LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.

Neuf heures du matin.

À MADAME BEAUHARNAIS.

Je vous ai quittée, emportant avec moi un sentiment pénible. Je me suis couché bien fâché. Il me semblait que l'estime qui est due à mon caractère devait éloigner de votre pensée la dernière qui vous agitait hier au soir. Si elle prédominait dans votre esprit, vous seriez bien injuste, Madame, et moi bien malheureux!

Vous avez donc pensé que je ne vous aimais pas pour vous!!! Pour qui donc? Ah! Madame, j'aurais donc bien changé! Un sentiment si bas a-t-il pu être conçu dans une ame si pure! J'en suis encore étonné, moins encore que du sentiment qui, à mon réveil, m'a ramené sans rancune et sans volonté à vos pieds. Certes, il est impossible d'être plus faible et plus dégradé. Quel est donc ton étrange pouvoir, incomparable Joséphine? Une de tes pensées empoisonne ma vie, déchire mon ame par les volontés les plus opposées; mais un sentiment plus fort, une humeur moins sombre me rattache, me ramène et me conduit encore coupable. Je le sens bien, si nous avons des disputes ensemble, je devrais récuser mon cœur, ma conscience: tu les as séduits, ils sont toujours pour toi.

Toi, cependant, mio dolce amor, tu as bien reposé! As-tu seulement pensé deux fois à moi!! Je te donne trois baisers: un sur ton cœur, un sur ta bouche, un sur tes yeux.

BONAPARTE.
À MADAME BEAUHARNAIS

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Chauceau, le 24, à six heures du soir.

Je t'ai écrit de Châtillon, et je t'ai envoyé une procuration pour que tu touches différentes sommes qui me reviennent. Ce doit être 70 louis en numéraire, et 15,000 livres en assignats.

Chaque instant m'éloigne de toi, adorable amie, et chaque instant je trouve moins de force pour supporter d'être éloigné de toi. Tu es l'objet perpétuel de ma pensée; mon imagination s'épuise à chercher ce que tu fais: si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s'accroît. Si tu es gaie et folâtre avec tes amis, je te reproche d'avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours; tu es alors légère, et dès lors tu n'es affectée par aucun sentiment profond. Comme tu vois, je ne suis pas facile à me contenter; mais, ma bonne amie, c'est bien autre chose si je crains que ta santé ne soit altérée, ou que tu aies des raisons d'être chagrine que je ne puis deviner. Alors je regrette la vitesse avec laquelle l'on m'éloigne de mon cœur. Je sens vraiment que ta bonté naturelle n'existe plus pour moi, et que ce n'est que tout assuré qu'il ne t'arrive rien de fâcheux que je puis être content. Si l'on me fait la question si j'ai bien dormi, je sens qu'avant de répondre j'aurais besoin de recevoir un courrier qui m'assurât que tu as bien reposé. Les maladies, la fureur des hommes ne m'affectent que par l'idée qu'ils peuvent te frapper, ma bonne amie. Que mon génie, qui m'a toujours garanti au milieu des plus grands dangers, t'environne, te couvre, et je me livre découvert. Ah! ne sois pas gaie, mais un peu mélancolique, et surtout que ton ame soit exempte de chagrin, comme ton beau corps de maladie; tu sais ce que dit là-dessus notre bon Ossian. Écris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l'amour le plus tendre et le plus vrai.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BEAUHARNAIS, rue Chantereine, à Paris.

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Genève, le 21.

Je suis à Genève, ma bonne amie; j'en partirai cette nuit. J'ai reçu ta lettre du 27… Je t'aime beaucoup… Je désire que tu m'écrives souvent, et que tu sois persuadée que ma Joséphine m'est bien chère.

Mille choses aimables à la petite cousine; recommande-lui d'être bien sage, entends-tu?

BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE.

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Milan, le 4 prairial.

Joséphine, point de lettre de toi depuis le 28! Je reçois un courrier parti le 27 de Paris, et je n'ai point de réponse, point de nouvelles de ma bonne amie! M'aurait-elle oublié? ou ignorerait-elle qu'il n'est point de plus grand tourment que de ne point recevoir de lettres de son dolce amor?… L'on m'a donné ici une grande fête; cinq à six cents jolies et élégantes figures cherchaient à me plaire, mais aucune ne te ressemblait; aucune n'avait cette physionomie douce et mélodieuse qui est si bien gravée dans mon cœur. Je ne voyais que toi, je ne pensais que toi, cela me rendit tout insupportable, et, une demi-heure après y être entré, je me suis en allé me coucher tristement, en me disant: Voilà ce réduit vide, la place de mon adorable petite femme… Viens-tu? Ta grossesse, comment va-t-elle?… Ah! ma belle amie, aie bien soin de toi; sois gaie, prends souvent du mouvement, ne t'afflige de rien; n'aie aucune inquiétude sur ton voyage; va à bien petites journées. Je me figure sans cesse te voir avec ton petit ventre: cela doit être charmant.—Mais ce vilain mal de cœur, est-ce que tu en as encore?… Adieu, belle amie; pense quelquefois à celui qui pense sans cesse à toi.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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Nice, le 10 germinal.

Je n'ai pas passé un jour sans t'aimer; je n'ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras; je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. Si je m'éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône, c'est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève pour travailler encore, c'est que cela peut avancer de quelques jours l'arrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23, du 26 ventôse, tu me traites de vous.—Vous toi-même. Ah, mauvaise! comment as-tu pu écrire cette lettre! qu'elle est froide! Et puis du 23 au 26 restent quatre jours; qu'as-tu fait, puisque tu n'as pas écrit à ton mari?… Ah! mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la cause! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, éprouver ce que la conviction et l'évidence qui servit ton ami, me ferait éprouver!—L'enfer n'a pas de supplice, ni les furies de serpent!… Vous! vous! Ah! que sera-ce dans quinze jours?… Mon ame est triste; mon cœur est esclave, et mon imagination m'effraie… Tu m'aimais moins, tu seras consolée. Un jour tu ne m'aimeras plus; dis-moi-le, je saurai au moins mériter le malheur… Adieu, femme, tourment, bonheur, espérance et ame de ma vie, que j'aime, que je crains, qui m'inspire des sentimens tendres qui m'appellent à la nature, à des mouvemens tempestueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour éternel, ni fidélité, mais seulement… vérité, franchise sans bornes. Le jour que tu me diras je t'aime moins, sera ou le dernier de mon amour ou le dernier de ma vie. Si mon cœur était assez vil pour aimer sans retour, je le hacherais avec les dents. Joséphine! Joséphine! souviens-toi de ce que je t'ai dit quelquefois: la nature m'a fait l'âme forte et décidée; elle t'a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de m'aimer!! Pardon, ame de ma vie, mon ame est tendre sur de vastes combinaisons. Mon cœur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui me rendent malheureux. Je suis ennuyé de ne pas t'appeler par ton nom. J'attends que tu me l'écrives.

Adieu! Ah! si tu m'aimes moins, tu ne m'aurais jamais aimé. Je serais alors bien à plaindre.

BONAPARTE.

P. S. La guerre, cette année, n'est plus reconnaissable. J'ai fait donner de la viande, du pain, des fourrages; ma cavalerie armée marchera bientôt; mes soldats me montrent une confiance qui ne s'exprime pas: toi seule me chagrines, toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un baiser à tes enfans, dont tu ne parles pas. Pardi! cela allongerait tes lettres de la moitié; les visiteurs, à dix heures du matin, n'auraient pas le plaisir de te voir. Femme!!!

À la Citoyenne BONAPARTE, chez la citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n°6, à Paris.

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RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Au quartier-général, Milan, 20 prairial, an 4 de la République, une et indivisible.

Joséphine, tu devais partir le 5 de Paris, tu devais partir le 11; tu n'étais pas partie le 12… Mon ame s'était ouverte à la joie: elle est remplie de douleur. Tous les courriers arrivent sans m'apporter de tes lettres… Quand tu m'écris le peu de mots, ton style n'est jamais celui d'un sentiment profond. Tu m'as aimé par un léger caprice; tu sens déjà combien il serait ridicule qu'il arrête ton cœur; il me paraît que tu as fait ton choix, et que tu sais à qui t'adresser pour me remplacer. Je te souhaite bonheur… si l'inconstance peut en obtenir, je ne dis pas la perfidie… Tu n'as jamais aimé… J'avais pressé mes opérations, je te calculais le 13 à Milan, et tu es encore à Paris. Je rentre dans mon ame, j'étouffe un sentiment indigne de moi, et si la gloire ne suffit pas à mon bonheur, elle forme l'élément de la mort et de l'immortalité… Quant à toi, que mon souvenir ne te soit pas odieux… Mon malheur est de t'avoir peu connue; le tien de m'avoir jugé comme les hommes qui t'environnent. Mon cœur ne sentit jamais rien de médiocre… Il s'était défendu de l'amour; tu lui as inspiré une passion sans borne… une ivresse qui le dégrade. Ta pensée était dans mon ame avant celle de la nature entière; ton caprice était pour moi une loi sacrée. Pouvoir te voir était mon souverain bonheur; tu es belle, gracieuse; ton ame douce et céleste se peint sur ta physionomie. J'adorais tout en toi; plus naïve, plus jeune, je t'eusse aimée moins. Tout me plaisait, jusqu'au souvenir de tes erreurs, et de la scène affligeante qui précéda de quinze jours notre mariage; la vertu était tout ce que tu faisais; l'honneur, ce qui te plaisait; la gloire n'avait d'attrait dans mon cœur que parce qu'elle t'était agréable et flattait ton amour-propre. Ton portrait était toujours sur mon cœur: jamais une pensée sans le voir, une heure sans le voir et le couvrir de baisers. Toi, tu as laissé six mois mon portrait sans le retirer: rien ne m'a échappé. Si je continuais, je t'aimerais seul, et de tous les rôles c'est le seul que je ne puis adopter. Joséphine, tu eusses fait le bonheur d'un homme moins bizarre. Tu as fait mon malheur, je t'en préviens; je le sentis lorsque mon ame s'engageait, lorsque la tienne gagnait journellement un empire sans bornes et asservissait tous mes sens. Cruelle! pourquoi m'avoir fait espérer un sentiment que tu n'éprouvais pas!!! Mais le reproche n'est pas digne de moi… Je n'ai jamais cru au bonheur. Tous les jours la mort voltige autour de moi: la vie vaut-elle la peine de faire tant de bruit!!! Adieu, Joséphine; reste à Paris; ne m'écris plus, et respecte au moins mon asile. Mille poignards déchirent mon cœur; ne les enfonce pas davantage. Adieu, mon bonheur, ma vie, tout ce qui existait pour moi sur la terre!!!

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Au quartier-général, Milan, le 23 prairial an 4 de la république, une et indivisible.

Joséphine, où te remettra-t-on cette lettre? Si c'est à Paris, mon malheur est donc certain; tu ne m'aimes plus. Je n'ai plus qu'à mourir… Serait-il possible!!! Tous les serpens des furies sont dans mon cœur, et déjà je n'existe qu'à demi. Oh! toi… Mes larmes coulent, plus de repos ni d'espérance. Je respecte la volonté et la loi immuable du sort; il m'accable de gloire pour me faire sentir mon malheur avec plus d'amertume. Je m'accoutumerai à tout dans ce nouvel état de choses; mais je ne puis pas m'accoutumer à ne plus l'estimer; mais non, ce n'est pas possible, ma Joséphine est en route; elle m'aime, au moins un peu; tant d'amour promis ne peut pas s'être évanoui en deux mois.

Je déteste Paris, les femmes et l'amour… Cet état est affreux… et ta conduite… Mais dois-je l'accuser? Non, ta conduite est celle de ton destin.—Si aimable, si belle, si douce, devrais-tu être l'instrument auteur de mon désespoir? Celui qui te remettra cette lettre est M. le duc de Lesbeloni, le plus grand seigneur de ce pays-ci, qui va, député à Paris, pour présenter ses hommages au gouvernement.

Adieu, ma Joséphine; ta pensée me rendait heureux; tout a bien changé; embrasse tes aimables enfans; ils m'écrivent des lettres charmantes. Depuis que ne dois plus t'aimer, je les aime davantage! Malgré le destin et l'honneur, je t'aimerai toute ma vie.—J'ai relu cette nuit toutes tes lettres, même celle écrite de ton sang: quels sentimens elles m'ont fait éprouver!

BONAPARTE.

À la Citoyenne Bonaparte, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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Chéruble, 10 floréal.

Murat, qui te remettra cette lettre, t'expliquera, mon adorable amie, ce que j'ai fait, ce que je ferai, ce que je désire. J'ai conclu une suspension d'armes avec le roi de Sardaigne. J'ai, il y a trois jours, expédié Junot avec mon frère; mais ils arriveront après Murat, qui passe par Turin. Je t'écrivais par Junot de partir avec lui pour me venir joindre; je te prie aujourd'hui de partir avec Murat, de passer par Turin; tu abrégeras de quinze jours: il sera donc possible que je te voie ici avant quinze jours. Viens, cette idée me transporte de joie; ton logement est prêt à Mondovi et à Tortone: tu pourras de Mondovi aller par Tengrada, route à Nice et à Gênes, et de là dans le reste de l'Italie, si cela te fait plaisir. Mon bonheur est que tu sois heureuse, ma joie que tu sois gaie, mon plaisir que tu en aies. Jamais femme ne fut aimée avec plus de dévouement, de feu et de tendresse. Jamais il n'est possible d'être plus entièrement maître d'un cœur et d'en dicter tous les goûts, les penchans, d'en former tous les désirs: s'il en est autrement de toi, je déplore mon aveuglement, je te livre aux remords de ton ame[**orthographe corrigée]; et si je n'en meurs pas de douleur, froissé pour la vie, mon cœur ne s'ouvrirait plus au sentiment du plaisir et de la douleur; triste, fier ou froid, ma vie serait toute physique: car j'aimerai, en perdant ton amour, ton cœur, ton adorable personne, perdre tout ce qui rend la vie aimable et chère! Ah! alors je ne regretterai plus de mourir, ou peut-être réussirai-je à la recevoir au champ d'honneur. Comment veux-tu, ma vie, que je ne sois pas triste? Pas de lettres de toi; je n'en reçois que tous les quatre jours, au lieu que si tu m'aimais, tu m'écrirais deux fois par jour; mais il faut jaser avec les petits messieurs visiteurs dès dix heures du matin, et puis écouter les sornettes et les sottises de cent freluquets jusqu'à une heure après minuit. Dans les pays ou il y a des mœurs, dès dix heures du soir tout le monde est chez soi; mais dans ces pays-là l'on écrit à son mari, l'on pense à lui, l'on vit pour lui. Adieu, Joséphine; tu es pour moi un monde que je ne puis expliquer; je t'aime tous les jours davantage. L'absence guérit les petites passions et accroît les grandes. Un baiser sur ta bouche, un sur ton cœur. Il n'y a personne que moi, n'est-ce pas? et puis un sur ton sein. Que Murat est heureux… petite main… Ah!… si tu ne viens pas!!!…

Mène avec toi ta femme de chambre, ta cuisinière, ton cocher; j'ai ici des chevaux de carrosse à ton service, et une belle voiture. Ne porte que ce qui t'est personnellement nécessaire. J'ai ici une argenterie et une porcelaine qui te serviront. Adieu, le travail me commande. Je ne puis laisser la plume. Ah! si ce soir je n'ai pas de tes lettres, je suis désespéré. Pense à moi, ou dis-moi avec dédain que tu ne m'aimes pas, et alors peut-être je trouverai dans mon esprit de quoi être moins à plaindre.

Je t'ai écrit par mon frère qu'il avait 50 louis à moi, dont tu pouvais disposer. Je t'envoie par Murat 200 louis dont tu te serviras si tu en as besoin, ou que tu emploîras à meubler l'appartement que tu me destines. Si tu pouvais y mettre partout ton portrait! mais non, il est si beau celui que j'ai dans mon cœur, que quelque belle que tu sois, et quelque habiles que soient les peintres, tu y perdrais. Écris-moi; viens vite: ce sera un jour bien heureux… que celui où tu passeras les Alpes: c'est la plus belle récompense de mes peines et des victoires que j'ai remportées.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine n° 6, chaussée d'Antin, à Paris.

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Paris, le 2 floréal an 4 de la république, une et indivisible.

BARRAS, membre du Directoire exécutif,

À la Citoyenne BONAPARTE.

Recevez, aimable citoyenne, mon bien sincère compliment sur les succès éclatans obtenus par votre mari: près de quatre mille ennemis sont prisonniers ou tués. Il n'en restera pas là, et bientôt nous recevrons les détails des suites de ce combat. Le général Bonaparte répond parfaitement à la confiance du Directoire, et à l'opinion qu'on a de ses talens, auxquels sont dus les avantages signalés qu'a remportés la bonne armée d'Italie.

Salut, civilité et attachement…

P. BARRAS.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, section du Mont-Blanc, maison Talma, Directoire exécutif. à Paris.

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Au quartier-général, Lodi, le 24 floréal, an 4 de la république, une et indivisible.

Il est donc vrai que tu es enceinte; Murat me l'écrit, mais il me dit que cela te rend malade, et qu'il ne croit pas prudent que tu entreprennes un aussi grand voyage. Je serai, donc encore privé du bonheur de te serrer dans mes bras! Je serai donc encore plusieurs mois loin de tout ce que j'aime! Serait-il possible que je n'aie pas le bonheur de te voir avec ton petit ventre! Cela doit te rendre intéressante! Tu m'écris que tu es bien changée. Ta lettre est courte, triste, et d'une écriture tremblante. Qu'as-tu, mon adorable amie? Qu'est-ce qui peut t'inquiéter? Ah! ne reste pas à la campagne. Sois en ville; cherche à t'amuser, et crois qu'il n'y a point de tourment plus réel pour mon ame que de penser que tu es souffrante et chagrine. Je croyais être jaloux, mais je te jure qu'il n'en est rien. Plutôt que de te savoir mélancolique, je crois que je te donnerais moi-même un amant. Sois donc gaie, contente, et sache que mon bonheur est attaché au tien. Si Joséphine n'est pas heureuse, si elle abandonne son ame à la tristesse, au découragement, elle ne m'aime donc pas. Bientôt tu vas donner la vie à un autre être qui t'aimera autant que moi. Non, ce n'est pas possible, mais autant que je t'aimerai. Tes enfans et moi nous serons sans cesse autour de toi, pour te convaincre de nos soins et de notre amour. Tu ne seras pas méchante, n'est-ce pas? Pas de hum!!! à moins que ce ne soit pour plaisanter. Alors il faut trois ou quatre grimaces; rien n'est plus joli, et puis un petit baiser raccommode tout.

Comme ta lettre du 18, que le courrier m'a apportée, me rend triste! ne serais-tu pas heureuse, ma chère Joséphine? manquerait-il quelque chose à ta satisfaction? J'attends avec impatience Murat, pour pouvoir connaître dans le plus grand détail tout ce que tu fais, tout ce que tu dis, les personnes que tu vois, les habits que tu mets; tout ce qui touche à mon adorable amie est cher à mon cœur, empressé à connaître.

Les choses vont bien ici; mais mon cœur est d'une inquiétude qui ne peut pas se peindre. Tu es malade loin de moi. Soie gaie et aie bien soin de toi: toi que dans mon cœur j'évalue plus que l'univers. Hélas! l'idée que tu es malade me rend bien triste.

Je te prie, mon amie, de faire savoir à Fréron que l'intention de ma famille n'est pas qu'il épouse ma sœur, et que je suis résolu à prendre un parti quelconque pour l'empêcher. Je te prie de dire cela à mon frère.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Au quartier-général, Tortone, 27, à huit heures du soir, an 4 de la république, une et indivisible.

MON AMI,

Je suis au désespoir; ma femme, tout ce que j'aime dans le monde, est malade. Ma tête n'y est plus. Des pressentiments affreux agitent ma pensée. Je te conjure de me dire ce qu'elle a et comment elle se porte. Si, dans notre enfance, nous fûmes unis par le sang et la plus tendre amitié, je t'en prie, prodigue-lui tes soins; fais pour elle ce que je serais glorieux de pouvoir faire moi-même. Tu n'auras pas mon cœur, mais toi seul peux me remplacer. Tu es le seul homme sur la terre pour qui j'aie eu une véritable et constante amitié. Après elle, après ma Joséphine, tu es le seul qui m'inspires encore quelque intérêt. Rassure-moi; parle-moi vrai; tu connais mon cœur; tu sais comme il est ardent; tu sais que je n'ai jamais aimé, que Joséphine est la première femme que j'adore: sa maladie me met au désespoir. Tout le monde m'abandonne; personne ne m'écrit. Je suis seul livré à mes craintes, à mon malheur: toi non plus, tu ne m'écris pas. Si elle se porte bien, qu'elle puisse faire le voyage, je désire avec ardeur qu'elle vienne. J'ai besoin de la voir, de la presser contre mon cœur. Je l'aime à la fureur, et je ne puis plus rester loin d'elle. Si elle ne m'aimait plus, je n'aurais plus rien à faire sur la terre. Oh! mon bon ami, je me recommande à toi; fais en sorte que mon courrier ne reste pas six heures à Paris, et qu'il revienne me rendre la vie.

Tu diras à ma Joséphine que si elle veut acheter une campagne, comme nous étions convenus, moitié chacun, j'y mettrai 30,000 livres et elle autant. Je prendrai cet argent sur les 40,000 qui me restent de mon bien retiré.

BONAPARTE.

Au citoyen Joseph BONAPARTE, à Paris.

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Au quartier-général, Tortone, 26 à minuit, an 4 de la république, une et indivisible.

Depuis le 18, ma chère Joséphine, je tardais et je te croyais arrivée à Milan. À peine sorti du champ de bataille à Borghetto, je courus pour t'y chercher: je ne t'y trouvai pas! Quelques jours après, un courrier m'apprit que tu n'étais pas partie, et il ne m'apportait pas de lettres de toi. Mon ame fut brisée de douleur. Je me crus abandonné par tout ce qui m'intéresse sur la terre. Je ne sentis jamais rien faiblement. Noyé dans la douleur, je t'ai écrit peut-être trop fortement. Si mes lettres t'ont affligée, me voilà inconsolable pour la vie… Le Tessin étant débordé, je me suis rendu à Tortone pour t'y attendre. Chaque jour j'attendais à trois lieues inutilement; enfin, il y a quatre heures, j'y étais encore. Je vois arriver la simple lettre qui m'apporte la nouvelle que tu ne viens pas. Un instant après, je n'essaierai pas de te peindre ma profonde inquiétude, lorsque j'apprends que tu es malade, qu'il y a trois médecins chez toi, que tu es en danger, puisque tu ne m'écris pas. Je suis, depuis ce temps-là, dans un état que rien ne peut peindre: il faut avoir mon cœur, t'aimer comme je t'aime! Ah! je ne croyais pas qu'il fût possible d'essuyer de pareils chagrins, de malaises, des tourmens si affreux. Je croyais la douleur limitée et bornée; mais elle est sans bornes dans mon ame; une fièvre brûlante circule encore dans mes veines, mais le désespoir est dans mon cœur… Tu souffres, et je suis loin de toi. Hélas! peut-être déjà n'es-tu plus! La vie est bien méprisable, mais ma triste raison me fait craindre de ne pas te retrouver après la mort, et je ne puis m'accoutumer à l'idée de ne plus te revoir. Le jour où je saurai que Joséphine n'est plus, j'aurai cessé de vivre. Aucun devoir, aucun titre ne me liera plus à la terre. Les hommes sont si méprisables! toi seule effaçais à mes yeux la honte de la nature humaine.

Toutes les passions me tourmentent; tous les pressentimens m'affligent; rien ne m'arrache à la douloureuse solitude et aux serpens qui me déchirent l'âme. J'ai besoin d'abord que tu me pardonnes les lettres folles, insensées que je t'ai écrites; si tu lis bien, tu y verras que l'amour ardent qui m'anime m'a peut-être égaré. J'ai besoin d'être bien convaincu que tu n'es pas en danger, mon amie. Donne tout à la santé; sacrifie tout à ton repos. Tu es délicate, faible et malade; la saison est chaude, le voyage long. Je t'en prie à genoux, n'expose pas une vie si chère; si courte que soit la vie, trois mois se passeront… Trois mois encore sans nous voir! Je tremble, mon amie; je n'ose plus lever ma pensée sur l'avenir: tout est horrible, et le seul espoir où je serais sûr de me calmer me manque. Je ne crois pas à l'immortalité de l'âme. Si tu meurs, je mourrai tout aussitôt, mais de la mort du désespoir, de l'anéantissement.

Murat veut me convaincre que ta maladie est légère; mais tu ne m'écris pas: il y a un mois que je n'ai reçu de tes lettres: Tu es tendre, sensible, et tu m'aimes. Tu luttes entre la maladie et les médecins, insensée, loin de celui qui t'arracherait à la maladie et même aux bras de la mort… Si ta maladie continue, obtiens-moi une permission de venir te Voir une heure. Dans cinq jours je suis à Paris, et le douzième je suis à mon armée; sans toi, sans toi, je ne puis plus être utile ici. Aime qui veut la gloire, serve qui peut la patrie; mon ame est suffoquée dans cet exil; et lorsque ma douce amie souffre, est malade, je ne puis froidement calculer la victoire. Je ne sais qu'elles expressions employer, je ne sais quelle conduite tenir. Cent fois je veux prendre la poste et me rendre à Paris; mais l'honneur, auquel tu es sensible, me retient malgré mon cœur. Par pitié, fais moi écrire, que je sache le caractère de ta maladie et ce qu'il y a à craindre. Notre sort est bien affreux. À peine mariés, à peine unis, et déjà séparés! Mes pleurs inondent ton portrait; lui seul ne me quitte pas. Mon frère ne m'écrit pas. Ah! sans doute il craint de m'apprendre ce qu'il sait savoir me déchirer sans retour. Adieu, mon amie. Que la vie est dure, et que les maux que l'on souffre sont horribles!! Reçois un million de baisers, crois que rien n'égale mon amour, qui durera toute la vie! Pense à moi, écris-moi deux fois par jour; arrache-moi promptement à la peine qui me consume. Viens, viens vite, mais aie soin de ta santé.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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Castiglione del Stivere, le 4 thermidor, dix heures du soir.

J'expédie un courrier à Paris; il prendra en passant tes dépêches. L'Épinois, qui arrive, m'assure que ta santé est rétablie. Quoique tu me l'aies écrit, les détails qu'il y a joints m'ont rempli de joie. Te voilà bien rétablie, mon adorable Joséphine; je brûle de plaisir de te voir. Il m'a aussi appris que Dubayet et ses aimables aides-de-camp étaient arrivés à Milan!… Tu dois avoir reçu le courrier que je t'ai expédié ce matin. Je compte tous les instans jusqu'au 7; il faut encore trois jours. Je pars dans une heure pour voir différens postes de mon armée; et le 7, je sais bien qui sera le plus exact au rendez-vous! Murat est malade; la déesse du bal, madame Ruga, lui a proprement donné une galanterie. Je l'ai envoyé à Breschia; il est furieux: il veut mettre son aventure dans les gazettes. Je te prie de communiquer cet article, à Joseph, et de lui conseiller de s'en tenir à sa Julie; il en sera plus raisonnable et plus sain. D'autres personnes de l'état-major se plaignent de madame Visconti. Bon Dieu! quelle femme! quelles mœurs! Je te fais mon compliment franchement et sans serrement de cœur: l'on dit que le jeune Caulincourt t'a rendu visite à onze heures du matin, et tu ne te levés qu'à une heure. Il avait à te parler de sa sœur, de sa maman; il fallait prendre l'heure la plus commode. La chaleur est excessive; mon ame est brûlée. Je commence à me convaincre que, pour être sage et se bien porter, il ne faut pas sentir et ne pas se livrer au bonheur de connaître l'adorable Joséphine. Tés lettres sont froides; la chaleur du cœur n'est pas à moi; pardi, je suis le mari, un autre doit être l'amant: il faut être comme tout le monde. Malheur à celui qui se présenterait à mes yeux avec le titre d'être aimé de toi!… Mais, tiens, me voilà jaloux.—Bon Dieu! je ne sais pas ce que je suis! Mais, ce que je sais bien, c'est que sans toi il n'est plus ni bonheur ni vie… Sans toi, entends-tu? c'est-à-dire toi tout entière. S'il est un sentiment dans ton cœur qui ne soit pas à moi, s'il en est un seul que je ne puisse connaître, ma vie est empoisonnée, et le stoïcisme mon seul refuge. Dis-moi que… aime-moi, reçois les mille baisers de l'imagination, et tous les sentimens de l'amour.

Le 7, à Breschia, n'est-ce pas?

BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE, à Milan.

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Alexandrie, 10 thermidor an 7.

MA CHÈRE MAMAN,

Nous arrivons d'Aboukir en ce moment. Le général expédie un courrier, et je n'ai le temps que de t'écrire deux mots. Les Turcs sont descendus le 25 du mois dernier; nous les avons battus complétement le 7 de ce mois; une grande partie de l'armée est noyée, l'autre partie tient encore dans, le fort d'Aboukir; nous les bombardons en ce moment; j'espère qu'ils ne tarderont pas à se rendre.

Nous avons encore perdu un camarade. Moi, je me porte très bien. Je pense sans cesse à toi. Je désirerais bien recevoir de tes nouvelles. Adieu, on cachète les lettres. J'embrasse Hortense; je n'ai pas le temps de lui écrire.

BEAUHARNAIS.

Bourienne et Lavalette me chargent de te faire mille complimens, et de t'assurer de leurs respects.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue de la Victoire, n° 6, à Paris.

* * * * *

Martigny, le 28 floréal an 8 de la république.

Je suis ici depuis trois jours, au milieu du Valais et des Alpes, dans un couvent de Bernardins. L'on n'y voit jamais le soleil: juge si l'on y est agréablement! J'aime bien de te voir gronder, toi qui es à Paris au milieu des plaisirs et de la bonne compagnie. L'armée file en Italie; nous sommes à Aoste, mais le Saint-Bernard offre bien des difficultés à vaincre.

Je t'ai écrit souvent. Quant à mademoiselle Hortense, quand elle sera grande dame, on lui écrira; aujourd'hui elle est trop petite: l'on n'écrit pas aux enfans.

Cette pauvre madame Lucai est donc morte? Elle a bien souffert. Son mari doit être bien triste. Je le plains. Perdre sa femme, c'est perdre sinon la gloire, au moins le bonheur.

Mille choses aimables à Hortense, et mille douceurs à Joséphine.

BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE.