CHAPITRE XLII.

Audience d'un ministre.—Projets de Lhermite sur moi.—Promenade à
Bagatelle.

En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau. Du ton de la plaisanterie, il me demandait des nouvelles de ma grossesse. Ses questions à ce sujet, et l'extrême tendresse qui respirait dans sa lettre, m'amenèrent à faire un retour sur moi-même. Le souvenir de l'entretien que nous avions eu ensemble avant notre séparation, et de tant de preuves de confiance et de bonté que j'avais reçues de lui, se présenta à mon esprit avec une telle vivacité, que je sentis de nouveau toute l'étendue de mes torts envers celui qui avait des droits si sacrés à ma reconnaissance. Je m'accusais moi-*même d'une grande ingratitude. Il semblait que la honte et le repentir me rendissent tout à coup à de meilleurs sentimens, et je formais pour la centième fois le ferme propos de reconquérir mes droits à l'amour d'un tel homme. Mais il était dans ma destinée de prendre sans cesse les meilleures résolutions et d'y manquer sans cesse.

La tendresse d'Aurélie pour sa fille avait réveillé en moi le désir d'avoir un enfant que je pusse chérir comme le mien. Ce désir m'avait fait embrasser primitivement avec ardeur l'idée que m'avait suggérée Moreau lui-même de feindre une grossesse. La lettre que je venais de recevoir, et les plaisanteries même de Moreau, me poussèrent à exécuter un projet qui m'avait toujours souri; et dès ce moment, je commençai à feindre de légères indispositions qui donnèrent bientôt à penser que j'aurais aussi le bonheur d'être mère.

Ce fut dans cette circonstance que je reçus les adieux de D. L., forcé, disait-il, de s'absenter pour quinze jours. Depuis qu'il m'avait présenté à Chaillot son ami prétendu, l'officier de nouvelle fabrique, je ne le voyais que rarement, et toujours avec une sorte de répugnance. Son absence en ce moment ne pouvait donc me déplaire, elle me devenait même agréable par plusieurs motifs. Le voyage de D. L. dura cinq semaines. J'aurais fini par oublier cet homme et ses perfides conseils; je serais sincèrement revenue à Moreau, si mon heureuse étoile m'eût séparée pour jamais de mon mauvais génie; mais il était de l'intérêt de cet homme de m'enlacer plus que jamais dans les piéges qu'il me tendait depuis long-temps. Déjà il me connaissait trop bien pour ne pas prendre, à coup sûr, les moyens de me ramener dans la voie funeste dont je semblais disposée à m'écarter, et mes bouderies n'étaient point propres à l'effrayer.

Après qu'il fut parti, je cessai de tenir rigueur aux amis de Moreau, qui de toutes parts m'accablaient de bons procédés. Je me rendis à toutes les invitations qu'on voulait bien m'adresser. Ce fut à cette époque que je fis enfin connaissance avec madame de La Rue: elle était alors plus près de trente que de vingt-cinq ans; je la trouvai fort jolie et parfaitement aimable; sa tournure était d'une élégance remarquable, et elle possédait au suprême degré cet art si rare aux dames françaises de faire ressortir les moindres avantages de leur personne, et de suppléer par la grâce et le bon goût à tout ce qui peut leur manquer du côté de la régularité des traits et de la beauté des formes. Je reviendrai plus tard sur ma courte liaison avec elle; mais en ce moment je dois donner à mes lecteurs l'idée d'un mérite à la fois plus brillant et plus élevé.

Pour remplir la promesse que j'avais faite à Lhermite, et satisfaire en même temps ma vive curiosité, j'avais demandé une audience au ministre des relations extérieures; cette audience m'avait été accordée sur-le-champ. La finesse et la bienveillance du regard qui m'accueillit, à mon entrée, dans le cabinet du ministre, me rendirent toute la confiance que j'avais perdue, et sans laquelle une femme ne saurait faire valoir ses avantages. Ce que j'entendais dire de la pénétration et de la supériorité d'esprit de M. de Talleyrand intimidait mon assurance accoutumée: j'avais le désir de lui plaire, et je craignais qu'il ne me trouvât point à sa hauteur.

Dans son maintien comme sur son visage régnait un air de souffrance qui contrastait avec la gaieté de ses discours, et annonçait cette force d'âme qui maîtrise toutes les douleurs physiques, et qu'il faut regarder comme un des indices certains des grands caractères.

Jamais les flatteries, exagérées, qu'on m'avait jusqu'alors prodiguées dans le monde, n'excitèrent en moi autant d'orgueil qu'un seul regard approbateur, qu'un seul mot d'éloge de M. de Talleyrand.

«Madame, vous avez quelqu'un à me recommander, me dit le ministre: connaissez-vous les droits de votre protégé? ou bien, a-t-on eu l'esprit de penser que votre présence seule favoriserait des prétentions assez mal fondées?

«—Je ne connais pas personnellement le solliciteur; mais je connais un peu la personne qui m'a priée d'intercéder pour lui. J'ai pensé que l'homme le plus aimable de France ne voudrait pas m'affliger par un refus, et je suis venue.

«—Vous êtes beaucoup trop aimable, vous-même, Madame, pour remplir le personnage de solliciteuse: c'est un rôle qu'il faut laisser aux femmes de quarante ans. À votre âge, Madame, on doit avoir assez affaire d'écouter les solliciteurs.

«—Mon dieu! cela veut-il dire que vous rejetez ma demande?

«—Non, Madame; mais accorder aujourd'hui ce serait me priver du plaisir de vous revoir; ce serait commettre une impardonnable maladresse.

«—Et M. de Talleyrand n'en peut commettre aucune, repris-je aussitôt avec une vivacité qui le fit sourire. Quand pourrai-je me présenter?

«—Tous les jours, Madame: cependant, pour ne point vous exposer au regret d'une course inutile, je vous prie de permettre que je vous assigne une nouvelle audience pour demain à deux heures.»

Comme je n'ignorais point combien sont précieux les momens d'un ministre, je voulus me retirer; mais M. de Talleyrand me retint encore pendant quelques minutes. Je sortis enfin plus contente de moi-même que je ne l'avais été depuis long-temps.

Ursule m'attendait dans la voiture: je passai le reste de la matinée à courir avec elle chez les marchands. J'étais d'une gaieté folle; il semblait que la bonne opinion de M. de Talleyrand m'élevât à mes propres yeux. L'opinion que M. de. Talleyrand m'avait donnée de lui-même, dans notre courte entrevue, était fort au-dessus de celle que je m'étais faite avant de le connaître personnellement. Quel homme, entre tous ceux dont j'avais antérieurement recueilli les témoignages sur son compte, aurait pu me faire comprendre le charme de cette physionomie, sur laquelle se peint si bien toute la finesse de l'esprit qui l'anime?

Ursule, en me voyant remplir la voiture de paquets d'étoffes et de nombreuses bagatelles dont j'étais trop bien pourvue pour qu'elles fussent destinées à mon usage, ne doutait pas que je n'eusse des présens à faire; et elle se flattait intérieurement d'être comprise dans mes largesses. Peut-être, en toute autre circonstance, son espoir eût-il été fondé; mais, en ce moment, toutes mes pensées étaient tournées vers la mère d'Emma. Je fis arrêter la voiture au coin de la rue du Helder. L'usage d'avoir un laquais derrière son équipage n'était point encore rétabli: il eût été mal séant à la compagne d'un général républicain de rappeler cette mode aristocratique. D'ailleurs, mon domestique Joseph avait été militaire: il aurait certainement cru, par un acte de domesticité trop servile, déroger aux souvenirs de sa gloire passée; et je n'aurais eu garde, ne fût-ce que par égard pour lui, de lui faire une proposition de ce genre. Il me fallut donc m'adresser à un des commissionnaires stationnés au coin de la rue; ce fut lui que je chargeai du poids de toutes les emplètes que j'avais faites pour Aurélie, en lui enjoignant de me suivre jusqu'au numéro de la maison dans laquelle elle était logée. Les yeux d'Ursule, qui n'avait pas cessé d'épier les miens pendant tout le trajet, prirent une expression de mécontentement plus marquée, lorsque je lui enjoignis de m'attendre dans la voiture. J'avais beaucoup de bontés pour cette fille, que je traitais ordinairement plutôt en demoiselle de compagnie qu'en femme de chambre proprement dite. Peut-être l'amitié que j'avais pour elle m'aurait-elle poussée, en toute autre occasion, à calmer son dépit par quelques paroles bienveillantes; mais je croyais démêler dans son ame l'avidité secrète qui lui faisait regretter un présent, plutôt que le chagrin de n'être pas, dans cette circonstance, ma confidente et l'instrument de ma générosité: la passion d'avoir m'a toujours trouvée sans pitié, et le moindre soupçon d'un calcul quelconque m'a, dans ma vie, fait brusquement rompre une amitié de vingt ans.

Je revins au bout d'une heure: j'avais laissé Aurélie au comble de la joie; je retrouvai Ursule plus dépitée, s'il était possible, qu'au moment où je l'avais quittée. Dans la fougue de son humeur italienne, elle ne craignit pas de prendre avec moi un langage fort étrange: je ne parle de cette scène que parce qu'elle eut des témoins. Plus tard les circonstances en furent traduites à Moreau de la manière la plus infidèle. Le récit fut si bien envenimé, qu'une des premières lettres que je reçus d'Italie exigea le renvoi d'Ursule. Je n'avais rien à refuser à Moreau, et je congédiai la pauvre fille: mieux eût valu cependant pour moi la garder à mon service malgré ses défauts. Celle qui lui succéda devait exercer sur ma destinée future une influence bien plus funeste, par son empressement à encourager toutes les extravagances de ma conduite.

Ursule était véritablement hors d'elle-même. En rentrant au logis, il lui fallut épancher sa bile dans le sein des autres domestiques: de là les conjectures sur les motifs de la visite secrète que j'avais faite dans une maison d'apparence suspecte; de là les recherches sur la personne que j'étais allée visiter, recherches qui me furent dans la suite bien fatales, lorsque mes ennemis en firent obligeamment connaître à Moreau le résultat.

Lhermite était venu pendant mon absence; il revint dans l'après-midi. Irritée contre ma femme de chambre, mécontente de D. L., je ne me serais sans doute pas donné la peine de dissimuler ma mauvaise humeur, si les souvenirs de la gracieuse réception de M. de Talleyrand ne m'eussent amplement consolée de toutes ces petites mésaventures. Quoique Lhermite seul m'eût suggéré la petite hardiesse à laquelle je devais ce commencement de relations avec le ministre, je ne pouvais cependant vaincre mes vieilles préventions contre lui: tout ce que je pouvais prendre sur moi, c'était de lui montrer quelque politesse; mais je n'aurais pu faire davantage.

Je le reçus donc avec une sorte de bienveillance, et je répondis complaisamment à toutes ses questions sur l'audience que j'avais obtenue le matin: je n'ajoutai rien à la vérité; mais je m'étendis avec plaisir sur toutes les aimables qualités que j'avais crû reconnaître chez M. de Talleyrand; je racontai dans le plus grand détail toutes les circonstances de ma visite au ministère, et l'orgueil d'avoir plu au ministre me rendit exacte jusqu'à la minutie.

Cet orgueil, si grand qu'on veuille le supposer, était cependant très loin d'aller aussi haut que le pensait Lhermite: je ne tardai pas à lui prouver qu'il prétendait en vain spéculer sur ma vanité, et surtout qu'il avait eu grand tort de me choisir in petto pour l'instrument de ses intrigues futures.

D'abord, il s'y prit avec assez d'adresse pour me faire tomber dans le piége qu'il tendait à mon amour-propre. Les complimens les plus sincères en apparence, les flatteries les plus douces, tout fut mis en œuvre: toutefois ces flatteries prirent bientôt un tel caractère d'exagération, que je me crus obligée de laisser voir clairement que je, n'en étais point la dupe. Il y aurait eu vraiment de la folie, avec mon humeur naturellement si légère, à me lancer dans le dédale de la politique, à croire que je pouvais jouer un grand rôle dans les affaires, comme Lhermite s'efforçait de me le persuader. Curieuse cependant de connaître à fond toute sa pensée, je le laissai s'étendre sur le bonheur qui, attendait une femme jeune, belle et assez habile pour soumettre à son empire un homme d'état tel que M. de Talleyrand.

Quand il eut tout dit, je cherchai à lui démontrer, en peu de mots, qu'il s'abusait autant sur mon ambition, qui était loin d'être aussi immodérée, que sur la disposition de M. de Talleyrand à se laisser dominer par une femme, si jeune, si belle et si habile qu'elle fût. Je lui rappelai que le ministre m'avait donné à entendre, avec une franchise aussi polie que spirituelle, qu'une femme de mon âge et de mon humeur n'avait point à se mêler d'affaires; qu'il fallait abjurer le rôle de solliciteuse; en un mot, que ses audiences particulières devaient être réservées à des personnages autrement graves qu'une folle qui s'imaginerait qu'avec vingt ans et de la beauté, on devait être sûre d'arracher toutes les grâces.

«—Mais, dit Lhermite d'un air inquiet, vous êtes sûre qu'on ne vous refusera pas la réintégration de la personne que vous avez bien voulu recommander.

«—Ce dont je suis certaine, c'est que si votre protégé n'obtient pas la faveur qu'il demande, il n'aura pas mérité de l'obtenir. Dans ce cas, je m'en fie à la politesse et à la bonne grâce du ministre pour m'annoncer, de la manière la plus aimable, que mon crédit a échoué; mais c'est tout.»

À ces mots, nouveaux regrets de Lhermite, nouvelles doléances sur mon obstination à ne point profiter des avantages de ma position. Je ne répondis à tout cela que par les raisonnemens que j'avais déjà employés: comme il insistait toujours: «Monsieur, lui dis-je d'un ton sec; je vais vous parler avec franchise; depuis les premières visites dont vous m'avez honorée avant mon départ pour Milan, je crois vous avoir prouvé, avec, une sorte de rudesse, que je pénétrais parfaitement vos projets et vos espérances. Ma conduite envers vous, à Milan comme à Lyon, a dû vous prouver encore que ma mémoire n'était point infidèle, et que je n'avais rien oublié. Vous avez su, en dernier lieu, m'inspirer le désir d'être utile à un homme digne d'intérêt, et ce désir a pu seul me déterminer à quitter pour un instant la ligne que je m'étais promis de suivre dans mes rapports avec vous. Votre langage actuel me donne à penser que vous avez compté revenir par ce détour à l'exécution de vos premiers projets. Vous vous êtes trompé, et je veux bien vous en avertir pour que vous ne m'obligiez point à sortir avec vous des bornes de la politesse, et à rompre les plus simples relations de société.»

Lhermite était faux et rusé: accoutumé à dévorer patiemment toutes les humiliations, et bien résolu de remplir, à bêl tout prix, la mission qu'on lui avait donnée de capter ma confiance, il prit le seul parti qui lui restait à prendre, celui de se contraindre. Tout en maudissant mon arrogante franchise, il feignit même d'admirer la fermeté, l'indépendance et la sincérité de mon caractère.

Pour le consoler du discours peu encourageant que je venais de lui adresser, j'acceptai l'invitation qu'il me fit de venir voir chez lui une magnifique collection des vues de Naples et de Rome, qu'il avait, rapportées d'Italie. Cette partie fut fixée au lendemain, et nous nous séparâmes assez bons amis en apparence.

Le soir j'allai, suivant mon usage, faire une promenade: je me dirigeai vers Bagatelle; c'était alors le rendez-vous de la meilleure compagnie et surtout des plus jolies femmes; là, on venait à l'envi faire admirer chaque jour les prodiges de l'art de madame Germon[6], et, les élégans chapeaux de Leroi[7]. Je me mêlais rarement à la foule, et presque toujours je choisissais de préférence les sentiers les plus écartés. Cet amour de la solitude attirait sur moi des regards curieux. Sans apporter à ma toilette une recherche minutieuse, je ne la négligeais cependant pas. Une tunique blanche et ma coiffure en cheveux à la grecque me faisaient, remarquer sans me singulariser. On prétendait que, de profil, je ressemblais d'une manière frappante à la reine Marie-Antoinette, et plus d'une fois j'entendis admirer autour de moi cette ressemblance qui aurait pu, quelques années plus tôt, attirer sur moi des regards ennemis. Mais alors on commençait à donner librement quelques larmes à la mémoire de cette princesse infortunée. Ce jour-là, une dame âgée, de la tournure la plus noble, que je rencontrai au détour d'une allée, poussa un cri d'étonnement à mon aspect. Bientôt après, elle détourna les yeux, et j'entendis une autre exclamation qui trahissait toute l'amertume des souvenirs que ma vue venait de réveiller dans son ame. Vivement émue moi-même de l'accent douloureux qui venait de frapper mon oreille, je m'arrêtai dans l'attitude de la déférence et du respect. Marie-Antoinette avait vu le jour sous le même ciel que mon père; elle était fille de cette Marie-Thérèse si fidèlement défendue jadis par cette noblesse hongroise dont mon père était un des plus nobles rejetons. Tous ces rapprochemens étaient bien tristes pour mon cœur. Je pris le bras d'Ursule, et, dans un trouble inexprimable, je regagnai l'allée au bout de laquelle je devais retrouver ma voiture.