CHAPITRE XXIV.
Quelques réflexions.—M. Richard.—Un dîner d'amis.—Voleurs adroits.
Il était tard quand je quittai madame Lambertini. Pendant le trajet pour revenir chez moi je m'abandonnai tout entière aux réflexions que pouvait faire naître le récit que je venais d'entendre. Que Cosimo et Lavinie me semblaient à plaindre! Mais je plaignais bien plus encore Coralie. Unie à un homme qu'elle détestait, elle avait eu la douleur de survivre à celui pour qui seul elle aurait vécu, si son choix eût été libre. Elle avait été, elle devait être encore bien malheureuse!
À l'émotion que j'éprouvais, succéda bientôt l'inquiétude de savoir comment j'arriverais à obtenir de Moreau l'autorisation de revoir dès le lendemain madame Lambertini. Je savais qu'il nourrissait contre elle, et les dames italiennes en général, les plus fortes préventions; et je ne pouvais me dissimuler à moi-même que ces préventions étaient fondées sous beaucoup de rapports.
À quelques exceptions près, les femmes en Italie sont fort mal élevées: la partie morale de leur éducation est surtout fort négligée. On leur donne quelques talens agréables; mais elles ne doivent leur amabilité qu'à la disposition naturelle de leur esprit, disposition qui s'explique par l'influence du beau ciel sous lequel elles naissent, et des souvenirs que réveillent à chaque pas l'aspect de cette terre, antique berceau du génie et des beaux arts. Dès l'enfance elles contractent des habitudes de mollesse. Des bains journaliers, les soins de leur coiffure ou de leur toilette absorbent les trois quarts de leur vie. Elles dorment une grande partie du jour; et le soir elles courent au bal et à l'opéra pour y faire admirer leurs charmes et leur parure. Du sein des plaisirs mondains elles courent au confessionnal, et du confessionnal elles volent à de nouveaux plaisirs. Il en est bien peu parmi elles qui connaissent la vraie religion, celle du cœur, et presque toutes font consister la piété dans la scrupuleuse observance des pratiques extérieures. Il n'est, pour ainsi dire, pas une seule Italienne, qui, parvenue à l'âge de trente ans, n'ait fait cinq ou six vœux d'expiation et autant de pélerinages. Rien de plus étrange que leurs capitulations de conscience, et que leur manière d'allier les pratiques religieuses avec toutes les exigences de l'amour. C'est surtout lors de mon second voyage en Italie que j'ai pu mieux juger la scandaleuse indulgence des confesseurs pour leurs pénitentes, dans toutes les matières qui touchent à la galanterie. Je raconterai plus tard ce qui m'est arrivé à moi-même avec le curé de ma paroisse. L'abondance des aumônes que je répandais sur les pauvres, celle de mes dons quand il s'agissait de grossir les quêtes pour l'ornement des chapelles, surtout le double napoléon dont je m'avisai de payer la bénédiction de ma maison[18], tout avait fait deviner en moi une ardente catholique, qui s'efforçait d'expier de gros péchés par l'œuvre la plus méritoire, celle de la charité.
Tout le temps que j'ai passé en Italie, je me suis toujours montrée assidue aux offices de ma paroisse, et rarement j'ai manqué d'assister à un service funèbre. C'était ma mère, mon excellente mère qui m'avait habituée, dès l'enfance, à témoigner toujours mon respect pour la religion de mon pays, quoique cette religion ne fût pas la nôtre. Lorsqu'elle me conduisait aux environs de Val-Ombrosa pour porter dans les chaumières des secours et des paroles consolantes, elle me disait: «Ma fille, ces malheureux qui nous bénissent, reculeraient devant nos dons, s'il nous savaient hérétiques. Qui sait même s'ils ne croiraient pas voir sous nos falbalas le pied fourchu du tentateur. Tels sont les effets de la superstition et de l'ignorance. Gardons-nous donc de laisser connaître la différence de notre religion à des hommes qui mettent une telle importance dans les rites extérieurs, si nous ne voulons pas nous voir enlever le plaisir de leur faire du bien. Nous allons à la messe; nous contribuons aux frais du culte; votre père a fait rétablir, de ses deniers, la chapelle de Sainte-Catherine de Sienne que le temps avait dégradée; tous nous regardent comme de zélés catholiques; laissons-leur cette opinion qui ne nous est point nuisible. Quitter par intérêt, et sans être convaincu, la religion de ses pères, est le fait d'un lâche; mais n'en condamner aucune, croire qu'on peut se sauver dans toutes lorsqu'on les professe de bonne foi, ne blesser en rien les idées d'autrui, voilà, mon enfant, quelle est la croyance, quels sont les principes de votre père et les miens; et lorsque je vous vois à genoux, et les mains jointes, dans une église catholique, je prie avec vous et pour vous avec la même ferveur que je le ferais dans le temple protestant de La Haye.»
J'étais trop jeune alors pour sentir ce qu'il y avait de bon et de vrai dans les paroles de ma mère; mais je lui exprimais mon admiration pour l'architecture des églises italiennes, pour les chefs-d'œuvre dont elles sont ornées, pour la pompe de leurs fêtes et la majesté de leurs processions. Ma mère souriait doucement et ne concevait aucune inquiétude de mon enthousiasme pour les cérémonies du culte catholique.
Le curé de Val-Ombrosa, bon et charitable vieillard, était seul instruit du secret de notre religion: il venait, presque tous les jours, déjeuner ou dîner avec nous; il était l'aumônier de ma mère, en ce sens qu'elle le chargeait presque exclusivement de distribuer ses aumônes. Mais je m'aperçois que je me suis un peu écartée de mon sujet: j'y reviens. Une femme célèbre, de nos jours, madame de Staël, a très bien peint les Italiennes, en disant: Les femmes italiennes avouent leurs liaisons avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs époux… Pour peindre véritablement les mœurs générales à cet égard, il faudrait commencer et finir dans la première page.» Il y a cependant des exceptions; je me persuadais que madame Lambertini en faisait une, et la constance de son amour pour Cosimo m'en offrait la preuve.
Bien que je fusse née et que j'eusse passé la plus grande partie de mon enfance en Italie, j'avais reçu d'autres principes que ceux qui font la base de l'éducation des jeunes filles italiennes. Je n'en étais que plus coupable, sans doute; mais au moins, je ne l'étais pas sans remords. C'est le dernier degré de l'opprobre, de perdre, avec l'innocence, le sentiment qui la faisait aimer[19]. Ce sentiment, je l'avais encore, je ne l'ai jamais entièrement perdu. Il a souvent fait le supplice de ma vie; et par une étrange bizarrerie, il me consolait, il me relevait à mes propres yeux, alors même que je me regardais comme bien coupable.
Je savais que Moreau ne résisterait point à mes instances, et qu'il me laisserait la liberté de voir madame Lambertini, en dépit de ses préventions contre elle. Mais la certitude même de mon pouvoir m'empêchait d'en abuser. Plus j'avais pour lui d'affection et d'estime, plus je devais être attentive à ne rien faire qui pût le blesser. Je me trouvais si heureuse de contribuer, pour quelque chose, à son bonheur, de payer par des soins tendres et délicats, les bontés dont il me comblait, la considération dont je jouissais par lui seul!
J'arrivai à Casa-Faguani, sans avoir pu concilier encore mon désir de cultiver l'amitié de Coralie avec celui de ne pas contrarier Moreau. Je descendis de voiture dans une disposition d'esprit assez mélancolique. Ursule, ma femme de chambre, m'attendait au haut du grand escalier. Du plus loin qu'elle m'aperçut, elle se mit à crier en italien: «Ah! madame, de grâce, dépêchez-vous de venir. M. Richard vous attend depuis trois heures. Il joue de la guitare, il fait les gestes les plus risibles; je crois qu'il improvise des chansons françaises; venez donc vite.»
Au seul nom de Richard, le sourire était revenu sur mes lèvres: je ne connaissais personne de plus amusant et de plus franchement gai que cet ami de Moreau. Richard n'était ni jeune, ni bien fait; cependant, quoiqu'il eût un œil de moins, on regardait sans déplaisir cette figure qu'animait une bonté spirituelle.
«—Comment! dis-je à Ursule en traversant les galeries qui conduisaient au jardin, M. Richard est ici depuis près de trois heures!
«—Oui, madame! c'est un bon vivant que M. Richard! il est bien plaisant quand il parle italien: alors il ouvre une bouche à faire mourir de rire, ou reculer de peur.
«—Ursule, prenez un ton plus convenable.
«—Excusez-moi, madame: Dieu me préserve de parler mal de M. Richard; tout le monde ici l'aime et le respecte; et il vous aime, de son côté, comme si vous étiez sa fille.
«—Il dit cela!
«—Oui, madame, repartit Ursule avec une mine tout italienne; mais cela n'empêche pas qu'il m'ait donné un sequin, et qu'il m'en ait encore promis un autre, si je veux le laisser entrer demain dans la chambre de madame, pendant qu'elle y sera.
«—Eh bien! Ursule, vous pouvez gagner votre second sequin. Non seulement je vous permets de laisser entrer M. Richard chez moi, mais encore je vous autorise à l'y introduire avant l'heure de mon lever.
«—En vérité, madame!
«—Certainement, répondis-je en riant; et bien plus, je vous engage à le dire à l'oreille du général; cela vous vaudra quelque nouvelle gratification.»
Tout en parlant, je continuais à marcher très vite; j'eus bientôt rejoint Richard au bosquet de Pétrarque[20]. Je le trouvai occupé de suspendre aux arbres des rubans et des guirlandes de fleurs. Il se réjouissait tout seul de l'agréable surprise que je ne pouvais manquer d'éprouver en trouvant mon bosquet favori aussi richement orné.
Ursule avait raison: M. Richard était veramente curioso a veder. Dès qu'il m'aperçut, il abandonna tous ses préparatifs, accourut vers moi, mit un genou en terre, et me fit l'offre de son servage en termes si emphatiques et si plaisans, que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Parodiant la Dotta Camilla, de Goldoni, je l'acceptai pour mon cavalier servant, et je lui promis une écharpe à mes couleurs, brodée de mes mains.
«Ah! s'écria-t-il, d'un ton tragi-comique:
Languiro sventuráto
Gran tempo, giache i dotti
Della donna di miei pensieri
Certamente non son gli oscuri
Domestici lavor[21].
«—Il paraît, lui dis-je, monsieur, que vous savez bien débiter des impertinences en italien. Croyez-vous donc qu'une femme qui a noué dans sa vie tant d'écharpes aux trois couleurs, ne soit pas assez habile pour en broder une de ses mains? Il n'y a pas besoin d'être Pénélope pour savoir broder au métier.
«—Que ne puis-je le croire!» reprit-il avec l'accent d'un désespoir tout-à-fait comique.
Moreau nous avait aperçus de la fenêtre de son cabinet; il vint bientôt partager la gaieté de notre entretien: «Puisque nous nous trouvons si bien tous les trois ensemble, pourquoi ne dînerions-nous pas ici en petit comité?»
J'accueillis cette idée avec transport: ma porte fut fermée pour tout le monde, et nous dînâmes dans le bosquet de Pétrarque. Moreau qui ne pouvait ni passer la soirée avec nous à la maison, ni me conduire au spectacle, voulut du moins que Richard me donnât la main pour aller à l'Opéra, afin de lui faire commencer, dès ce soir même, ses fonctions de cavaliere servante. Je quittai donc la table au dessert, et une demi-heure après, je reparus en grande parure. Moreau donna beaucoup d'éloges à ma promptitude, et prétendit qu'il fallait attribuer l'élégance de ma toilette au désir que j'avais de plaire à mon cavalier servant.
Je puis dire que jamais je n'ai abusé de l'extrême prévention de Moreau en ma faveur; mais cette prévention me donnait un véritable orgueil. D'autres que lui m'ont inspiré un amour plus ardent; mais personne ne m'a jamais inspiré plus d'estime et de respect. Il était si bon, si plein de naturel dans l'intimité! la simplicité de ses manières offrait un tel contraste avec la grandeur de ses actions et de ses pensées, qu'on était forcé de l'admirer, malgré qu'on en eût.
Il m'arriva, le soir, en sortant de l'Opéra, un petit malheur qui me fit payer cher les éloges que Moreau avait prodigués à la richesse de ma parure. J'étais habituée, quand je paraissais dans une assemblée publique, à voir tous les yeux se tourner vers moi; souvent j'entendais des voix confuses murmurer à mon aspect: Ecco la bella sposa del general Moreau. Quelquefois même on m'entourait. Ce soir là il y avait au spectacle une foule immense. Les issues du théâtre della Scala sont les plus étroites et les plus incommodes qu'on puisse imaginer. Au bas de l'escalier, au moment d'entrer sous le péristyle, trois ou quatre de ceux qui m'avaient le plus examinée, passent tout près de moi, de façon à me séparer d'un groupe d'officiers qui me suivait, et qui cherchait à me garantir des flots de la foule. Je me trouve poussée assez vivement contre Richard dont je tenais le bras: je sens quelque chose de froid sur mon col; j'y porte la main, mais il était trop tard, mes trois rangs de perles avaient disparu.
«Fiez-vous donc aux suggestions de l'amour-propre, dis-je tout bas à Richard. Je croyais ne devoir qu'à ma beauté la grande attention dont m'honoraient ces messieurs.
«—Mais, très-certainement, interrompit-il; en douteriez-vous?
«—Je n'en doute pas; mais je suis sûre qu'ils n'étaient pas moins sensibles à la beauté de mes perles. Ils ont voulu s'assurer qu'elles n'étaient pas de fabrique romaine[22], et, pour mieux en juger, ils s'en sont emparés.»
Le premier mouvement de Richard fut de faire appeler la garde pour la mettre sur les traces des voleurs: je m'y opposai. La foule s'étant bientôt dissipée, nous montâmes en voiture, et nous arrivâmes à la casa Faguani. Moreau nous attendait, non sans inquiétude, au bas de l'escalier. Comme le théâtre della Scala était voisin de notre demeure, quelqu'un était venu apprendre officieusement au général que j'avais été volée, et que les voleurs avaient failli m'étrangler en m'arrachant mon collier.
«Ah! vous voilà! qu'est-il donc arrivé?» dit Moreau, en s'élançant vers nous, et en m'enlevant, pour ainsi dire, de la voiture.
—Rien, mon ami, rien, sinon qu'on m'a volé mon collier.
«—Mais on a manqué de vous tuer, en vous l'arrachant!
«—Pas du tout: on me l'a enlevé le plus doucement du monde; j'ai eu affaire à des voleurs de bonne compagnie.
«—Vous n'avez eu aucun mal?
«—Aucun, pas même le mal de la peur. En vérité, ces messieurs s'y sont pris avec beaucoup d'adresse; ce sont, je vous assure, de fort habiles gens.
«—Dieu merci! me voilà tranquille.»
Nous finissions à peine ce premier entretien, quand les aides-de-camp du général revinrent avec quelques officiers de l'état-major. On n'avait pu retrouver les traces des voleurs; tous ces messieurs étaient d'avis de porter plainte à l'autorité: déjà ils avaient donné l'éveil à la police; mais, avec le consentement de Moreau, je fis cesser toutes les poursuites.
Le souper fut assez gai; Richard était un peu maussade: il ne pouvait se pardonner sa négligence à porter des regards autour de nous; négligence qui, disait-il, avait été certainement cause du vol dont je venais d'être la victime. Quant à moi, quoique je n'eusse témoigné ni mécontentement, ni frayeur, je sentais un malaise qui m'aurait décidée à me retirer plus tôt, si je n'eusse craint de causer à Moreau quelque inquiétude. Pendant tout le repas je fus l'objet des attentions les plus délicates de sa part; il semblait que le danger auquel il avait pu me croire exposée pendant quelques minutes redoublât sa tendresse pour moi; enfin le souper s'acheva, et je pus me livrer au repos dont j'avais grand besoin.