CHAPITRE XLIX.

Visite de Monti et de Mirande.—Espionnage.—Mort de Henri.

De retour à Chaillot avant l'heure du dîner, j'appris, à mon arrivée, que j'étais attendue par deux personnes qui prenaient patience en jouant au billard. Ces deux personnes étaient MM. Monti et Mirande. Le premier s'excusa de son indiscrétion, en me disant qu'il n'avait pu résister au désir de revoir la bella Stella del tosco cielo. J'estimais à si haut prix le talent de Monti, que je parus tenir à honneur de le recevoir. Je remerciai Mirande de me l'avoir amené, et je lui fis à lui-même l'accueil le plus obligeant. Cet accueil parut toucher les deux visiteurs, et ils consentirent de fort bonne grâce à me donner le reste de la journée, que je m'efforçai de leur rendre aussi agréable que possible.

Tandis que nous continuions la partie de billard, commencée sans moi, j'envoyai un de mes domestiques savoir des nouvelles de mon cher Henri, et lui porter de ma part un billet destiné à le consoler de mon absence. Quelques lignes que m'écrivit en réponse le bon M. Obval me tranquillisèrent beaucoup. Les imaginations vives portent tout à l'extrême en bien comme en mal, et j'étais déjà si rassurée, que je comptais le lendemain retrouver mon petit malade dans un état voisin de la convalescence. Je fus donc gaie toute la journée, et bien éloignée de prévoir le malheur qui me menaçait de si près.

C'était Ursule qui nous servait à table. Mirande, affublé par elle d'un costume assez exact de gondolier vénitien, vint au dessert, avec la mandoline en sautoir; son chapeau et ses boutonnières étaient toutes garnies de nœuds de rubans. Malheureusement la nature l'avait doué de la voix la plus fausse qu'il fût possible d'entendre. À défaut des chants italiens, Mirande imagina de nous jouer une contredanse allemande, que je fus obligée de danser sans autre partenaire qu'Ursule; car Monti n'était point un danseur.

Tandis que nous voltigions sur la terrasse dont une extrémité touchait à ma salle de bains, j'entendis une voix qui ne m'était point étrangère: cette voix était celle de M. de La Rue; je la reconnus sans peine. Il adressait à la femme du concierge quelques questions sur cette grossesse que je simulais toujours, et qui occupait si fort quelques esprits malveillans ou intéressés à me nuire. Je suspendis aussitôt la contredanse pour envoyer Ursule à la découverte; à l'instant même Joseph parut à la porte du salon qui donne de plein pied sur la terrasse, et annonça M. de La Rue: mes soupçons se changèrent en certitude.

Sa visite n'avait pour but que de savoir le nombre et les noms de mes convives. Mécontente de cette inquisition, et bien résolue à le désespérer, lui et tous ceux qui exerçaient autour de moi un si honteux espionnage, je lui demandai, avant qu'il ne nous quittât, de me faire le lendemain même compter mille écus, dont j'avais besoin pour les frais de layette. Il sourit imperceptiblement, jeta encore un regard furtif sur ma taille, et ne quitta point la maison sans avoir encore communiqué ses remarques aux valets chargés par lui de surveiller toutes mes démarches.

On donnait ce soir-là, au théâtre de l'Ambigu-Comique, un mélodrame alors fort en vogue, l'Homme à trois visages. Je m'imaginais qu'Ursule préférerait ce spectacle à la tragédie; et lorsque Monti fit la proposition de nous rendre au boulevard du Temple, j'acceptai, à la seule condition qu'on me permettrait d'amener avec moi ma femme de chambre, dont les remarques et les lazzis ne pouvaient manquer de nous divertir. Ursule avait en effet un esprit très vif et un bon sens naturel, qui ne se démentaient presque jamais. Je m'étais trompée dans mes conjectures: le mélodrame n'eut que ses dédains, et son goût demeura fidèle à la tragédie. Les observations qu'elle fit pendant la durée du spectacle lui valurent plus d'une fois les éloges de Monti et de Mirande. Les fumées de la vanité lui montèrent au cerveau; elle nous déclama au retour, et d'une manière que son accent fortement prononcé rendait on ne peut plus comique, quelques tirades qu'elle avait entendues de la bouche de Talma, et qui étaient gravées dans sa mémoire. Peu s'en fallait que déjà elle ne se crût une actrice; et je l'affligeai beaucoup en lui prédisant qu'elle ne pourrait jamais déclamer de suite dix vers français, sans faire pouffer de rire son auditoire.

Nous nous arrêtâmes quelques instans chez Corazza. Mirande, qui me donnait la main, trouva moyen de me prévenir, sans être entendu, que Lhermite devait prochainement me faire une nouvelle visite. Cette visite avait un but, et Mirande m'invitait à me défier plus que jamais de l'astuce de Lhermite: je le remerciai de ses avis, et je me promis d'en profiter. Comme la dernière moitié de la journée s'était écoulée pour moi fort gaîment, je rentrai chez moi, et je me mis au lit de la meilleure humeur du monde. J'étais flattée de l'empressement de Monti, et très sensible à l'amitié que me témoignait Mirande. Mon sommeil fut doux et paisible, mais, à cinq heures du matin, je fus réveillée en sursaut par un coup de marteau violent qui ébranla la porte cochère. Malgré les nouvelles rassurantes que j'avais reçues la veille, ma première pensée fût qu'on venait m'apprendre la mort de Henri. Le cœur serré d'effroi, je sonnai vivement, et je m'élançai hors du lit. Lorsque Ursule entra dans ma chambre, elle me trouva déjà enveloppée d'une robe du matin, et les épaules couvertes d'un schall: «Vite un chapeau, lui dis-je, et allez voir qui a frappé.» Puis, changeant d'idée, je saisis son bras, et je descendis avec elle aussi rapidement que pouvaient me le permettre mes jambes toutes tremblantes. Mon fidèle Joseph arrivait en même temps que moi dans la cour, une lanterne à la main. Le portier n'avait pas encore ouvert; ce fut Joseph qui tira les énormes verrous, et qui fit tourner la grosse clef dans la serrure. J'eus bientôt la certitude qu'on m'apportait un message de M. Obval. Joseph comprit bien que je ne lui donnerais pas même le temps d'atteler un cheval au cabriolet; il posa sa lanterne à terre, boutonna son habit, et se disposa à me suivre.

«Ne sortez point,» dis-je à Ursule, et la lourde porte se referma sur moi. Nous rencontrâmes heureusement un fiacre vide: j'y montai avec Joseph et les deux domestiques qui étaient venus de la part de M. Obval m'inviter à me hâter, si je voulais encore revoir mon cher Henri.

Dévorée d'impatience et d'inquiétude, je n'osais faire une seule question. Nos chevaux avançaient avec rapidité, mais j'accusais encore leur lenteur; je frissonnais de tous mes membres, et je ne pouvais articuler un seul mot. J'arrivai enfin au terme de notre course. M. Obval se présenta d'abord sur mon passage; sa figure me laissait pressentir l'affreux spectacle qui allait frapper mes yeux. «Est-il encore vivant?» furent les seules paroles qu'il me fut possible de prononcer.

—«Oui, madame; le pauvre enfant craint de mourir sans vous avoir revue. Son agonie est cruelle: il fallait connaître la force de votre caractère pour vous appeler à ce déplorable spectacle.»

Nous montâmes à la chambre de Henri. Dès qu'on lui eut annoncé mon arrivée, ses yeux éteints se ranimèrent; sa figure, déjà couverte de la pâleur de mort, se teignit d'une vive rougeur, et son regard chercha le mien. Mes yeux étaient pleins de larmes. Il voulut me tendre la main, et cette main retomba sans pouvoir atteindre la mienne. «Ma bonne amie, dit-il d'une voix dont je ne distinguais déjà plus les sons qu'avec beaucoup de peine, je ne regrette que toi dans le monde. Ma pauvre mère m'avait laissé sans appui: toi seule tu m'as tenu lieu de mère. Embrasse-moi encore… Mon Dieu, que je voudrais ne pas me séparer de toi!»

Mes sanglots éclataient malgré moi. Il perdit connaissance pendant quelques instans. En revenant à lui, il tourna encore ses yeux vers moi, et il me dit adieu d'une voix défaillante. Une légère convulsion altéra ses traits… Il avait cessé de souffrir.

Je tombai sans mouvement. Les secours du médecin de la maison, qui n'avait pas quitté la chambre de Henri, rappelèrent bientôt mes sens. En retrouvant encore là cet homme respectable qui avait prodigué à mon Henri les soins les plus assidus et les plus tendres, je conservais un reste d'espérance. Je lui fis une question: son morne silence m'apprit que je n'avais plus rien à espérer.

M. Obval m'emmena dans son appartement: il ne me demanda point mes ordres pour les honneurs à rendre au pauvre enfant que je pleurais. M. Obval connaissait mieux que personne toute ma tendresse; il était sûr de mon approbation pour tout ce qui tendrait à prouver combien sa mémoire me serait toujours chère. Le lendemain de ce jour fatal, je reçus encore un nouveau témoignage de l'affection toute filiale et de la reconnaissance que m'avait vouées cet aimable enfant, si digne de mes regrets. On m'envoya un petit journal écrit de sa main, et qu'on avait trouvé sous son chevet. Quand on me le remit, je n'eus pas la force de lire au delà des premières lignes; depuis, je l'ai souvent relu, et il s'est profondément gravé dans mon souvenir.