CHAPITRE XIV.

Arrivée à Utrecht.—Les parens de ma mère.—Persécutions auxquelles je me vois exposée.—Je vais me placer sous la protection du général Moreau.

Pendant les deux ou trois premières heures qui suivirent le moment de mon départ, j'éprouvais une violente agitation et je versais des larmes abondantes. Mais bientôt mon esprit se créa des sophismes propres à le calmer; et lorsque je descendis à l'hôtel du Mail, j'étais déjà parvenue à me persuader que la nécessité m'avait fait une loi de la fuite, et qu'en quittant mon époux je sacrifiais ma réputation au besoin d'assurer son repos et mon bonheur.

Nous étions trop connus à Utrecht pour que mon arrivée dans cette ville pût rester long-temps ignorée. On ne fut pas surpris de me voir arriver sans Van-M***; on connaissait la liberté dont nous aimions à jouir vis-à-vis l'un de l'autre, mais on dut s'étonner de me voir arriver sans être suivie d'un seul domestique, et cependant précédée d'une malle qui annonçait le projet d'un long voyage, ou du moins d'un séjour quelconque loin de mon mari. J'étais en outre revêtue de mes habits d'homme: je les avais pris pour la première fois dans la campagne de 1792, et depuis cette époque je m'en étais souvent revêtue, soit dans nos parties de plaisir, soit dans nos voyages. On glosa donc beaucoup sur ma brusque arrivée, et les soupçons allèrent à la fois si vite et si loin, que dès le lendemain même je reçus la visite d'un oncle maternel.

Sûre de trouver toujours dans Van-M*** un protecteur contre toutes les persécutions qu'on voudrait me susciter, je déclarai sans balancer que j'avais quitté mon mari pour vivre libre et indépendante. Ce langage irrita violemment mon oncle, et, d'un ton d'autorité, il me menaça d'employer la force pour me contraindre à rentrer dans le devoir. Je répondis avec hauteur que mon parti était bien pris, qu'il pouvait se dispenser de toutes remontrances, et que ses menaces étaient vaines.

J'éprouverais un plaisir bien grand à braver ce vieillard. M. le comte Van-Perpowy s'était opposé jadis avec une opiniâtreté invincible au mariage de ma mère avec le jeune comte de Tolstoy: il avait voulu la contraindre à s'unir avec un jeune homme dont il favorisait les prétentions; mais ma mère avait su résister à son influence. Il me quitta enfin, non sans maudire sa nièce de m'a voir mariée à un marchand[12], dont la faiblesse n'avait pas su me contenir dans le devoir, et qui déshonorait par ses opinions politiques l'illustre famille à laquelle il s'était allié.

On écrivit sur-le-champ à Amsterdam, et l'on excita ma pauvre mère à déployer la plus grande sévérité; mais Van-M*** s'opposa formellement à toute mesure de rigueur. Sa famille voulait qu'on courût sur mes traces, pour m'atteindre et me faire enfermer. Ma mère avait consenti. Van-M*** déclara que jamais il ne donnerait les mains à un tel projet, et qu'il ne souffrirait pas davantage qu'on lui parlât de divorce; qu'en un mot, loin de chercher à m'exaspérer par des procédés violens, il voulait s'efforcer de me ramener à lui par la douceur. Un mot de sa bouche aurait suffi pour que la loi prononçât notre séparation éternelle; il avait dans ses mains l'aveu écrit de mes fautes, et il aurait pu s'en servir. Sa famille ignora long-temps qu'il fût possesseur d'une pièce aussi importante. Ma fuite était le seul grief important qu'elle pût élever contre moi. Van-M*** ne permit pas qu'on entreprît rien pour m'arrêter. Je l'ai senti bien des fois depuis cette époque: si j'avais connu l'excès de sa générosité avant de recourir à une protection étrangère, je serais allée me jeter à ses pieds pour lui demander mon pardon; je l'aurais suivi dans l'exil volontaire qu'il s'imposa bientôt lui-même, et je lui aurais peut-être encore rendu le bonheur dont je le privais pour toujours.

Van-M*** était parti directement et sans délai pour Paris, dans l'espoir de m'y trouver: il n'avait pas pensé que je m'arrêterais à Utrecht. Mon premier soin avait été d'écrire au général Grouchy, alors absent de cette ville. Le colonel Meynier, dès qu'il avait su mon arrivée, s'était empressé de venir me voir. Je dois le dire à l'honneur de sa délicatesse et de sa droiture, il parut douloureusement affecté quand je lui appris par quelle suite d'événemens je me trouvais à Utrecht, et la fatale détermination que j'avais prise. Avec toute la franchise d'un brave militaire et d'un honnête homme, il me donna tous les conseils que pouvait dicter la saine raison, et il me présenta sans ménagemens le tableau du triste avenir que je me préparais. Plusieurs jours de suite il réitéra ses remontrances. Enfin, me voyant si résolue, il cessa de revenir sur ce sujet, et s'abandonna au plaisir qu'il paraissait trouver dans ma société.

Le comte Van-Perpowy n'avait pas manqué de répandre dans la ville les bruits les plus défavorables sur mon compte. Certaine d'avance d'être reçue partout avec une grande froideur ou du moins avec une politesse dédaigneuse, je me dispensai de toute visite. Je sentais intérieurement combien étaient fondés les reproches qu'on pouvait me faire; mais j'étais soutenue par l'idée que du moins on ne pourrait jamais m'accuser de profiter des dépouilles de l'homme dont j'avais trompé l'amour et la confiance. Mes scrupules à cet égard ont été poussés si loin, que beaucoup d'hommes d'honneur, fort délicats eux-mêmes sur les moyens de s'enrichir, trouvèrent plus tard mon désintéressement romanesque. Lorsqu'après la mort de Van-M***, qui cessa quelques années plus tard de vivre et de souffrir, à Démérary, j'appris quelles avaient été ses dernières intentions en ma faveur, je me gardai bien d'intenter aucune action juridique pour faire valoir mes droits. Je consentis à tout ce que demanda de moi la famille de mon mari. Le général Moreau n'était certainement pas suspect de cupidité; et cependant il disait hautement que j'avais poussé le désintéressement jusqu'à la folie.

Il y avait déjà huit jours que j'étais à Utrecht, quand le général Grouchy revint de sa tournée dans laquelle l'avait accompagné madame Lin… Cette belle personne montrait l'indifférence la plus absolue pour l'opinion: elle n'avait pas, comme moi, quitté son mari; mais on ne l'en estimait guère plus; sa société était entièrement composée d'hommes et de quelques femmes qu'il eût mieux valu pour elle ne pas recevoir.

Grouchy vint me voir: il avait ouï dire que la famille de Van-M*** faisait des démarches pour me priver de ma liberté; il me parut ému et affligé de la position dans laquelle je m'étais placée. Je m'informai de Moreau, et du lieu où il se trouvait alors. En apprenant qu'il était à Menin, j'engageai Grouchy à lui faire passer une lettre dans laquelle je réclamais sa protection contre les parens de Van-M***. Je le savais trop bon, pour ne point accueillir ma demande. Grouchy consentit à ce que je désirais, et il m'annonça ce que l'on m'avait appris déjà, le départ de Van-M*** pour Paris.

À peine me trouvai-je seule qu'une terreur vague, mais qu'aucun raisonnement ne pouvait vaincre, vint s'emparer de moi: je résolus de suivre à l'instant ou plutôt de devancer ma lettre. Il n'était pas encore onze heures du matin; je demandai des chevaux de poste. Le colonel Meynier s'offrit pour m'accompagner dans mon voyage. Il courut demander au général en chef l'autorisation nécessaire pour cette courte absence: pendant ce temps j'écrivis à ma mère, je fis tous mes préparatifs, et à trois heures et demie nous étions en route avec une femme de chambre et un domestique que j'avais pris à Utrecht. L'agitation me devenait absolument nécessaire pour écarter de mon esprit toute réflexion fâcheuse. N'ayant pu former encore aucun plan de vie, je m'étais souvent trouvée embarrassée de mon temps pendant les huit jours qui venaient de s'écouler: je ne savais comment remplir mes momens, naguère constamment occupés par les devoirs de la société ou les soins de ma maison. La solitude m'était insupportable.

Le colonel Meynier me quitta à une demi-journée de Menin. Avant d'entrer dans cette ville, je fis prendre les devans à mon domestique, et je l'envoyai avec un billet de ma main chez madame ***, veuve d'un colonel mort au service de la Hollande, et que j'avais beaucoup connue. L'aimable dame vint au devant de moi; Van-M*** lui avait rendu quelques services, et j'eus le bonheur de trouver en elle une amie dévouée. Elle me plaignit, me consola, tout en blâmant ma conduite avec douceur. Lorsqu'elle sut que mon intention était de me placer sous la protection spéciale du général Moreau, malgré l'estime qu'elle professait pour lui, elle me représenta avec force l'inconvenance de cette démarche. Moi, j'étais toujours dans une espèce de délire qui ne me permettait d'écouter aucun conseil raisonnable. Je ne voyais dans cette nouvelle inconséquence qu'un moyen très simple et très louable de me soustraire aux persécutions dont je pourrais être l'objet: je fis prier le général de vouloir bien passer chez madame ***.

À ma vue, il témoigna une joie vive et sincère; mais cette joie fit place à la plus douloureuse surprise, lorsqu'il apprit comment je me trouvais à Menin, et par quelle circonstance j'étais réduite à implorer sa protection: «Ah! madame, s'écria-t-il, qu'avez-vous fait? que je plains Van-M***! il vous adorait; il vous aime sans doute encore. Pardonnez à mes craintes, à mes inquiétudes: je ne sais comment vous les exprimer; mais j'aurais honte de penser qu'un de nos officiers ait pu vous entraîner à une si fatale imprudence.

«—Général, répondis-je, je suis venue seule implorer votre protection.

«—Elle ne vous manquera pas, madame; mais je vous supplie de ne pas vous perdre entièrement. Écrivez à votre époux, madame; écrivez-lui, je vous en conjure.»

Il me regardait d'un air suppliant et serrait mes mains dans les siennes. Mon cœur était oppressé: ses paroles avaient réveillé mes remords. Touchée jusqu'aux larmes de ce qu'il me dit encore en faveur de Van-M***, je laissai échapper une partie de mon secret: c'était le seul motif que je pusse alléguer pour ma fuite. Je fis cet aveu avec une franchise absolue, et l'expression de ce repentir auquel ne peuvent se méprendre les âmes élevées. Je rejetai sur une force irrésistible les torts dont je m'étais rendue coupable envers mon mari. Non seulement Moreau ne chercha plus à combattre la délicatesse du sentiment qui me faisait fuir le domicile conjugal, mais encore il devint sur-le-champ mon ami et mon protecteur zélé.

Heureuse et fière d'avoir obtenu son appui, je lui déroulai mes projets pour l'avenir; je lui exprimai avec une nouvelle force la confiance et la sécurité absolue que m'inspirait son caractère, et jamais depuis lors je n'entendis sortir de sa bouche une seule de ces objections, qui ne produisaient d'autre effet sur moi que de m'irriter sans me convaincre.

Le général Moreau n'était pas galant par caractère; la femme qu'il aurait le plus aimée n'aurait pu en faire un petit-maître. Mais c'était un ami sûr, dévoué à ceux qu'il aimait, et toujours prêt à donner de nouvelles preuves de son affection et de son dévouement. Je lui avais plu dès qu'il eut occasion de me rencontrer et de me connaître. Avec les étrangers ou les gens qu'il voyait rarement, Moreau paraissait froid et réservé; dans l'intimité, il avait beaucoup de charme, et sa conversation décelait un esprit cultivé, mais dénué de toutes prétentions. Il fallait, pour ainsi dire, aller toujours au devant de lui, et chercher à échauffer son âme. Quelques jours passés dans sa société m'avaient suffi pour étudier et connaître son caractère; je lui racontais tout ce que j'avais vu sur les champs de bataille, où j'avais été entraînée de si bonne heure. Il aimait à me faire des questions sur ses rivaux de gloire, et les noms de Hoche, Dumouriez, Dampierre, Marceau, venaient se placer dans nos entretiens. Il estimait à leur juste valeur les talens militaires du premier; le caractère du second lui inspirait une forte répugnance, mais ne l'empêchait pas de lui rendre, sous d'autres rapports, pleine et entière justice. Les deux autres lui paraissaient en tous points dignes de leur haute renommée. Je mettais dans toutes mes réponses l'énergie et la chaleur qui me sont naturelles. Ce qui frappa surtout Moreau, dans les premiers momens que je passai près de lui, ce fut, je m'en souviens, l'enthousiasme que je mis à lui raconter un trait de bravoure peu ordinaire, dont j'avais été témoin depuis l'entrée des Français dans la Hollande: le héros de mon récit était, autant que je puis m'en souvenir, un officier nommé Lévey; il venait d'être fait prisonnier, et se trouvait renfermé dans une cave sous la garde de six hommes. Il comprend, au bruit qu'il entend dans la rue, que les Français reprennent l'avantage; soudain il s'élance sur ses gardiens, leur arrache le sabre qu'ils venaient de lui enlever, et les fait tous prisonniers à son tour. Moreau était un excellent appréciateur de toutes les belles actions; il voyait avec plaisir mon admiration pour les prodiges de la valeur française; il aimait par dessus tout la gloire de son pays. Républicain par nature, et dans l'acception la plus rigoureuse de ce mot, il était simple dans son extérieur comme dans ses goûts; son désintéressement l'eût rendu digne des beaux siècles de Sparte et de Rome. Le mépris des chimères de la noblesse, le sang froid dans le danger, le courage invincible dans le combat, la haine du pouvoir absolu, tels étaient les traits dominans de son caractère. Ni les accusations qu'on a plus tard portées contre lui, ni même la mort qu'il a trouvée dans les rangs étrangers, n'ont jamais pu me porter à croire qu'il eût abjuré des principes qui lui étaient plus chers que la vie. En 1802, il voulut, je le sais, renverser un gouvernement qu'il abhorrait; mais l'ambition personnelle ou la jalousie n'entraient pour rien dans la haine qu'il avait vouée au chef de ce gouvernement. Bonaparte lui était odieux, non parce que son génie avait déjà contribué si puissamment à l'illustration des armes françaises, mais parce qu'il voulait relever le trône pour s'en emparer. Quoi qu'on en ait pu dire, Moreau repoussa toujours de tous ses vœux le rétablissement de la monarchie en France, soit que la monarchie adoptât la bannière républicaine, soit qu'elle se parât des couleurs de l'ancien régime. On me pardonnera de porter sur ce capitaine illustre un jugement opposé peut-être en bien des points à celui de bien des hommes qui ne l'ont pas connu comme moi. Mais le souvenir de l'affection dont il m'honora, et le respect que je conserverai toujours pour sa mémoire, me font une loi de rendre hommage à la vérité.