CHAPITRE XXXV.

La maison de Siv***.—La vieille aveugle.—Piété filiale.

J'avais compté partir en calèche avec mademoiselle Contat: son indisposition l'empêchant d'être des nôtres, je revêtis mes habits d'homme, et je déclarai à Siv*** que je voulais monter son cheval anglais. Ce cheval était ombrageux. Siv*** rejeta formellement ma demande, en se fondant sur les dangers que j'aurais à courir. Quoiqu'il insistât sur ce qu'il répondait de ma vie et de ma santé au général Moreau, je finis cependant par vaincre sa résistance. On m'amena le cheval anglais; je sautai hardiment en selle, et je fis caracoller mon coursier avec tant d'adresse et d'aplomb que toutes les inquiétudes de Siv*** furent bientôt dissipées.

La conversation que j'avais eue dans la matinée même avec D. L., avait laissé dans mon âme un sentiment de bonheur qui me disposait à la gaieté. Entourée de personnes qui me témoignaient une bienveillance réelle, je ne tardai pas à me défaire de toutes façons cérémonieuses, et j'osai, pendant quelques heures, être moi.

La maison de Siv***, située sur les bords du Rhône, n'était point remarquable par son luxe intérieur; tout y était d'une simplicité élégante, mais sans aucune recherche. La maison, proprement dite, était bâtie dans la position la plus heureuse: le parc, enclos de murs de tous les côtés, était d'une étendue considérable; et les accidens naturels du terrain y ménageaient à chaque pas des points de vue nouveaux et variés.

Il avait été formellement convenu la veille que Siv*** ne ferait aucun apprêt pour nous recevoir, que la fête serait tout improvisée, et que chacun mettrait la main à l'œuvre pour les préparatifs du repas. Siv*** avait tenu parole: la gaieté de notre réunion n'en fut que plus franche; il semblait que chacun fît assaut de maladresse et de gaucherie; et presque toujours ces maladresses donnaient lieu à des éclats de rire qui ne finissaient plus. Il arriva qu'on eut besoin d'un plat de poisson: aussitôt nous montâmes dans un joli bateau; on jeta le filet, et nous apportâmes au cuisinier les produits abondans de notre pêche. Ce cuisinier veillait d'abord seul sur ses fourneaux; mais les détails du repas se multiplièrent bientôt au point de le forcer à demander du secours: deux de ces messieurs se transformèrent aussitôt en aides. J'encourageai leur zèle, sans prétendre à partager leur important ministère. Je me chargeai de faire dresser les tables et de mettre le couvert. On m'adjoignit M. de Parny et le capitaine Hol*** parce qu'ils étaient les plus jeunes.

La table avait été dressée sous une épaisse et verdoyante charmille. En un instant les plates-bandes qui nous entouraient furent dépouillées de leurs richesses, qui servirent à la décoration de notre salle de festin champêtre. La gaieté la plus franche présidait à notre repas, pendant lequel les convives firent plus d'une fois entendre les cris de: Vive le général Moreau! vive la République!

Au dessert, on me pria de chanter: je n'ai jamais eu assez de talent pour me faire prier. Je pris donc tout bonnement une guitare qu'on m'apporta, et j'allais chanter quelques airs à la mode, et qu'on venait de me demander, lorsqu'une autre pensée me saisit tout à coup; je jetai ma guitare, et je commençai, avec l'accent du plus vif enthousiasme, le Chant du Départ. Ce morceau, que je n'avais jamais entendu sans une émotion profonde, ne parut rien perdre de son énergie en passant par ma bouche. L'enthousiasme fut porté au comble: on m'entourait, on me pressait les mains; je crois même que, par amour pour la patrie, quelques convives se permirent de m'embrasser.

Il était près de huit heures lorsqu'on parla de retourner à la ville. Siv***, qui était bon et humain, voulut profiter de l'occasion pour nous intéresser au sort d'une pauvre infirme qu'il secourait de ses aumônes. Il proposa de faire un détour pour aller voir la bonne Marie: personne ne refusa de prendre part à une œuvre de charité, et nous montâmes à cheval.

Notre caravane côtoyait les bords du Rhône. À un endroit où se trouvaient amarrés plusieurs bateaux, le capitaine Hol***, qui marchait le premier, voulut entrer dans un sentier que lui indiquait Siv***. Tout à coup une vieille mendiante assise sur l'herbe, et qu'il n'avait point aperçue, se lève: le cheval du capitaine, effrayé de cette apparition, fait un bond en arrière, puis s'élance vers le fleuve malgré les efforts de son cavalier pour le retenir. Hol*** courait le plus grand danger, sans le courage et le sang-froid d'un batelier qui se trouvait là par hasard. Cet homme, saisissant une planche et l'élevant à une certaine hauteur, l'oppose à l'élan du cheval, qui donne du poitrail contre cette barrière, et s'arrête tout court, comme confus de sa frayeur. Je m'étais élancée au galop sur les traces du capitaine. J'arrivai tout juste au moment où son cheval venait de s'arrêter.

Tandis que tous les cavaliers entouraient le capitaine, je saisis la main rude et noire du batelier et j'y glissai deux pièces d'or. Mais la joie, cupide en apparence, que lui inspira ce présent, diminua d'abord de beaucoup ma reconnaissance pour le service qu'il venait de rendre à notre compagnon de voyage. Le reste de notre société voulut joindre son offrande à la mienne, et Hol*** invita ce brave à venir le lendemain recevoir chez lui de nouveaux témoignages de sa gratitude.

Jacques (c'était le nom du batelier) refusa l'invitation. «Il ne pouvait, disait-il, s'éloigner de sa mère, qu'il ne quittait jamais toutes les fois qu'il n'était pas occupé des travaux de sa profession.» Cette mère était infirme et malade; et ce qui lui rendait notre générosité si précieuse, c'était qu'elle allait le mettre à même de lui procurer un matelas et un bon lit.

Je reportai avec intérêt mes regards sur Jacques, me reprochant de l'avoir jugé tout à l'heure avec tant d'injustice. «Messieurs, dis-je aux personnes qui m'entouraient, Marie aura demain son tour: allons d'abord à la chaumière de Jacques. Qui m'aime me suive!»

Je n'eus pas besoin de répéter deux fois l'invitation: tout le monde se mit en devoir de m'accompagner. Les paysans, que nos cris avaient attirés, paraissaient tous charmés de voir nos libéralités tomber sur Jacques, et lui prodiguaient à l'envi mille témoignages d'affection et d'estime. Nous partîmes au galop, et nous arrivâmes en d'eux minutes au triste réduit où gisait, depuis longues années, une femme octogénaire, accablée de misère et de maladies; cette femme était la mère de Jacques, qui n'avait dans le monde d'autre ressource et d'autre appui que son fils.

Qu'on se figure une chambre de dix pieds carrés, meublée d'un lit que l'ingénieuse tendresse de Jacques avait su rendre plus doux en le suspendant, avec des cordes, au plancher, comme un hamac; deux escabelles, une moitié de table appuyée contre la muraille, et quelques poteries sur une planche; telle était la demeure de la pauvre mère de Jacques. À notre arrivée, elle étendit vers nous ses mains, et nous remercia, avec l'expression de la plus vive reconnaissance, de ce que, disait-elle, nous avions bien voulu faire pour son fils qui était agenouillé devant elle.

Nous étions d'abord restés immobiles devant ce tableau touchant. Les pièces d'or que nous avions données à Jacques étaient sur la couverture de la vieille infirme; elle les montrait à son fils, en lui disant: «Jacques, te voilà heureux, tu pourras maintenant épouser Georgette.» Je voulus savoir ce que c'était que Georgette, et j'appris bientôt que ce nom était celui d'une jeune fille aussi recommandable par sa bonne conduite que par sa beauté. Le capitaine Hol*** sortit pour courir à sa recherche, sur quelques renseignemens qu'on venait de lui donner; mais ses recherches furent infructueuses, et Georgette ne vint qu'une demi-heure après son retour. Nous avions déjà pris, entre nous, toutes les dispositions propres à assurer le prompt mariage des deux amans. La vieille mère était dans le ravissement, et son fils dans une joie qui tenait de la folie.

Georgette arriva enfin: Jacques s'élança vers elle, la prit par la main et me l'amena; il nous l'avait dépeinte comme un miracle de beauté: je pus me convaincre, en la contemplant, de cette vérité incontestable, que l'amour embellit tout. Georgette, après m'avoir saluée, s'avança vers le lit de la vieille femme et l'embrassa de la manière la plus tendre, en lui demandant, dans son langage rustique, s'il était bien vrai qu'elle voulût l'adopter pour sa fille.

Pendant que nous nous laissions aller à l'émotion de cette scène attendrissante, Siv*** n'avait point perdu de temps; il avait pris toutes les informations qui pouvaient lui faire connaître la nature et l'étendue des besoins de cette famille. Je fus étonnée de la modicité de la somme qui pouvait assurer le bonheur de ces pauvres gens. Je ne voyais autour de nous que des physionomies rayonnantes de joie: la mienne était loin d'être sombre. Avec quel plaisir mes regards se fixaient sur les traits de Jacques, et combien je trouvais de douceur à contribuer pour quelque chose au bien-être d'un homme si digne d'estime! Nous quittâmes enfin la chaumière de Marie, et nous reprîmes le chemin de la ville, chargés des bénédictions de la foule qui nous entourait, et surtout de celles de Jacques et de Georgette. Tout en galopant, je me livrais au plaisir de préparer dans mon esprit la félicité à venir de ce couple si intéressant.

Je confiais sans façon à mes compagnons de voyage tous les projets que je me proposais d'exécuter plus tard, pour prouver aux deux amans l'intérêt qu'ils m'avaient inspiré: on m'écoutait avec complaisance, en applaudissant à mes intentions. Ce fut à Siv*** surtout que je recommandai mes nouveaux protégés; il me promit de ne pas les abandonner quand j'aurais quitté Lyon, et il tint parole. Depuis cette époque, je suis passée quatre fois dans cette ville, et je n'ai jamais manqué d'aller rendre ma visite à Georgette, qui a réalisé toutes les espérances que j'avais d'abord conçues d'elle.

En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau et un billet d'adieu que m'adressait D. L. Le ton de familiarité mal déguisée qu'il prenait avec moi m'apprit qu'il connaissait déjà tout l'empire que lui donnait sur moi l'indiscrète révélation des secrets de mon cœur. Mais quelle fut mon émotion lorsque j'arrivai à cette phrase qui terminait sa lettre:

«Celui dont vos vœux accompagnent les triomphes sera à Paris dans peu de jours; il doit aller aux eaux qui lui ont été ordonnées pour sa blessure, et il ne s'arrêtera que quarante-huit heures.

«—Il est blessé!» m'écriai-je douloureusement; aussitôt mon cœur se serra, mes yeux se fermèrent, et fondant en larmes je tombai presque sans mouvement sur un fauteuil. J'étais seule dans ma chambre, où je m'étais enfermée pour lire mes lettres: il fallait cependant reparaître dans le salon; il se passa plus d'une demi-heure avant que je fusse en état de me montrer. Une résolution soudaine me rendit ma fermeté, et je vins retrouver ma compagnie, qui s'était accrue de quelques nouveaux arrivans pendant mon absence. Entraînée par la passion violente qu'irritaient encore en moi les obstacles et l'inquiétude, j'annonçai sans préambule que je comptais partir le lendemain pour Paris. À ces mots, la surprise se peignit sur tous les visages: Siv***, me prenant à l'écart, s'informa du motif que je pouvais avoir de prendre une si brusque détermination. Je lui répondis que ce motif était puissant; qu'il ne me permettait pas de rester davantage à Lyon et sans m'expliquer plus longuement, je lui remis la note des sommes que je le priais de compter en mon nom à Jacques et à Georgette. Je me retirai de bonne heure, et dans un état si visible d'agitation, que personne ne douta que j'eusse reçu de mauvaises nouvelles de Moreau.

Quelle nuit je passai! Le savoir blessé, mourant peut-être! je n'étais plus à moi. Quelques réflexions tardives sur l'inconséquence de ma conduite ajoutaient encore à mon trouble. Qu'allait-on penser? que penserait Moreau lui-même? quelle serait sa douleur s'il pénétrait jamais dans les replis de mon cœur! Je passais successivement du repentir à l'amour, et de l'amour au repentir. La certitude que je pourrais enfin voir l'homme qui, sans le savoir, régnait en souverain sur mon cœur, me faisait oublier tout le reste. Le jour parut enfin, et je m'occupai sans délai des préparatifs de mon départ.