CHAPITRE V.
Départ pour Lille.—Notre séjour dans cette ville.
Née sous le ciel de l'Italie, accoutumée à me voir dès le berceau l'unique objet d'une tendresse exaltée, douée d'une âme ardente et d'une beauté qu'il m'était permis de croire remarquable, j'allais me trouver, dès avant l'âge de quinze ans, livrée sans guide aux séductions du monde, abandonnée à moi-même au milieu des plus terribles convulsions du corps social, jetée sans défense au milieu des camps; les qualités mêmes que je tenais de la nature, la présence d'esprit, la compassion pour les maux d'autrui, et un certain courage à supporter ceux qui me touchaient personnellement, devaient tourner à ma perte. Il me manquait une certaine défiance de moi-même, la réserve dont mon éducation première ne m'avait point fait une loi, en un mot tout ce qui peut garantir le bonheur et protéger la vertu d'une femme. On me pardonnera de me peindre telle que j'étais alors, telle que ma mémoire fidèle me représente encore à moi-même aujourd'hui. Le moment approche où je dois cesser d'être pure, où je vais perdre aux yeux du lecteur ce prestige d'innocence qui pare si bien une jeune femme; j'hésite à franchir ce passage si pénible dans ma vie, et je ne veux pas dérouler aux yeux du public le tableau de mes erreurs et de mes fautes avant d'avoir encore une fois invoqué son indulgence.
Nous passâmes deux mois dans la terre de Van-M***, aux environs de Bruxelles. Il y venait beaucoup d'hommes de la connaissance de mon mari, et qui tous partageaient son enthousiasme pour la révolution française. Malgré sa jeunesse, Van-M*** jouissait dans le monde d'une grande considération; il la devait moins à son immense fortune qu'à ses qualités personnelles, au dévouement dont il faisait preuve pour son pays, au désintéressement avec lequel il servait de ses ressources pécuniaires la cause qu'il avait embrassée. J'étais trop jeune encore pour partager dans toute son étendue l'exaltation politique de mon mari: j'avais long-temps été, sinon l'unique, du moins le principal objet de ses pensées, et je ne voyais pas avec grand plaisir la préférence qu'il accordait aux graves conversations de quelques personnages bien flegmatiques, sur les entretiens moins sérieux qu'il pouvait avoir avec sa femme. Pour peu que je l'eusse voulu, Van-M*** m'aurait admise aux mystérieuses conférences qui se tenaient chez lui chaque jour; mais je n'attachais aucune vanité à me mêler directement des affaires publiques. Je poussais au loin dans le pays mes courses à cheval; je jouais au billard, surtout je me livrais avec ardeur au plaisir de déclamer des vers. Quelques hommes, et des plus aimables de notre société, cherchèrent à me plaire; aucun n'y put réussir. Il a toujours fallu pour me séduire un mérite distingué, en quelque genre que ce fût: si je portais mes regards autour de moi, ils n'étaient frappés d'aucune supériorité; en revanche, les médiocrités abondaient dans notre cercle. Mon cœur resta donc libre, et je demeurai, sans pouvoir en tirer grande vanité, fidèle à mes devoirs d'épouse comme je l'avais été jusqu'alors.
Vers la fin d'août 1792, nous quittâmes notre belle demeure pour prendre la route de Lille. Mon mari voulait s'arrêter quelque temps dans cette ville, pour y recueillir des notions certaines sur le cours que prenaient les événemens avant de pénétrer plus loin dans l'intérieur de la France. Tout se préparait à Lille pour soutenir le siége dont on était menacé, et qui ne commença pourtant que vers la fin de septembre de cette même année. Nous ne pûmes d'abord entrer dans la ville; il fallut nous loger tant bien que mal dans une auberge, à l'entrée des faubourgs. Le général Van-Daulen, cousin de mon mari, vint nous visiter dans notre modeste asile aussitôt qu'il apprit notre arrivée. Il était accompagné de plusieurs officiers français: je n'en citerai qu'un seul, le jeune Marescot, déjà distingué dans l'arme du génie, où il ne servait encore que depuis peu de temps; il avait un extérieur aimable, et paraissait doué de toutes les qualités qui commandent l'estime et l'intérêt. Pendant le temps que dura la visite, les regards des officiers qui accompagnaient le général se tournèrent souvent vers moi. Dans cette foule d'admirateurs, je ne distinguai que Marescot: il semblait que l'attention mêlée de surprise avec laquelle il me considérait me fît sentir pour la première fois tout le prix de la beauté; mes yeux rencontrèrent souvent les siens tandis qu'il était devant moi, et lorsqu'il fut parti je le voyais encore.
La fortune et le rang de mon mari, la détermination qu'il avait prise de renoncer pour un temps du moins à sa patrie, plutôt que d'abjurer ses opinions politiques, attiraient sur lui comme sur moi l'attention et la curiosité de tous. Mais, par un privilége bien rare, l'évidence dans laquelle nous plaçait notre position ne nous exposait pas à la censure, qui n'aurait pas manqué de s'exercer sur d'autres que nous. On savait tout ce que nous sacrifiions volontairement au triomphe des principes consacrés par la révolution française, et l'on nous pardonnait notre opulence en faveur de l'usage que nous en faisions. Nous ne tardâmes pas à trouver une preuve de l'intérêt que nous inspirions, dans l'empressement que mirent les officiers français à nous procurer un logement au centre de la ville, et à nous y installer eux-mêmes. En peu de jours, toutes les premières maisons de Lille nous furent ouvertes. L'ardeur de mon mari à servir la cause de la liberté dans les Pays-Bas le mettait journellement en rapport avec les officiers de l'armée française. Je rencontrais partout Marescot: il n'était alors que simple capitaine; mais son mérite déjà éprouvé, sa bravoure, et l'amabilité de son caractère, le faisaient considérer à l'égal de bien des officiers plus âgés ou plus avancés que lui dans la hiérarchie militaire. J'écoutais avec plaisir tout le bien qu'on disait de ce jeune officier, et mon imagination se plaisait à le parer chaque jour de qualités nouvelles. En sa présence, j'étais confuse, embarrassée; j'éprouvais un plaisir mêlé d'inquiétude; j'aurais voulu le voir sans cesse, et cependant je tremblais en entrant dans les lieux où j'étais certaine de le rencontrer.
La situation où était mon cœur avait tant de charme pour moi, que je m'y abandonnais tout entière dans la solitude, sans résister au penchant qui m'entraînait chaque jour avec une nouvelle force, sans me douter même du danger que je courais. La ville donna une fête à laquelle mon mari et moi nous fûmes invités. Je fus l'objet de tous les regards et de toutes les galanteries; mais au milieu de tant de louanges et de complimens qu'on m'adressait, je ne sus pas cacher que je n'attachais d'importance qu'aux hommages d'un seul homme. Dès ce moment, il s'établit entre Marescot et moi une intelligence non avouée, dont les progrès furent d'autant plus rapides que je la croyais simplement fondée sur une sympathie parfaite entre nos manières réciproques de voir et de sentir. Sans trop soupçonner la violence de la passion qui me subjuguait déjà, je ne voyais dans nos rapports mutuels qu'une liaison d'amitié et de confiance; cette confiance imprudente, j'en donnai bientôt une première preuve. Je touchais à peine à ma quinzième année; j'étais loin de ma mère, mon mari ne s'occupait aucunement de ma conduite, et cependant j'étais bien jeune pour n'avoir d'autre guide que moi-même.
Il y avait à Lille plusieurs femmes qu'on recevait dans quelques sociétés fort honorables d'ailleurs, mais qui n'avaient point accès dans certaines maisons des plus estimées; leur réputation équivoque, la position fausse qu'elles occupaient dans le monde, m'inspiraient pour elles une juste répugnance. Van-M***, au lieu d'encourager des scrupules qui n'avaient cependant rien d'exagéré, essaya de combattre ce qu'il appelait mes préjugés et mon injustice. J'avais une telle confiance en lui pour tout ce qui touchait aux convenances dont une femme ne doit jamais s'écarter vis-à-vis du public, que je me sentis d'abord ébranlée, et que je craignis en effet, pendant quelques instans, de m'être montrée trop scrupuleuse. Il s'en fallait de beaucoup cependant que Van-M*** m'eût entièrement convaincue; la faiblesse de ses objections était beaucoup trop sensible pour moi, et la candeur même de son âme diminuait à mes yeux la force des argumens qu'il employait pour me combattre. J'ai peu vu d'hommes moins disposés à soupçonner le mal: sur ce chapitre-là, il se rendait tout au plus à l'évidence; mais le fanatisme politique le conduisait à s'abuser sur le compte de quiconque paraissait l'ami de la cause qu'il avait si chaudement embrassée lui-même; nul n'avait plus de foi que lui dans la sévérité des mœurs républicaines, et toute femme dont les vœux appelaient la victoire sur les drapeaux de la révolution s'embellissait à ses yeux des vertus d'une Spartiate.
Cette crédulité d'une âme candide et pure était sans doute respectable; elle commença cependant à diminuer ma considération pour mon mari. Le jour même où ma sévérité venait d'encourir ses reproches et ses plaisanteries, je rencontrai Marescot. De jour en jour ces sortes de rencontres devenaient plus fréquentes, et, toujours sans m'en apercevoir, je perdais insensiblement avec lui la timidité qui m'avait si souvent rendue muette lorsqu'il était à mes côtés: mécontente de la petite querelle que m'avait faite mon mari, et persuadée que j'avais raison contre lui, je pris pour arbitre de notre différend l'homme que je regardais comme un juge infaillible en toute sorte de matières, et dont en secret j'étais le plus certaine d'obtenir gain de cause. Marescot parut vivement touché de cette preuve de confiance; il se rangea sur-le-champ de mon avis, et convint avec moi que Van-M***, dans cette circonstance, paraissait tout-à-fait dépourvu de la justesse d'esprit qui le distinguait ordinairement. J'étais fière de l'approbation de Marescot, et peu à peu je m'accoutumai à le prendre pour juge de toutes mes actions, ou plutôt pour confident de mes plus secrètes pensées. Je ne voyais pas combien il est dangereux de dépouiller ainsi toute dissimulation vis-à-vis de celui qu'on aime sans oser se l'avouer encore; il sonde bientôt mieux que nous-même tous les replis de notre cœur: et quel est l'homme assez généreux pour ne point abuser des secrets qu'il y découvre?
Ainsi, dans une sécurité profonde, j'avançais à grands pas vers ma perte. L'incertitude de l'avenir, les maux de l'absence que je prévoyais déjà, surtout la crainte de voir l'homme que je chérissais ravi pour toujours à ma tendresse par la mort qu'il pouvait trouver dans les combats, tout cela ne faisait qu'irriter ma passion. J'aimais éperdument avant de savoir, pour ainsi dire, si c'était l'amour qui m'agitait. Lorsque je fis un retour sur moi-même, et que j'examinai l'état de mon âme, il était trop tard, et j'étais déjà perdue.
Je ne cherche point à me rendre intéressante aux yeux de mes lecteurs, et je n'affecte pas de frapper ma poitrine en signe de repentir: on me croira si je me borne à dire que la honte couvrit mon visage, et que le remords s'empara de mon cœur dès le moment où j'eus connaissance de ma faute: c'était en les violant une première fois que j'apprenais à connaître toute l'étendue de mes devoirs d'épouse. Ah! si lorsque je me trouvai en présence de mon mari, sans oser lever mes yeux sur les siens, il m'eût adressé un seul mot de tendresse, je sens que j'aurais embrassé ses genoux en m'avouant coupable. Un tel aveu n'aurait pas expié ma faute passée, mais il m'eût peut-être sauvée de moi-même pour l'avenir. Trois semaines s'écoulèrent dans ces alternatives d'un délire qui m'égarait chaque jour davantage, et d'un repentir qui ne portait aucun fruit. Marescot partit enfin; et je restai seule avec ma douleur et mes remords.
Cependant les troupes françaises étaient partout victorieuses. L'ennemi était contraint de rétrograder de toutes parts devant ces soldats de la république naissante, le plus souvent dépourvus de vivres, de chaussures et de vêtemens, mais qui n'en culbutaient pas moins, en chantant, des armées aguerries et pourvues de tous le moyens de vaincre. Van-M*** et le général Van-Daulen ayant été chargés d'une mission importante, nous partîmes sur-le-champ pour Paris. Au sein de cette grande capitale, je ne retrouvai pas plus de repos et de bonheur que je n'en avais trouvé à Lille. Je vis toutes les puissances du jour; je fus reçue dans les salons où l'égalité révolutionnaire étalait quelquefois le faste de l'ancien régime; mais rien ne me plaisait dans ces salons, parce que rien ne m'y semblait à sa place. Les hommages qu'on m'adressait m'étaient le plus souvent insupportables; autant que je le pouvais, je cherchais à vivre solitaire dans le vaste hôtel que nous occupions rue de Bourbon, et dont le jardin, donnant sur le quai, m'offrait une promenade agréable. Jeune, belle, riche, mariée à un homme dont je partageais la considération, j'étais un objet d'envie pour bien des femmes: je n'aurais pas manqué de faire pitié à quiconque aurait pu bien me connaître. Je passais toutes mes journées dans les larmes; je déplorais ma faute, et cependant je regrettais l'absence de celui qui m'avait égarée. Tour à tour repentante et coupable, je voyais en frissonnant arriver ses lettres, ou je les recevais avec tous les transports de la joie. Je n'avais pas une amie, je n'avais pas une personne qui pût me soutenir dans la résolution que je prenais quelquefois de l'oublier. Négligée par mon mari, qui se livrait tout entier aux affaires publiques, je comparais sa froideur avec la tendresse passionnée dont Marescot m'adressait les témoignages. Mes bonnes résolutions s'évanouissaient alors; je me trouvais presque excusable, et je ne songeais qu'au jour heureux qui devait me réunir à mon amant. Ce jour arriva enfin; le général Van-Daulen repartit, et nous ne tardâmes pas à le suivre.
Je revis Marescot à Dampierre-le-Château, où nous arrivâmes le 12 septembre 1792. Décidée à partager les périls de la guerre, auxquels Van-M*** venait volontairement s'offrir, j'avais quitté les vêtemens de mon sexe, et revêtu l'habit d'homme. J'assistai le 20 septembre au combat mémorable qui se livra dans les champs de Valmy. Il ne m'appartient pas de raconter les prodiges de valeur dont je fus témoin dans cette mémorable journée: l'infériorité du nombre, du côté des Français, pouvait faire craindre un revers; leur courage et l'habileté de leurs chefs leur assurèrent la victoire. Je vois encore le général Kellermann agitant son chapeau au bout de son sabre, et commandant de charger à la baïonnette sur les Prussiens. Un tel spectacle me mettait hors de moi: la violence de mes émotions me jetait dans une sorte d'ivresse; il semblait que je fusse pour quelque chose dans le gain de la bataille, tant je me réjouissais de la victoire. Les manœuvres toujours heureuses des troupes françaises avaient seules occupé mon attention pendant la journée, et je n'avais pas eu le temps d'avoir peur.
Le soir je revis Marescot, et je ne dirai pas combien je fus heureuse de le retrouver sain et sauf, après tous les dangers qu'il avait dû courir. Le hasard nous fut encore une fois favorable: Van-M*** était pressé de voir le général Beurnonville, qui était à Sainte-Menehould; je ne le rejoignis que quelques jours après. Nous restâmes à Sainte-Menehould jusqu'au mois de novembre: à cette époque nous vînmes à Mons sur les pas de Beurnonville. J'avais plu sans le vouloir à ce général: il avait imaginé de me faire la cour; mais j'étais choquée de ses airs de conquête: il passait pour un homme fort ordinaire. Je n'avais pas cette coquetterie insatiable d'hommages, qui flatte d'espérances ceux même auxquels elle ne veut rien accorder. Je repoussai donc les vœux du général; il en fut vivement piqué; je ne me mis point en peine de sa colère, et je conservai vis-à-vis de lui les égards que commandait sa position.
Au nombre des officiers de l'état-major-général était un aide-de-camp d'une figure distinguée, quoique peu agréable; il avait le ton de la bonne compagnie, et passait pour très brave entre tant d'officiers dont la bravoure n'était assurément pas suspecte. Gentilhomme de naissance, il appréciait à leur juste valeur les chimères de la noblesse, et il avait renoncé sans effort aux priviléges de sa caste. Il était toutefois grave et triste au milieu de l'enthousiasme et de la joie universelle; son cœur saignait alors des plaies d'un amour malheureux. Je paraissais prendre intérêt à ses peines, et, de son côté, Meusnier (c'était son nom) se sentait pénétré pour moi d'une amitié réelle et d'une compassion que je devinais, quoiqu'il se gardât bien de l'exprimer. Ami et confident de Marescot, il blâmait l'égarement dans lequel celui-ci m'avait entraînée. La sagesse indulgente se fait chérir de ceux-là même dont elle blâme les erreurs: j'aimais Marescot avec idolâtrie, je révérais Meusnier; il prenait chaque jour sur moi une autorité plus forte; si je n'avais pas été forcée de m'éloigner bientôt de cet ami prudent, peut-être aurais-je aujourd'hui moins de fautes à me reprocher. J'avais un autre ami dont les droits à ma tendresse étaient bien plus sacrés, et cependant je le voyais chaque jour avec plus d'indifférence. D'autres se fussent honorées de la confiance absolue qu'il me témoignait: dans la malheureuse disposition de mon cœur, cette confiance même me paraissait un argument contre l'amour de Van-M***, et quelquefois je m'abusais moi-même au point de croire que mes torts n'avaient pas besoin d'autre excuse. La nouvelle d'une maladie qui mettait les jours de ma mère en péril vint changer la nature des inquiétudes qui m'agitaient ordinairement. Mon premier mouvement fut de tout quitter pour voler auprès d'elle. Je partis accompagnée de Van-M*** et de Meusnier, avec une escorte de soldats français; ils me conduisirent jusqu'à la frontière, et ne me quittèrent qu'après m'avoir remise entre les mains d'amis dévoués. J'arrivai donc à Leyde sans éprouver d'autres retards que ceux qu'occasionnait le passage des troupes qui traversaient le pays dans tous les sens.