CHAPITRE LVIII.
Oudet.—Scène singulière.—M. Lecoulteux de Canteleu.—Ses soupçons.—Sages résolutions promptement évanouies.
La tête toute pleine de ce que m'avait dit Molé, je voulus commencer immédiatement mes études dramatiques. Le soir même, j'allai avec Adélaïde à une représentation de Macbeth. Ma toilette était fort simple; car, loin de chercher les regards publics, je voulais les éviter avec soin; mais Adélaïde, beaucoup plus impatiente de briller, s'était habillée avec tout le clinquant d'une véritable soubrette de comédie. J'entendis cependant, en traversant les corridors, les chuchotemens de quelques groupes où l'on semblait me reconnaître, sans doute à l'air original que la simplicité ne m'enlevait pas. À l'instant, un homme s'élance vers moi, et s'écrie d'un air inspiré: «C'est toujours vous!» Je demeure interdite. C'était Oudet; cet Oudet, objet récent d'un si singulier rêve. «Accordez-moi la grâce de vous accompagner;» et déjà il s'était emparé de mon bras, et nous marchions ensemble dans le corridor. «Je vous ai donc retrouvée! me dit-il avec un incroyable élan de sensibilité; que vous m'avez causé de tourmens!» Stupéfaite de ce langage, j'entrai brusquement dans une loge; et alors levant une seconde fois les yeux sur cette figure mystérieuse, sur ces regards expressifs et scrutateurs; toute pleine de mes rêves de théâtre, de ma visite chez Molé, de la singularité, de cette subite rencontre, d'une sorte d'émotion prophétique, je n'eus que la force de lever mes deux mains sur ma figure, et de m'écrier: «Éloignez, éloignez-vous, je vous en supplie.»
Un fat eût accaparé bien vite cette exclamation comme un triomphe de vanité. Oudet, plus pénétrant et plus sensible, y entrevit l'élan d'une âme en proie à des mouvemens extraordinaires. Sa voix sembla prendre, au contraire, l'accent d'un ami d'enfance. Il avait dans l'organe je ne sais quel timbre pénétrant et vrai, dont Talma seul, au théâtre ou dans le monde, m'a rappelé la magie. Il me demanda si tout ce qu'il avait entendu de la bouche de l'envie avait quelque, fondement; si j'avais réellement rompu avec le général. «Oui, répondis-je comme obéissant malgré moi à une force supérieure; nous sommes à jamais séparés. Tout ce qu'on a dit est vrai.—Mon cœur, ma voix, mon bras, prendront toujours votre défense,» me répondit Oudet avec ce ton généreux et passionné qui n'appartenait pourtant ni à la galanterie ni à l'amour. Il s'assit près de moi dans le fond d'une loge, et alors tout ce que l'esprit et le cœur peuvent inspirer d'éloquent, il le mit en œuvre pour me décider à faire une démarche près de Moreau. «Pouvez-vous, me dit-il avec feu, renoncer aussi légèrement à l'affection d'un grand homme? il doit vous aimer avec passion: on ne saurait vous aimer autrement.—Rien ne pourrait rendre à Moreau ses illusions. Je n'ai, dans l'événement qui m'a fait quitter sa maison, aucuns torts graves: des reproches, néanmoins, pèsent sur mon cœur; mais ceux-là je ne veux point m'en repentir… Enfin, j'ai besoin de ma liberté.—Mais quoi! n'aimeriez-vous point Moreau?—Je l'estime, je le révère au-dessus de tout.—Je vous comprends; il est froid, irrésolu, faible.—Ceux qui le peignent ainsi ne l'ont jamais vu devant l'ennemi.—Non, non, il y a trop de noblesse en vous pour vous séparer de Moreau.» La porte de la loge s'ouvrit à l'instant, et quelqu'un entra: c'était M. Lecoulteux de Canteleu. Quoique je le connusse beaucoup, sa présence m'embarrassa au dernier point; je m'aperçus cependant bientôt qu'Oudet seul était l'objet de son inquiète attention. M. de Canteleu pouvait, dès cette époque, passer pour un vieillard; mais ses manières si nobles, si distinguées, m'avaient fait apprécier sa connaissance, et j'avais mis quelque orgueil à lui être agréable. Jamais je ne le voyais sans songer à ce que mon excellent père m'avait dit du sien, le plus bel homme de son temps. Je croyais quelquefois retrouver dans M. de Canteleu cet aïeul que je n'avais pas connu, et cette illusion me donnait avec lui un air de soumission respectueuse et caressante qui le touchait vivement.
Différent de lui-même ce soir-là, soucieux et mécontent, il ne s'était attiré de ma part que les égards d'une banale politesse. Oudet, de son côté, confiné dans le fond de la loge, laissait échapper les bouffées d'une impatience pour moi fort embarrassante. L'apparition de Talma vint heureusement à mon secours, et contraindre en quelque sorte les regards de mes voisins. Tout à coup, à une vive exclamation qui m'est arrachée par le jeu du Roscius français, Oudet, que j'avais complétement oublié, me dit d'un ton fort étrange: «Je suis fâché de votre enthousiasme pour cet acteur… adieu… Vous me reverrez, et il quitte brusquement la loge.—Ce monsieur est donc bien lié avec vous pour en agir de la sorte? me dit M. de Canteleu avec un demi-dépit.—Fort peu, je vous assure; il a certainement perdu la tête.—Dans tous les cas, Oudet est un homme que vous devez éviter.—Serait-ce un méchant homme?—Il s'en faut; mais c'est un extravagant, un songe-creux, qui déteste les gouvernans que pourtant il sert avec honneur; qui se permet enfin d'aimer la France à sa manière.—Je ne vois pas, je l'avoue, qu'il y ait grand mal à cela. Vos gouvernans, il faut en convenir, sont parfois de drôles de personnages. Heureusement qu'ils ne sont pas nommés à vie, et que, pouvant en changer, on a quelques chances de trouver mieux.»
Je débitais ces folies sans la moindre arrière-pensée politique, sans soupçonner qu'on approchait d'une crise, le 18 brumaire. Aussi je ne pouvais comprendre que M. de Canteleu aperçût dans mes plaisanteries les preuves d'une intimité, ou les signes d'une opinion. «Quoi qu'il en soit de la couleur bizarre et insignifiante que vous prêtiez à l'aventure d'aujourd'hui, me dit l'aimable vieillard, n'attirez pas ce fantasque personnage à Chaillot, si vous m'en croyez.—À Chaillot! oh! je n'ai plus le droit d'y introduire personne. Depuis hier je suis établie à Paris.—Comment! vous avez quitté Chaillot et Moreau?» Je baissai la tête sans répondre. «Ah! que vous m'affligez! reprit M. de Canteleu. Revenez, revenez, je vous en conjure, à un cœur si digne de votre cœur; à ce Moreau, qui ne peut aimer comme un autre, et qui saura pardonner comme il aime.» Ce langage de la raison, ces accens de père et d'ami, m'attendrirent sans me convaincre. Tout ce que je pus promettre à M. de Canteleu fut d'aller le voir dans le beau jardin de son hôtel, causer bientôt avec lui du noble général auquel il portait un attachement et une estime si mérités.
Malgré ma légèreté, cette conversation m'avait vivement préoccupée. Je sortis du spectacle, triste, rêveuse, presque raisonnable, et résolue de me rendre au plus tôt chez l'ambassadeur de Hollande pour le prier d'intercéder en ma faveur auprès de ma famille. Mais, par une fatalité de mon caractère et de ma destinée, il s'est toujours trouvé qu'au moment d'exécuter une bonne résolution, quelque circonstance inattendue est venue briser les premiers et les plus heureux efforts. Cette fois, une lettre de D. L***, qui me fut remise à mon retour, chassa le beau projet d'une minute; elle m'annonçait l'arrivée du général Ney. De ce moment, plus de réflexions, plus de souvenirs: dans mon ame, plus rien qu'un élan d'amour, qu'un songe de bonheur. Mais ces images, si ardemment appelées, s'éloignent encore devant des événemens qu'il faut rappeler.