit pas le maître; & s'il s'y est tellement lié, qu'il ne puisse jamais se dispenser de les suivre? Si l'on dit que ces choses extraordinaires peuvent avoir été produites par des Esprits inférieurs à Dieu, j'y consens: mais j'en conclus qu'à plus forte raison Dieu les pouvoit produire lui-même: outre que, comme dans un Royaume bien réglé il ne se fait rien d'extraordinaire que sous le bon plaisir de celui qui le gouverne, il faut nécessairement que ces Esprits, à qui on veut faire honneur de ces grandes choses, ne les ayant faites que par l'ordre ou par la permission de leur Maître.

En particulier par les miracles de Moyse & de Josué, que l'on prouve I. par la durée de la Religion Judaïque.

XIV. Que l'on chicane tant qu'on voudra sur la certitude des histoires qui nous parlent d'événemens surnaturels & miraculeux; l'Histoire de la Religion Judaïque, & des merveilles qui lui servent de fondement, est au-dessus de toute exception. Cette Religion[5], quoique privée depuis long tems de tous apuis humains; quoi qu'en bute à la raillerie & aux mépris de toutes les Nations, a subsisté jusqu'à présent dans tous les endroits du du Monde où elle s'est répandue. Toutes les autres Religions, si vous en exceptez la Chrétienne, qui n'est autre que la Religion Judaïque amenée à sa perfection, sont tombées du même coup qui a renversé les Empires, dont la puissance leur servoit d'apui. C'est ce qui est arrivé à toutes les diférentes branches de l'ancien Paganisme. Et si le Mahométisme se maintient encore, ce n'est qu'à la faveur de l'Autorité souveraine. Si l'on recherche la cause de cette impression profonde & inefaçable, que la Religion Judaïque a faite dans le coeur de ceux qui la professent, on n'en trouvera pas d'autre qu'une Tradition certaine & constante, qui leur a apris de génération en génération les miracles que leurs premiers pères virent faire à Moyse & à Josué à leur sortie d'Égypte, & à leur entrée dans le Païs de Canaan. Sans cela, il n'est pas concevable qu'un Peuple qui a toujours eu un grand fonds d'obstination, & un extrême penchant à la désobéïssance, eût voulu se charger d'une loi qui l'acabloit par une multitude rebutante de Cérémonies & de Rites. Sur-tout[6], la Circoncision est quelque chose de si douloureux, & qui leur atiroit de si cruelles railleries de la part des Étrangers, qu'il n'est pas croyable qu'entre tant de cérémonies que l'esprit peut inventer, des hommes sages eussent pris celle-ci pour en faire le symbole de leur Religion, s'ils n'avoient été convaincus que c'étoit Dieu qui leur en ordonnoit la pratique.

Note 5:[ (retour) ] Cette Religion.... subsiste encore aujourd'hui. Joséphe dans son premier livre contre Appion nous a conservé un passage d'Hécatée, où cet Auteur parlant des Juifs qui étoient avant Alexandre, dit, «qu'ils étoient si atachez à leurs loix & à leurs coutumes, que ni le mépris outrageant que leurs Voisins faisoient d'eux, ni les mauvais traitemens des Rois de Perse & de leurs Satrapes, ni même les derniers suplices, ne les pouvoient obliger à y renoncer. Un autre passage du même Hécatée porte que du temps d'Alexandre, des Soldats Juifs refusèrent constamment d'aider à rebâtir le temple de Bélus. Joséphe dans la Réponse à Appion, liv. 2. conclut de cette fermeté des Juifs à conserver leurs loix au milieu de leurs malheurs & de leurs dispersions & malgré les menaces & les caresses des Rois étrangers, qu'il faloit bien qu'ils eussent été fermement persuadez de tout tems que Dieu en étoit l'Auteur.

Note 6:[ (retour) ] La Circoncision étoit quelque chose de si douloureux, & qui leur... &c. Philon.

2. Par la sincérité de Moyse & par l'antiquité de ses Livres

XV. Les Écrits de Moyse, qui nous ont conservé la mémoire de tant de miracles, ont des caractéres de vérité extrémement vifs & sensibles. Tous les Juifs qui ont été depuis ce grand Homme jusqu'à nous, ont toujours cru très-sincérement, que Dieu le leur avoit envoyé pour les conduire & pour établir leur Religion[M]. On ne lui voit ni passion pour la gloire, ni desir d'établir sa Maison. S'il fait des fautes, il veut bien les publier; s'il jouït de l'autorité suprême, c'est parce qu'il étoit seul capable de la manier. Mais d'ailleurs il ne travaille point à l'afermir dans sa famille, qu'il s'est contenté de confondre dans la foule des Lévites. Il laisse à d'autres l'honneur du Sacerdoce dont il auroit pu s'emparer. On ne remarque dans ses discours, ni cet artifice, ni ces maniéres flateuses & insinuantes, qui sont les couleurs ordinaires du mensonge; mais une simplicité inimitable, & une proportion merveilleuse avec les choses dont il parle. Joignez à cela qu'aucun autre livre ne peut disputer aux siens l'avantage de l'antiquité. Les Grecs mêmes, de qui les autres Peuples ont tiré ce qu'ils ont d'érudition, avouent qu'ils ont reçu d'ailleurs[7] l'invention de l'écriture. Et il est certain que le nom de leurs lettres, leur rang, & la figure qu'elles eurent dans les commencemens; ne sont autres que le nom, le rang, & la figure des lettres Syriaques & Hébraïques.[8] Les loix mêmes les plus anciennes des Athéniens, sur lesquelles celles des Romains furent ensuite formées, viennent manifestement des loix de Moyse.

Note M:[ (retour) ] Mais comment eût-il obtenu créance dans l'esprit des premiers Israëlites, si Dieu n'eût véritablement signalé sa Mission par tous ces prodiges qu'il a laissez par écrit? Certes il n'étoit pas possible qu'il jouât tout un grand Peuple. Mais quand il l'eût pu, il ne l'auroit pas fait. On le voit très-éloigné de tout ce qui peut porter un homme à la fourbe & à l'imposture. ADD. DU TRAD.

Note 7:[ (retour) ] L'invention de l'Écriture, Hérodote dans sa Terpsichore dit que «les Ioniens ayant apris des «Phéniciens l'usage des lettres, l'avoient retenu, quoi qu'avec quelques changemens; que c'est à cause de cela que les lettres Gréques sont nommées Phéniciennes.» En éfet Timon & Plutarque les apellent ainsi. Ce dernier dit aussi qu'Alpha signifie un boeuf dans la langue Phénicienne, ce qui est vrai. Eupoléme dans son livre des Rois de Judée, dit «que Moyse a été le premier de tous les Sages, & que ce fut lui qui enseigna aux Juifs l'invention des lettres, laquelle passa ensuite de ce peuple aux Phéniciens»; & il est vrai que le plus ancien Hébreu étoit le même ou presque le même que le Phénicien. Il prononçoit, dit Lucien, certains mots inconnus tels que seroient des mots Hébreux ou Phéniciens. Chérilus dans les Vers qu'il a fait des Solymes[N] dont il posoit la demeure auprès d'un lac, qui est à ce que je crois le lac Asphaltite ou la mer morte, dit qu'ils parloient Phénicien. Cela se recueille aussi de cette scéne de Plaute qui est en langue Punique. Non seulement la langue des anciens Israëlites étoit la même que celle des Phéniciens, mais ils se servoient aussi des mêmes lettres, comme l'ont prouvé Joseph Sealiger, & Gérard Vossius.

Note N:[ (retour) ] Rochart Liv. I. des Colonies des Phéniciens, Ch. 6. fait voir que Josephe s'est trompé; & que ces Solymes dont Chérilus parle ne sont pas un peuple de Judée; mais de l'Asie Mineure dans le voisinage de la Lycie.

Note 8:[ (retour) ] Les lois mêmes les plus anciennes des Athéniens &c. Telle est la loi touchant le voleur de nuit, & celle qui ordonnoit qu'un homme venant à mourir sans enfans, son plus proche parent épouseroit sa veuve. Sopater, Térence, & Donat, font voir que c'étoit là une loi des Athéniens. Ces Peuples avoient aussi pris de la fête des Tabernacles la coutume de porter des rameaux dans une de leurs solemnitez. A l'imitation du souverain Sacrificateur des Juifs, leur Pontife étoit obligé par les loix d'épouser une fille vierge & citoyenne. Enfin la loi qui ordonnoit parmi eux que lorsque deux ou plusieurs soeurs viendroient à mourir sans enfans ou sans frères, les parens du côté du père seroient héritiers, venoit aussi des Hébreux.

3. Par les témoignages des Auteurs étrangers.

XVI. Outre cela, on trouve dans les Écrits de plusieurs Auteurs Païens, beaucoup de choses conformes à celles que Moyse nous aprend, & qui ne pouvant être regardées que comme les restes d'une Tradition très-ancienne & très-universelle, sont fort propres à confirmer ce que cet Auteur a écrit. Ce qu'il nous dit de l'origine du Monde se trouve en substance, quoi qu'un peu déguisé,[9] dans les plus vieilles histoires des Phéniciens, que[P] Sanchionation avoit compilées, & [g] Philon de Biblos a traduites.[10] On en voyoit aussi quelques traces parmi les Indiens, au raport de Mégasthénes & de Strabon;[11] & parmi les Égyptiens, selon le témoignage de Laërce & de Diodore de Sicile. Entre les Grecs,[h] Linus, [12] Hésiode[i], & beaucoup d'autres, ont parlé du Chaos, que quelques-uns ont réprésenté comme un grand oeuf[R]. Ils n'ont pas ignoré non plus, ni la création des animaux, ni celle de l'Homme; ils ont su qu'il a été formé à l'image de Dieu, & qu'il reçut de son Créateur l'empire sur les animaux.[13] Ovide, qui avoit pris tout cela des Grecs, l'énonce dans ses Métamorphoses d'une maniére fort aprochante des expressions de Moyse.[14] Épicharme [j] & les Platoniciens ont dit, que toutes choses avoient été faites par la parole de Dieu. C'est ce qu'on voit aussi dans l'ancien Auteur des[15] Vers ausquels on a donné le nom d'Orphiques [δόχημα. και όχημα.] non qu'ils fussent d'Orphée, mais parce qu'ils en contenoient les leçons & la doctrine. La lumiére du Soleil,[16] selon Empédocle[k], ne vient pas originairement de lui: il n'en est que le dépositaire, ou, comme a parlé un des Docteurs de l'ancienne Eglise, le réceptacle & le véhicule.[l] Aratus & Catulle[m] ont placé au-dessus des Astres le séjour de la Divinité,[n] Homére y a conçu une lumiére éternelle. Thalés[o], instruit dans la discipline des Phéniciens, de qui il étoit descendu, a enseigné que Dieu est le plus ancien de tous les Êtres comme n'ayant été produit par aucun autre, que le Monde n'est si Beau que parce qu'il est l'ouvrage de Dieu, & que les ténèbres ont précédé la lumiére. Ce dernier point, qui se trouve aussi[17] dans les vers Orphiques, & dans Hésiode, nous aprend pourquoi[18] plusieurs Nations, qui retenoient inviolablement les vieilles coutumes, mesuroient plutôt le tems par les nuits que par les jours. Anaxagore a reconnu que toutes les parties du Monde ont été arrangées par une Intelligence suprême.[19] Aratus dit que les Etoiles ont été créées de Dieu.[20] Virgile marchant sur les traces des Philosophes Grecs, parle d'un Esprit universel répandu dans tout l'Univers, & qui est le Principe de la vie & du mouvement[21]. Hésiode, Homére,[22] & Callimaque, ont assuré que l'Homme avoit été formé de boue.[23] Maxime de Tyr avance que toutes les Nations s'accordent à reconnoître un seul Dieu auteur & maître du Monde. On peut dire aussi qu'elles ne se sont pas moins rencontrées, à reconnoître dans un septième jour quelque chose de plus que dans les autres: ce qui est un monument très-sensible de la création du Monde en six jours. Pour les Hébreux, cela est clair. A l'égard des Grecs, & des Latins,[24] nous l'aprenons de Joseph, de Philon, de Tibulle, de Clément Alexandrin, & de Lucien. Selon le raport de Philostrate de[25] Dion Cassius, & de Justin Martyr, les Indiens & les Celtes, anciens Peuples de l'Allemagne, de la Bretagne & de la Gaule, ont divisé le tems en semaines: ce qui prouve qu'ils conservoient la mémoire du repos qui suivit la Création. Et cela paroît aussi par les noms que ces peuples donnoient aux jours de la semaine.

Note 9:[ (retour) ] Dans les plus vieilles histoires des Phéniciens que Sanchoniaton avoit compilées & que Philon de Biblos a traduites. Voici un fragment de cet ancien Auteur qu'Eusebe a garanti de l'oubli en le citant dans sa Préparation Évangélique liv. 1. ch. 10. «La Théologie des Phéniciens établit pour premier principe du Monde un air ténébreux & spiritueux ou un soufle, un vent d'un air ténébreux & un Chaos envelopé d'obscurité: Que ces deux principes occupoient un espace infini, & que pendant un fort long tems, il ne furent séparez par aucune borne: mais qu'enfin l'Esprit étant devenu amoureux de ces principes qui lui apartenoient, il s'étoit mêlé avec eux: Que cette conjonction avoit été apellée desir ou amour: Que ce fut de là que naquirent toutes choses: Que pour l'Esprit il étoit sans commencement, & n'avoit été produit par aucune cause: Que la premiére chose qui provint de son union avec ces principes, fut Mot, par où quelques-uns entendent du limon, d'autres une putréfaction qui naît d'un mélange d'eau avec quelque autre substance: Que ce Mot avoit été la semence de toutes les Créatures, & la matiére dont elles ont été formées...... Que les Astres étoient dans ce limon comme dans un oeuf, & que ce limon qui renfermoit le Soleil, la Lune, les Étoiles, & [O]les grans Astres, fut ensuite illuminé. Tout le Monde voit le raport qu'a cette doctrine avec celle de Moyse. Dans l'une & dans l'autre on voit, I. une matiére informe & ténébreuse que Moyse appelle תהזם Tehom, abîme תחו & בהן Tohou & Bohou, terre sans forme & vuide; eaux & que Sanchoniaton nomme Chaos, avant qu'elle ait reçu du mouvement, & Mot, après qu'elle en eut reçu. On y voit, II. l'Esprit, auteur du mouvement, & qui tire de cette matiére tous les Êtres qui devoient composer l'Univers. III. On y voit même son action représentée par une même image, qui est celle d'une colombe qui couve un oeuf: car c'est là la force du mot מרהפת Merachépheth, que nous avons traduit, se mouvoir, comme l'a remarqué le Rabbin Salomon Jarchi. Or Sanchoniaton dit que les Astres étoient dans le limon comme dans un oeuf. C'est à cela que se raportent les passages suivans. Macrobe Saturnal. liv. 7. ch. 16. dit qu'un oeuf est un bel emblême du Monde. Les Vers Orphiques enseignent que le principe de la génération de toutes choses a été un oeuf, & dans Arnobe les Dieux Syriens, qui ne sont autre chose que les Astres, sont dits être nez d'oeufs. IV. Enfin on voit dans l'Auteur Phénicien aussi bien que dans Moyse, que la lumiére a précédé le Soleil. Dans la suite de ce fragment, il est parlé de βάαν Bâan & de κολπία Kolpia. Le premier est le בהן, Bohou que nous avons traduit, vuide; le second, par lequel Sanchoniaton entend le vent, est visiblement כדפיח Kol pi jah, la voix de la bouche de Dieu. Zenon qui étoit de Cittium, ville de Cypre & Colonie des Phéniciens, disoit, au raport du Scholiaste d'Apollonius, «que ce Chaos dont a parlé Hésiode, étoit de l'eau; & que cette eau venant à s'abaisser, il s'étoit produit une espéce de limon lequel s'épaississant devint ce que nous apellons la terre». Numénius, allégué par Porphyre, cite expressément Moyse, dans ces paroles, le Prophète a dit que l'Esprit de Dieu ένεφέρετο, étoit porté sur les eaux. La séparation de la terre & des eaux se trouve aussi dans Phérécydes, qui l'avoit apris des Syriens, & dans Anaximander, qui dit que la Mer est un reste de l'humidité originelle de l'Univers. Linus & Anaxagore ont enseigné qu'au commencement tout étoit mêlé et confus, mais que l'Esprit a tout arrangé. Ce qu'ils tiroient des Phéniciens, qui dès la premiére Antiquité ont eu commerce avec les Grecs. Linus même étoit Phénicien d'origine. Orphée, qui a puisé des mêmes sources, dit dans un passage cité par Athénagore, que le limon a été fait d'eau. Outre cela, il a parlé du Chaos comme d'un grand oeuf, qui venant à se crever, s'est partagé en deux parties qui sont le ciel & la terre. On trouve aussi dans un passage de cet ancien Auteur, cité par Timothée le Chronologue, & les premiéres ténèbres, & la premiére illumination de l'Univers.

Note O:[ (retour) ] Après avoir nommé le Soleil, la Lune & les Étoiles qu'entend-il par les grans Astres? Peut-être les Étoiles de la premiére grandeur.

Note P:[ (retour) ] Sanchoniaton de Betyte est le plus ancien & le plus fameux des Historiens Phéniciens. Suidas assure qu'il a vécu quelque tems après la guerre de Troye: & s'il est vrai que son ouvrage ait été adressé à Abibal Roi de Phénicie, pére d'Hiram, allié de Salomon, il faut qu'il ait vécu du tems de David. M. de Saint Jore (Richard Simon) Bibliot. Crit. t. I. dit qu'il paroît que l'histoire attribuée à Sanchoniaton a été supposée, vers le tems de Porphyre, en faveur du Paganisme. Voyez ce qu'il dit p. 131. & suiv. TRAD. DE PAR.

Note g:[ (retour) ] Philon de Biblos, qui avoit traduit son ouvrage de Phénicien en Hébreu, étoit un Grammairien qui vivoit, dit-on, sous l'Empereur Adrien; nous n'avons plus l'original ni la traduction. Voyez-en des fragmens dans Euseb. Prep. Ev. Le même.

Note 10:[ (retour) ] On en voyoit quelques traces parmi les Indiens, au raport de Mégasthénes. Voici le passage, tiré du liv. 15. de Strabon. «Les indiens ont en beaucoup de choses les mêmes opinions que les Grecs. Ils croyent, par ex. que le Monde a eu un commencement, & qu'il doit finir un jour: que Dieu qui en est l'auteur, & qui le gouverne, se trouve dans toutes ses parties: que toutes choses ont chacune en particulier des principes diférens; mais que le principe général dont tout le Monde a été formé, c'est l'eau.» On voit aussi dans Clément Alexandrin, liv. I. des Stromates un passage de Mégasthénes, qui témoigne que les Brachmanes, Philosophes Indiens, ont cru ce que les plus anciennes traditions enseignent touchant la Nature.

Note 11:[ (retour) ] Et parmi les Égyptiens. Laërce dans sa préface; «Ils tiennent (ce sont les Égyptiens) que le Monde dans sa naissance a été [Q] une masse confuse: que les Élémens ont été tirez de cette masse par voye de séparation: que les animaux en ont été formez... que le Monde périra, de même qu'il a commencé d'être.»

Note Q:[ (retour) ] Voici comme Diodore de Sicile explique leur opinion. «Ils disent que lors que l'Univers commença d'exister, le Ciel & la Terre n'avoient qu'une même face, & étoient mêlez l'un avec l'autre: Qu'ensuite l'air ayant reçu un mouvement perpétuel, ce qu'il y avoit de parties de feu s'élévérent au-dessus des autres, pour composer les Astres: & les parties bourbeuses & épaisses s'affaissérent & s'amassérent dans un même lieu, avec les parties humides: Que les unes & les autres ayant aussi reçu un mouvement continuel, les plus humides s'étoient séparées des plus grossiéres & des plus solides; celles-là pour composer la Mer, & celles-ci, la Terre: Que la Terre qui étoit d'abord fort molle, s'épaissit peu à peu par la chaleur du Soleil: Que sa surface ayant commencé à fermenter par cette chaleur, il s'y étoit formé de petites élevures qui contenoient une certaine pourriture, environnée d'une espéce de membrane ou de peau fort déliée; ce qui arrive encore aujourd'hui dans des lieux humides & marécageux, lors que le Soleil vient à les échaufer tout d'un coup. Que cette petite pourriture étant devenue un Fétus, ou une ébauche d'animal, tous ces Fétus tirérent leur nourriture d'un brouillard qui de nuit se répandoit autour d'eux, & que de jour la chaleur du Soleil leur donnoit une juste consistence: Qu'ayant aquis toutes leurs parties dans une forme convenable, & le Soleil ayant brulé & dissipé ces peaux où ils étoient enfermez, toutes les espéces d'animaux vinrent enfin à paroître: Que ceux qui avoient eu en partage plus de degrez de chaleur, s'élevérent dans l'air, les plus terrestres demeurérent sur la Terre, & les plus humides eurent l'eau pour leur demeure: Que la Terre se durcissant tous les jours de plus en plus par la chaleur & par les vents, étoit devenue incapable de produire les animaux de la maniére qui vient d'être décrite; & qu'à cette voye de génération succéda celle que nous voyons aujourd'hui..... Qu'il ne faut pas être surpris de cette force que la Terre a eu de produire les animaux: Qu'on en voit un exemple dans la Thébaïde [province d'Égypte], où dans le tems que le Nil est le plus débordé, le Soleil échaufant tout d'un coup la terre qui a été humectée & détrempée par ce debordement, il s'engendre sur sa surface une pourriture, de laquelle naît une multitude incroyable de rats & de souris: Qu'à plus forte raison cela a pu arriver dans le commencement, puis qu'alors la Terre, qui étoit plus molle, & l'air qui avoit une autre température, étoient dans une disposition plus prochaine à produire des animaux». Macrobe, Saturnal. liv. VII. raporte en abrégé cet article de la Théol. Égyptienne touchant la génération des animaux. Tout cela, si vous y joignez l'Esprit, ressemble assez à la doctrine de Moyse, & à la Tradition des Phéniciens. La plûpart des Philosophes Grecs ne regardant qu'à la matiére, n'ont point parlé de la cause qui lui a donné le mouvement & la forme. Aristote, qui a senti ce défaut l'a prétendu éviter en disant qu'il faloit, outre la matiére, concevoir une cause qui ait agi sur elle, & que cette cause est la Nature. Mais Thalès, Anaxagore, & Platon ont mieux rencontré lors qu'ils ont dit que cette cause est Νας, c'est-à-dire une Intelligence, un Esprit.

Note h:[ (retour) ] Linus étoit un Poëte Grec qui vivoit avant Homere, selon quelques-uns: on le fait inventeur des rithmes & des airs; il ne nous reste rien de lui. TRAD. DE PAR.

Note 12:[ (retour) ] Hésiode & beaucoup d'autres. Ces autres sont l'Auteur de certains Hymnes, & du Poëme des Argonautes, que l'on a cru être Orphée; Épicharme, le plus ancien des Poëtes Comiques,& Aristophane, dans la Comédie qui a pour titre, les oiseaux, & dont Lucien & Suidas nous ont conservé le passage qui fait à ce sujet. Dans tous ces Auteurs on voit un Chaos, matiére informe, & principe de toutes choses: une cause qui agit sur ce Chaos, qu'ils apellent Amour, & qui séparant toutes les diférentes parties du Chaos, a produit le Ciel, la Terre, la Mer, les Hommes &c. Sur quoi il faut remarquer I. qu'Hésiode étant né proche de Thèbes, ville qui a été bâtie par Cadmus Phénicien, il en a pu tirer ce qu'il dit là-dessus, & qui est si conforme à ce que nous venons de voir de la tradition des Phéniciens. II. Que les Phéniciens ayant eu de tout tems commerce avec les Ioniens, qui ont été les premiers habitans de l'Attique, ont pu leur porter la connoissance de leurs dogmes, aussi bien que leurs marchandises.

Note i:[ (retour) ] Hesiode autre Poëte, né a Ascre en Beocie, que quelques-uns mettent avant Homere, & d'autres plus probablement un siécle après ou environ. Les ouvrages qui nous restent de lui sont simples pour le stile, mais grands pour les pensées morales. Sa Theogonie ou Génération des Dieux est la Théologie des Païens. Son ouvrage intitulé les Oeuvres & les Jours, est plein de belles pensées. TRAD. DE PAR.

Note R:[ (retour) ] Aparemment à cause de la métaphore que Moyse employe pour réprésenter l'action de l'esprit de Dieu, & qu'il tire de l'action d'une poule qui fait éclorre ses oeufs en les couvant. ADD. DU TRAD.

Note 13:[ (retour) ] Ovide.... l'énonce dans ses Métamorphoses &c. Le passage est très-beau, Grotius l'a raporté tout entier. Comme il est un peu long, je n'en donnerai qu'un abrégé. Ovide, après avoir décrit le Chaos d'une maniére fort ingénieuse, représente le partage que Dieu fait de toutes ses parties confuses & mêlées. Il dit qu'il en tira les Élémens, à chacun desquels il marqua sa place: Qu'il arrondit la Terre, l'environna de Mers, & qu'il la coupa de riviéres, & de lacs: Qu'il étendit les campagnes, abaissa les valons, éleva les montagnes, & orna les bois de feuillage. Il parle ensuite des cinq Zones & célestes & terrestres, des brouillards, des nues, des orages, dont il dit que Dieu établit le siége dans les airs, ou il assigna de même à chacun des vents leur quartier. Plus haut il nous fait voir l'Æther, ou l'air pur, & dégagé de parties terrestres; & plus haut encore le Ciel & les Astres, qu'il représente, aussi bien que les Dieux, comme les habitans du Ciel. Il parle en général des diférentes espéces d'animaux, & de leurs demeures. «Il leur manquoit un Maître, ajoûte-t-il; l'Homme naquit pour posséder ce beau rang. Japétus mêlant avec de l'eau le limon tout nouvellement séparé de l'Æther, le forma à l'image des Dieux maîtres & directeurs de tout l'Univers. Et au lieu que les autres animaux sont panchez vers la terre, il donna à l'Homme une tête droite, élevée, & capable de porter les yeux vers le Ciel.» Eurysus Pythagoricien dit «que celui qui a formé l'Homme étant souverainement bon & bien faisant, a bien voulu se prendre lui-même pour patron de cet ouvrage.» Horace, Virgile, & Juvénal ont représenté nôtre ame comme descendue du Ciel, & faisant même partie des Êtres célestes. Cicéron, & Hipparchus cité par Pline liv. II. ont donné à l'ame une espéce de parentage avec les Étoiles.

Note 14:[ (retour) ] Épicharme &c. La Raison des hommes, dit ce Poëte, est née de la Raison de Dieu. Amélius Platonicien cité par Eusébe Prépar. lib. XI. «Cette Raison par qui subsistent toutes les choses qui ont été faites, est assurément cette Parole dont un certain Auteur Barbare dit, qu'elle étoit avec Dieu quand il créoit le Monde, & même avant qu'il le créât: que tout a été fait par elle: & que tout Être vivant & animé, vit & subsiste par elle.» Cet Auteur Barbare est S. Jean, qui vivoit un peu avant ce Philosophe. Chalcidius, dans son commentaire sur le Timée de Platon, parlant de Moyse: «Il est clair, dit-il, qu'il jugeoit bien que la Sagesse divine avoit présidé à la creation du Ciel & de la Terre, & qu'en un mot elle est le premier Principe de tout l'Univers.» Zénon & ses Sectateurs ont aussi le même dogme. Tertull. contre les Gent.

Note j:[ (retour) ] Épicharme de Sicile, Poëte comique & Philosophe, que quelques-uns font inventeur de la Comédie: il avoit écrit sur la Nature & sur la Medecine, ces ouvrages sont perdus. TRAD. DE PAR.

Note 15:[ (retour) ] Les vers Orphiques. «J'en prens à témoin cette premiére parole que le Pére de l'Univers prononça lors que par ses ordres il fonda le Monde entier.» Et ailleurs, «Tourne tous tes regards, & dirige tous les mouvemens de ton coeur vers la Raison divine. Jette les yeux sur le Créateur du Monde. Lui seul est éternel, lui seul a créé toutes choses; lui seul présent à toutes les parties de la vaste machine du Monde, les agite & les remue. Aucun homme ne le voit,& il voit seul tous les hommes». Ces deux passages se trouvent dans Justin Martyr, liv. de la Monarchie, dans Clément Alexandrin, Stromat. liv. v. & dans Eusébe, Prépar. Evang. liv. XIII.

Note 16:[ (retour) ] Selon Empédocle. «Ce Philosophe disoit que la premiére chose qui fut séparée du Chaos, fut l'Æther: Qu'ensuite le Feu en fut tiré, & enfin la Terre: Que la Terre étant venue à se resserrer par l'impétuosité même du mouvement de ses parties, l'Eau en étoit sortie, comme par bouillons: Que l'Air s'étoit dégagé de dedans l'eau à-peu-près comme les exhalaisons sortent de la terre: Que pour ce qui est de l'Æther, & du Feu, le premier avoit produit le Ciel, & le second, le soleil.» Plut. liv. 2. ch. 6. Il disoit aussi qu'il y avoit deux Soleils, l'un, original, & l'autre qui a été formé sur le premier, & c'est celui que nous voyons.

Note k:[ (retour) ] Empedocle d'Agrigente, disciple de Pythagore & de Parménide, avoit écrit sur la Physique, & une Relation de l'expedition de Xerxès. TRAD. DE. PAR.

Note l:[ (retour) ] Aratus, c'est ce Poëte Grec dont Cicéron encore jeune, avoit traduit les Phenomenes. TRAD. DE. PAR.

Note m:[ (retour) ] Catulle Poëte Latin, de Vérone, mort à Rome à l'âge de 30. ans, 44. ans avant J.C. Le même

Note n:[ (retour) ] Homere le meilleur des Poëtes Grecs, & le desespoir de tous ceux qui voudraient l'imiter, vivoit, à ce que l'on croit, plus de 900. ans avant J. C. Il y en a qui le font contemporain de Salomon. Le même.

Note o:[ (retour) ] C'est le premier de ceux qu'on nomma les sept Sages de la Grèce. Il naquit vers l'an 115. de Rome, & mourut vers l'an 209. âgé de 92. ans; étant jeune sa mere, dit-on, le pressa de se marier: il répondit, il n'est pas encore tems; sollicité de nouveau dans un âge avancé, il dit, il n'est plus temps. Le même.

Note 17:[ (retour) ] Dans les vers Orphiques &c. Je chanterai la Nuit, Mere des Dieux & des hommes.

Note 18: [ (retour) ] Plusieurs Nations qui retenoient &c. Nicolas de Damas le dit des [S]Numides: Tacite, des Anciens Allemans: César, des Gaulois: & Pline, des [T]Druïdes, en particulier: Aulu-Gelle des Athéniens. Les Bohémiens & les Polonois ont encore aujourd'hui cette coutume.

Note S:[ (retour) ] Anciens peuples d'Afrique.

Note T:[ (retour) ] Prêtres & Philosophes des Gaules.

Note 19:[ (retour) ] Aratus dit que les Etoiles &c. «Commençons par Jupiter, & ne nous lassons jamais de parler de lui. Toutes les parties du Monde ressentent les éfets de sa présence. Nous jouissons même de lui, & c'est de lui que nous tirons nôtre origine. C'est aussi lui qui a ataché les Astres au Ciel dans l'ordre où nous les y voyons, afin qu'ils nous montrassent en quelle saison chaque chose se doit faire, & que tout naquît selon de certaines loix.» Ces mots, & c'est de lui que nous tirons nôtre origine, ont été citez pat St. Paul Act. XVII. 28. Chalcidius, dans son Comment. sur le Timée de Platon. «L'opinion des Hébreux s'acorde avec ce que je viens de dire. Ils enseignent que Dieu qui a arrangé & orné l'Univers, a donné charge au Soleil de dominer sur le jour, & à la Lune, d'avoir soin de la nuit: qu'il a établi les Etoiles pour déterminer les tems, pour marquer les années, & pour faire connoître d'avance la fertilité ou la stérilité de la terre.»

Note 20:[ (retour) ] Virgile parle d'un Esprit &c. Georgiques liv. IV. «Quelques-uns faisant réflexion sur cette adresse & sur cette prudence qui paroissent par tant de marques dans les mouches à miel, ont dit qu'il y avoit en elles une portion de l'Intelligence divine: qu'en éfet, Dieu est comme répandu dans toutes les parties de la Terre & de la Mer, aussi bien que dans les Cieux; & que c'est de lui que l'homme & tous les animaux puisent en naissant cet Esprit subtil & délié qui les anime.»

Note 21:[ (retour) ] Hésiode. Il commanda à Vulcain, dit ce Poëte, de mêler de l'eau avec de la terre, & de donner à ce composé une voix humaine. Euripide. «Souffrez que les morts rentrent dans le sein de la Terre. Chaque chose retourne à la source dont elle est sortie. L'Esprit retourne au Ciel, & le corps rentre dans la Terre. Ce dernier ne nous est pas donné en possession perpétuelle: il ne nous est que prêté. Et si, peu après, la Terre le reprend, elle ne reprend que ce qui lui apartient, puis que c'est elle qui l'a nourri.» Tout cela a un raport évident avec Gen. III. 9. & Eccles. XII. 7.

Note 22:[ (retour) ] Et Callimaque. Il appelle l'Homme, la boue de Prométhée. Démocrite, Épicure, Juvénal, & Martial, ont aussi parlé de cette boue dont l'homme a été formé.

Note 23:[ (retour) ] Maxime de Tyr. &c. Dissertat. I. Au milieu de tant d'opinions diférentes, qui se combattent les unes les autres, on en voit une constante & universelle; que Dieu est & le Roi & le Pére de toutes choses; qu'il y a plusieurs Dieux, qui sont fils du Dieu souverain, & qui ont part à la conduite de l'Univers. Le Grec, le Barbare; ceux qui habitent près de la mer, & ceux qui en sont éloignez, le Sage & l'Idiot, parlent tous là-dessus le même langage. Antisthéne, Sophocle, & Varron, reconnoissent aussi un seul Dieu souverain.

Note 24:[ (retour) ] Nous l'aprenons de Joséphe, de Philon &c. Jos. Rép. à Appion, liv. II. dit qu'il n'y a aucune ville, soit Gréque soit Barbare, où ne soit parvenue la coutume de célébrer le septième jour, de même que le font les Juifs. Philon. Le septième jour est un jour de fête, non pour une seule ville, ou pour un seul païs, mais pour tous les peuples du monde. Clément Alexandrin cite là-dessus Hésiode, Homére, & Callimaque.

Note 25:[ (retour) ] Dion Cassius. Il témoigne «que la coutume de compter le tems par une révolution, de sept jours est venue des Egyptiens, & que d'eux elle s'est répandue parmi tous les autres Peuples.»

Les Egyptiens tenoient que la vie des premiers hommes avoit été d'une grande simplicité,[26] & que l'usage des vétemens leur étoit inconnu. L'âge d'or si vanté par les Poëtes, & que Strabon témoigne[27] avoir été connu des Indiens, n'est autre chose que cet heureux tems qui a précédé la chûte du premier homme.[p] Maimonides remarque que[28] l'histoire d'Adam, d'Eve, de l'Arbre, & du Serpent, faisoit de son tems un des articles de la Tradition des Indiens Idolâtres, des habitans du Pegu, & des Calaminsames. Ferdinand de Mendès, & quelques autres de ce siécle, raportent que le nom d'Adam n'est pas inconnu aux Brachmanes: & que les Siamois comptent aujourd'hui[29] six mille ans, depuis la création du Monde. La longue vie des Patriarches se trouve dans l'histoire que[q] Bérose[30] a faite de la Chaldée, dans celle d'Égypte par Manéthon[r], dans celle des Phéniciens composée par Hirom[s], & enfin dans l'Histoire Grecque d'Hestiæus, d'Hécatée, d'Hellanicus, & dans les Poësies d'Hesiode. Ce qui peut rendre cette vérité moins incroyable, c'est que des Auteurs de plusieurs païs, entre autres[t] Pausanias[31] Philostrate[u] & Pline raportent qu'en quelques sépulcres on a trouvé des corps[Y] d'une grandeur beaucoup au dessus de l'ordinaire.[32] Catulle, & avant lui plusieurs Auteurs Grecs, disent qu'avant que la corruption du genre humain fût montée à l'excès, Dieu[33] & les Intelligences par lesquelles il exécute ses ordres, n'ayant pas encore rompu tout commerce avec les hommes, communiquoient quelquefois avec eux par des aparitions. La vie brutale des Géans raportée par Moyse se lit aussi[34] dans presque tous les Auteurs Grecs, & dans quelques Auteurs Latins.

Note 26:[ (retour) ] Et que l'usage des vêtements &c. Diodore de Sic. raportant l'opinion des Egyptiens sur cela, dit[U] «que les premiers hommes menoient une vie fort incommode & fort dure, parce qu'on n'avoit encore inventé aucune des choses utiles à la vie: qu'ils n'avoient ni habits, ni maisons, ni feu & que leur manger étoit très-grossier. Dicéarque, Philosophe Péripatéticien, cité par Varron & par Porphyre, dit «que les premiers hommes étant bien plus près des Dieux que nous étoient d'un très-bon naturel», et vivoient dans l'innocence; & que de là est venu le nom d'âge d'or, qu'on a donné aux premiers siècles.

Note U:[ (retour) ] Ce témoignage joint à celui qui suit forme une description assez bizarre des premiers hommes, l'un les réprésente menant une vie fort misérable, & l'autre, fort sainte. Ainsi il pourroit sembler qu'ils ne sont pas au but de l'Auteur. Ils y sont pourtant, aujourd'hui; que le lait, le vin & le miel couloient de source de même que l'eau: mais que cette délicieuse abondance ayant rendu les hommes fiers & insolens, Dieu qui ne le put souffrir leur ôta tous ces biens, & établit un autre genre de vie, pénible & laborieux.»

Note 27:[ (retour) ] Avoir été connu des Indiens. Strabon, liv. xv. fait dire à Calanus l'Indien, «qu'autrefois la farine étoit aussi commune que la poussiére l'est autant le premier, pour ce qui est de la simplicité de la vie de nos premiers Péres, l'autre, pour l'innocence de leurs moeurs. Le 3. passage qui est directement contraire au 1. peut néanmoins avoir lieu ici, en ce qu'il représente assez bien cette vie toute simple, & toute naturelle de l'homme avant qu'il tombât dans la révolte.

Note p:[ (retour) ] Le Rabin Maimonides étoit très savant, quelques Juifs l'appellent la lumière d'Israel, à cause de sa science; il étoit né à Cordoue en Espagne l'an de J.C. 1135. & mourut âgé de plus de 70 ans. TRAD. DE PAR.

Note 28:[ (retour) ] L'Histoire d'Adam, d'Eve, du Serpent, &c. Chalcidius sur le Timée de Platon: selon Moyse Dieu défendit aux premiers hommes de manger de certains fruits, qui leur pouvoient donner la Connoissance du bien & du mal. Et ailleurs; «C'est à cela que se raporte ce que les Hébreux dirent; que Dieu avoit donné à l'Homme une ame raisonnable par une inspiration céleste, & aux bêtes, une ame destituée de raison, se contentant de commander à la Terre de les produire de son sein; que de ce nombre fut ce serpent, qui par ses suggestions engagea dans le crime ces prémices de tous les hommes.» Dans les plus anciennes céremonies des Grecs on crioit Eva, & en même tems on montroit un serpent.

Note 29:[ (retour) ] Six mille ans depuis la création. Selon le raport de Simplicius, Callisthéne envoya à Aristote des Observations Astronomiques qu'il avoit recueillies à Babylone, & qui remontoient jusqu'à 1903 ans, ce qui est à-peu-près le tems qui pouvoit s'être écoulé depuis le Deluge jusqu'à Callisthéne.

Note q:[ (retour) ] Berose est le premier Écrivain de l'histoire des Chaldéens; il fleurissoit sous Ptolémée Philadelphe, Roi d'Égypte. Nous n'avons plus son Histoire, car celle d'Annius de Viterbe est supposée. Joseph, dans ses l. contre Appion, nous a conservé des Fragmens considérables du véritable Berose. TRAD. DE PAR.

Note 30:[ (retour) ] Bérose, Manéthon, Hirom, Hestiæus, Hécatée, Hellanicus. Joséphe Antiq. Jud. liv. I. ch. 4. cite tous ces Auteurs dont on avoit encore de son tems les livres. Servins sur Virgile, dit que les Arcadiens vivoient jusqu'à 300 ans.

Note r:[ (retour) ] Manéthon, Grand Prêtre d'Égypte, Secrétaire ou Bibliothécaire des Archives sacrées de l'Égypte, sous Ptolem. Philad. Joseph contre Appion, Eusebe dans sa Chron. Jules Africain, ont conservé plusieurs Fragments de l'Hist. d'Égypte de Manethon. TRAD. DE PAR.

Note s:[ (retour) ] Il étoit Égyptien & Gouverneur de Syrie sous Antigonus ou sous Antiochus. Le même Pline.

Note t:[ (retour) ] Pausanias étoit de Cesarée en Cappadoce, il vivoit sous l'Empereur Antonin le Philosophe, & fleurissoit vers l'an de J.C. 139. Sa description de la Grèce est un bon ouvrage. TRAD. DE PAR.

Note 31:[ (retour) ] Pausanias...... des corps d'une grandeur au dessus de l'ordinaire. Dans ses Laconiques il dit qu'on montroit dans le Temple d'Esculape, auprès de la ville d'Asopus, des os d'homme d'une grandeur extraordinaire. Et dans le I. liv. de ses Eliaques, qu'on avoit tiré de la mer un os qui avoit été ensuite gardé à[V] Pise, & que l'on croyoit être de Pélops. Philostrate Au commencement de ses Héroïques il dit que dans[W] la Palléne, les inondations & les tremblemens de terre découvroient beaucoup de corps de taille démesurée. Dans le liv. VII. ch. 16., «Dans l'Île de Créte un tremblement de terre ayant rompu une montagne, on y trouva un corps qui étoit sur ses piez, & que les uns disoient être celui d'Orion, & que les autres, d'Eétion. L'Histoire nous aprend que le corps d'Oreste ayant été déterré par le commandement de l'Oracle, on trouva qu'il étoit grand de sept coudées. Il y a plus de mille ans qu'Homére s'est plains que les hommes de son tems n'étoient plus si grans que leurs Ancêtres.» Solin dit «que pendant la guerre de Crete, après une inondation extraordinairement grande, les eaux s'étant retirées, on avoit trouvé sur la terre un corps de 33. coudées, qui fut vu de Mérellus & de son Lieutenant Flaccus. Joséphe, Antiq. Jud. liv. V, ch. 2. «On voyoit encore alors des Géans, dont la grandeur énorme & la figure extraordinaire ofroit un spectacle capable d'éfrayer, & étonnoit ceux mêmes qui ne les connoissoient que par le récit des autres. Aujourd'hui même on montre encore de leurs os qui surpassent toute créance.» Gabinius dans la description de la Mauritanie disoit que Sertorius avoit trouvé les os d'Anteus, qui étant rejoints faisoient un corps de 69 coudées. Phlégon, Histoire des choses merveilleuses ch. 9. parle d'une tête qu'on déterra à Ida, & qui étoit trois fois plus grosse qu'une tête ordinaire. Il raporte aussi qu'on avoit trouvé en Dalmatie beaucoup de corps qui d'une main à l'autre avoient plus de seize aunes; & dans [X] le Bosphore Cimmérien, un squeléte de 24 coudées de hauteur.

Note V:[ (retour) ] Ville du Péloponnèse.

Note W:[ (retour) ] Presqu'ile de Macédoine.

Note X:[ (retour) ] Aujourd'hui détroit de Caffa ou de Kerel, dans la petite Tartarie.

Note u:[ (retour) ] Philostrate étoit un Courtisan de l'Empereur Sévère, & de l'Impératrice Julie son épouse. Ce fut à la prière de cette Princesse & pour lui plaire, qu'il composa la fabuleuse histoire d'Apollonius de Tyane. Il fleurissoit vers l'an 204. de J. C. TRAD. DE PAR.

Note Y:[ (retour) ] Je ne vois pas quel raport la taille démesurée des Géans peut avoir avec la longue vie des premiers hommes. TRAD.

Note 32:[ (retour) ] Catulle...... qu'avant que la corruption. C'est dans l'Epithalame de Pélée & de Thétis. «Mais après que la Terre eut été fouillée par les crimes des hommes, & que leur coeur transporté par la passion eut renoncé à la justice, les frères trempérent leurs mains dans le sang de leurs fréres...... & une fureur criminelle ayant rompu les bornes qui séparoient la justice d'avec l'injustice, obligea les Dieux à se retirer d'avec les hommes, & à les abandonner à eux mêmes.»

Note 33:[ (retour) ] Et les Intelligences par qui &c. Voyez Plutarque dans son Traité d'Isis, & Maxime de Tyr, Dissertat. I. & XVI. Le nom d'Anges se trouve en ce sens non seulement dans la Bible des LXX; mais aussi dans Labéon, Aristide, Porphyre, Jamblique & Chalcidius, Auteurs Payens, & dans Hostanes, qui est plus ancien que tous ceux-là. Héraclite, selon le témoignage de Chalcidius, assure que les puissances divines donnent des avis & des instructions aux hommes qui en sont dignes.

Note 34:[ (retour) ] Dans presque tous les Auteurs Grecs &c. Homére Iliad. X. Hésiode, Platon, Ovide, Métamorph. 1. X. Lucain, liv. IV. Sénèque, 30. Quest. Natur.

Pour ce qui est du Déluge, il est remarquable que de toutes les Histoires, sans en excepter celles des Peuples du nouveau Monde, aucune ne remonte plus haut.[35] C'est ce qui a obligé Varron[v] de nommer le temps qui l'a précédé, un tems inconnu. La licence des Poëtes a fort obscurci la mémoire de ce grand évenement. Mais les Écrivains de la premiére Antiquité, comme[36] Joséphe Rép. à Appion Bérose Chaldéen, &[37] Abydène d'Assyrie, l'ont rapporté d'une maniére très-conforme à ce qu'en dit Moyse; jusques-là qu'Abydène,[38] & Plutarque même parlent du pigeon qui fut lâché hors de l'Arche.[39] Lucien dit que dans une ville de Syrie, nommée Hiérapolis, on conservoit une vieille tradition, qui portoit, qu'autrefois un Déluge universel ayant couvert la Terre, un petit nombre de personnes illustres par leur piété, & quelques animaux de toute espéce, avoient été conservez par le moyen d'une grande Arche. La même histoire se lit aussi[40] dans Molon,[41] dans Nicolas de Damas, & dans Apollodore[w]; & ces deux derniers font particuliérement mention de l'Arche. Plusieurs Auteurs Espagnols[AD] assurent que dans quelques endroits de l'Amérique, comme dans les païs de Cuba, de Méchoachan, & de Nicaragua, la mémoire du Déluge, & des animaux conservez, & celle du corbeau & de la colombe, subsiste encore aujourd'hui; & que les habitans de la Castille d'Or font aussi l'histoire d'un grand Déluge. Il semble même que les Payens n'ayent pas ignoré en quels endroits de la terre les hommes demeuroient avant ce tems là; puis que Pline dit que la Ville de Joppe a été bâtie avant le Déluge.[AE] On a montré de tout tems, & on montre encore à present[42] sur les montagnes Gordiées en Arménie, l'endroit où s'arrêta l'Arche.

Note 35:[ (retour) ] C'est ce qui a obligé Varron &c. Censorin; Varron divisoit le tems en trois grans espaces, savoir, le tems Inconnu, le tems Fabuleux, & le tems Historique. Le premier, depuis le commencement du Monde jusqu'au [Z] premier Déluge: le second, depuis le premier Déluge jusqu'à la premiere Olympiade: le troisieme, depuis la premiere Olympiade, jusqu'à nous. Les Rabbins appellent le premier de ces trois périodes, le tems vuide.

Note Z:[ (retour) ] Les anciennes histoires ont parlé de deux Déluges. Celui qui arriva dans l'Attique du tems d'Ogygès, environ 532 ans après le Deluge de Noé. L'autre qui arriva dans la Thessalie sous le Regne de Deucalion 248 ans après celui d'Ogygès & du tems de Moyse.

Note v:[ (retour) ] Varron, le plus savant des Romains, étoit Poëte & Philosophe: il avoit composé 24. livres de la langue Latine qu'il dédia à Cicéron. Il mourut 26. ans avant J. C. TRAD. DE PAR.

Note 36:[ (retour) ] Bérose Chaldéen, 1. I. [AA] «Berose raporte conformément aux plus anciennes histoires & à ce que Moyse en a dit, la destruction du genre humain par le Déluge, à la réserve de Noé Auteur de nôtre race, qui par le moyen de l'Arche se sauva sur le sommet des montagnes d'Arménie.» Antiq. Jud. liv. I. ch. 3. il raporte ces paroles de Bérose; «On dit que l'on voit encore des restes de l'Arche sur la montagne des Cordiées en Arménie, que quelques uns raportent de ce lieu des morceaux du bitume dont elle étoit enduite, & s'en servent comme d'un préservatif.»

Note AA:[ (retour) ] Je suis dans ce passage & dans tous ceux qui seront citez de Joséphe, la Traduction de M. Arnaud d'Andilly, excepté 2 ou 3 endroits où il me semble qu'il s'est trompé: je les marquerai.

Note 37:[ (retour) ] Abydène d'Assyrie. Voici le passage, cité par Eusebe, Prépar. liv. IX. & par Cyrille contre Julien, liv. II. «Entre ceux qui leur succédérent fut Sisithrus. Saturne lui ayant prédit que le I du mois de Désius, il y auroit une pluye extrémement grande & forte, & donné ordre de cacher à Héliopolis[AB] ville de Sippares, tout ce qu'il pourroit ramasser d'écrits, il obéit à ce commandement, s'embarqua pour l'Arménie, & incontinent après il vit l'éfet de cette prédiction. Le troisième jour la tempête ayant cessé, il lâcha des oiseaux; pour voir s'ils pourroient découvrir quelque endroit de la Terre qui ne fût pas couvert d'eau. Mais ces oiseaux ne trouvant par tout qu'une vaste mer, & ne voyant pas où se reposer, retournérent à Sisithrus. Il en laissa encore sortir d'autres, mais avec aussi peu de succès, si ce n'est qu'ils revinrent les ailes pleines de boue. A peine en eut-il lâché d'autres pour la troisième fois, que les Dieux le retirérent du Monde. Le vaisseau aborda en Arménie; & les habitans du païs se servirent du bois dont il étoit bâti comme d'un préservatif». Alexandre Plyhistor cité par Cyrille dit «qu'après la mort d'Otyarre, son fils Xisuthrus lui succéda & regna 18 ans; que de son tems il y eut un grand déluge, dont ce Roi s'étoit sauvé en obéissant à l'ordre que Saturne lui donna de faire une Arche, & d'y entrer avec des animaux de toute espéce.» Il faut remarquer ici que le nom de Sisithrus, aussi bien que celui d'Ogygès & de Deucalion, signifie en d'autres langues ce que le mot de Noé signifie en Hebreu, c'est à dire; repos. Eusébe nous aprend qu'Alexandre Poyhistor, qui écrivoit en Grec, appelle Isaac, γέλως, gelôs c'est à dire ris, ce qui est le sens du mot Isaac. Les Histoires sont pleines d'exemples de ces sortes de changemens. A l'égard du mon de Saturne, il est donné à Dieu dans ces passages, ou parce que les Assyriens nommoient le Dieu souverain, du nom de la plus haute des 7. Planétes, our parce que le mot Syriaque איל El, signifiant & Dieu & Saturne, les Grecs n'ont pris que la dernière de ces deux significations. Jusques-là tout se raporte assez bien à l'Histoire sainte. Mais il faut de plus savoir, que dans la Tradition des Egyptiens, ce Déluge de Deucalion a été universel. Diodore liv. I. & que Pline liv. III. ch. 14. dit que l'Italie même n'en avoit pas été exemte.

Note AB:[ (retour) ] Dans Prolomée Sippare est une ville de Mesopotamie. Selon le texte d'Abydène, ce doit être un Peuple.

Note 38:[ (retour) ] Et Plutarque même &c. Voici ses paroles. On dit que Deucalion lâcha hors de l'Arche un pigeon, qui, tant qu'il revint lui fit connoître par là que la tempête duroit encore, & lors qu'il ne revint plus, lui fit juger qu'elle étoit passée.

Note 39:[ (retour) ] Lucien dit que dans une ville &c. C'est dans la Déesse de Syrie.[AC] «La plus commune opinion, dit-il, est que Deucalion est le fondateur du Temple de cette ville. Car les Grecs disent que les premiers Hommes étant cruels et insolens, sans foi, sans hospitalité, sans humanité, périrent tous par le Déluge; la Terre ayant poussé hors de son sein quantité d'eaux qui grossirent les fleuves, & firent déborder la mer à l'aide des pluyes, de sorte que tout fut inondé. Il ne demeura que Deucalion, qui s'étoit sauvé dans une Arche avec sa famille, & une couple de bêtes de chaque espéce qui le suivirent volontairement, tant sauvages que domestiques, sans s'entremanger, ni lui faire mal. Il vogua ainsi jusqu'à ce que les eaux fussent retirées. Il fut le pére d'une seconde race d'hommes, qui remplit la place de celle que le Déluge avoit détruite &c.»

Note AC:[ (retour) ] Je donne ce passage selon la Traduction de Mr. d'Ablancourt; elle est fort libre, & fort belle.

Note 40:[ (retour) ] Dans Molon. Le passage est dans Eusébe Préparat. liv. IX. ch. 19. «Immédiatement après le Deluge, cet Homme qui s'étoit sauvé en Arménie avec sa famille, en fut chassé par les habitans du lieu. De là il vint en cette partie de la Syrie qui est fort montagneuse, & qui alors n'étoit pas habitée.»

Note 41:[ (retour) ] Dans Nicolas de Damas. Voici ses paroles, qui se trouvent dans Joséphe liv. XCVI. «Il y a en Arménie, dans la province de Myniade une haute montagne nommée Baris, où l'on dit que plusieurs se sauvérent durant le Déluge. On dit aussi qu'une Arche, dont les restes se sont conservez pendant plusieurs années, & dans laquelle un Homme s'étoit enfermé, s'arrêta sur le sommet de cette montagne. Il y a de l'aparence que cet Homme est celui dont parle Moyse Législateur des Juifs». Jérôme d'Égypte, & Mnaséas, citez par Joséphe, ont aussi parlé du Déluge & de l'Arche.

Note w:[ (retour) ] Apollodore étoit Grammairien d'Athenes, il vivoit sous le regne de Ptolomée Evergetes. Nous avons l'abrégé de sa Bibliothèque, ou histoire fabuleuse des Grecs, en 3. liv. TRAD. DE PAR.

Note AD:[ (retour) ]Joseph d'Acosta & Ant. Herrera.

Note AE:[ (retour) ] On a montré &c. C'est ce que témoignent Théophile d'Antioche liv. III. St. Épiphane contre les Nazaréens, St. Chrysostome dans son Sermon sur la charité parfaite, Isidore liv. XIV. des origines ch. 8. le Géographe de Nubie, & l'Itinéraire de Benjamin.

Note 42:[ (retour) ] Sur les montagnes Gordiées. Les Interprétes Chaldaïques ont rendu l'Ararath de Moyse par Cardu; Joséphe par Cordiées; Q. Curce les appelle Cordées; Strabon, Pline, & Ptolomée, Gordiées.

Pour achever de parcourir l'histoire de Moyse, [43]Japétus, pére des Européens, Jon, ou comme on l'écrivoit autrefois, Javon, le pére des Grecs, & [44]Hammon qui peupla le premier l'Afrique, sont visiblement le Japhet, le Javan, & le Cham de la Genése.[AF] Joséphe[45] & beaucoup d'autres ont découvert dans les noms de quantité de Peuples & de Païs, des traces de ceux qui se trouvent dans ce même livre.[46] L'entreprise téméraire des Géans & leurs guerres contre les Dieux, si fameuses chez les Poëtes, n'est qu'un déguisement de l'histoire de la tour de Babel[x]. [47]Diodore de Sicile,[48] Strabon,[49] Tacite[y], Pline[z] & Solin, font mention de l'embrasement de Sodome.[50] Hérodote[aa], [51]Diodore, [52]Strabon, Philon[ab], & avec eux,[53] des Nations entiéres issues d'Abraham, les Hébreux,[54] les Iduméens,[55] & les Ismaëlites, confirment ce que Moyse nous aprend de la circoncision. L'histoire qu'il fait d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, & de Joseph, se trouvoit autrefois, non seulement dans ce que Philon avoit traduit de Sanchoniaton, mais aussi dans les ouvrages[56] de Bérose,[57] d'Hécatée,[58] de Nicolas de Damas, d'Artapan, d'Eupoléme, de Démétrius, & dans[59] les Vers Orphiques. On en voit encore aujourd'hui une partie,[60] dans l'abrégé que Justin a fait des livres de Trogue Pompée.[61] Presque tous ces Auteurs ont aussi parlé de Moyse & de ses actions. Les Vers Orphiques disent expressément qu'il fut tiré des eaux, & qu'il reçut de Dieu deux tables. On voit dans Eusébe un Fragment[62] de Polémon, qui raporte en peu de mots la sortie des Israëlites hors de l'Égypte; & ce même événement se trouve dans[63] Manéthon, dans Lysimaque, & dans Chérémon, Auteurs Egyptiens citez par Joséphe.

Note 43:[ (retour) ] Japétus est le Japhet &c. La lettre פ se prononçoit tantôt comme un π, p, tantôt comme un φ, ph.

Note 44:[ (retour) ] Hammon qui peupla le premier l'Afrique est le cham &c. On est une terminaison que les Grecs ont ajoûté au mot de Cham. Ils rendent aussi la lettre ת ch. par un simple h; quelquefois même ils l'omettent. St. Jérôme dit que les Egyptiens appeloient encore de son tems l'Égypte Cham.

Note AF:[ (retour) ] Bochart l'a fait d'une maniére à laquelle on ne peut rien ajoûter; mais son livre n'avoit pas encore paru lors que Grotius fit celui-ci. TRAD.

Note 45:[ (retour) ] Joséphe a découvert dans les noms &c. Selon lui, de Gomer est la Galatie, où Pline met une ville nommée Comara. De Magog, sont les Scythes, qui ont bâti dans la Sytie la ville de Scythopolis, & de plus une autre ville que Pline liv. V ch. 25. appelle Magog, d'autres Hiérapolis & Bambyce. Il est visible que de Medai sont venus les Médes, de Javan les anciens Grecs, qui s'appelloient Ioniens ou Iaoniens comme on le lit dans les anciens Auteurs. De Chabal sont venus les Ibériens peuples d'Asie dans le voisinage desquels Ptolomée met la ville de Thabilaca. De Mésec, vint la ville de Mazaca, dont parlent Strabon liv. XII. & Pline liv. VI. ch. 3. Et de plus les Mosches. De Thiras vient le nom & le peuple de Thrace. L'Auteur ajoute à cela plus de 50 noms, sur lesquels il fait les mêmes remarques. Ceux qui sont curieux de ces recherches ont déjà lu cet article. C'est pourquoi je ne le traduirai pas, d'autant plus qu'il est chargé d'une critique qui a meilleure grâce en Latin qu'en François.

Note 46:[ (retour) ] L'entreprise téméraire des Géans &c. Homére Iliad. 1. XI. Virgile Géorg. 1. I. Lucain, Pharsale l. VII. Ovide Métamorph. liv. I. ont dit que les Géans ont tâché de se rendre maîtres du Ciel. Cette fable est fondée sur la vérité. Le raport de cet atentat des Géans contre le Ciel est fondé sur le langage courant de toutes les Nations, selon lequel, tout ce qui est d'une hauteur extraordinaire, telle que celle de cette tour, est dit aller, s'élever jusqu'au Ciel. Joséphe cite ce passage d'une certaine Sibylle. «Tous les Hommes n'ayant alors qu'une même langue ils batirent une tour si haute, qu'il sembloit qu'elle dût s'élever jusques dans le Ciel. Mais les Dieux excitérent contre elle une si violente tempête qu'elle en fut renversée, & firent que ceux qui la bâtissoient parlérent en un moment diverses langues; ce qui fut cause qu'on donna le nom de Babylone à la ville, qui a été depuis bâtie en ce même lieu.» Eusébe Prépar. liv. IX. ch. 4. cite un passage d'Abydène qui porte la même chose. Bérose nous aprend aussi que les Grecs se sont trompez, lors qu'ils ont dit que c'étoit Sémiramis qui avoit bâti Babylone.

Note x:[ (retour) ] Diodore de Sicile, Historien Grec, vivoit sous Jules Cesar & Auguste 60 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.

Note 47:[ (retour) ] Diodore de Sicile, &c. Liv. XIX. après avoir décrit le Lac Asphaltite, ou la mer morte; «parce que les lieux d'alentour, dit-il, sont pleins d'un feu caché, & jettent une odeur fort mauvaise, ceux qui habitent près de là sont fort sujets à des maladies & ne vivent pas long tems.»

Note 48:[ (retour) ] Strabon liv. XVI, après avoir parlé de ce même Lac, ajoûte «Pour prouver qu'il y a dans ces endroits des feux qui minent la terre, ils montrent auprès de Moasas des pierres âpres, raboteuses, & brûlées. Ils font remarquer que la terre est en plusieurs lieux coupée de cavernes, & toute cendreuse; que les pierres y distillent la poix; qu'il y a quelques riviéres qui bouillent, & qui rendent une odeur puante. Cela prouve assez bien la vérité d'une certaine tradition que ces Peuples ont. Ils disent qu'autrefois il y avoit dans cette contrée treize villes; que Sodome dont on voit encore aujourd'hui l'enceinte, grande de soixante stades, en étoit la Capitale. Mais que le feu & les eaux bitumineuses qui sortirent de terre par un grand tremblement, firent paroître ce Lac que nous nommons Asphaltite, embrasèrent les pierres, engloutirent une partie de ces treize villes, & rendirent les autres désertes en contraignant les habitans de fuir.»

Note 49:[ (retour) ] Tacite Hist, liv. V. «Près de là il y a une vaste campagne qui, à ce qu'on dit, étoit autrefois fort fertile, & où il y avoit des villes grandes & bien peuplées, mais qui furent embrasées par la foudre. On ajoûte qu'il y reste encore quelques marques de cet embrasement, en ce que le terre paroît toute brûlée, & qu'elle a perdu la force de produire des fruits: car tout ce qui y naît est d'une couleur noire, n'a aucune substance capable de nourrir, & se réduit en cendre.»

Note y:[ (retour) ] Tacite Historien Romain, fleurissoit sous l'Empereur Trajan, vers l'an 100. de J.C. TRAD. DE PAR.

Note z:[ (retour) ] C'est Pline l'ancien, ou le Naturaliste: il vivoit sous les Empereurs Vespasien & Tite 70 ou 75 ans après J.C. TRAD. DE PAR.

Note 50:[ (retour) ] Hérodote. C'est dans l'Euterpe. «Les Colches, les Egyptiens, & les Éthiopiens sont les premiers qui ont pratiqué la circoncision. Les Phéniciens & les Syriens de la Palestine avouent qu'ils l'ont reçue des Egyptiens. Les Syriens qui demeurent auprès du fleuve de Thermodon, & de Parthenius, & les Macrons leurs voisins disent qu'ils l'ont reçue des Colches. Pour ce qui est des Éthiopiens je ne puis dire avec certitude s'ils l'ont reçue des Egyptiens, ou si ce sont eux qui la leur ont aprise.» Je remarque sur ce passage I. qu'il n'y avoit dans la Palestine que les Juifs qui fussent circoncis: c'est ce que témoigne[AG] Joséphe Antiquit. Liv. VIII. Chap. 4. II. que bien loin que ceux ci avouent qu'ils l'ont «reçue des Egyptiens», ils disent au contraire que ce fut Joseph qui la porta en Égypte. III. que ceux qu'Hérodote apelle Phéniciens, sont les Iduméens, lesquels les Grecs ont cru faussement être descendus des Phéniciens. IV que ceux d'entre les Éthiopiens qui se circoncisoient étoient issus d'Abraham & de Chettura. V. que les Colches & leurs voisins qui pratiquoient cette cérémonie étoient des dix Tribus que Salmanasar avoit emmenées captives, & dont quelques personnes vinrent jusqu'en Thrace.

Note AG:[ (retour) ] Josephe 3 ou 4 lignes plus haut atribue à Hérodote d'avoir dit que les Éthiopiens ont apris des Egyptiens à se faire circoncire. Mais comme dans le passage qui vient d'être raporté, Hérodote dit qu'il ne sait lequel de ces deux peuples l'a apris de l'autre, il faut ou que dans quelque autre endroit il ait parlé aussi afirmativement que Josephe dit qu'il a fait, ou que celui-ci se soit trompé.

Note aa:[ (retour) ] Hérodote est le plus ancien Historien Grec, dont les ouvrages soient venus jusqu'à nous, il vivoit 440 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.

Note 51:[ (retour) ] Diodore. Liv I. Une preuve que les Colches sont descendus des Egyptiens, c'est qu'ils se circoncisent de même que ceux-ci. Cela ne prouve pas davantage que les Egyptiens sont ou les auteurs de la Circoncision; ou les péres de ce Peuple que cela le prouve des Juifs.

Note A: Peuples d'Éthiopie.

Note 52:[ (retour) ] Strabon. Liv. XVI. Quelques-uns d'entre les[A] Troglodites sont circoncis de même que les Egyptiens.

Note ab:[ (retour) ]Philon étoit Juif, mais né à Alexandrie. L'an 40. de J.C. les juifs le députèrent à l'Empereur Caligula, pour lui demander justice des insultes des Païens; mais Caligula ne le voulut point écouter. Le même.

Note 53:[ (retour) ] Des nations entiéres issues d'Abraham. Théodore cité par Eusébe parlant d'Abraham dit que celui qui l'avoit tiré de son païs lui commanda de se circoncire lui & toute sa maison, & qu'il obéit.

Note 54:[ (retour) ] Les Iduméens. Ils sont ainsi appelez d'Edom le Pére de ce peuple, & qui est le même qu'Esaü. Je dirai en passant que la postérité d'Edom s'étant multipliée & répandue jusques vers la Mer qui sépare l'Égypte de l'Arabie, donnérent leur nom à cette Mer, & que les Grecs sachant qu'Edom signifie roux ou rouge, la nommèrent, Mer Erythrée, c'est-à-dire, rouge. Ammonius, Justin Martyr, & Épiphane, témoignent que ces Peuples se circoncisoient.

Note 55:[ (retour) ] Et les Ismaëlites. De tout tems ils ont circoncis leurs enfans, mais au même âge qu'Ismaël avoit été circoncis, c'est-à-dire à l'âge de treize ans, comme le témoignent Joséphe & Origéne. Épiphane entend par ces Ismaëlites, les Sarrazins, & il a raison; car les Sarrazins ont toujours suivi cette coutume religieuse; & c'est de ceux-ci que les Turcs l'ont tirée. Alexandre Polyhistor, cité par Joséphe & par Eusébe, parle ainsi des enfans de Chettura. «Le Prophéte Cleodéme surnommé Malchas dit dans son Histoire des Juifs, aussi bien que Moyse, Législateur de ce Peuple, qu'Abraham eut de Chettura, entr'autres enfans, Afer, Assur, & Afra; qu'Assur donna le nom à l'Assyrie, Afra & Afer, à la Ville d'Afra & à l'Afrique. On voit par là d'où les Éthiopiens, Peuples d'Afrique, ont pris la circoncision. Ils la retiennent encore aujourd'hui, quoi que Chrétiens, mais c'est simplement par respect pour une coutume si ancienne, & non par principe de Religion.

Note 56:[ (retour) ] De Bérose. En l'âge dixième après le déluge il y avoit parmi les Chaldéens un Homme fort juste & fort intelligent dans la science de l'Astrologie. Il est évident par le tems qui est marqué là que c'est d'Abraham qu'il y est parlé. Ce passage est dans Joséphe Antiquit. Liv. 1.

Note 57:[ (retour) ] Hécatée. Il avoit écrit l'histoire d'Abraham, mais ce livre qui étoit encore du tems de Joséphe, ne se trouve plus.

Note 58:[ (retour) ] Nicolas de Damas. C'étoit un Homme fort illustre & par lui-même & par l'honneur qu'il avoit d'être aimé d'Auguste & d'Hérode. Voici ce qu'il dit d'Abraham. «Abraham sortit avec une grande troupe du païs des Chaldéens qui est au dessus de Babylone, régna en Damas, en partit quelque tems après avec tout son peuple, & s'établit dans la Terre de Canaan qui se nomme maintenant Judée, où sa postérité se multiplia d'une maniére incroyable, ainsi que je le dirai plus particuliérement dans un autre lieu. Le nom d'Abraham est encore aujourd'hui fort célèbre & en grande vénération dans le Païs de Damas. On y voit un bourg qui porte son nom, & où l'on dit qu'il demeuroit.»

Note 59:[ (retour) ] Les vers Orphiques. «Personne n'a connu le Maître & le Roi de tous les hommes, que ce seul Chaldéen, qui a si bien su le cours du Soleil & le mouvement des Cieux.»

Note 60:[ (retour) ] Dans l'Abrégé que Justin &c. Liv XXXVI. Ch. 2. «Les Juifs sont originaires de Damas, la plus célèbre Ville de Syrie. Après Damascus, Azélus, & Adores, ils eurent pour Rois Abraham & Israël.» Le tître de Roi que Nicolas de Damas & Justin donnent à ces Patriarches, vient de ce qu'ils avaient sur leurs familles une autorité royale. De là vient qu'ils sont apellez Oints. Ps. CVI. 15.

Note 61:[ (retour) ] Presque tous ces Auteurs &c. Justin Liv. XXXVI. «Moyse ayant été fait le Chef de cette Nation que les Egyptiens avoient banni, déroba de nuit tout ce qu'ils avoient de plus sacré. Ceux-ci étant venus les armes à la main pour reprendre ce qu'on leur avoit emporté, furent contraints par de grans orages de s'en retourner. Moyse étant rentré dans son ancienne patrie s'empara du mont Sina.»

Note 62:[ (retour) ] De Polémon. «Sous le régne d'Apis fils de Phoronée; une partie de l'armée des Egyptiens sortit d'Égypte, & s'alla habituer dans cette partie de la Syrie qu'on apelle Palestine. Ce passage se fit dans la Chronique d'Eusébe. Polémon vivoit, à ce qu'on croit, dans le tems d'Antiochus Epiphanès ou l'Illustre.

Note 63:[ (retour) ] Manéthon, Lysimaque & Chérémon. Ce que ces Auteurs ont écrit là-dessus est rempli de fables, & il ne s'en faut pas étonner, puis que les Egyptiens ont toujours été ennemis jurez des Juifs. Ce que l'on peut recueillir de plus raisonnable de ce qu'il nous reste d'eux, c'est que les Hébreux, issus des Chaldéens, étant maîtres d'une partie de l'Égypte, y avoient fait le métier de Berger: mais que les Egyptiens les ayant traitez en esclaves & acablez de travail, ils sortirent de ce Païs acompagnez de quelques Egyptiens & sous la conduite de Moyse: qu'ayant passé les déserts de l'Arabie, ils étoient enfin arrivez dans la Palestine, & s'étoient fait une Religion toute diférente de celle des Egyptiens.

Faisons; en passant, une réflexion sur tout cela. C'est qu'il ne tombera jamais dans l'esprit d'un homme sensé, que Moyse, étant environné[64] d'Egyptiens,[65] d'Iduméens,[66] d'Arabes, & [67] de Phéniciens, tous ennemis des Israëlites, eût jamais osé écrire sur la naissance du Monde & sur tout ce qui s'étoit passé jusques à son tems, des choses qu'on eût pu réfuter par d'autres livres plus anciens, ou qui eussent choqué la créance reçue & universelle; ni qu'il eût été assez hardi, pour avancer des Faits comme arrivez de son tems, si ces Faits eussent pû être démentis par des Nations entiéres.

Note 64:[ (retour) ] D'Egyptiens ennemis des Israëlites. 1. parce que ceux-ci les avoient quitez malgré eux. 2. parce qu'ils avoient renoncé à leurs cérémonies sacrées.

Note 65:[ (retour) ] D'Iduméens. A cause de la haine que les deux Chefs de ces Nations s'étoient portée l'un à l'autre, & qui vivoit encore dans leurs descendans: de là vient que les Iduméens refusérent le passage aux Israëlites, Nomb. XX. 14.

Note 66:[ (retour) ] D'arabes. C'étoient ceux qui étoient issus d'Ismaël.

Note 67:[ (retour) ] De Phéniciens. Ce sont les Cananéens &c. avec qui les Hébreux ont eu une guerre éternelle.

A ces Auteurs déjà allêguez, qui ont fait mention de Moyse, il faut joindre[68] Diodore de Sicile,[69] Strabon,[70] Pline,[71] Tacite, &[72] Longin[ac] dans son Traité du Sublime. On voit non seulement dans les Auteurs du Talmud, mais aussi dans Pline & dans Apulée[ad],[73] le nom de ces deux Magiciens qui résistérent à Moyse.[74] Plusieurs Auteurs ont parlé de la Loi, & en particulier, des Ordonnances cérémonielles, que ce Législateur a établies: & Pythagore même, au raport d'Hermippus, en a tiré beaucoup de choses lesquelles il a adoptées. Enfin[75] Strabon &[76] Justin rendent à la piété & à la justice des premiers Juifs, de magnifiques témoignages.

Note 68:[ (retour) ] Diodore de Sicile. Moyse a dit qu'il avoit reçu ses loix du Dieu que les Juifs apellent Jao. Ce Jao n'est autre que Jéhova. Philon Juif nous aprend que les Tyriens rendoient ce nom par celui de Jevo. Clement Alexandrin dit que d'autres Peuples l'exprimoient par celui de Jaou, & l'on voit dans Théodoret que les Samaritains l'écrivoient ainsi, Jabai. Cette diversité vient de ce que les Orientaux exprimoient les mêmes mots, les uns avec de certaines voyelles, les autres avec d'autres: & c'est de là que vient cette grande diversité que l'on voit dans les noms propres du vieux Testament. Philon a fort bien remarqué que ce mot de Jehovah, marquoit l'existence de Dieu. L'exhortation aux Grecs atribuée à Justin Martyr, nomme encore beaucoup d'autres Auteurs Payens qui ont parlé de Moyse.

Note 69:[ (retour) ] Strabon. Dans son liv. XVI. Il donne cet abrégé de la doctrine de Moyse, dans lequel le vrai est mêlé avec le faux. «Il enseignoit que les Egyptiens avoient tort de représenter la divinité par des Images d'animaux: que les Grecs & les Africains n'avoient pas plus de raison de lui atribuer une forme humaine: que Dieu n'est autre chose que ce que nous apellons le Ciel, le Monde & la Nature. Peut-on donc, disoit-il, le représenter par les Images des choses que nous voyons autour de nous? Ne vaut il pas mieux le servir sans le peindre, se contenter de lui bâtir un Temple, & dans ce Temple un Sanctuaire magnifique, & l'adorer là sans y faire intervenir aucune figure? Il ajoûte que c'est là le sentiment de tous les gens de bien: que Moyse institua des cérémonies qui n'engageoient pas à trop de dépenses & où rien ne ressentoit un emportement de fureur religieuse. Il parle ensuite de la circoncision, des viandes défendues, &c. & après avoir montré que naturellement l'homme aime la société, il dit que les loix divines sont les plus propres à établir cette société.

Note 70:[ (retour) ] Pline, liv. XXX. ch. I. Il y a encore une autre Secte de Magiciens. C'est celle que Moyse a fondée.

Note 71:[ (retour) ] Tacite. Hist. 1. V. Là Moyse est nommé l'un des bannis, c'est-à-dire, l'un des Israëlites qui furent chassez par les Egyptiens. Ce qui est oposé aux fables des Egyptiens qui le font passer pour un de leurs propres Sacrificateurs.

Note 72:[ (retour) ] Longin, dans son Traité du Sublime. «Moyse Homme d'un esprit peu commun a conçu & exprimé la puissance de Dieu d'une maniere fort sublime au commencement de son livre, où il s'exprime ainsi; Dieu dit, & que dit-il? Que la lumiére soit, & elle fut; que la Terre soit, & elle fut. Chalcidius apelle Moyse un Homme sage, & reconnoît qu'il passoit pour un Homme inspiré.

Note ac:[ (retour) ] Longin fut Maître du Philosophe Porphyre, ce grand ennemi des Chrétiens: Zenobie, Reine des Palmyriens, peuples de l'Arabie déserte, le mit pour son Conseiller. Ce fut lui qui s'opposa à ce que la Reine se rendît aux Romains: il lui en coûta la vie. L'Empereur Aurélien aiant défait l'armée de Zenobie, fit servir cette Reine à son triomphe, & fit tuer Longin. Cela arriva vers le milieu du troisième siécle de l'Eglise. TRAD. DE PAR.

Note ad:[ (retour) ] Apulée, Philosophe Platonicien, fleurissoit au milieu du 2. siécle. Le même.

Note 73:[ (retour) ] Le nom de ces deux Magiciens. Numénius dans Eusébe, «Jannés & Jambrés, Prêtres Egyptiens, passoient pour grands Magiciens dans le tems que les Juifs furent chassez d'Égypte. Ils furent choisis pour résister à Musée Homme très-puissant auprès de Dieu par ses prières, & furent seuls capables de détourner de dessus les Egyptiens les maux que Musée atiroit sur cette Nation.» Là, Moyse est apellé Musée, pour donner à ce nom un air de nom Grec.

Note 74:[ (retour) ] Plusieurs Auteurs ont parlé de la Loi. Strabon, Tacite, Théophraste, Hécatée. La défense de se joindre avec les étrangers se trouve dans Justin, & dans Tacite; celle de manger du porc se lit dans Tacite, Juvénal, & Plutarque. Ce dernier parle aussi des Lévites & de la fête des Tabernacles. Pythagore en a même tiré beaucoup de choses; par exemple, la défense de manger de la chair de bêtes mortes d'elles-mêmes; de représenter Dieu par des Images corporelles; de gâter les arbres fruitiers &c. Porphyre reconnoissoit aussi que Platon avoit emprunté beaucoup de choses des Juifs, comme le remarque Théodoret.

Note 75:[ (retour) ] Strabon liv. XVI. Les successeurs de Moyse gardérent pendant quelque tems ses loix & furent justes & pieux. Un peu plus bas il dit, que ceux qui crurent à Moyse étoient justes & craignans Dieu.

Note 76:[ (retour) ] Justin liv. XXXVI. Ch. 2. Il est incroyable combien la piété & la justice de ces Rois & de ces Sacrificateurs firent fleurir cette nation. Aristote parlant d'un Juif qu'il avoit connu, dit qu'il étoit très-sage & & très-savant. Jos. Rép. à App. liv. 1. Tacite dit que les Juifs adorent l'Être souverain, éternel, & immuable.

C'est assez d'avoir trouvé dans les Auteurs étrangers des choses conformes avec ce que les livres de Moyse enseignent. Je ne m'arrêterai pas à chercher de pareilles conformitez, entre ces Auteurs, & ce que Josué & ses successeurs ont fait & laissé par écrit. Je crois avoir assez solidement établi ce que je prétendois, qui est, que l'autorité des livres de Moyse étant apuyée sur des fondemens si fermes que l'impudence même les doit respecter, les miracles que ces livres nous raportent ne peuvent plus être révoquez en doute. Pour les autres, que l'Histoire des siécles suivans contient, comme[77] ceux d'Elie, d'Elisée &c. ils doivent être d'autant moins suspects, que le Peuple Juif étant alors beaucoup plus connu, & l'opposition de sa Religion avec celle de ses voisins, le rendant l'objet de leur haine & de leur contradiction, ils n'eussent pas manqué de se récrier d'abord sur ses fourberies & sur ses impostures, si les miracles dont ce Peuple se vantoit, n'eussent pas été véritables[AH].

Note 77:[ (retour) ] Ceux d'Elie &c. Eusébe Préparation liv. XX. Ch. 3. dit qu'Eupoléme a fait un livre touchant les Prophéties d'Elie, & Ch. 19. il raporte un passage de cet Auteur sur celles de Jérémie.

Note AH:[ (retour) ] Il est aisé de tromper des gens qui n'ont aucun intérêt à se défendre de l'illusion, sur tout si l'on a la prudence de ne pas choquer grossiérement la déposition des sens & de l'expérience, & qu'on n'entreprenne pas de leur persuader qu'ils ont vu, ce qu'éfectivement ils n'ont su ni pu voir. ADD. DU TRAD.

Je n'alleguerai que deux exemples des témoignages que les Payens ont rendu aux miracles de l'Écriture. L'histoire du séjour que Jonas fit dans le ventre d'un grand poisson.[78] se trouve dans Lycophron & dans Enéas de Gaza. Il est vrai qu'ils attribuent cela à Hercule. Mais Tacite & plusieurs autres ont remarqué, que c'étoit assez la coutume des Anciens de faire honneur à ce Héros, de tout ce qu'ils savoient de grand & de merveilleux. La force de la vérité a fait avouer à l'Empereur Julien, ennemi juré des Juifs aussi bien que des Chrétiens,[79] que ce Peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, & que les sacrifices de Moyse & d'Elie avoient été consumez par un feu descendu du ciel.

Deut. XIII. 5.

Note 78:[ (retour) ] Se trouve dans Lycophron. Ce Poëte représente Hercule tout vif dans le ventre d'un poisson qu'il apelle le cruel chien de Triton, ayant la tête tout en sueur, & remuant le foye de ce poisson dans son vaste corps, comme dans une chaudiére, et sur un foyer sans feu. Sur quoi le Commentateur Tzetzès dit, Il parle ainsi parce qu'il fut trois jours dans le ventre d'une Baleine, ou d'un grand poisson. Æneas[AI] Gazæus, Hercule fut sauvé d'un naufrage par le moyen d'un monstre marin qui l'engloutit.

Note AI:[ (retour) ] Le texte du Traité portoit Hazoüs au lieu de Gazæus.

Note 79:[ (retour) ] Que ce peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, et que les sacrifices &c. Ce double aveu de Julien se trouve dans S. Cyrille; le premier liv. III. le second, 1. X. «Vous ne voulez pas sacrifier, dit Julien aux Chrétiens. C'est, sans doute, parce que le feu ne descend plus du ciel pour consumer les victimes, comme du temps de Moyse: mais ne voyez-vous pas que cela n'est arrivé que deux fois, l'une sous Moyse, l'autre, du tems d'Elie le Thisbite? Ménandre dans l'Histoire des Phéniciens parloit de cette grande sécheresse qui arriva pendant qu'Elie fleurissoit, et la raportoit au tems d'Ithobal, Roi de Tyr.

Je finirai toutes ces considérations par deux remarques; l'une, sur les Prophètes; l'autre, sur l'Oracle du Pectoral que portoit le souverain Pontife. Le soin que le Législateur des Juifs avoit pris d'empêcher, qu'il n'y eût des gens assez téméraires pour s'arroger faussement le titre et la charge de Prophéte, et les peines qu'il avoit décernées contre cet atentat, font bien voir qu'il y avoit quelque chose de réel, de grand, & d'extraordinaire, dans ceux que ce Peuple regardoit comme de véritables Prophètes. S'il eût été facile de passer pour tel, il seroit étrange qu'entre tant de Rois dont cette charge eût extrêmement rehaussé la dignité, & tant de personnes habiles à la science de qui elle eût donné un fort grand lustre, il n'y en eût eu aucun qui s'en fût mis en possession. C'est pourtant ce qu'aucun Roi après David, ce que les Savans d'entre ce Peuple sans excepter même[80] Esdras, ce que personne enfin depuis lui jusques à Jésus-Christ, n'a jamais osé entreprendre. [81] A l'égard de l'Oracle de l'Urim & du Thummim, qui se rendoit par une lumiére extraordinaire des pierres du Pectoral, le moyen de s'imaginer que l'on pût faire illusion à tout un grand Peuple, sur un Fait si public & si souvent réitéré? Si donc les Juifs ont constamment cru sur la déposition de ceux de leurs Ancêtres qui en ont du être les témoins, que cet Oracle avoit duré jusqu'à la ruine du premier Temple; cette persuasion ne peut être que très-légitime, puis qu'elle roule sur une déposition si certaine, & si peu sujette à l'erreur.

Note 80:[ (retour) ] Esdras &c. Les Historiens Juifs marquent son tems par ces paroles: Ici finissent les Prophètes & commencent les sages. Cette cessation de Prophètes paroît encore I. Macchab IX. 27. Il y eut une grande afliction en Israël, telle qu'il n'y en avoit pas eu de semblable depuis qu'il n'y paroissoit plus de Prophètes parmi ce peuple.

Note 81:[ (retour) ] A l'égard de l'Oracle &c. Les LXX. Interprétes ont traduit le mot d'URIM, choses claires & évidentes; & celui de THUMMIM, vérité. Les Egyptiens ont en cela copié les Juifs, mais en enfans. Diodore de Sicile liv. I Leur souverain Juge avoit la Vérité pendue à son cou. Et ailleurs. «Une petite image faite de pierres précieuses, & nommée Vérité, pendoit à son cou par une chaîne, & il commençoit les fonctions de sa charge après s'être ataché cette image au cou. Voici en passant ce que la Gemara de Babylone ch. 1. dit qu'il y avoit dans le premier Temple, & qui manquoit au second: L'Arche, avec le Propitiatoire, & les Chérubins; le feu tombé du Ciel; la Schekina, ou, l'habitation de Dieu dans le Temple; le Saint Esprit; Urim & Thummim.

4. Preuve de la Providence, savoir, les prédictions.

XVII. J'ai joint les prédictions aux miracles, comme des preuves qui ne sont pas moins concluantes en faveur d'une Providence. Les Écrits des Juifs en contiennent un très-grand nombre, dont la plûpart sont extrémement claires & formelles. Je n'en toucherai que quelques-unes.

Ch. III 32. 39. VII. 5. VIII. 3. 20. X. 20. XI. 1.

Josué prédit en forme d'imprécation, que celui qui rétabliroit Jérico, se verroit privé d'enfans, Jos. VI. 26: l'accomplissement se trouve I Rois VI. 34. Un Prophéte déclare, plus de trois cens ans avant que la chose arrivât, qu'un Roi nommé Josias détruiroit le Temple de Béthel.[82] Esaïe dans le chap. XXXVII & XXXVIII. de ses Révélations, prophétize tout ce que Cyrus devoit faire de plus mémorable, & marque jusqu'à son nom. On voit dans Jérémie la prédiction de la prise de Jérusalem par les Chaldéens. Daniel décrit la Révolution qui devoit transporter aux Médes & aux Perses l'Empire des Assyriens; celle qui devoit assujettir cette féconde Monarchie[Dan. II. 32. 39. VII. 5. 6. 7. 8. 21. X. 20. XI. 34] à Alexandre Roi de Macédoine; les principaux Successeurs de ce Prince, qui sont les Lagides[Dan. II. 33. 40. VII. 7. 19. 23. 24. X. 5—20.] & les Séleucides; les maux que la Nation Juive auroit à soufrir de la part de ces Rois, & sur tout d'Antiochus [ae] l'Illustre: & il décrit tout cela avec tant de clarté,[83] que Porphyre, ayant conféré ces Oracles avec les histoires Greques qui étoient encore de son tems, n'a pu se tirer de ce pas qu'en disant, que ce qu'on atribuoit à Daniel n'étoit pas de lui, & n'avoit été écrit qu'aprés l'événement. Avec une pareille défaite on pourroit, si l'on en avoit besoin, nier que les Ouvrages qui portent le nom de Virgile, & qu'on a toûjours cru être de ce Poëte, soient véritablement de lui, & qu'ils ayent été écrits dans le siécle d'Auguste. Le contraire a toûjours passé pour constant parmi les Romains; les Juifs n'ont pas varié non plus dans la persuasion qu'ils avoient que les Oracles atribuez à Daniel sont éfectivement de lui: cette persuasion constante & universelle fait une preuve pour la premiére de ces deux choses: elle doit donc en faire une pour la seconde.

Note 82:[ (retour) ] Esaïe.... prophétise ce que Cyrus, &c. Voyez l'accomplissement au ch. XXXIX. & LII. Eupoléme a fait mention de cette prophétie & de son accomplissement, Eus. liv. IX. ch. 39.

Note ae:[ (retour) ]: Des douze Antiochus Rois de Syrie, le plus célèbre & celui qui a le plus signalé ses exploits, est le quatrième surnommé Epiphanès ou l'illustre. TRAD. DE PAR.

Note 83:[ (retour) ] Que Porphyre. &c. Voyez St. Jérôme sur Daniel.

Les Juifs ne sont pas les seuls qui se vantent d'avoir des prédictions certaines. Les habitans du Mexique & du Pérou, en ont eu beaucoup, & de fort claires, qui marquoient l'arrivée des Espagnols dans leurs païs, & les malheurs dont ces nouveaux hôtes les devoient acabler.

Quelques confirmations de cette même vérité.

On peut raporter à cela plusieurs songes qui ont été vérifiez par l'événement, & qui marquoient certaines choses, qui, soit qu'on les considere en elles-mêmes, soit qu'on regarde les causes qui devoient concourir à leur production, étoient si cachées & si impénétrables qu'on ne peut sans témérité les atribuer ou au hazard, ou à des causes naturelles. Je n'aporterai ici aucun exemple de ces songes. On en peut voir beaucoup de fort singuliers, tirez des meilleurs Auteurs, & ramassez dans[84] le livre que Tertullien a écrit de l'ame. On peut aussi tirer un grand avantage, de l'aparition[85] des Spectres, lesquels on a même quelquefois entendu parler[AJ].

Note 84:[ (retour) ] Le livre que Tertullien &c. Ch. XLVI. Voyez aussi Valére Maxime, liv. I. ch. 7. & Cic. de l'art de deviner.

Note 85:[ (retour) ] Des spectres. Voyez Plutarque, dans la Vie de Dion & de Brutus; Tacite Annal. XI. & ce qu'il dit de Curtius Rufus. Valére Max. liv. I. ch. 8. où il parle de Cassius; qui, tout Épicurien qu'il étoit, fut extrémement éfrayé à la vûe d'un fantôme, qui représentoit César, dont ce Romain avoit été le meurtrier.

Note AJ:[ (retour) ] Il est vrai que nos esprits forts, voyant bien qu'on ne les peut convaincre par l'expérience, se munissent ordinairement de quelques exemples qui se sont trouvez faux dans la suite, & que là dessus ils nient tout ce que l'on en dit. J'avoue que la crédulité du peuple va trop loin sur ce sujet. J'avoüerai même, si on le veut, que la créance commune & perpétuelle n'est pas toujours une preuve convainquante, dans des choses que l'on ne peut connoître que par la voye du raisonnement. Quand on auroit cru jusqu'à la fin du Monde, que la Terre est immobile, que les Cométes sont les Avant-coureurs ordinaires des calamitez publiques &c. il n'en seroit pas moins vrai que ce sont, ou que ce peuvent être des erreurs. Mais pour les choses qui frapent les sens, & que les Hommes auroient même intérêt à ne pas croire; dès qu'une fois elles sont atestées par les Auteurs les moins crédules, & reçûes dans toutes les parties de l'un & de l'autre hémisphére, il me semble que ce concours général de tous les siécles & de tous les Peuples, forme une preuve à l'évidence de laquelle il n'est pas possible de résister. ADD. DU TRAD.

Pour ne rien négliger de ce qui peut servir à confirmer l'opinion d'une Providence, je finirai toutes ces considérations par celle d'une certaine coutume que quantité d'histoires d'Allemagne certifient, & dont quelques loix même font mention. Cette coutume est une maniére d'éprouver l'innocence d'une personne acusée, [86] en lui faisant toucher un fer rouge, qui, si elle est coupable, la brûle, & si elle ne l'est pas, ne lui cause aucune douleur.

Note 86:[ (retour) ] En lui faisant toucher un fer rouge, &c. Il semble que cette coutume ait eu lieu parmi les Grecs; Sophocle dans la Tragédie d'Antigone, «Nous sommes prêts à vous prouver que nous ne sommes ni coupables ni complices de ce crime, ou par des sermens, ou en touchant des masses de fer toutes rouges, ou en marchant sur du feu.»

Objection, qu'on ne voit plus de miracles.

XVIII. Si l'on objecte qu'on n'entend plus aujourd'hui parler ni de miracles, ni de prédictions; je répons qu'il sufit, pour établir la vérité d'une Providence, qu'il s'en soit fait autrefois. Et cette Vérité, qu'il y a une Providence, étant une fois posée, elle diminue la surprise que pourroit causer la cessation de ces choses extraordinaires. Car s'il y a un Dieu qui gouverne l'Univers, il faut croire qu'il a d'aussi fortes raisons de ne plus employer aujourd'hui ces voyes surnaturelles, qu'il en a eu autrefois de les mettre en usage. Ces raisons ne sont pas bien dificiles à deviner. Il n'est pas de la sagesse divine de violer perpétuellement ou pour de légéres causes, les Loix selon lesquelles elle conduit le Monde, & cache à l'Homme l'avenir qui dépend de causes libres & contingentes. Elle n'a du le faire que dans des ocasions importantes, & où les voyes naturelles auroient été foibles, & sans éfet. Lors que le véritable culte de la Divinité, ignoré de tous les hommes, étoit renfermé dans un petit coin de la Terre, ou lorsque la Religion Chrétienne a dû, conformément aux desseins de Dieu, se répandre par tout l'Univers, rien n'étoit plus à propos que de l'afermir puissamment par des coups d'éclat, qui arrêtassent les débordemens de l'impiété & de l'idolâtrie.[AK]

Note AK:[ (retour) ] Il est visible que la nature des obstacles qu'elle avoit à vaincre, demandoit quelque chose de plus fort que la simple prédication. ADD. DU TRAD.

II. Objection, que s'il y avoit une Providence, il n'y auroit pas tant de crimes.

XIX. Il est tems de répondre à la grande objection que l'on fait contre la Providence & qu'on tire des crimes qui couvrent la face de la Terre. Si, dit-on, un Dieu tout-bon & tout-puissant gouvernoit le Monde, à quoi devroit-il principalement s'ocuper, qu'à réprimer l'insolence des hommes, & à empêcher les tristes éfets de leur corruption? Je répons que Dieu, qui se vouloit réserver le glorieux privilége d'une bonté nécessaire & immuable, ayant donné à l'Homme la liberté de faire le bien & le mal,[87] ne pouvoit empêcher éficacément le mauvais usage de cette liberté, sans la détruire absolument. C'étoit assez pour mettre sa bonté à couvert de tout reproche, qu'il employât tous les moyens, qui, sans violer cette liberté, pouvoient porter l'Homme à se déterminer au bien. Ce fut dans ce dessein qu'il lui donna une loi munie de promesses & de menaces, & lui fournit plusieurs secours tant intérieurs qu'extérieurs, pour le rendre capable d'obéïr à cette loi. J'ajoûte, qu'il ne faut pas croire que Dieu regarde d'un oeil indiférent, le penchant qui entraîne l'Homme au mal. Il sait y mettre des barriéres, lors qu'il le trouve à propos. Sans cela, on verroit un bouleversement général dans toutes les afaires du Monde, & un entier oubli des Loix divines. S'il permet le crime, il le destine à des fins très-dignes de sa sagesse infinie. Il se sert de l'ambition & de la cruauté des uns, pour en punir d'autres qui ne sont pas moins coupables. Il s'en sert pour redresser ceux qui étant tombez dans le relâchement, ont besoin d'une correction vive & forte. Il s'en sert enfin à faire éclater la patience & la fermeté de ceux dont il veut rendre la vertu plus accomplie. Mais il n'en demeure pas là. Il aflige à leur tour ceux qui lui ont rendu ces services criminels; & dans le tems qu'une suite continuelle de succès semble les mettre en repos du côté de la Justice divine, cette Justice vient tout d'un coup troubler leur tranquillité, & leur faire rendre de leurs crimes & de leurs succès mêmes, un compte d'autant plus sévére, qu'il a été diféré. C'est alors que par une juste rétribution, Dieu traite ces malheureux avec autant de rigueur, qu'ils l'avoient traité avec insolence & avec mépris.

Note 87:[ (retour) ] Ne pourroit empêcher éficacément &c. Orig. contre Celsus, ch. IV. Si vous ôtez à la vertu le caractére de libre & de volontaire, vous la détruisez.

Que cette II. Objection nous conduit à reconnoître un dernier Jugement.

XX. Il faut avouer pourtant que cela n'arrive pas toûjours; & que quelquefois, pendant que les méchans jouïssent d'une prospérité sans interruption, les gens de bien traînent une vie languissante, qu'ils finissent même souvent par une mort honteuse. C'est ce qui a de tout tems surpris & scandalisé les infirmes. Mais bien loin que cela nous doive faire douter de la Providence, qui, comme nous l'avons vû, se prouve par des raisons invincibles; nous devons au contraire conclurre de là, avec tout ce qu'il y a jamais eu de véritables Sages, que puisque, d'un côté, Dieu est souverainement juste, & qu'il veille sur les actions des hommes; & que, de l'autre, on voit parmi eux tant de déréglemens impunis, il faut nécessairement atendre après cette vie un Jugement solemnel, qui unisse la peine avec le crime, le bonheur avec l'innocence; & qui condamnant les auteurs de ces actions énormes aux supplices qu'ils ont méritez, assigne aux grandes vertus de grandes récompenses, & un repos assuré.

Et par cela même, l'immortalité de l'âme.

XXI. Mais comme ce Jugement supose l'immortalité de l'ame, je vais tâcher de la prouver. Je me servirai pour cela de la méthode que j'ai employée pour démontrer l'existence de Dieu. J'établirai donc cette Vérité, & par le raisonnement, & par la Tradition, ou, le consentement de tous les Peuples qui ont eu quelque degré de lumiére & d'humanité: Tradition dont on ne peut rencontrer l'origine, que dans l'origine même du Genre humain, c'est-à-dire, dans les premiers hommes. Je commence par cette dernière preuve.

I. Preuve de l'immortalité de l'ame, savoir, une Tradition ancienne & universelle.

XXII. L'opinion de l'immortalité de l'ame se trouve dans Homére. Les Philosophes Grecs,[88] les Druïdes, qui étoient les Sages de l'ancienne Gaule,[89] & les Brachmanes, Docteurs des Indiens, l'ont tous unanimement enseignée.[90] Les Egyptiens,[91] les Thraces, & les anciens peuples de l'Allemagne l'ont tenue pour certaine, selon le témoignage de plusieurs Auteurs. Les Grecs, les Egyptiens, & les Indiens ont connu un Jugement après cette vie, si nous en croyons Strabon, Laërce, Dion, & Plutarque. L'embrasement futur de tout l'Univers se trouvoit[92] dans Hystaspe & dans les Sibylles. On le lit encore aujourd'hui dans les Écrits[93] d'Ovide & dans Lucain. Les Siamois, au raport des Voyageurs, ne l'ont pas ignoré.[94] Quelques Astrologues ont remarqué que le Soleil s'aproche insensiblement de la Terre, & ont regardé ce Phénomène comme un acheminement à cette terrible destruction. Enfin, ceux qui abordérent les premiers dans les Canaries, dans l'Amérique & dans d'autres païs inconnus, y trouverent la créance de l'immortalité de l'ame & celle du Jugement, établies dans l'esprit des habitans de ces terres.

Note 88:[ (retour) ] Les Druïdes &c. César nous l'aprend liv. VI. de la Guerre des Gaules.

Note 89:[ (retour) ] Et les Brachmanes, Strabon lib. XV. «Il faut regarder l'état de l'Homme dans cette vie, disoient ces Philosophes, comme l'état où il est dans le moment de sa conception; & la mort, comme un enfantement qui le mène à une vie, seule digne de ce nom, souverainement heureuse, & destinée aux seuls Sages.

Note 90:[ (retour) ] Les Egyptiens.... l'ont tenue pour certaine. Hérod. dans son Euterpe. Tacite Hist. liv. V. parlant des Juifs. «Ils ne brûlent pas leurs morts, mais ils les enterrent, à l'exemple des Egyptiens. Cette coutume vient de la persuasion que les uns & les autres ont, qu'il y a un enfer, (Ce mot) d'enfer doit être ici entendu à la Payenne, c'est-à-dire, pour le séjour des bienheureux aussi bien que des damnez.

Note 91:[ (retour) ] Les Thraces &c. Méla liv. II. parlant des Thraces. «Les uns croyent, dit-il, que les ames retourneront un jour; les autres, qu'elles ne retourneront pas; que cependant elles ne périssent avec le corps, mais passent dans un état plus heureux.» Solin témoigne la même chose. De là venoient ces marques d'allégresse qu'ils donnoient dans leurs enterremens, & dont ces mêmes Auteurs parlent. Cela pourroit rendre vraisemblable ce que nous avons tantôt dit après le Scholiaste d'Aristophane, que dès les premiéres dispersions des Hébreux, quelques uns d'entr'eux étoient venus demeurer dans la Thrace.

Note 92:[ (retour) ] Dans Hystaspe. Nous l'aprenons de Justin dans sa seconde Apologie, & de Clément dans ses Stromates.

Note 93:[ (retour) ] d'Ovide. Métam. liv. I. Il se remet aussi devant les yeux l'arrêt que les Destins ont prononcé, qu'un jour la Mer, la Terre, & le Ciel périroient dans les flammes; période fatal à toute la machine du Monde. Lucain liv. I. Lorsque la dernière heure du Monde sera venue, toutes choses retourneront dans l'ancien Chaos: les Etoiles se heurteront, elles descendront même dans la Mer &c.. Sénèque écrivant à Marcie, «Les Etoiles choqueront les unes contre les autres; & l'Univers étant embrasé, toutes les parties que nous voyons présentement briller par un bel arrangement, ne tireront plus d'éclat que des feux qui les consumeront.»

Note 94:[ (retour) ] Quelques Astrologues &c. Copernic. liv. III. des Révolut. ch. 16, & d'autres. S. Cyprien écrivant à Démétrianus, dit[AL] que l'Univers n'a plus la même vigueur qu'autrefois, & qu'il roule vers la décadence.

Note AL:[ (retour) ] Je demande pardon à ce Pere, mais je ne saurois laisser passer cette pensée sans dire ce que j'en crois. Par où nous prouvera-t-il que le Monde vieillit & qu'il perd insensiblement de des forces? La Terre en a-t-elle moins à produire des fruits, les Animaux à engendrer, & les Astres à faire leurs révolutions? Ces sortes de pensées ont je ne sai quel éclat qui pourroit surprendre; mais pour de la solidité, elles n'en ont pas même assez à ce qu'il me semble, pour être soufertes dans la bouche des Orateurs.

II. Preuve, tirée de ce qu'aucune raison ne peut faire voir que l'ame soit mortelle.

XXIII. Je viens aux preuves que les lumiéres de la Raison nous fournissent. Toutes les choses que nous voyons périr, périssent par l'une de ces trois causes: ou par l'oposition d'un contraire plus puissant, c'est ainsi que la violence de la chaleur détruit le froid; ou parce qu'elles se trouvent destituées du sujet qui les soutenoit; la grandeur d'un carreau de vitre, par exemple, périt lorsque le carreau vient à se casser: ou enfin par l'éloignement de la cause éficiente, dont la présence étoit nécessaire pour les conserver; & c'est ainsi que la lumiére disparoît par l'éloignement du Soleil. Or aucune de ces trois maniéres de destruction ne peut avoir lieu ici. Pour la premiére, l'ame n'a proprement rien qui lui soit oposé. Elle a même ce privilége, qui lui est particulier, de pouvoir assembler dans ses idées les choses les plus contraires. La seconde ne se peut dire. L'ame est une substance, c'est-à-dire, un Être qui subsiste par soi-même & qui par conséquent n'a pas besoin de sujet qui le soûtienne. S'il y en avoit un, ce seroit le corps. Mais plusieurs raisons détruisent cette pensée. I.[AM] La continuité du travail abat les forces du corps, celles de l'ame demeurent toûjours dans leur entier. II.[95] Les facultez corporelles ne peuvent admettre un objet trop vif & trop excellent: celles de l'ame se perfectionnent à proportion de la sublimité & de la grandeur des choses sur lesquelles elles déployent leur activité, tels que sont les Universaux, & les figures considérées en elles-mêmes & separément de la matiére. III. Le corps ne peut faire agir ses forces que sur des choses qui sont bornées comme lui par de certains tems & de certains lieux: l'ame agit & raisonne sur l'infini & sur l'éternité. Je conclus de tout cela que l'ame ne dépend pas du corps dans ses opérations. Or comme nous ne pouvons juger de la nature des choses invisibles, que par leurs opérations, il s'ensuit que l'ame agissant indépendamment du corps, existe aussi indépendamment de lui. Enfin, la troisiéme voye possible de destruction, savoir, la cessation de la cause éficiente ou la suspension de son eficace, n'a pas ici plus de lieu que les deux autres. L'ame n'a pas de cause éficiente dont elle doive émaner continuellement. Mais quand on en reconnoîtroit une, ce ne peut être que la Cause premiére & universelle (car pour ce qui est des pères & des mères, on sait que leur mort n'entraîne pas celle de leurs enfans). Or rien ne nous oblige à croire que la Cause premiére cesse jamais de déployer cette éficace, qui conserve l'ame. Car elle le feroit, ou faute de puissance, ou faute de volonté. Le premier ne peut être, & l'on ne prouvera jamais le second.

Note AM:[ (retour) ] On pourroit ne pas convenir absolument de cette premiére raison, quoi que ce qu'elle supose soit vrai pour l'ordinaire. En tout cas les deux raisons suivantes pourroient sufire. TRAD.

Note 95:[ (retour) ] Les facultez corporelles ne peuvent &c. Aristote en donne cette raison, que ce qui sent en nous, est en partie corporel, & en partie spirituel; mais que l'ame est purement spirituelle. J'aurois pu remarquer aussi que l'ame a la force de vaincre les panchans purement corporels; jusqu'à exposer quelquefois le corps aux tourmens & à la mort même: & que moins ses actions tiennent du corps, plus elles sont parfaites.

Trois autres preuves de l'immortalité de l'ame.

XXIV. Outre ces raisons qui prouvent négativement l'immortalité de l'ame, il y en a d'autres assez fortes, qui la prouvent positivement. En voici trois que je ne ferai qu'indiquer;[96] le pouvoir que l'Homme a sur ses propres actions; le desir de l'immortalité, né, pour ainsi dire, avec nous; & la force de la conscience, qui tantôt trouve dans les bonnes actions quelque pénibles qu'elles soient, un sujet de joye & de consolation, & tantôt sent des remords vifs & afligeans des crimes dont elle est chargée. Ces remords augmentant à l'heure de la mort par le pressentiment d'un Jugement inévitable & prochain, jettent l'ame dans la derniére désolation. Cette force, au reste, dépend si peu de la volonté, que[97] les Tyrans les plus endurcis au crime n'ont jamais pu s'y soustraire, quelques éforts qu'ils ayent fait pour cela. Les exemples en sont assez connus.

Note 96:[ (retour) ] Le pouvoir que l'homme &c. On y peut ajoûter le pouvoir qu'il a sur tous les animaux, & la faculté qu'a nôtre ame de connoître Dieu: ce qui paroît si bien par la préférence qu'elle lui donne sur toutes les autres choses, & par le peu de cas qu'elle fait des plus fâcheuses, lors qu'il s'agit de lui plaire.

Note 97:[ (retour) ] Les Tyrans &c. «Enfin, dit Suetone, parlant de Tibère, il devint insuportable à lui-même, comme il parut par cette Lettre qu'il écrivit au Sénat, & qui est une peinture si naïve d'une conscience agitée. Que vous écrirai-je, Messieurs? Comment vous écrirai-je, ou plutôt, que dois-je ne vous pas écrire dans cette conjoncture? Que les Dieux me fassent périr d'une manière encore plus afreuse que celle que j'éprouve tous les jours, si je sai que vous mander. Tant il est vrai, dit Tacite, après avoir raporté ce commencement de Lettre, tant il est vrai que ses crimes & ses désordres étoient devenus alors la matiére de son suplice.»

Que la derniére fin de l'Homme est un bonheur éternel.

XXV. Or si nous ne pouvons rien apercevoir dans la nature de l'ame qui doive causer sa destruction; si Dieu par quantité de marques, qui ne sont point équivoques, nous aprend que son dessein est qu'elle survive au corps; si d'ailleurs il faut reconnoître que l'Homme, en qualité d'Être intelligent & raisonnable, doit avoir une derniére fin: il ne s'agit plus que de chercher en quoi cette derniére fin peut consister. Or par cette seule raison, qu'elle doit avoir du raport à l'excellence de l'ame & à son éternité, il est assez évident qu'elle ne peut être autre chose qu'une félicité éternelle. C'étoit la pensée de Platon & des Pythagoriciens, lors qu'ils ont enseigné que le souverain Bien de l'Homme, consiste à être élevé à la plus parfaite ressemblance qu'il puisse avoir avec Dieu.

Pour, ce qui est de la nature de ce bonheur éternel, & des moyens de l'aquerir, c'est une matiére à conjectures, tant que Dieu n'en a rien révélé. Mais si l'on peut découvrir qu'il se soit expliqué là dessus, il ne faut plus balancer; l'on doit recevoir ce qu'il nous en dit, & le croire avec cette certitude que produisent les Véritez les plus constantes & les plus autentiques.

Or comme la Religion Chrétienne nous promet sur cet article quelque chose de plus que toutes les autres Religions, il est bon d'examiner quelle opinion nous devons avoir de ces grandes promesses. C'est ce que nous allons faire dans le Livre suivant.