CHAPITRE LXII.
Débuts de mademoiselle Volnais.—Conversation dramatique.—Lettre du général Ney.—Desseins perfides de. D. L***.
Pendant une absence que fit D. L***, je reçus une lettre de Joufre. Il me demandait un rendez-vous pour me rendre compte de l'affaire dont je l'avais chargé. Quand je le vis, il me proposa d'aller avec lui à Versailles, voir débuter mademoiselle Volnais dans le rôle de Zaïre. L'indulgence avec laquelle le public accueillit le talent de cette actrice, qui se bornait à une jolie figure, me fit prendre quelque courage, et concevoir l'espérance de n'être pas plus mal traitée. Le genre d'agrémens dont mademoiselle Volnais était parée ne me paraissaient pas de ceux qui brillent au théâtre. Fort jeune, elle avait déjà cet embonpoint, attribut de la fatale trentaine, qu'il sert alors fort utilement par la dissimulation de quelques rides naissantes, mais qui enlèvent à l'extrême jeunesse la vivacité de sa physionomie.
Joufre, persuadé que le premier hommage à la beauté d'une femme doit commencer par la critique de celle des autres, se répandait en malignes observations sur la débutante. Sa figure était jolie, mais plutôt à la manière d'une grisette que d'une reine; c'étaient enfin des traits de comptoir et de la grâce d'arrière-boutique. Joufre avait beau provoquer ma malice, tout son esprit venait expirer contre mon silence, que je rompis moi-même pour défendre mademoiselle Volnais avec chaleur. «Vous êtes singulière, en vérité, madame, avec votre plaidoyer; c'est un excès d'indulgence qu'en pareil cas on n'aura point pour vous, je vous en avertis.»
Il se trompait; à l'époque de mes débuts, la bienveillance me vint au contraire du côté des actrices jeunes ou jolies. Toutes m'encouragèrent d'abord, toutes me plaignirent ensuite avec un intérêt qui donnait un démenti à cette disposition envieuse dont on veut faire à tort la maladie spéciale de notre sexe. «Savez-vous, dis-je à Joufre, quelle est mon idée? Je veux débuter ici. Le Théâtre-Français me semble trop imposant.—Quelle ambition! C'est un beau succès, vraiment, d'être applaudie à Versailles par de vieux rentiers; voyez donc quel public!—Mais je crois que tous les publics se ressemblent. Je m'en tiens à la modestie; je débuterai à Versailles.—Je m'y opposerai de tout mon pouvoir. Je veux vous faire connaître à une femme bien spirituelle, dont les conseils, dont le crédit…—J'éviterai désormais les nouvelles connaissances, car j'aurais l'air, dans ma position, d'une solliciteuse.—Mais c'est à la sœur du premier consul, à madame Bacciochi, que je veux vous présenter.—C'est possible; mais cela ne me donnera pas du talent, et ne m'ôtera point mon accent. Ce ne sont pas des protections qu'il me faut, mais de l'étude et de la patience.»
Joufre fut un peu mécontent de mon refus: je m'en inquiétai peu, et plût au ciel que j'eusse toujours résisté à ses instances! mais par lui, et presque sans mon aveu, je me trouvai placée sous la protection de Lucien, à cette époque déjà ministre de l'intérieur. Ce fut lui qui me fit recevoir élève chez Dugazon, puis au Théâtre-Français, dont M. Maherault était commissaire.
Lorsque j'arrivai chez moi, ce jour là, il était une heure après minuit. Je fus fort surprise de trouver D. L*** qui m'attendait. «Comment! vous ici! lui dis-je. Je vous croyais à la campagne. Sans me répondre, il me présente une lettre. Je l'ouvre précipitamment, et la vue de la signature seule, fait battre mon cœur avec tant de violence, que je m'évanouis presque. C'était la réponse du général Ney à la seconde lettre que je lui avais écrite, et que D. L*** s'était chargé de faire parvenir. Cette réponse était venue sous une enveloppe portant le timbre de l'armée; D. L*** lui en avait substitué une autre, pour me faire croire à ses relations avec Ney. Je ne m'en aperçus pas, j'étais trop heureuse, et dans ma joie de cette réponse, je ne vis pas même qu'elle était plus polie que tendre. Ney me parlait de sa prochaine arrivée à Paris; mais le sort des combats en décida autrement. La seconde campagne d'Italie s'ouvrit; puis vint celle du Rhin; mais quelques lettres, quoique rares, suffirent à un sentiment capable de tout, même de patience. Moreau, qui m'avait pardonné, ne pouvait se défendre d'une involontaire hostilité contre Ney, et dans une circonstance remarquable, il lui adressa des reproches assez vifs sur son dévouement à Bonaparte, reproches auxquels Ney fit cette noble réponse: J'ai toujours servir la France que j'aime; je l'ai servie sous la République, sous le Directoire, sous le Consulat; je l'ai servie sous vous, général, et je la servirai sous lui, parce que c'est à mon pays que je me dévoue, et non pas à l'homme qu'il choisit pour le gouverner.
Chaque jour plus exaltée, je fus au moment de convertir en or tout ce que je possédais, de prendre mes habits d'homme, et de courir à l'armée; mais la reconnaissance arrêta l'amour: le souvenir de Moreau, de ses dernières bontés, me fit craindre de le rendre témoin de cette marque publique d'une préférence qui deviendrait pour lui une trop cruelle injure. Je restai donc; mais je me livrai sans contrainte à tout le délire de mon imagination, appelant de tous mes désirs un bonheur qui a été égal à mes illusions, mais dont la courte durée m'a fait expier bien cher l'enchantement.
Confident de toutes les vicissitudes d'un pareil amour, D. L*** devait acquérir et avait acquis en effet sur moi un incroyable empire. Il en avait usé quelquefois pour me faire consentir à aller dîner avec lui dans ces maisons décorées du nom de société particulière, mais où l'on ne trouve qu'une table d'hôte et des jeux tolérés. «Mon cher D. L***, dis-je un jour, à propos d'une nouvelle instance, la pruderie n'est pas mon défaut, mais je me sens gauche et déplacée au milieu de ce monde-là, où je ne vois que dupes et intrigans dont l'existence repose sur une carte.—Ce sont, reprit D. L***, d'injustes préventions qu'on vous a données là.—Pensez-vous qu'il ne m'ait pas suffi de regarder et d'écouter pour avoir mon opinion?—Vous en reviendrez quand vous aurez vu la dame à laquelle je veux vous présenter.—Allons, puisque vous le voulez, je veux bien encore consentir à un essai.»
On allait se mettre à table quand nous arrivâmes. D. L*** me présenta à la maîtresse de la maison, à cette femme d'un ton parfait selon lui, et que du premier coup d'œil je rangeai dans la classe de toutes celles qui, avec les prétentions de la bonne compagnie, tiennent tout simplement un établissement où l'on dîne à tant par tête.
D. L*** eut l'audace de me nommer, en me présentant, madame Moreau.
Indignée de son effronterie, et encore en pareille maison, je dis d'un
ton ferme: «Je n'ai jamais été madame Moreau; mon nom français est
Saint-Elme.»
On se regarda; chacun me reconnut sans doute pour une mauvaise tête; mais une parure de perles fines, un voile d'Angleterre, et un cachemire, chose fort rare à cette époque, c'était plus qu'il n'en fallait pour qu'on me pardonnât. La maîtresse de la maison s'épuisa pour moi en prévenances et en petits soins. Je vis dans tout cela le dessein de capter ma confiance, et, dès lors le but fut manqué.
Je ne tardai pas à m'apercevoir que j'étais l'objet de l'attention de deux messieurs visiblement supérieurs aux autres. J'observai D. L***; il ne leur parlait pas, et n'avait pas l'air de les connaître; mais je surpris quelques regards d'intelligence. J'éprouvai alors une telle horreur pour son vil caractère, que de ce moment je résolus de rompre avec lui sans retour; mais pour la première fois je sus me contenir, pour acquérir la preuve des vues odieuses que je lui supposais. La maîtresse de la maison me parla d'un jardin charmant qu'elle avait, disait-elle, au Gros-Caillou; elle m'invita à y venir déjeuner le lendemain. Voilà encore du D. L***, me dis-je tout bas; mais voyons jusqu'au bout; et j'acceptai l'invitation avec tous les airs de la satisfaction.
L'attention des trois personnages que j'avais particulièrement observés, et leurs politesses me disaient assez qu'ils voulaient de moi quelque chose, et ce quelque chose je commençais à le deviner. Quoiqu'on ne m'eût pas adressé une seule question relative à Moreau, j'avais entendu deux fois son nom, puis les mots d'invasion, de prise de la Hollande; tout cela confirmait mes soupçons et les éclairait. Voulant confondre D. L***, je continuai à jouer fort bien l'ignorance, et D. L*** d'être enchanté. Que je le trouvais hideux dans sa joie! Je voyais en lui un délateur, un espion; que sais-je! tout ce qu'il y a de plus méprisable et de plus vil au monde.
Il n'est pas jusqu'à ses services qui, éclairés de ce jour nouveau, ne me le montrassent plus odieux. Je parvins cependant à maîtriser mon indignation, et à le vaincre pour cette fois en ruse et en finesse. Il ne se douta pas, en me quittant le soir, du lendemain que je lui réservais. Mais avant de retracer cette scène, je dois dire d'abord par quels motifs je choisis le nom de Saint-Elme, nom que j'ai toujours porté depuis, et c'est ce que je ferai dans le chapitre suivant.