CHAPITRE LV.
Menées de M. de La Rue.—Scènes pénibles.—Indignation de Joseph contre moi.
Nous étions déjà au troisième jour de la coupable comédie. Mon rôle était bien pénible. Outre les angoisses morales, il me fallait garder le lit, et simuler des souffrances que démentait mon visage. Pendant la nuit qui précéda cette troisième et fatale journée, je m'étais levée pour écrire à celui dont le silence me désolait. C'est en vain que ma plume chercha des paroles; mon ame toute confuse de reproches intérieurs ne trouva que le silence.
À quatre heures du soir, le concierge vint appeler Adélaïde, lui criant d'un ton insolent d'annoncer à sa maîtresse la visite de M. B…, avoué. «Vous savez bien, reprit Adélaïde, que madame ne reçoit pas. Mam'selle, il faut que votre maîtresse reçoive, entendez-vous; il n'y a pas ici à barguigner.» Adélaïde descend et trouve au salon cinq personnes. L'une d'elles s'avance, et prie avec beaucoup de douceur d'avertir qu'on est porteur d'un ordre du général Moreau. Adélaïde, pâle d'effroi, arrive en courant, se jette sur mon lit, et, fondant en larmes: «Oh! mon Dieu!… Oh! madame! Ma pauvre sœur!… C'est le commissaire… Songez à ma pauvre sœur.» Le besoin de consoler et de ranimer Adélaïde me fit retrouver plus de résolution que je n'en aurais eu pour moi-même. «Que peut avoir à craindre votre sœur? m'écriai-je. Que peut-on lui faire? J'ai voulu adopter son enfant, elle y a consenti; il n'y a là rien de dangereux. Ne me rendez point folle avec vos hélas et vos cris; nous allons voir.—Madame, dix hommes, au moins, sont en bas. Ils ont un ordre.—De qui? Personne n'a le droit de m'en donner.—C'est du général.—Eh! c'est ce qu'il faut voir; faites-les monter tous.»
Adélaïde ouvre la porte, jette un cri, et revient à moi en disant: «Ils sont là, madame; la grosse Gaillard est à leur tête: c'est certainement elle qui les a amenés.» À ces mots, je m'élance dans la pièce voisine, et d'une main indignée j'applique deux soufflets sur la large face de la Gaillard; et, prompte comme l'éclair, je referme la porte au verrou: «Verbalisez, messieurs; dis-je à travers la porte; dans un moment je vous recevrai. Adélaïde seule doit rester auprès de moi.» Dans le moment, ma prétendue garde, madame de L***, venait de s'échapper. Adélaïde, toute tremblante, se réfugie près du berceau. L'enfant dormait: à sa vue, ma colère se calma soudain, et je sentis tous les devoirs qui m'étaient imposés. Tout en rassurant Adélaïde, j'avais jeté sur moi une robe du matin. «Ouvrez maintenant, lui dis-je; faites entrer ces messieurs.»
Il n'est pas de position si critique où une femme n'aperçoive l'impression qu'elle produit. Cela suffit d'ordinaire pour lui redonner de l'empire: c'est ce qui m'arriva. Après quelques excuses polies, ces messieurs m'expliquèrent les motifs de leur démarche, qui leur avait été suggérée par les sollicitations de M. de La Rue, et les dépositions des sieur et dame Gaillard, relatives à une grossesse et à un accouchement supposés. «J'ignore, messieurs, répondis-je, jusqu'à quel point les lois autorisent une pareille visite. Je n'ai, ce me semble, de compte à rendre de ma conduite qu'au général Moreau. On m'a parlé d'un ordre de lui; avant tout, veuillez me le montrer.» Ce ton ferme et résolu fit passer la surprise du côté des questionneurs. Leurs manières étaient fort bonnes, et l'un des deux me plut surtout par un ton de franchise qui provoqua la mienne. «Madame, me dit-il, nous ne sommes point, à proprement parler, porteurs d'un ordre, mais d'une simple invitation de rechercher la vérité. Il s'agit d'une fausse grossesse, d'un enfant supposé et déclaré fils de vous et du général Moreau; il n'en est rien. Vous vous épargnerez beaucoup de peines, et à nous le désagrément de vous en causer, en consentant à signer cette déclaration; elle contient que cet enfant n'appartient ni à vous, ni au général Moreau. Un refus vous exposerait à des recherches fort désagréables pour constater un état qui ne peut être le vôtre, pour peu qu'on vous regarde; car l'éclat et la fraîcheur de vos traits ne le démentent que trop.»
Adoucie un peu par cette flatterie, entraînée bien plus par le désir de sortir d'un dédale de mensonges sans issue, je répliquai sans hésiter: «Excusez-moi, Messieurs; je ne signerai aucun papier revêtu de formules judiciaires; mais je consignerai volontiers de ma main l'aveu que cet enfant n'est pas le mien, et que par conséquent il est étranger au général Moreau. J'ajouterai même, que s'il a été présenté comme tel, c'est à mon insu et contre ma défense formelle. Si cette indigne fausseté a été commise, qu'on s'en prenne à ceux qui l'ont accomplie, et à M. de La Rue qui ne l'a point empêchée. Il le pouvait cependant, car il paraît qu'il était instruit de tout; mais il a préféré le plaisir de me faire paraître plus coupable encore que je ne suis, au devoir d'épargner à son ami le désagrément de se voir mêlé dans cette affaire. Je saurai suppléer à sa générosité et à son adresse. Le nom du général ne sera point compromis.» Alors j'appelai Adélaïde, qui, toute saisie de ce qui se passait, me répondit à haute voix: «Ah! Madame, gardez-vous de rien écrire! tout le monde est ligué contre vous… Je viens d'entendre des choses…—Qu'avez-vous entendu? J'ai entendu, Madame, qu'ils ne peuvent rien tant que vous ne signerez pas; ainsi ne signez pas. Joseph est revenu. Je l'ai envoyé chercher le commissaire, et nous allons voir.—Je vous sais gré de votre zèle; mais courez bien vite contremander M. le commissaire; tout est fini; ici personne n'a rien à craindre.—«Mais, Madame, savez-vous qu'on veut vous mettre dehors.—Encore une fois, ne craignez rien; prenez votre petit neveu; il sera toujours mon fils d'adoption; emportez-le, et surtout ne le confiez à qui que ce soit.»
Rien n'imprime tant de fermeté aux paroles et tant de dignité au maintien que le sentiment d'un devoir: aussi, me relevant à mes propres yeux de tout le respect que je paraissais inspirer dans ce cruel moment, j'eus le courage d'achever ce qu'il commandait à ma conscience.
Voici la déclaration que je signai:
«La soussignée déclare que l'enfant baptisé hier par son ordre aux noms de Léopold-Victor Van-Ayl*** n'est point ni d'elle, ni du général Moreau… mais un fils d'adoption de la soussignée,
«ELZELINA VAN-AYLDE-JOUGHE.»
Un de ces messieurs me fit observer que cette déclaration n'était point suffisante, puisque l'enfant avait reçu non pas le nom de Van-Ayl***; mais celui de Moreau. «Je l'ignore, répondis-je; je vous avouerai même qu'il me faudrait à cet égard des preuves légales; je les verrais même que je ne pourrais déclarer que ce qui est la vérité, c'est-à-dire que ce nom a été donné contre mon gré, à mon insu, et que j'ai eu seulement connaissance de cette odieuse fourberie par sa preuve écrite. Maintenant, messieurs, je crois votre mission remplie.
Tous deux se levèrent. Le plus jeune, qui se disait avoué, et qui l'était en effet, m'offrit ses services et me demanda la permission de revenir le lendemain. Je la lui accordai par l'espérance que, désabusé, il ne serait plus de mes ennemis, et par le besoin de me donner un guide dans de pareils embarras.
Ces aveux m'avaient soulagée; et déjà revenue à la légèreté de mon caractère, quand je reconduisis ces messieurs jusqu'à la porte du vestibule, je leur dis en riant et assez haut pour être entendue: «Comme dans mon état la colère est une crise dangereuse, je vous prie de m'en épargner le retour, par des ordres à l'espion qui vous a indiqué le chemin de mon appartement, de ne point se présenter devant moi, au risque de quelqu'un de ces soufflets que vous avez pu juger; quant aux premiers, je les paierai, c'est de toute justice.»
L'avoué et ceux qui l'accompagnaient riaient encore de la boutade, en traversant la cour et en entrant chez madame Gaillard. Je confesse que j'éprouvais un secret plaisir de la mortification qu'elle essuya pour tout salaire de ses services. Plus raisonnable, le mépris eût dû être ma seule vengeance; mais la raison n'a jamais été mon lot, et, dans la circonstance, mon irritation n'était pas de nature à se contenter du dédain.
Rentrée dans mon appartement, je donnai à Adélaïde des confitures, des sirops, une foule d'objets, et 300 francs, en lui ordonnant de porter tout cela à sa sœur, et de la prier d'envoyer quelqu'un, le soir, pour prendre l'enfant. Je la chargeai aussi d'un billet pour D. L***. Quoique fort clair, ce billet a servi encore de texte à des interprétations bien injustes. Le voici:
«Je ne sais quelle est la vérité de ce qu'on vient de me dire au sujet du nom sous lequel on a fait baptiser Léopold; mais je sais que sans une horrible perfidie, vous n'avez pu lui faire donner que le mien. N'ayant pas l'habitude de rejeter mes torts sur les autres, je ne vous accuserais qu'autant que vous vous seriez permis cet indigne abus de confiance. Votre sœur a disparu au moment de la scène, je dois donc vous croire instruit déjà du commencement, et je vous en mande la fin pour qu'elle règle votre conduite.
«J'ai déclaré toute la vérité, sans accuser personne que moi. Ne venez pas ici, n'envoyez personne. Adélaïde vous portera les nouvelles. Comme il n'y a rien à craindre pour le moment, dormez en paix.»
Adélaïde partit. Il était six heures du soir, et je me trouvai seule dans cette chambre où venaient de s'accumuler tant de scènes pénibles, qui ne devaient pas être les dernières. Mon premier mouvement fut de m'approcher du berceau, d'y contempler l'enfant, objet innocent de tant d'alarmes; puis, des larmes coulant de mes yeux et profondément attendrie, j'effleurai son joli visage de baisers, suivis de sermens; je promis la tendresse d'une mère, ses soins éternels, ses sacrifices constans… Cher enfant! j'ai tenu mes sermens; et j'ai reçu ma récompense, puisque ton dernier soupir fut encore un élan de reconnaissance pour ce que tu nommais mes bienfaits!
Adélaïde, à son retour, me trouva jouant avec Léopold. Elle me raconta que D. L*** en lisant ma lettre avait laissé éclater une incroyable fureur. Il avait écrit plus de dix réponses, les déchirant toutes; enfin, il lui avait remis ce peu de lignes:
«En honneur, je crois rêver, madame! Est-il concevable qu'on puisse se laisser maîtriser et jouer ainsi! Il y va d'une fortune! Vous pouvez encore tout réparer; mais pas de philosophique dédain! De la résolution! Portez plainte contre ceux qui se sont permis de violer votre domicile.
«Recevez la personne qui ira ce soir vous demander, madame Delville. Cette personne vous tracera la marche à suivre. Écoutez les avis qu'on vous donnera. Mon dieu, songez donc qu'il y va de cinquante mille livres de rentes.»
Je chiffonnai la lettre avec indignation, bien résolue d'agir seule; mais ma faiblesse ordinaire voulut voir cependant la personne que D. L*** m'annonçait; de là une méprise suivie encore d'une scène bien fâcheuse.
Adélaïde, prévenue que j'attendais quelqu'un, arrive une demi-heure après avec un homme âgé, sans lui avoir fait la moindre question, persuadée qu'il s'agissait de la personne dont je lui avais parlé; dès les premiers mots se révèle la méprise: c'était un chirurgien-accoucheur envoyé pour constater mon état. Sans ses rides et ses cheveux blancs, j'eusse eu de la peine à me contenir. Je l'engageai seulement à me laisser en repos, et cela du ton le plus digne et le plus résolu. «Mais, Citoyenne, vous ayez eu un enfant?—Que vous importe?—Comment! mais cela m'importe beaucoup; car je dois faire une déclaration ou procès-verbal.—Elle est inutile:—Inutile! mais pardonnez-moi, je dois dire…—Voici ce que vous avez à dire…—Mais, Citoyenne…—Veuillez m'écouter. Ma déclaration seule est nécessaire, la voici: Je n'ai jamais été enceinte, par conséquent je n'ai pu accoucher. Il m'a plu d'adopter un enfant, et cela ne regarde ni vous, ni ceux qui doivent verbaliser. Est-ce clair? Maintenant faites-moi le plaisir de me laisser en repos. Adélaïde, reconduisez monsieur.» Le docteur bénévole sortit tout étourdi et sans répondre un mot.
Peu d'instans après arriva un des parens de la jeune mère avec la femme qui la gardait; Adélaïde me les amena tous deux. J'ordonnai de faire entrer une voiture dans la cour. J'avais préparé un paquet énorme de ce que j'avais trouvé de plus utile dans la layette. Adélaïde fut chargée de porter ce paquet dans la voiture; mais elle n'osait descendre seule. «Les Gaillard nous guettent, Madame, me dit-elle; s'ils allaient, nous empêcher de sortir?—Venez, vous allez voir si je crains les Gaillard; suivez-moi.»
Je descends portant l'enfant dans mes bras; le parent de la jeune mère et la garde-malade montent dans la voiture; j'embrasse Léopold encore une fois, je recommande à Adélaïde de l'accompagner et de revenir au plus vite. Au moment où la voiture disparut, arriva un homme tout haletant; il fit plusieurs signes aux Gaillard; et j'ai su depuis que ceux-ci lui avaient envoyé demander s'il fallait ou non laisser partir l'enfant. Ils furent bien désappointés d'apprendre qu'ils ne pouvaient absolument rien, et la méchante concierge eut une attaque de nerfs à cette nouvelle.
Joseph, qui se trouvait sur mon passage comme je remontais chez moi, se détourna vivement pour m'éviter. «Quoi! Joseph, vous me fuyez?—Oui, répondit-il brusquement; puisque vous n'êtes point grosse, il est clair que… Oh! mon Dieu, qui aurait jamais pu le croire, tromper mon général! vous, Madame, qui en parliez de manière à tirer les larmes. Quel chagrin pour lui, qui vous aime comme un fou!… Ah! Madame, c'est bien mal.—Joseph, écoutez-moi.—Non, Madame; je ne veux pas vous écouter; vous m'enjôleriez, comme vous enjôlez tout le monde. Puisque vous n'êtes pas accouchée, je vois bien que les Gaillard avaient raison; que vous êtes une trompeuse, une séductrice.—Vraiment, ils disent cela?—Oui, Madame, ils le disent, et, quoique je n'aime pas ces gens-là, il faut bien que je le croie. «Ah! mon pauvre général!» et, à cette dernière exclamation, il s'enfuit, afin d'échapper au danger de m'entendre. Seule, le cœur plein d'amertume, je courus promener sous l'ombre des arbres du jardin la tristesse des plus cruelles pensées; l'isolement, la nuit, l'attente, la fatigue, tout semblait réuni pour peser sur mon cœur.
Le retour d'Adélaïde, les bénédictions qu'elle m'apportait de la part de sa sœur, la prière d'aimer toujours l'enfant qui apprendrait à me chérir, tout cela me releva un peu; car chez moi les impressions sont violentes, mais fugitives. La nécessité de me contraindre me rendit quelque force, et je résolus de ne pas donner, du moins à mes ennemis, la joie de mon abattement et de ma douleur. Le souper fut bientôt servi; comme les Gaillard pouvaient voir dans la salle, je fis rester Adélaïde près de moi, en affectant de parler haut du petit Léopold, de mes projets sur lui, du bien que je comptais faire encore à sa mère. Adélaïde me secondait de son mieux, et s'arrangeait de manière à cacher que je ne mangeais pas, je prolongeai cependant ce souper inutile, et je me levai en disant très-haut à Adélaïde: «Préparez mon bureau, je vais écrire au général, et lui rendre compte de tout.»
Ce n'était qu'une bravade et une vaine petitesse, et je n'en parle ici que pour montrer à quelles extrémités peuvent entraîner de premières fautes. Je me sentais sous le poids de la déconsidération de mes propres gens; je ne pouvais échapper à leur insolence qu'en leur cachant jusqu'à mon repentir, et j'en étais arrivée à ne pouvoir plus me faire respecter qu'en me faisant craindre.