CHAPITRE XXI.
Les fournisseurs.—Solié.—Double méprise.—Le collier de camées.—César
Berthier.—Coralie Lambertini.
Rassasiée de toutes les jouissances que peuvent donner le luxe et l'orgueil, je me sentais atteinte d'une langueur que rien ne pouvait dissiper. J'étais sans cesse distraite au milieu des nombreux convives qui venaient chaque jour s'asseoir à notre table; j'avais perdu jusqu'à l'appétit qui donnait jadis pour moi tant de prix au beurre et aux œufs frais du Rendez-vous de la Muette, au lait du Kiosque de l'Hermitage. Mon premier devoir était maintenant de me parer; car mes négligés même étaient de magnifiques parures. Il fallait demeurer, pour ainsi dire, toujours en scène, il fallait sourire aux plus fades complimens, et accueillir avec un visage aimable ceux même qui m'accablaient du poids de leur nullité. L'étiquette a un côté si positivement ridicule, que l'orgueil de paraître n'a jamais pu me familiariser avec tous ces détails cérémonieux qui étouffent le plaisir et bannissent la gaieté.
Le général ne goûtait pas plus que moi notre nouveau genre de vie: et comment cette vie aurait-elle pu plaire à un homme naturellement aussi simple et aussi modeste? Ce fut donc sans peine que je parvins à obtenir de lui deux jours de la semaine que nous nous réservions pour nous et pour un très petit cercle d'amis.
Au nombre de ces amis privilégiés était un compatriote de Moreau, M. Solié. Le général s'amusait comme moi de sa gaieté qui animait nos réunions; mais il m'avait prévenue de me tenir en garde contre son apparente bonhomie. Solié était venu en Italie comme un des fournisseurs de l'armée. Moreau avait eu de tout temps une grande répugnance pour cette classe de traitans. «Si mon propre frère, disait-il un jour, se faisait fournisseur, je cesserais de l'estimer.» Je cherchais quelquefois à combattre cette opinion, en lui représentant qu'un homme véritablement honnête l'est toujours, et dans quelque carrière qu'il embrasse. Moreau craignait parfois que Solié ne parvînt, en s'insinuant dans mon esprit, à faire de moi l'instrument de ses projets de fortune. Ma délicatesse bien éprouvée le rassurait cependant à cet égard; mais rien ne pouvait le faire revenir de sa prévention contre les fournisseurs.
Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant sur cet hommage que Moreau rendit souvent à ma délicatesse et à mon désintéressement. L'opiniâtreté que je mis toujours à refuser avec mépris les magnifiques dons au prix desquels bien des gens voulaient acheter ma protection auprès du général m'a valu un grand nombre d'ennemis. Après ma rupture avec le général, quelques uns de ces hommes qui avaient à se plaindre de moi sous ce rapport cherchaient à l'exaspérer encore contre moi, en me déchirant, comme on dit, à belles dents. Moreau leur répondit alors: «Vous en direz difficilement tout le mal que j'en pense; mais ne cherchez point à me persuader qu'elle ait jamais vendu le crédit qu'elle avait sur moi. Je connais son désintéressement; et personne mieux que moi ne sait qu'elle l'a poussé quelquefois jusqu'à l'imprudence.» Ces paroles, qui me furent rapportées alors, m'ont souvent consolée intérieurement de bien des peines.
Solié était l'âme de nos petits comités. Personne n'avait une gaieté plus communicative, et ne trouvait mieux les moyens de s'amuser beaucoup en amusant tout le monde. Comme compatriote de Moreau, je le traitais avec assez de distinction. Mes égards lui parurent un juste tribut que je payais à son mérite. Il se trompait grossièrement. Sa méprise n'eut pour lui d'autre résultat que de le faire bannir de mon intimité. Il lui arriva plus tard de s'imaginer qu'à l'aide d'un présent de 2000 écus qu'il osa m'offrir, il obtiendrait une fourniture importante qu'il sollicitait. Je me mêlai en effet de cette affaire, mais ce fut pour obtenir de Moreau une signature qui déboutait entièrement M. Solié de ses prétentions.
J'avais toujours conservé cet amour des beaux arts qui s'était manifesté chez moi dès ma première enfance. Le matin j'allais souvent, appuyée sur le bras d'un des aides-de-camp du général, et suivie de ma femme de chambre Ursule, visiter les églises riches des chefs-d'œuvre de l'école italienne, et les ateliers de peinture et de sculpture. Un jour, comme je me préparais à ma promenade accoutumée, Moreau me dit qu'il avait besoin de son aide-de-camp, et il pria Solié, qui se trouvait là par hasard, de vouloir bien me servir de chevalier. Ces deux messieurs m'étaient également indifférens: cependant le babil de Solié me donna bientôt à penser que sa société me serait plus agréable que celle du taciturne Delelé. Nous avions déjà parcouru une grande partie de la ville, lorsqu'en sortant du Dôme, l'enseigne de madame Rivière vint s'offrir à mes yeux. Elle avait justement à me fournir une toilette brillante pour le bal de l'ambassadeur de Naples, le comte d'Ossuna. Je voulus m'assurer par mes yeux de l'empressement et du soin que ma couturière mettait à satisfaire mes désirs et à suivre mes instructions. Je fis arrêter la voiture, et je descendis, suivie de Solié. Nous trouvâmes chez madame Rivière son beau-fils, bijoutier de Rome, que ses affaires avaient amené depuis quelques jours à Milan. Il me fit voir plusieurs parures fort belles et du plus grand prix, entre autres un collier de vrais camées avec deux magnifiques agrafes en diamans. Si ce collier m'avait tenté, j'en aurais aisément fait l'acquisition; mais comme mes écrins étaient plus que suffisamment garnis, je me contentai d'admirer ce collier, sans même m'informer de sa valeur. Je retournai à ma voiture; Solié me donna la main pour y monter; puis il me demanda la permission de me quitter pour peu d'instans. Je le vis rentrer chez madame Rivière; au bout de quelques minutes il fut de retour, et nous partîmes. J'étais fort gaie ce jour-là, et bien éloignée de soupçonner ce que venait de faire mon chevalier. Je lui dis: «Savez-vous à quoi je pensais?
«—Non, madame; mais si c'était à ma courte absence, je m'estimerais trop heureux.
«—Je suis désolée de ne pouvoir contribuer à votre bonheur; mais, en vérité, je ne m'occupais point de vous. En regardant cette place ornée d'un Christ de grandeur naturelle, je songeais à cette bizarrerie du caractère italien qui sait allier aux idées religieuses tant de goûts et d'habitudes si contraires à l'esprit de la religion. Je me rappelais le profane charlatanisme de ce prédicateur qui, prêchant sur une place publique, s'avisa, pour ramener à lui des auditeurs beaucoup trop distraits par les gambades de quelques bateleurs, de mettre en comparaison le Sauveur du monde et Polichinelle, et s'écria, en indiquant l'image du Christ:Ecco il vero Pulcinello che puo salvar vi.
«—Ce sont là, madame, des traditions locales auxquelles vous sembleriez devoir être étrangère: car c'est la première fois, je pense, que vous venez en Italie. Vous êtes si jeune encore, et ce pays est tellement éloigné du vôtre!» Déjà préoccupée d'autres idées, je n'avais pas même entendu les questions qu'il m'adressait. Je n'y répondis donc point. Mon interlocuteur y revint avec tant d'instance, et d'un ton qui décelait une si vive curiosité, qu'à la fin je sortis de ma rêverie. J'entendis alors les paroles suivantes:
«Tout le monde, disait M. Solié, croit savoir que vous êtes née en Hollande; mais ce dont chacun est sûr, c'est que vous êtes le plus beau trophée des conquêtes de Moreau dans les Provinces-Unies. Cependant vous parlez italien, français, comme si chacune de ces langues était celle de votre patrie. Au fait, tout est mystère autour de vous, et personne ne sait au juste qui vous êtes.»
«—Ici du moins, répondis-je sèchement, personne n'ignore que je suis la compagne d'un héros; et ce titre suffit pour m'assurer la portion d'égards et de considération dont mon ambition se contente.»
«—Pardonnez, madame, à mon bavardage: je suis bien loin d'avoir voulu vous offenser.
«—Je ne le cacherai point, vous m'avez déplu. Je hais les détours; j'aime la franchise, et je trouve votre indiscrétion fort étrange. Il fallait m'adresser des questions directes: si cela m'avait convenu, j'aurais pu y répondre. Dans le cas contraire, vous auriez usé du droit qui vous reste encore de vous livrer à vos conjectures.
«—Toutes ces conjectures, vous le savez, madame, ne peuvent que vous être favorables.
«—Je sais très bien, monsieur, à quoi m'en tenir sur ce point. Il me suffit d'être parfaitement connue de l'homme qui a bien voulu m'associer à son sort. L'estime du général Moreau m'a valu celle de beaucoup d'honnêtes gens: je suis tranquille.
«—Cela vous est facile à dire,» reprit Solié d'un ton qui aurait dû redoubler la fierté de mes répliques, et qui cependant me fit éclater de rire. Mon chevalier tira de cette gaieté intempestive un augure beaucoup trop favorable: je pus lire dans ses yeux l'excès de sa fatuité. J'eus beau reprendre mon air de dignité, je ne pus imposer silence à sa galanterie. Dès ce moment je résolus, in petto, de lui ôter à l'avenir tous les moyens de se montrer aussi empressé près de moi.
Ce jour-là, nous avions beaucoup de monde à dîner: ma parure devait être des plus brillantes: à l'heure de ma toilette, je dis à Ursule de me donner mes perles. Elle m'apporte un écrin; je l'ouvre et je trouve le collier de camées que j'avais, le matin même, admiré chez madame Rivière. Sur ce collier était placé un billet assez spirituellement tourné, par lequel M. Solié me conjurait de vouloir bien accepter ce présent. Je rougis de colère, et saisissant une plume, je jetai ces mots sur le papier:
Monsieur Solié doit s'estimer fort heureux d'avoir, à mes égards, un titre qu'il respecte cependant si peu. Si le général Moreau ne le nommait pas habituellement son ami, j'aurais pu le faire sur-le-champ repentir de son impertinent procédé. Madame Moreau l'engage à ne pas oublier qu'elle n'accorde qu'au général le droit de lui faire des présens, et que jamais elle ne vendra une signature dont elle pourrait, il est vrai, disposer, mais qu'elle: n'a jamais eu l'audace de mettre à prix.»
Solié fut trois jours sans oser paraître devant moi. Amelot eut la fourniture générale de l'armée d'Italie, et Solié quitta Milan pour aller à Parme. Je laissai entièrement ignorer cette aventure au général, et j'eus grand tort: c'est ce dont j'ai fait plus tard la triste expérience.
César Berthier, frère du général de ce nom, remplissait alors Milan du bruit de ses triomphes et de sa légèreté en amour. Doué de tous les avantages de la figure, la renommée publiait qu'il avait trouvé peu de cruelles; et plus d'une belle Italienne gémissait sur l'inconstance de ce gentile ed infedele vincitore. Parmi les Arianes désolées on distinguait une jolie petite femme qu'à l'élégance de sa tournure, à la grâce de ses manières, j'avais d'abord prise pour une Parisienne. À un petit nez retroussé, au pied le plus mignon qu'il fût possible de voir, elle joignait cet esprit vif, cette imagination ardente qu'on trouve d'ordinaire sous le ciel de Naples. Pourvue de tant de moyens de fixer un inconstant, elle n'avait cependant fait qu'effleurer le cœur de César Berthier. Après avoir pendant quelque temps paru entièrement occupé d'elle, il soupirait maintenant, aux pieds de madame Lambertini. Coralie Lambertini avait été dans sa jeunesse, une des plus belles femmes de l'Italie, et quoiqu'elle fût alors dans sa quarante-sixième année, son teint avait encore beaucoup d'éclat, et sa taille une élégance bien faite pour désespérer plus d'une coquette de vingt ans.
La première fois que nous nous rencontrâmes, ce fut au dîner que donnait le grand juge Luosi: notre amitié date de cette première rencontre. Coralie était passionnée pour le parti français: cette conformité de sentimens politiques ne contribua pas peu à nous lier étroitement l'une à l'autre[13]. Berthier était réduit, près de madame Lambertini, au rôle d'un amant rebuté. Il paraissait en être exclusivement épris, et cependant il ne pouvait obtenir d'elle un seul regard.
«Si la jolie Gaëtana, me disait madame Lambertini, savait combien je dédaigne les hommages de son inconstant, son cœur en serait bien soulagé.»
Il était en effet bien facile de voir combien la pauvre Gaëtana souffrait des assiduités du jeune Français auprès de sa rivale; cette rivale était douée tout à la fois d'une beauté que respectait le temps, et de ces qualités de l'esprit et du cœur qui ne vieillissent jamais.
«Je compatis si sincèrement aux peines de cette pauvre Gaëtana, me dit encore madame Lambertini, que, si vous étiez assez bonne pour m'accompagner, j'irais dès demain la rassurer et lui rendre un peu de repos.
«—Oui, certainement, répondis-je; et vous reviendrez dîner chez moi avec Moreau et quelques amis, mais en très petit nombre: il me semble que votre société me fera plus complètement que toute autre oublier cet esclavage de l'étiquette dont je suis déjà si lasse.
«—Comment! me répondit-elle; et que dirai-je donc, moi, qui ai sacrifié mes plus belles années à toutes ces convenances du monde contre lesquelles vous vous révoltez.»
Je la priai de s'expliquer plus clairement. «Oui, me dit-elle, malgré mon goût pour l'indépendance, je suis devenue esclave de bien bonne heure; mais le temps ni le lieu ne sont propres à vous faire une pareille confidence. Demain nous causerons plus longuement.»
Je retins la promesse de madame Lambertini, je lui fis remarquer que Berthier ne nous avait pas perdues de vue un seul instant: il avait l'air inquiet, jaloux même de notre a parte. «Orgoglio è, me dit-elle; cela passe, mais le mal que son inconstance fait à Gaëtana ne finira peut-être qu'avec la vie de cette aimable femme. Pas encore dix-neuf ans! et déjà si malheureuse!»