CHAPITRE XXVII.

Moreau persiste dans ses préventions contre madame Lambertini.—Nouvelle discussion à ce sujet.—Machinations de Lhermite contre Moreau.—Caractère irrésolu du général.

L'opinion beaucoup trop avantageuse que le général Moreau avait de moi le rendait sévère jusqu'à l'excès, et souvent même injuste envers les autres femmes. Malgré tout ce que j'avais pu lui dire en faveur de Coralie, il continuait à la voir du plus mauvais œil. J'en étais péniblement affectée, et cette injustice me blessait au point de donner souvent de l'aigreur aux conversations que j'avais à ce sujet avec Moreau. Dès mon enfance j'ai été crédule pour les malheureux, et je me suis toujours rangée de leur parti. Moreau, par suite de sa faiblesse pour moi, ne voulait pas s'opposer ouvertement à ce que j'entretinsse des relations amicales avec une femme dont le commerce me paraissait si doux: mais il ne perdait point une occasion de me faire sentir combien il regrettait de m'avoir laissé former une pareille liaison, et toujours il employait pour désigner Coralie les expressions les moins ménagées.

En vérité, lui dis-je un jour avec impatience, les hommes sont si naturellement injustes, qu'il leur arrive même souvent de l'être dans leur propre cause. Vous trouvez Coralie méprisable pour avoir été la maîtresse d'un prince. Et que suis-je donc, moi, pour vous paraître moins digne de mépris?

«—Elzelina, répondit-il avec l'accent du mécontentement le plus vif, qui voudrait admettre une telle comparaison?

«—La comparaison est juste, repris-je à mon tour avec un calme que je ne réussissais pas toujours à conserver; je ne cherche point à excuser Coralie, mais je vous prie de vous souvenir qu'en l'accablant vous m'accablez moi-même. Pourquoi ne croirais-je pas que, selon la rigueur de vos principes, il est honteux pour moi de vous aimer et de vous appartenir?»

Il parut on ne peut plus choqué de cette réponse: jamais je ne l'avais encore vu aussi visiblement contrarié; j'étais au fond vraiment fâchée de lui déplaire, mais son injustice me révoltait. Je lui laissai donc voir clairement que je me regardais comme bien plus coupable que Coralie. Elle, du moins, pouvait trouver une sorte d'excuse dans les exemples que lui avait de bonne heure donnés sa mère, dans la bassesse de l'époux auquel sa famille avait confié son sort; et moi, élevée dans les principes les plus purs, unie à un homme digne de toute mon estime et de toute ma tendresse, j'avais manqué volontairement à des devoirs sacrés dont on m'avait appris à connaître l'étendue: placée dans la situation la plus honorable et la plus heureuse, je m'étais préparé un long avenir d'opprobre et de remords. «Je crois assez connaître Coralie, dis-je à Moreau en terminant, pour être sûre qu'à ma place et avec mon éducation, elle fût restée vertueuse et pure.

«—Cessez, Elzelina, reprit Moreau, cessez de vous comparer à une femme que l'opinion publique juge bien plus sévèrement que vous. Souvenez-vous des droits que vous avez à votre propre estime et à celle de tous les gens qui vous connaissent bien: voyez de quel prix madame Lambertini a payé son opulence, et n'oubliez pas ce qu'il y aurait d'honorable dans la médiocrité à laquelle vous vous êtes si volontairement réduite. Je n'exige pas que vous rompiez, pour me complaire, une liaison qui paraît avoir tant de charmes pour vous: mais soyez prudente. Votre nouvelle amie est depuis long-temps savante dans tous les genres d'intrigues; défiez-vous de cette habileté qui pourrait nous devenir funeste. Je n'ai point de foi à l'attachement qu'elle affiche pour notre cause. Ses amis d'autrefois et ceux qu'elle conserve encore aujourd'hui sont nos ennemis pour la plupart; et c'est là surtout ce qui me rend suspect son empressement à vous rechercher.»

Je ne voulus pas chercher à défendre sérieusement Coralie: mieux que personne je savais combien les préventions de Moreau contre elle étaient peu fondées; mais je le voyais mal disposé à écouter un plaidoyer en faveur de madame Lambertini: je terminai donc la conversation par quelques plaisanteries dont la gaieté était presque toujours du goût de Moreau. Plus tard il eut la preuve de la sincérité avec laquelle Coralie s'était dévouée au parti français. Deux fois elle m'avertit des menées qu'elle avait découvertes contre le général; et il fallut bien alors convenir que son amitié pour moi n'avait rien de perfide ou de dangereux.

M. Lhermite, que j'avais vu quelquefois à Paris, chez madame Tallien, se trouvait alors à Milan, chargé d'une mission près le Directoire cisalpin. C'était un des plus grands ennemis du général Moreau; il recherchait, avec une ardeur toujours nouvelle, tous les moyens, toutes les occasions de le perdre. Ce misérable avait osé, peu de temps avant mon départ pour l'Italie, m'offrir une somme considérable pour lui découvrir des secrets qui ne m'appartenaient pas et dont je n'avais d'ailleurs aucune connaissance. Il tenait surtout à obtenir, par mon indiscrétion, la découverte de certains projets de conspiration qui n'existèrent jamais. De concert avec un autre honnête espion, il revint deux fois à la charge pour obtenir, à prix d'or, l'aveu écrit de ma main. Il aurait voulu me faire du moins avouer qu'à Bois-le-Duc et dans toute la Hollande, on était bien profondément convaincu de l'accord parfait qui existait secrètement entre Moreau et Pichegru. Selon lui, le désir qu'avait Moreau de sauver son illustre compagnon d'armes avait retardé de deux mois les révélations qu'il avait enfin faites au Directoire. Je laisse à penser avec quel mépris je repoussai de telles propositions.

J'ai dit tout à l'heure que, par deux fois, j'eus l'occasion de communiquer à Moreau les utiles découvertes que j'avais faites, grâce à l'entremise de madame Lambertini. Il consentait à lui savoir quelque gré de l'intention; mais il n'accueillait mes confidences que comme de vaines rumeurs qui ne méritaient point une attention sérieuse, parce qu'elles ne reposaient sur aucune base raisonnable. Par un étrange contraste, l'obstination ou l'entêtement s'alliait naturellement chez lui à l'irrésolution la plus complète qu'il fût possible de concevoir; ce sont les seules taches que j'aie jamais aperçues dans ce grand et noble caractère. Malheureusement l'irrésolution n'est jamais sans danger pour un général, pour un homme d'état; elle compromet tôt ou tard son bonheur ou sa gloire.

Nous étions arrivés au moment où l'incapacité bien éprouvée du général Schérer allait enfin replacer Moreau au rang qui lui appartenait à tant de titres. Les affaires prenaient chaque jour un aspect de plus en plus sombre; et des dépêches, des courriers nouveaux arrivaient à chaque instant de Paris. Le général, sans m'initier jamais aux graves secrets de la politique, ne manquait pas de venir s'affliger ou se réjouir près de moi, suivant que les nouvelles qu'il recevait étaient bonnes ou mauvaises. Je me contentais des petites confidences qu'il jugeait à propos de me faire, sans me permettre de lui adresser jamais aucune question.

Un soir pourtant je le vis si inquiet et si agité, que je me hasardai à lui demander le motif de son inquiétude: «Vous ne pouvez, lui dis-je, attribuer ma question à une vaine curiosité; mais je ne saurais m'empêcher de prendre part à vos chagrins.

«—Je suis plus irrité qu'inquiet, me répondit-il… Non, rien ne saurait me décider à accepter les honteux arrangemens qu'on ose me proposer… et cependant je ne puis m'opposer à de tels contrats. Les misérables!… au sein de leur opulence, acquise aux dépens de l'État, ils voient, d'un œil insensible les besoins du soldat qui meurt pour le pays… et cependant on blâme ma sévérité envers les fournisseurs!»

Ces derniers mots me firent deviner la pensée du général. Je n'hésitai point à lui donner le conseil de n'agir que d'après sa conscience, sans s'inquiéter des décrets de l'aréopage du Luxembourg. Je lui proposai l'exemple de Hoche, dont la rigueur toute militaire n'attendait jamais l'avis des représentans, des comités, ou même du Directoire.

Pendant que je parlais avec ma vivacité ordinaire, je voyais Moreau comme entraîné par la chaleur de mon langage, et prêt à ouvrir la bouche pour me confier ses plus secrètes pensées. Déjà il déployait un papier et semblait disposé à m'en faire connaître le contenu; je l'arrêtai: «Mon ami lui dis-je, votre intention est peut-être de me mettre de moitié dans vos secrets; si de telles confidences n'avaient été contraires à votre devoir, vous me les eussiez faites plus d'une fois; j'en ai la conviction. Mais votre hésitation même me prouve que je ne dois point connaître le sujet qui vous afflige. Je suis femme, et tout aussi curieuse qu'une autre; mais je ne voudrais point avoir à me reprocher de vous faire manquer aux lois que votre conscience et votre raison vous imposent.»

Moreau sentait avec une facilité merveilleuse tout ce qu'on pouvait dire ou faire de bien. Il me remercia de ma réserve, et me prodigua tous les témoignages de la plus vive tendresse. Le lendemain il me prévint qu'accablé de travail, il ne pourrait m'accompagner au dîner que donnait l'ambassadeur d'Espagne. En déplorant devant lui la pompe des cérémonies, et le faste d'étiquette auquel je me trouvais asservie à Milan, mes pensées se tournèrent naturellement vers la France, et j'en vins à lui dire que je m'étais trouvée bien plus heureuse naguère dans mon hermitage de Passy.

«—Peut-être, hélas! me dit-il, serez-vous bientôt forcée d'y retourner seule. Si la campagne s'ouvre, ma chère Elzelina, il y a un ordre de renvoyer toutes les femmes de l'armée, et je serai forcé de donner l'exemple.

«—Que dites-vous? m'écriai-je: m'éloigner, lorsque vous commencerez à courir des périls! Je suis Italienne; les dictateurs du Luxembourg ne peuvent m'exiler de ma patrie; je resterai donc en dépit d'eux et de vous, qui vous montrez si empressé d'obéir à leurs décrets.

«—Que dites-vous? reprit à l'instant Moreau; moi, trouver du plaisir à notre séparation!

«—Peut-être ai-je tort de le croire; mais je veux me fâcher pour ne pas m'attendrir. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne partirai pas.»

Moreau mit tout en œuvre pour me calmer: il n'y réussit pas d'abord: plus tard il parvint à me consoler un peu, et j'oubliai, pour quelques instans de moins, la nouvelle qui venait, de m'affliger si vivement. Le général me demanda la permission de s'installer pour la soirée dans mon appartement. Mon absence, disait-il, lui semblerait plus courte, lorsqu'il se verrait dans l'endroit même que j'habitais ordinairement. Il fit donc transporter dans ma chambre ses livres, ses cartes et ses papiers. Alors je m'occupai de ma toilette. C'était le bon Richard qui devait me donner la main pour me conduire au grand dîner chez le comte d'Oros***, ambassadeur d'Espagne. Je ne me flattais pas de m'amuser beaucoup à cette fête; mais elle fut pour moi beaucoup plus gaie que je ne l'avais espéré.