CHAPITRE XVIII.

Visite de l'ambassadeur hollandais.—Arrivée du général Moreau.—Il se retire à Chaillot avec le général Kléber.—Je vais habiter Passy.

On a vu plus haut que, dans la matinée même du jour où je fis la rencontre de Henri, j'avais adressé une lettre à M. Schimmelpenning, ambassadeur de la république batave près le gouvernement français. Je m'étais d'abord fort applaudie de cette lettre: elle était peu mesurée, quelquefois même insultante. L'histoire des désordres de madame Schimmelpenning était publique en Hollande, et j'avais entendu dire hautement que son mari se résignait de bonne grâce à un malheur qu'il regardait comme presque inévitable. Cette indifférence de M. Schimmelpenning contrastait si singulièrement avec la sévérité dont il paraissait disposé à se rendre l'instrument, que je m'étais crue en droit de le traiter sans aucun égard. Cependant la réflexion m'avait amenée à penser que j'avais eu grand tort de céder à la première impulsion de la colère, et que le caractère public de Schimmelpenning réclamait les ménagemens dont je m'étais si complètement écartée. J'étais dans cette disposition d'esprit lorsque, la veille du retour de Moreau, on vint m'annoncer qu'un ami de ma famille demandait à me parler. Cet ami n'était autre que M. Schimmelpenning lui-même: je lui fis d'abord un accueil très froid; mais cette froideur avait sa source moins dans ma colère que dans le sentiment des torts dont je m'étais rendue coupable à son égard.

La politesse et l'affabilité de Schimmelpenning éteignirent bientôt tout ressentiment dans mon cœur, et bannirent de notre conversation l'embarras qui y régnait d'abord. L'ambassadeur repoussa avec beaucoup d'adresse le reproche d'avoir voulu employer la violence pour me remettre entre les mains de ma famille; il protesta que son seul désir était de jouer le rôle de médiateur entre mon mari, ma mère et moi: «Je ne devais, disait-il, voir dans sa visite qu'une preuve de l'intérêt très vif qu'il prenait à ma position, et de l'importance qu'il attachait à opérer une réconciliation qui seule, à ses yeux, pouvait assurer mon bonheur.»

L'attention avec laquelle je l'écoutais put lui faire croire que ses discours produisaient sur mon esprit l'effet qu'il en avait attendu. Je ne tardai pas à le détromper. D'un ton calme, mais ferme, je lui déclarai que mon intention était de vivre désormais en pleine liberté; que j'avais fait déjà bien des sacrifices pour assurer mon indépendance, mais que, dans le cas même où ma famille me tendrait les bras, je n'avais plus ni le pouvoir ni la volonté de me rendre à ce qu'il proposait.

À cette déclaration formelle de mes intentions, Schimmelpenning parut interdit. Il se remit pourtant bientôt, et me représenta de nouveau le tort irréparable que je me faisais à moi-même en refusant d'abandonner la route dangereuse dans laquelle je m'étais engagée. Je ne pouvais alléguer aucun motif raisonnable; je m'en tins donc à cette seule réponse: «J'ai besoin d'indépendance; je veux vivre libre: telle est ma résolution irrévocable, et rien ne pourra m'en faire changer.» Schimmelpenning se borna dès lors à me plaindre; il me témoigna une bienveillance sincère. Cette bienveillance n'a pas été stérile pour moi dans la suite de ma vie; j'en ai plus d'une fois reçu des preuves irrécusables, et je l'ai surtout trouvé disposé à m'être utile dans les discussions d'intérêt que j'eus plus tard avec la famille de ma mère. Ainsi cet homme, que je redoutais comme un persécuteur, devint pour moi un ami sincère. Peut-être aurait-il désiré devenir quelque chose de plus encore; j'ai du moins eu quelquefois lieu de le soupçonner. Schimmelpenning avait une belle physionomie, une excellente tournure; mais les avantages de sa personne n'étaient cependant pas ceux qui parlent à une imagination exaltée. Cette première visite de l'ambassadeur batave fut suivie de plusieurs autres; mais, en dépit de ses efforts, nos relations ne dépassèrent jamais les bornes d'une politesse bienveillante: cette politesse, de ma part, était toujours un peu cérémonieuse.

Après une séparation de quelques mois, je vis enfin le général Moreau couvert d'une nouvelle gloire. Dans un si court espace de temps, combien n'avait-il pas donné de preuves de son courage et de sa prudence! À quelles hautes combinaisons ne s'était pas élevé son génie militaire! Guidée par un tel général, l'armée française avait passé le Rhin sous le feu des Autrichiens, et mis leur armée en fuite. Il avait battu le général Latour, et opéré cette savante retraite qui, loin de lui être désastreuse, avait encore coûté un grand nombre de prisonniers à l'ennemi. L'archiduc Charles lui-même n'avait pu réussir à lui couper le passage de la Forêt-Noire. Il avait scrupuleusement respecté la neutralité helvétique, et ses marches habiles avaient excité l'admiration des ennemis eux-mêmes; enfin, après avoir réorganisé l'armée de la Meuse, passée depuis sous le commandement de Hoche, la paix de Léoben, signée en 1797, le rendait libre de venir se reposer en France de tant de fatigues et de travaux. Mais ce repos ne devait pas être dégagé pour lui de toute amertume. Le Directoire, ombrageux, mécontent de la lenteur que Moreau avait mise à l'instruire de la conspiration de Pichegru, accueillit avec le ton du reproche ce capitaine dont la gloire lui devenait importune. Moreau, plein d'une juste fierté, ne vit pas avec indifférence rejeter un nouveau plan de campagne qu'il avait soumis aux directeurs. Il offrit sa démission, qui fut acceptée sur-le-champ; et alors il se retira à Chaillot, dans la maison qu'habitait le général Kléber, disgracié comme lui par le Directoire.

Le sentiment que j'éprouvai en revoyant Moreau n'était pas de l'amour; c'était plutôt de l'admiration, du respect et de la reconnaissance pour sa noble conduite envers moi. Il parut satisfait des détails que je lui donnai sur ma manière de vivre depuis notre séparation. Il partageait mon goût pour le théâtre, mon enthousiasme pour Talma; mais mieux que moi il appréciait le génie de cet acteur; mieux que moi il devinait les triomphes qui l'attendaient encore dans la suite de sa carrière. Moreau était très instruit: il avait fait d'excellentes études à Rennes, sa patrie. Distrait de la culture des lettres par le métier des armes, il n'en restait pas moins sensible à leurs charmes, surtout aux beautés de la langue poétique.

Il voulut me présenter son ami Kléber; mais j'insistai pour qu'il consentît à me laisser vivre encore quelque temps dans la retraite: mon obscurité m'était chère. Je lui demandai seulement de me chercher une maison à Passy ou à Auteuil. Là, nous serions en quelque sorte voisins. Le spectacle seul nous attirerait quelquefois à Paris. Il pourrait venir me voir tous les jours, et je reprendrais bientôt, dans un exercice régulier et des marches journalières, l'énergie et l'activité que le séjour de Paris commençait à m'ôter. Ce projet parut lui plaire infiniment: cependant quelques jours s'écoulèrent sans qu'il m'en parlât de nouveau. Je remarquai toutefois quelques regards d'intelligence entre le général, Philippe et ma femme de chambre; des allées et venues multipliées; un air de mystère répandu sur tous les visages; des courses dont on ne me disait pas le but, tout cela me faisait deviner quelque surprise. J'étais pourtant loin de m'attendre à celle qu'on me préparait.

Moreau, chargé naguère des destinées de son pays, Moreau, qui n'avait recueilli d'autre prix de ses services qu'une disgrâce non méritée, trouvait, dans l'amour qu'il avait pour moi, l'oubli des injustices dont il était victime. C'était, comme je l'ai déjà dit, l'homme le moins fait pour les petits soins de la galanterie; et cependant sa tendresse lui donna bientôt l'instinct de ces attentions recherchées, de ces prévenances délicates qui m'étonnaient chaque jour en m'attachant de plus en plus à lui.

Un matin, le général m'offrit d'aller voir des logemens à Passy. Nous partîmes ensemble; il me conduisit dans la grande rue de Passy, près la grille. Là, nous entrâmes dans une maison charmante, commodément distribuée, meublée avec la plus parfaite élégance. À cette maison était joint un beau jardin, au bout duquel se trouvait un pavillon qui renfermait, comme mon pavillon de Paris, une jolie bibliothèque, et plusieurs cabinets ornés de glaces et de tableaux. Je trouvais tout cela fort à mon gré: «Ah! général, m'écriai-je, que j'aimerais un lieu pareil!

«—Eh bien! dit-il, puisque cette maison vous plaît tant, il faut y rester.

«—Mais est-elle donc à louer sur-le-champ?

«—Non, ma chère amie, reprit-il avec un sourire aimable; à moins toutefois que vous ne veuillez résilier votre bail, car vous êtes ici chez vous.

«—Chez moi! repris-je à mon tour; mais vous n'y pensez pas, général; les dépenses qu'on a faites ici excèdent de beaucoup les moyens de ma bourse; car vous savez que, sans une autorisation formelle de ma mère, je ne puis disposer des diamans et des dentelles qu'elle m'a donnés autrefois.»

Moreau saisit avec délicatesse le moyen qui se présentait à lui pour me faire accepter ses dons: «Aussi, ajouta-t-il, ne prétends-je vous faire qu'une avance. Lorsque madame votre mère sera revenue à de meilleurs sentimens pour vous, avec de la modération dans vos désirs, vous pourrez vivre heureuse ici sans avoir besoin de la bourse de vos amis. En attendant, je me constitue votre banquier, ou celui de votre mère si vous l'aimez mieux. «Consentez-vous à essayer si vous pourrez être heureuse dans cette maison?»

«—Je le serai sans doute, si vous y venez souvent.»

Moreau n'avait vraiment pas eu d'autre intention que celle de me rendre, en partie du moins, ce que j'avais perdu en quittant mon pays et ma famille. J'espérais que je serais bientôt en état de lui restituer l'argent qu'il avait déboursé pour moi dans cette maison que, sans manquer à la délicatesse, je pouvais regarder comme la mienne, puisque j'avais en main les moyens de subvenir à tous les frais de mon établissement, dès que ma mère m'aurait autorisée à me défaire des diamans qu'elle m'avait donnés à l'époque de mon mariage. J'espérais également obtenir d'elle une pension suffisante pour me mettre dans l'avenir à l'abri de toute gêne. Le général entretenait mes illusions à cet égard, et il profitait de ma sécurité pour me faire accepter chaque jour ce qu'il appelait des bagatelles.

J'eus enfin réponse à la lettre que ma mère devait avoir reçue de moi. Cette réponse n'était point écrite de sa main. Elle me faisait dire qu'ayant perdu les trois quarts de sa fortune, elle se retirait dans la Gueldre pour y vivre désormais obscure et ignorée; que là du moins mon nom ne viendrait peut-être plus frapper son oreille et déchirer son cœur. Elle me défendait de lui écrire davantage, et la lettre se terminait par l'annonce qu'elle consentait à me faire une pension de 1800 francs; le même courrier m'apportait aussi une lettre d'un des oncles de Van-M***; elle était bien plus dure encore que celle de ma mère. Cette lettre m'annonçait que mon mari avait été forcé de s'expatrier, et qu'on avait trouvé dans ses papiers l'aveu de mes désordres écrit de ma main, et ma renonciation formelle à sa fortune. La famille de Van-M*** était dans l'intention de faire usage de ces deux pièces pour m'interdire le droit de porter désormais un nom que j'avais déshonoré, et revendiquer ma part dans une fortune que des pertes énormes avaient diminuée de plus de moitié. Il ne me restait donc que l'alternative de renouveler ma renonciation en forme, et d'accepter environ le tiers de la somme que Van-M*** m'avait reconnue par contrat de mariage, ou d'aller faire valoir mes droits au sein d'une famille que j'avais fait rougir.

Il n'y a point d'expression assez forte pour rendre l'effet que produisit sur moi la lecture de cette lettre: elle effaça dans le premier moment jusqu'au souvenir de celle de ma mère. Quel avenir je m'étais préparé! comment détourner les malheurs que je prévoyais déjà! Au milieu de tant de pensées pénibles, je n'hésitai pas un instant à prendre une détermination; sans réfléchir davantage, sans songer même à prendre l'avis de personne, je volai à Paris. Là, en présence de deux témoins, je fais dresser chez un notaire de la place des Victoires une nouvelle renonciation à la fortune de Van-M***; j'envoyai aussitôt cette pièce en Hollande. On s'en est, comme de raison, servi contre moi; et je n'ai jamais recueilli de ma communauté avec Van-M*** qu'une somme de 14,000 francs, montant d'un legs spécial à l'époque de son décès.

Je ne fus de retour à Passy que le soir à cinq heures. On me dit à mon arrivée que le général était dans le pavillon. J'y cours: il était seul, assis près d'une table, et la tête soutenue par ses deux mains: hors de moi, et dans un état de trouble et d'exaltation difficile à décrire, je m'élançai vers lui. La vue du seul ami qui me restât désormais sur la terre me causait une joie qui allait presque jusqu'au délire. Il lève la tête: je me jette toute en larmes dans ses bras comme pour y chercher un refuge contre l'avilissement et le malheur.

Dans un désordre inexprimable, je racontai à Moreau tout ce que je venais de faire; mon récit fut souvent interrompu par mes sanglots. Mille réflexions cruelles venaient à chaque instant m'assaillir, et me montrer la position fâcheuse où cette dernière imprudence pouvait me placer dans l'avenir. «Voilà ce que j'ai fait, dis-je en terminant; mais du moins on n'aura point à me reprocher d'avoir voulu dépouiller une famille envers laquelle je me suis déjà rendue si coupable.»

Moreau m'avait écoutée attentivement. Il ne me répondit qu'en me témoignant la crainte que je n'eusse cédé à l'élan irréfléchi d'une délicatesse outrée. Ses raisonnemens me frappèrent par leur justesse; mais il n'était plus temps de revenir sur mes pas. Moreau me prodiguait les consolations les plus douces, les témoignages de la plus vive tendresse. Tout en blâmant dans mon intérêt l'acte que je venais de souscrire, il donnait des éloges à ce mouvement de probité rigide qui m'avait entraînée. «Elzelina, me disait-il, vous ne m'en êtes que plus chère.»

C'était la première fois qu'il me nommait ainsi; et ce nom d'Elzelina était celui dont Van-M***, aux jours de notre bonheur, aimait à m'appeler exclusivement. Prononcé avec l'accent de la tendresse, ce nom fit sur mon cœur un effet indéfinissable. Il me sembla entendre la voix de mon mari. Par un mouvement presque convulsif, je repoussai Moreau; et, cachant mon front dans mes deux mains, je m'accusai, sans ménagement et à haute voix, de tous les torts que j'avais eus envers l'excellent homme dont j'avais juré devant Dieu de faire le bonheur. Moreau, vivement ému de l'excès de ma douleur, rendait, comme moi, témoignage aux nobles qualités de Van-M***, et cherchait à me prouver combien les sentimens que je manifestais devaient me relever à mes propres yeux. Cette scène se prolongea long-temps. Aux remords dont m'agitait le souvenir de Van-M*** succéda bientôt après l'image de ma mère déchue tout à la fois de son opulence, et privée des consolations que sa vieillesse devait attendre de moi. Je résolus de lui écrire sur-le-champ pour obtenir d'aller expier auprès d'elle, dans une retraite absolue, toutes les fautes qui m'avaient enlevé sa tendresse. Ma résolution ne fut pas vaine: j'écrivis. Si ma demande eût été accueillie, j'aurais pu espérer encore quelques années de repos et de bonheur; malheureusement elle fut rejetée, et rien ne put me soustraire à la triste destinée que je m'étais faite moi-même.