XXXVI.
Voyage de Narbonne.—Déclin de la faveur de Richelieu.
Cependant Richelieu soupçonnait, à de certains indices, qu'un complot s'ourdissait contre lui; mais il n'en pouvait saisir les fils, et ne savait le moment où il était menacé de le voir éclater. Il était inquiet et dans des dispositions d'esprit d'autant plus tristes, qu'il était visible pour tous que la confiance et l'amitié du roi se retiraient de lui. Louis XIII partait alors pour Narbonne, d'où il comptait diriger l'expédition contre le Roussillon, sur la frontière d'Espagne. Le cardinal, malgré le délabrement de sa santé, ne voulut pas le quitter dans de pareilles conjonctures.
«Il résolut, dit l'abbé Siri, de ne point perdre de vue ce monarque pendant tout le voyage, et de loger toujours avec lui dans les mêmes lieux où il s'arrêterait le long de la route, quoiqu'il pût en être incommodé, et que ce fût contre sa coutume ordinaire et l'usage qu'il avait pratiqué jusque-là; il se fit même un plan de le voir régulièrement deux fois par jour, le soir et le matin, afin d'être à portée de détruire les mauvaises impressions qu'on pouvait lui donner à tous moments de sa conduite, et les cabales qui se faisaient contre sa personne…
«Tombé grièvement malade à Narbonne, le cardinal n'avait pu suivre le roi, qui était allé mettre le siége devant Perpignan. Outre l'affliction du corps que sa maladie lui causait, son âme s'abandonnait encore à de tristes réflexions qui le plongeaient dans un noir chagrin; il craignait que le jeune Cinq-Mars ne se prévalût de son absence pour achever de le ruiner entièrement dans l'esprit de Sa Majesté; c'est pourquoi il faisait tout son possible pour engager ce monarque à revenir à Narbonne, lui mandant tous les jours qu'il avait des affaires très-importantes au bien de son royaume à lui communiquer… Mais ce prince, qui ne pouvait plus souffrir la vue de son premier ministre, et qui voulait lui seul, et sans son assistance, faire une glorieuse conquête, était demeuré sourd à toutes ses instances, et témoignait même peu de curiosité de s'informer de l'état de sa santé; ce qui le mit dans une telle défiance et appréhension que, se croyant abandonné de son souverain et livré à la merci de ses ennemis, il prit le parti de s'éloigner d'un lieu où il était environné de périls de tous côtés.»