XLVI.

Paroles et traits caractéristiques.

Quelques mots profonds sortis de la bouche de Richelieu achèvent de le faire connaître:

Richelieu partait avec l'armée qui allait en Languedoc pour étouffer la rébellion du malheureux duc de Montmorency. La princesse de Guéménée le rencontre dans l'appartement du roi. Elle l'implore en faveur du duc qui l'avait éperdument aimée. «Monsieur, lui dit-elle tout émue, vous allez en Languedoc, souvenez-vous des grandes marques d'affection que le duc de Montmorency vous a données il n'y a pas longtemps; vous ne sauriez les oublier sans ingratitude.—Madame, lui répondit Richelieu d'un air sombre qui fit frémir la princesse, je n'ai pas rompu le premier.»

Le cardinal avait attiré Charles Ier, roi d'Angleterre, dans l'alliance française; il l'avait marié avec la princesse Henriette, sœur de Louis XIII; plus tard, il eut sujet d'être mécontent de ce roi qui ne le secondait plus franchement dans ses entreprises contre les possessions espagnoles dans les Pays-Bas. Il écrivit alors à l'ambassadeur de France à Londres ces mots de sinistre augure: «Le roi d'Angleterre, avant qu'il ne soit un an, verra qu'il ne faut pas me mépriser.» Et, en effet, en favorisant sous main le fanatisme protestant et l'esprit de révolte en Écosse et en Angleterre, il prépara l'échafaud sur lequel tomba la tête de Charles Ier.

Enfin les historiens rapportent ces paroles par lesquelles le terrible cardinal caractérisait si énergiquement lui-même son génie politique: «Je n'entreprends jamais rien sans y avoir bien pensé. Mais quand une fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but; je renverse tout, je fauche tout, et je couvre tout de ma soutane rouge.»

Richelieu a laissé, sous le titre de Testament politique, un remarquable résumé des grandes pensées qui inspiraient sa politique et le dirigeaient dans la conduite des affaires de l'État. Au milieu des préoccupations de sa vie publique si tourmentée, il favorisa puissamment le progrès des arts. Il les aimait comme toute chose ayant de la grandeur. Sous lui, la poésie, la peinture, la sculpture prirent en France un essor inconnu jusque-là. Fondateur de l'Académie française, il le fut aussi de l'imprimerie nationale. Il construisit le Palais-Cardinal dont il fit don en mourant à Louis XIII. Il éleva le collége Du Plessis, réédifia sur un plan plus vaste la Sorbonne et en bâtit l'église, où l'on voit son mausolée, œuvre remarquable due au ciseau d'un célèbre sculpteur de ce temps, Girardon.

Louis XIII ne survécut pas longtemps à son ministre: retiré au château de Saint-Germain, sentant ses forces décliner et la mort venir, par une belle journée du mois de mai il se fit ouvrir les croisées de sa chambre, d'où l'on découvrait, au fond d'un magnifique paysage, la flèche de l'église de Saint-Denis, ce tombeau des rois de France. «Je viens contempler, dit-il, ma dernière demeure.» Il lutta quelque temps encore contre une pénible agonie, entendant dans son antichambre, et jusqu'au pied de son lit, les premiers bruits des cabales qui se disputaient déjà le pouvoir prêt à s'échapper de ses mains; tristes préludes de l'orageuse minorité de son fils!

Le 14 mai 1643, Louis XIII, à l'âge de 42 ans, rendait l'âme. Il n'avait survécu que cinq mois au puissant ministre qui l'avait si longtemps maîtrisé, et entraîné à sa suite dans des voies pleines de grandeur.