XLII.
Contrastes.
La nature humaine est composée d'éléments si divers, que dans la vie des hommes, même les plus éminents, il faut s'attendre à d'étranges contrastes. Ainsi nous avons vu Richelieu au gouvernail de l'État, grand et profond politique. Il s'était d'abord montré à nous comme un pieux prélat, tout occupé du salut de ses ouailles, de la conversion des hérétiques, et composant des livres de dévotion. Au siége de la Rochelle, dans la guerre contre la Savoie, l'histoire nous le présente sous le harnais militaire, marchant à la tête des troupes, monté sur un cheval de bataille, ayant un plumet au chapeau, l'épée au côté, la poitrine couverte d'une cuirasse, et précédé de deux pages portant, l'un son casque, l'autre son gantelet.
Dans le Palais-Cardinal qu'il avait bâti comme pour un roi, nous le voyons s'entourant d'hommes de lettres, et se faisant lui-même auteur de comédies et de tragédies. Pour faire représenter les pièces qu'il compose en commun avec quelques poëtes à ses gages, il élève à grands frais, dans son palais, une salle de spectacle. À l'occasion de sa tragédie de Mirame, Fontenelle nous le montre avec toutes les vanités d'un auteur vulgaire. «J'ai ouï dire, rapporte-t-il, que les applaudissements que l'on donnait à cette pièce, ou plutôt à celui que l'on savait y prendre beaucoup d'intérêt, transportaient le cardinal hors de lui-même; que tantôt il se levait et se tirait à moitié du corps hors de sa loge pour se montrer à l'assemblée, tantôt il imposait silence pour faire entendre des morceaux encore plus beaux.»
Auprès des dames, Richelieu est raffiné en galanterie; il parle le jargon prétentieux des romans de cette époque; il assiste à des thèses d'amour, et il passe de la salle du conseil du roi dans la ruelle des beautés célèbres de cette époque.
Enfin c'est le même homme qui croit ou feint de croire à la magie, à la sorcellerie, et qui, sur de pareilles accusations, envoie au bûcher un malheureux prêtre, Grandier, curé de Loudun.