CHAPITRE LXV.
Querelle avec Regnaud.—Madame Regnaud.—MM. Arnault et Vigée.—M***, défenseur des courtes mémoires.
Un matin, ma voiture sortait de la cour du ministre des relations extérieures. Soudain elle s'arrête, la portière s'ouvre, Regnaud monte, se place près de moi, et me fait subir un interrogatoire auquel j'aurais répondu sans hésitation, s'il n'y eût mêlé le soupçon de je ne sais quelles vues politiques, qui m'embarrassa d'autant plus que j'avais été plus éloignée d'en concevoir l'idée.
«D'où vient donc madame? me demanda Regnaud avec aigreur.—Vous le savez fort bien, monsieur, puisque vous voyez sortir ma voiture.—Ah! madame visite les ministres.» Et comme je ne répondais pas, il ajouta avec plus d'irritation: «Vos prétentions sont hautes; on voit pourquoi vous faites si grand bruit de votre désintéressement et de votre délicatesse; mais ne croyez pas que madame Gran, que vous cherchez à supplanter, puisse y croire.
«—Mais, monsieur, quelle extravagance!
«—Oh! reprit Regnaud, je conçois l'empressement; c'est un si beau rôle que celui de maîtresse d'un ministre!
«—Je ne suis ni la sienne ni la vôtre, monsieur; vos paroles et vos manières me paraissent donc fort étranges.
«—Eh! que diable allez-vous faire là?
«—Mais il me semble que l'honneur d'être reçue avec bienveillance par un des premiers fonctionnaires de votre gouvernement, que le plaisir de causer avec un homme aussi spirituel que M. de Talleyrand, excuse suffisamment ma visite.
«—Vous ne m'aviez pas montré ce côté ambitieux de votre caractère; cela me donne beaucoup à penser; vous pourriez bien n'être pas trop éloignée de l'intrigue. Vous vous êtes trouvée avec Ouvrard; il a grand besoin de la protection des ministres, et il sait tout le parti qu'on peut tirer de celle d'une jolie femme.»
En ce moment la voiture s'arrêta à la porte de Véry. C'était Regnaud qui avait ordonné de nous y conduire.
«Je ne descendrai point ici avec vous, monsieur; vos premiers reproches ne m'ont paru que ridicules, mais votre dernière offense, mais vos derniers soupçons me révoltent. Sachez qu'un homme ne me maltraitera jamais deux fois.
«—Vous maltraiter! mais je ne vous ai pas touchée.
«—L'excuse est singulière; n'est-ce qu'en battant les gens qu'on les maltraite?
«—Ah, ma chère, si j'en avais le droit, vous auriez aujourd'hui couru de grands risques.»
Je ris beaucoup de la menace, et comme en riant j'étais désarmée, je consentis à descendre et à entrer dans un cabinet qui avait vue sur la rue. Un remarquable équipage vint à passer.
«C'est Ouvrard me dit Regnaud. Est-il vrai que vous ne le voyez pas?
«—Non, je vous jure; mais je le connais aussi bien que le public qui le juge. Son ancien cuisinier est maintenant le mien. Les éloges d'un domestique renvoyé sont des recommandations bien rares et bien décisives. Il faut, certes, qu'Ouvrard ait plus de talens qu'on ne lui en accorde pour être arrivé de si bas à la fortune!
«—Oh! parbleu, dans les fournitures on n'a pas besoin d'esprit; il faut de l'activité et du hasard.
Tout en parlant, Regnaud jouait avec une boîte sur laquelle était un charmant portrait de femme. On ne pouvait imaginer rien de plus gracieux que l'air naïf qui brillait dans ses traits. Le cou, un peu au delà des proportions, ne semblait avoir ce léger défaut que pour donner un charme particulier à cette tête divine. «Quoi! m'écriai-je, est-ce que cette tête d'Hébé serait celle de votre femme?»
Regnaud se mit à rire de mon étonnement. «Vous la plaignez, me dit-il, je parie.
«—Certainement, car je n'ai pu oublier vos principes.
«—Vous me jugez mal. Je suis très bon mari, et je vous le ferai dire par ma femme quand vous voudrez.
«—Quelle folie! est-ce que j'ai l'honneur de la connaître?
«—Vous aurez cet honneur-là quand vous voudrez; venez jeudi matin, et laissez-moi faire.»
Nous reprîmes ainsi le ton de la gaieté la plus agréable. Le soir, nous allâmes au Vaudeville, et le hasard nous plaça justement dans la loge où avait commencé notre connaissance; ce qui fournit à Regnaud l'occasion d'un foule de choses gracieuses et tendres qu'il savait tourner à force d'esprit, et qui rendit le reste de la soirée fort amical.
Le lendemain, j'étais à peine éveillée quand on vint, de la part de Regnaud, me prier de me rendre chez lui, où il était retenu par de nombreuses affaires. J'arrivai à l'heure fixée chez Regnaud; il vint au devant de moi, et me fit comprendre que sa femme n'était pas loin. Il me pria de l'attendre un peu. Je me levai, et feignis d'examiner les tableaux. Arrivée près d'une porte entr'ouverte, je m'écriai: «Ah! pardon, mademoiselle,» à l'aspect d'une figure charmante. Ma petite méprise réussit. Madame Regnaud entra dans le salon, et me dit en s'asseyant et avec un sourire: «Je ne suis pas la fille, mais la femme de M. Regnaud.» Il y avait dans ses manières quelque chose de doux et de séduisant, une sorte de lenteur molle et charmante, d'un tour et d'une grâce tout extraordinaires.
«J'avais un bien vif désir de vous voir, reprit madame Regnaud; car mon mari m'a bien parlé de vous.» Je l'accablai de complimens, qui étaient tous sincères. Tout à coup nous entendîmes quelqu'un descendre: «Voilà Regnaud; ne dites pas que nous nous sommes vues, et quand vous viendrez, entrez chez moi par la petite porte sous le vestibule…»
À ces mots elle disparut, en posant son doigt sur sa jolie bouche.
Regnaud n'était pas seul. Il me demanda pardon, et surtout de ne pas m'en aller encore. Voilà des livres qui aideront votre aimable patience. Je vais me servir de votre voiture; puis s'approchant de l'appartement de sa femme, il entr'ouvrit la porte, et dit à haute voix: «Adieu, ma bonne amie, je vous laisse ici une dame qui me prête sa voiture.» En sortant, Regnaud me répéta qu'il passerait chez moi avant dîner. Il courut grand risque de ne m'y pas rencontrer, car sa femme et moi nous causâmes avec de si intimes détails, que la matinée s'écoula comme un songe.
«Que lui direz-vous de moi?» demanda madame Regnaud, d'un air gracieux, quand je me retirai.
«—Qu'il est mille fois trop heureux d'avoir une si charmante femme.—Eh bien! c'est ce que je lui dirai aussi à votre sujet, qu'il est mille fois trop heureux d'avoir une si charmante amie.»
Je rentrais au moment même où Regnaud vint chez moi, comme il me l'avait annoncé. «Que vous a dit ma femme?» fut son premier mot. «Ne vous a-t-elle pas, ajouta-t-il, paru persuadée, comme tout le monde, que je vous aime et que je suis aimé?
«—L'accueil que j'ai reçu me prouve le contraire. J'ose même croire qu'à cet égard elle s'en rapporte plus à moi qu'à vous.
«—Au fait, comment la trouvez-vous?
«—Mille fois mieux que son portrait.
«—Oui, elle est bien.
«—Voilà bien un mot de mari.
«—Cela est vrai; mais depuis long-temps on a dit sur les maris tout ce qu'on pouvait dire. Il en sera de même in tutt' eternità.
«—Come? lei parla italiano?
«—Et vous aussi, s'écria Regnaud enchanté, et vous ne le disiez pas!
«—Mais j'ai un accent à vaincre, et je ne veux que parler français.
«—À la bonne heure, mais de temps en temps une petite conversation italienne, sans tirer à conséquence.
«—Ah! voilà les hommes toujours, tartufes! Sévérité pour autrui, indulgence pour eux en cachette. Il n'en sera rien; avant que je ne sache à quoi m'en tenir sur mon accent, vous n'entendrez pas sortir de ma bouche un seul mot de la langue du Tasse et de l'Arioste, pas un mot de celle de Schiller et de Wieland. Trop heureuse si je puis n'être point indigne de servir d'interprète à la belle langue de Corneille, de Racine et de Voltaire.
«—Vous êtes universelle, mais vous avez raison de préférer être Française. Je veux vous amener deux juges de votre mérite, l'un poëte déjà célèbre, l'autre qui le deviendra sans doute.
«—Oh! point de réunion savante, je vous en prie; j'y ferais triste figure.
«—Je ne vous parle pas de savans, mais de deux poëtes aimables.»
Quelques jours après Regnaud me présenta M. Arnault, alors attaché au ministère de l'intérieur, et M. Vigée. Leur jugement se ressentit sans doute de leur complaisante amitié. L'un de ces messieurs, frappé de mes dispositions, voulut bien m'aider de ses conseils, et plus tard me soutenir de ses démarches.
Déjà j'avais obtenu mes entrées au Théâtre-Français. J'étais reçue élève, et certaine d'un début; mais quelles difficultés plus réelles me restaient! Pour les vaincre, il eût fallu travailler; mais moitié distraction, moitié amour-propre, j'étudiais peu. Il est vrai que j'avais la merveilleuse facilité de retenir les vers presque à la lecture. Un jour quelqu'un, avec qui je parlais de cette facilité de mémoire, me dit qu'on ne la possédait guère qu'aux dépens de l'esprit. Je voulus réclamer, quoique avec modestie; mais mon interlocuteur tint bon pour les courtes mémoires, et avec une chaleur que je me permis à la fin d'appeler impolitesse.
Lors de mon début, ce singulier personnage me prouva qu'il ne mettait pas en pratique ses propres idées, car il avait gardé mémoire et même rancune de notre conversation. Puisse mon livre, où je ne le nomme pas, lui tomber entre les mains! C'est ma seule vengeance.
La veille de mon grand jour de début, j'étais à payer un mémoire chez une marchande de nouveautés, et je vis et j'entendis un coiffeur s'excuser de ne pouvoir venir dans la maison, parce que M*** lui avait donné des billets et de l'argent pour siffler une débutante au Théâtre-Français. Je méprisai cela comme un propos, et j'eus raison; mais je le négligeai même comme avertissement, et j'eus tort. Mes amis m'en blâmèrent beaucoup après ma disgrâce. Moi, au contraire, je voulus remercier le partisan des courtes mémoires, et le lendemain du jour fatal, je lui fis tenir la lettre suivante, accompagnée de six billets de parterre et d'une pièce de cinq francs.
«Vous avez voulu, monsieur, prouver, par votre exemple, la vérité de votre axiome favori, qu'une bonne mémoire est toujours l'annonce de peu d'esprit. La vôtre est excellente, à ce qu'il me paraît; donc, comme disent les logiciens… Mais je vous laisse le soin de tirer la conséquence qui sort de ce raisonnement.
«Vous vous êtes mis en frais afin de me faire siffler, ce qui était bien inutile, car vous avez pu voir qu'il ne manquait pas de monde pour cela. Si l'occasion s'en présentait, je ne manquerais pas de reconnaître vos soins. En attendant, comme je ne vous ai point accordé le droit de rien dépenser pour moi, vous me permettrez de vous rembourser ce qu'il vous en a coûté dans une circonstance où vous avez montré autant de générosité que de délicatesse.
«SAINT-ELME.
«P. S. Comme je présume que vous renverrez votre coiffeur, je vous préviens qu'il est devenu le mien, et qu'il n'aura pas à se repentir d'avoir, par son indiscrétion, encouru votre disgrâce.»