CHAPITRE XLVI.
Une visite.—Lettre de D. L.—Lettre au général Ney.—Conséquences de cette lettre.
Pour servir utilement l'infortunée qui venait de s'abandonner entièrement à moi, je me fixai au parti de ne brusquer aucune démarche, et je mis, à mon retour du spectacle, la lecture des papiers qu'elle venait de me confier, et qui devaient au moins m'apprendre son nom.
En arrivant à Chaillot, je trouvai plusieurs lettres, tant d'Italie que de Paris, une foule d'invitations, et enfin un billet de Lhermite, qui s'excusait de ne pouvoir répondre à l'invitation que je lui avais adressée la veille. Tout en me mettant à table, je jetai un coup d'œil sur cet amas de lettres qu'on avait placées devant moi, en cherchant, avant de les ouvrir, à en deviner le contenu. J'éprouvai une impression difficile à définir, en reconnaissant sur une des enveloppes le timbre de la Hollande et l'écriture d'une de mes cousines. Le souvenir de ma mère, celui de mon mari, s'emparèrent aussitôt de mon esprit, et la tristesse remplaça bientôt sur mes traits la joyeuse humeur qui s'y peignait quelques minutes auparavant.
Une crainte vague se mêlait maintenant au désir que j'éprouvais de lire ces lettres. Cette inquiétude m'ôta l'envie d'aller au spectacle: je dis à Ursule que je l'y enverrais sous la conduite de Joseph.
Après le dîner, je me retirai dans mon cabinet pour lire ma correspondance: j'avais fait défendre ma porte, et je comptais bien passer seule le reste de la soirée; mais à peine Ursule venait-elle de partir que la femme du concierge entra d'un air troublé dans mon appartement pour m'annoncer qu'on venait de violer malgré elle les ordres que j'avais donnés de ne laisser entrer personne pendant toute la soirée. À peine avais-je eu le temps de lui demander le nom de la personne qui s'introduisait ainsi chez moi de vive force, que je vis entrer madame Tallien: c'était elle en effet qui était arrivée jusqu'à mon appartement, sur le souvenir de la promesse récente que je lui avais faite de la recevoir toujours quand elle voudrait me faire visite.
Je la reçus en effet à bras ouverts; elle voulut visiter mon habitation dans tous ses détails, et elle me parut satisfaite. Madame Tallien était généreuse et bienfaisante: elle secourait secrètement beaucoup de malheureux; et, ce jour-là même, elle était venue dans le plus strict incognito à Passy, pour y porter des consolations à une famille respectable, que la révolution avait à la fois dépouillée de sa fortune et privée des membres qui auraient pu la soutenir. L'ascendant qu'elle avait sur Barras la mettait à même de rendre des services en tout genre, et elle les rendait de la manière la plus désintéressée. Cette générosité qui lui était si naturelle, ce désintéressement si rare, ne l'ont point empêchée de faire bien des ingrats parmi ceux même qu'elle favorisait de son crédit. Pour quiconque l'a connue comme moi, c'est un devoir de rendre hommage à sa belle ame et de la venger de l'ingratitude.
Déjà instruite de la visite que j'avais faite chez Lhermite, elle m'en gronda du ton le plus amical. «Vous allez partout, me dit-elle, et vous ne trouvez pas une heure à me donner!
«—Prenez-y garde, répondis-je, si je reprends le chemin de la rue de
Babylone, vous pourrez bien trouver mes visites trop fréquentes».
Elle me répondit à son tour de la manière la plus obligeante; puis, ramenant la conversation sur Lhermite et Mirande, elle dit un mot de l'embarras où je les avais laissés en les quittant tout à coup, la veille, au théâtre Feydeau.
Ce ne fut pas sans peine que je lui cachai le véritable motif de ma disparition; mais ce secret n'était pas le mien, et je voulais au moins savoir pour qui j'avais à intercéder, avant de réclamer l'intervention puissante de madame Tallien.
Nous passâmes deux heures en promenade dans le jardin. Du haut de la terrasse ombragée d'arbres touffus, nous découvrions les quais depuis le Champ-de-Mars jusqu'au palais du conseil des Cinq-Cents. Ces lieux pleins de tant de souvenirs fournissaient amplement matière à la conversation brillante de madame Tallien. Je l'écoutais avec un bien grand plaisir; mais je regrettais intérieurement de voir une femme si bien faite pour goûter tous les plaisirs du cœur, enveloppée dans le tourbillon des affaires politiques, et réduite à cacher souvent les véritables sentimens qui dominaient son âme.
Elle me quitta assez avant dans la soirée: après son départ, je pris encore plaisir à parcourir seule le jardin que je venais de traverser en tous sens avec elle: je ne pouvais me résoudre à rentrer dans le cabinet où je devais retrouver la lettre dont la suscription seule m'avait si profondément attristée quelques heures plus tôt. Cette lettre ne fut pas en effet celle que j'ouvris d'abord. Il y en avait une qui venait de Manheim; je crus reconnaître l'écriture de D. L., et je l'ouvris de préférence.
«Je suis dans les environs de Manheim, me disait D. L.: chaque jour je vois le général Ney; à peine rendu à son pays, il affronte déjà de nouveaux dangers. Tous mes efforts tendent à continuer de mériter la confiance qu'il a mise en moi. Je m'efforce aussi, Madame, de justifier la vôtre. J'ai tardé à vous instruire de ce que le désir de vous voir heureuse m'a fait entreprendre. Le succès a couronné mes efforts, et votre cœur les appréciera.
«Le général Ney vient de rendre à l'armée un de ces services qui attestent chez lui autant d'adresse que de courage. Sous les habits d'un paysan, il s'est introduit seul dans Manheim pour s'assurer des forces de la garnison; il s'est ménagé des intelligences dans la place, et il vient, cinq jours après, de s'en rendre maître en s'y introduisant pendant la nuit avec cent cinquante hommes déterminés à vaincre ou à mourir avec lui.»
D. L. me racontait encore plusieurs traits également glorieux pour Ney: il y avait dans sa lettre une autre anecdote d'un genre tout différent, et tout-à-fait propre à exalter mon imagination. Suivant D. L., Ney venait de donner un bel exemple aux soldats, en renvoyant, sous escorte convenable, une belle Allemande qui était venue réclamer la protection du général pour la maison de son père. Elle était malheureuse, il avait respecté son malheur; et sur quelques plaisanteries qu'on lui faisait à ce sujet, il avait répondu que sa folie était de prétendre à être aimé passionnément, sans jamais rien demander aux dames que leur cœur ne fût prêt à accorder.
Et quelle femme au monde pouvait l'aimer plus passionnément que moi! Ce fut la première idée qui s'offrit à mon esprit: je ne sais à quelle démarche m'eût entraînée l'exaltation de ma tête, si Ursule, revenue du spectacle, ne m'eût forcée d'entendre, pendant quelques minutes, le récit de ses jouissances et de ses émotions. Combien il me tardait de rester seule! Ursule me quitta enfin.
«Non, me dis-je en parcourant ma chambre à grands pas, je ne puis ni ne dois fuir; mais que du moins il sache combien je l'aime:» et, saisissant la plume, j'écrivis la lettre qu'on va lire:
«J'obéis à mon cœur; je ne cherche donc point de vaines excuses. Je ne sais pas l'art de déguiser mes sentimens: d'ailleurs, il y a dans le fond de mon ame quelque chose qui me dit que si ma démarche blesse les convenances du vulgaire, elle plaira peut-être à la noble franchise de votre caractère.
«Une seule fois mes yeux vous ont rencontré, et votre image s'est gravée dans mon cœur. Unie à vous par la pensée, j'ai frémi de tous vos périls, j'ai joui de tous vos triomphes, et j'ai applaudi avec enthousiasme au récit de vos belles actions.
«Mon sort est brillant; quelques femmes le trouvent digne d'envie: je renoncerais avec joie à tout cet éclat pour avoir le droit de m'associer à vos dangers.
«L'estime et la reconnaissance m'unissent au général Moreau. Vous en faire l'aveu dans une lettre telle que celle-ci, n'est-ce pas courir le risque de me rendre méprisable à vos yeux? Mais je ne sais point combattre le penchant irrésistible de mon cœur. En vous avouant le sentiment qui trouble mon repos, je n'ai point d'autre pensée que celle de vous apprendre qu'il existe loin de vous une femme à qui votre gloire n'est pas moins chère qu'à vous-même.»
J'étais si troublée en écrivant cette lettre, que je me trompai de suscription. Ce fut Moreau qui la reçut, et Ney eut celle qui était destinée à Moreau. Je passai une grande partie de la nuit à lire mes autres lettres et à y répondre sur-le-champ. Le lendemain, tout était à la poste avant même que je fusse levée. Je n'appris que plus tard de la bouche de Ney l'impression qu'avait produite sur lui la lecture d'une missive assez froide, et dans laquelle se retrouvaient les traces d'une longue et paisible intimité. Mais quelle dut être la douleur de Moreau, lorsqu'il eut entre les mains cette preuve irrécusable que mon cœur ne lui appartenait plus, et que j'attendais presque avec impatience l'occasion de lui prouver mon ingratitude envers lui, dont la tendresse pour moi semblait augmenter chaque jour!
Cette lettre devint doublement pour moi la source de bien des inquiétudes et des chagrins. Le silence de celui à qui je l'avais destinée et de celui qui la reçut me livra à toutes les incertitudes et toutes les suppositions les plus propres à blesser mon cœur et à humilier mon amour-propre; je me crus dédaignée de l'un, oubliée de l'autre; cette position était intolérable, et je ne l'aurais pas supportée si les événemens qui m'entraînaient ne m'eussent forcément distraite des rêves de mon imagination.
La lettre de ma cousine n'était aucunement propre à calmer mon exaltation; elle m'apprenait que ma lettre au président du consistoire avait redoublé l'indignation de ma mère et l'animosité de ma famille contre moi. Mes parens ne travaillaient que plus sérieusement à faire prononcer mon divorce, dans l'espoir que la dissolution de mon premier mariage amènerait plus promptement Moreau à me prendre pour épouse.
Je fus moi-même irritée au plus haut degré qu'on prétendît encore exercer un empire absolu sur ma volonté, et je me promis bien de mettre tout en œuvre pour déjouer des projets qui contrariaient si complétement la passion que je ne renfermais plus qu'avec peine au fond de mon cœur. J'ignorais encore que mon imprudence venait d'élever la barrière qui me séparait pour toujours du général Moreau.