CHAPITRE LXXII.
Ney.—Première entrevue.—Délicieuses, mais courtes illusions.
Ma destinée, si bizarre, a précipité tant d'événemens dans une carrière pourtant encore si courte, que mon souvenir, qui en a conservé fraîches toutes les émotions, en confond souvent les dates rigoureuses. N'importe, s'il y a quelque obscurité dans la chronologie de mes Mémoires, il n'y a que de la bonne foi et une religieuse fidélité dans les aveux. Cette destinée, qui semblait se plaire à multiplier pour moi les fautes, les commençait toujours par l'entourage des occasions et des personnes les plus propres à me les faire multiplier. C'est ainsi qu'à mon retour à Paris, D. L***, ce conseiller de toutes mes faiblesses, se trouva encore auprès de moi. Hélas! que ce qu'on nous dit a d'empire sur nous, quand ces paroles ne sont, pour ainsi dire, que l'écho de nos sentimens secrets et la flatterie de nos rêves! Les premières paroles de D. L*** me furent un immense bonheur: elles m'annonçaient l'arrivée prochaine et positive de Ney. Toute la soirée se passa dans le rêve enchanteur de mille projets, dans la douce espérance surtout de voir chez moi l'objet chéri de tant de préoccupations. Je chargeai D. L*** de me chercher un beau logement, de réaliser en billets tout ce que je pouvais alors posséder, de me tenir un passe-port toujours prêt, afin de n'avoir, s'il le fallait, rien à démêler avec les choses vulgaires de la vie. Au bout de trois jours, j'étais confinée dans une délicieuse retraite, rue de Babylone, petite, mais commode, et dans un espace étroit renfermant l'ombrage d'un jardin délicieux. Les premières nuits furent un enchantement au milieu duquel venait se mêler pour la première fois cette inquiétude de plaire qui en indique le besoin profond. D. L*** et mon miroir ne suffisaient pas pour me rassurer: l'amour n'a point de vanité; et j'aimais bien, car j'étais bien peu contente.
J'avais reçu trois lettres de Ney; elles étaient fort courtes, mais je les relisais souvent. Les expressions n'en étaient point passionnées, mais assez douces et assez aimables pour faire prendre le change, la galanterie étant toujours pour un cœur de femme si près de ressembler à la tendresse. Je préparai un mot pour lui, un mot qui pût me valoir à son arrivée une prompte visite; mais il paraît qu'on a peu d'esprit quand on aime, car ce billet était bien le plus sot et le plus mal tourné que j'eusse écrit de ma vie; D. L*** se chargea de le porter à celui auquel il était adressé; et dès le matin il sortait pour guetter cette arrivée, la seule occupation de ma tête. Le quatrième jour de ces courses complaisantes, D. L*** tardait à paraître: à sept heures du soir, j'allais me mettre à table, mourant d'une impatiente terreur, lorsqu'il entra en me criant de la porte: Il est arrivé! je l'ai vu, il tient votre billet.
«—Et sa réponse! m'écriai-je.
«—Il l'apportera lui-même.
«—Quand?
«—Demain.
«—Quoi! pas une ligne? seulement demain!» et je tombai d'accablement.
«Il ne pouvait ni venir ni écrire. Il était déjà comme au milieu d'une cour; j'ai eu de la peine à pénétrer jusqu'à lui. Sa faveur est au comble: on l'attendait au Luxembourg. Je l'observais avec attention, et j'ai lu une bien douce surprise sur son visage; jugez-en par cette question: Est-elle libre? la trouverai-je seule?
«—Est-il bien vrai? lui avez-vous tout dit?
«—Oui, tout; il le sait, le croit et le verra… et il sera trop heureux.»
D. L*** prononça ces derniers mots avec un accent que je ne lui connaissais pas, mais qui me causa de la gêne en me faisant penser ce que je ne saurais désigner mieux que par la bienveillance de notre vanité, qui se complaît même dans l'apparence d'un hommage à nos attraits, dont l'aveu nous offenserait et n'aurait rien de bien flatteur. Enfin, je me crus obligée de contraindre l'excès de ma joie par l'idée qu'il était pénible à D. L***. Que la vanité est compatissante! ce n'était encore qu'un raffinement d'adresse de sa part pour m'engager à lui épargner d'être présent le jour de la visite, et éviter par là des éclaircissemens qui n'auraient pas tourné au bénéfice de sa véracité.
Que ce demain me paraissait long à paraître! Dès le matin, je me promenais, je regardais, j'avançais les pendules. Il me semblait que je distinguais le bruit de sa voiture. La fatigue m'ayant gagnée, je m'assis au milieu de mon parterre, relisant l'ode tant célébrée de Sapho. Une vague rêverie avait remplacé l'impatience; mais elle était encore passionnée, car, pour les courts momens qui m'étaient promis, je n'eusse pas craint de les acheter au prix de l'agonie du fatal Promontoire. Qui n'a ressenti toutes les nuances des mille sentimens contraires qui se succèdent dans les heures d'une première attente! Hélas! je les éprouvais toutes ensemble, quand un cabriolet roulant avec fracas s'arrête: la porte s'ouvre; et je n'avais pas eu le temps de croire à mon bonheur qu'il m'était confirmé.
Je n'avais plus d'esprit; mais j'avais tant de bonheur que là aurait dû finir ma vie.
Si Ney eût été un homme ordinaire, on eût presque trouvé sur son visage de la laideur; mais avec sa noble taille, avec son attitude et ce regard qui était tout l'homme, en voyant tant de gloire on croyait voir la beauté. Quelques paroles avaient à peine été échangées entre nous, et déjà nous causions, nous sentions comme des amis de vingt ans. Avec quelle loyale probité il me rappelait le soin de mon avenir!
Et je lui répondais: «Cet avenir, n'y pensez pas: savoir que quelques battemens de votre noble cœur sont pour moi, n'est-ce point là toute ma destinée?»
Nous parcourions ensemble mon charmant asile; il en était ravi. «C'est
Moreau, me disait-il, qui vous en a fait hommage?
«—Cette maison n'est point à moi; je la loue garnie.
«—Mais cela vous ruine, si Moreau n'y pourvoit.
«—J'ai tout refusé de lui.
«—Il a mal agi, et vous aussi.
«—J'ai eu trop de torts envers Moreau, pour que ses bienfaits ne me fussent pas pénibles.
«—Tout cela est trop romanesque, ma chère amie: Moreau connaissait votre famille; il vous avait donné son nom, il vous devait une existence; mais vous avez des talens, de l'éducation, vous aimez mieux ne rien devoir qu'à vous-même.
«—Ne gâtez point mon bonheur par les ennuis de la prévoyance.
«—Vous m'intéressez trop pour que je ne prévoie pas à votre place.
«—Je vous intéresse. Ah! ce mot me suffit. Que de devoirs vont nous séparer! Que ce jour me soit dû moins paisse avec mes illusions; si ce jour doit être mon avenir tout entier, ne l'attristez point d'avance.» Ce mot était le cri du cœur; il le comprit, et son regard me dit assez qu'il était heureux. Et moi, fière de tant de gloire et d'amour, je me trouvais plus qu'une reine.
Trop franc, trop loyal pour hésiter devant un devoir et un aveu, Ney ne me laissa point ignorer les projets de Napoléon pour son union avec une jeune et belle personne amie d'Hortense. À force d'admiration pour une si haute probité, j'étais heureuse en l'entendant parler de cette union qui, par un lieu sacré, allait le séparer de moi.
«Mais si vous formez ce lien, lui dis-je seulement, vous poserez donc les armes?
«Les poser! j'espère bien rester le dernier sur les champs de bataille; mais, vous ne le croirez pas, c'est Napoléon qui tient en général à ce qu'on se marie. Je ne sais trop s'il a raison: car quel est l'homme qui ne change pas un peu avec une famille, avec des enfans?
«—Mais dans le haut grade où vous êtes parvenu, on peut être suivi de sa femme?
«—Ce serait n'avoir pour elle nulle pitié que de l'exposer ainsi aux périls de la guerre. Nous sommes tous soldats; et, en nous élevant à un grade, Napoléon ne nous élève qu'au droit d'avoir la meilleure part dans les périls et dans les fatigues. Nous ne passons pas même les revues en calèche, et nos pauvres femmes seraient fort mal sur un champ de bataille.
«—Ah! si j'en avais le droit, je saurais bien vous suivre au milieu de ces travaux de la gloire, et la fatigue elle-même me paraîtrait déjà une récompense.»
Ney n'était pas homme à transiger avec un devoir, et j'ose dire que, sans cette conviction, il m'eût été moins cher. Dans ce moment, le devoir même lui était doux, car la femme qu'on lui destinait était en tout digne de lui. D'après ses aveux de mariage, j'aurais craint de donner à Ney de mon caractère une opinion défavorable en lui demandant de revenir. Mais qu'il me fit heureuse en me disant: «Mais je suis libre encore; vous ne me renverrez pas demain: à quelle heure serez-vous chez vous?
«—À toute heure. Je ne suis restée à Paris que pour vous; je n'ai choisi cette retraite que pour vous y recevoir; je la quitterai, je quitterai Paris, je quitterai la France quand je ne pourrai plus sans crime vous y attendre.
«—Vous êtes bien dangereuse!
«—Je ne le serai jamais pour vous. Je prévois nos destinées, qui ne peuvent être unies; mais je saurai préférer votre gloire à mon bonheur. En vous perdant, aimer seule ne peut être un crime, et cela suffira encore pour mon bonheur.
«—Mais comment ai-je pu vous inspirer un sentiment si voisin de l'enthousiasme?
«—Depuis que votre nom fut prononcé devant moi par les témoins de votre valeur et les compagnons de votre gloire.»
Il me serra contre son cœur avec une violente tendresse, et avec ce cri:
«Je vous jure à jamais une amitié de frère.»
Nous restâmes quelques momens dans le silence d'un bien doux recueillement et d'une admiration presque égale. Ô gloire! tu n'es donc point une chimère, puisque tu donnes tant d'élévation et de réalité à un sentiment déjà aussi élevé que l'amour?
Ney me quitta; mais la nuit était si belle, mais mon cœur était si plein, que, le croyant encore présent dans ces lieux qu'il venait d'animer, je parcourais avec délices les détours embaumés de mon jardin, heureuse enfin d'avoir trouvé un objet à mon imagination, un but à mon existence, un besoin de noble indépendance, et d'avenir digne du sentiment qui venait d'embellir ma vie.
Je résolus de réaliser tout ce qui me restait de fonds, de partir le jour où son mariage serait fixé irrévocablement, de m'assurer son estime par cet effort douloureux, et de conquérir les droits si consolans d'une héroïque amitié. Pour la première fois, j'avais de la prévoyance, et je me rappelai que ma pension avait de longs arrérages dont je songeai à presser le recouvrement, pour augmenter les capitaux sur lesquels se fondait ma liberté.
D. L***, qui s'était éloigné après la preuve de dévouement qu'il m'avait donnée, la remise du billet tant attendu de Ney, revint le lendemain. Je sentais le besoin de la reconnaissance pour ce qui me semblait un bienfait, et en même temps un inexprimable malaise vis-à-vis de celui que je voulais récompenser. J'étais déjà si fière d'avoir approché du noble cœur depuis si long-temps appelé par le mien, que je craignais d'entendre un mot, de soutenir un regard qui pût porter atteinte à la flatteuse certitude d'être, par toutes mes relations et tous mes sentimens, digne de son intérêt et de son estime. Je dis à D. L*** que mon intention était de partir pour l'Italie aussitôt que le mariage de Ney serait fixé. D. L*** parut hors de lui, non seulement par la surprise de me voir instruite de cet événement, mais encore par l'annonce de mon projet de quitter Paris.
«Combien, me dit-il, vous êtes toujours extrême dans vos résolutions! Pourquoi quitter Paris? Ney vous aurait-il déplu; lui auriez-vous surpris des défauts?
«—Quelle supposition! Serait-il possible de découvrir des défauts sous tant de lauriers? Je l'ai trouvé mieux, bien mieux que je ne l'avais rêvé; je l'aime, mais je pars, car il ne m'a juré qu'un attachement de frère.»
Hélas! la résolution était forte, l'aveu en était sincère; mais cet héroïsme de la raison m'abandonna bientôt, et je ne pus retenir mes larmes. «Mais D. L***, m'écriai-je, vous saviez qu'il venait à Paris pour se marier?—Oui et non; mais qu'importe à votre liaison?
«—Écoutez-moi: la jeune personne qu'il épouse est belle, aimable, voilà bien quelque chose; elle-lui plaît, et c'est plus qu'il n'en faut pour l'empêcher, à la veille d'un si prochain bonheur, de courir les chances d'une passion nouvelle.
«—Je ne dis pas non; mais ne vous exaltez pas, laissez passer les fêtes, les premiers jours d'un hymen; restez, attendez, et vous pourrez n'être pas déçue dans vos espérances.
«—Affreux conseiller! je vois à quel prix vous voulez me faire acheter le bonheur; mais comme j'en voudrais être digne, je n'en serais pas capable, et ce mariage d'amour auquel il aspire ne serait qu'un mariage de convenances, que je repousserais vos coupables idées. S'il fût resté libre, ma vie n'eût été qu'une longue preuve d'amour; mais je veux mériter au moins ce qu'il peut m'accorder encore. Tenez, ne dites plus rien; je ne serai jamais à la hauteur de votre horrible morale. Mon parti est pris invariablement. Chargez-vous de toutes les commissions dont je vous ai parlé. J'espère voir Ney ce soir, ne revenez que demain.
«—Adieu donc, belle dame, je vous laisse avec tout le charme d'une douce attente.
«—Ah! voilà un ton sentimental qui…
«—Qui ne va pas, allez-vous dire. Ce n'est pas trop le mien; mais le seul reflet de votre exaltation suffirait pour enflammer l'homme qui y serait le moins disposé; et quand je vous entends je ne suis plus sûr de moi-même.
«—Si j'allais vous rendre honnête homme cela me ferait une réputation.
«—Ah! je n'en vaux pas la peine: prenez-vous à un de ces grands scélérats en habits brodés; mais un demi-coquin comme moi, qui, ballotté par le sort, louvoie entre le mal et le bien, cela n'est pas digne de vous. Servez-vous de moi, car je vous suis bien dévoué; mais ne tentez pas ma conversion, parce que je ne serais qu'un maladroit en fait de scrupules.
«—Vous ne m'aviez jamais parlé avec tant d'esprit, ni surtout avec tant de franchise, et
J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice.
«—Vous avez, certes, plus d'esprit que moi; mais vous n'entendez rien à la partie véritable du bonheur. Vous avez, comme par miracle, tourné la tête à celui qui vous la tournait: sa démarche le prouve. L'amitié de Napoléon est un sûr garant de sa gloire et de sa fortune, et c'est ce moment que vous choisissez pour vous éloigner de ce Paris où vous pouvez briller, et cela pour des chimères dont vous auriez ri avec le vertueux époux après la bénédiction nuptiale.
«—Pour la dernière fois, affreux conseiller, cessez votre langage. Puissé-je préférer toujours mes chimères à votre positif et à vos réalités!»
Il me quitta stupéfaite de sa logique, et attribuant sa franchise à l'espoir d'exploiter la domination qu'il avait prise sur mon esprit, et dont il comptait bien agrandir le cercle.
Quelques minutes après le départ de D. L***, je reçus de Ney le billet suivant:
«J'ai beaucoup entendu parler depuis hier de l'amie du général; j'ai beaucoup de choses à vous dire, de conseils à vous donner. Je compte sur votre entière franchise et sur votre délicatesse, malgré les dit-on de la bonne compagnie. Ne pouvant venir que fort tard, je vous en préviens, et je vous sais déjà si bonne, que je ne vous fais pas même d'excuses d'abuser de votre patience.
«À vous d'amitié,
«MICHEL N…»
Oh! que l'amour est une douce chose! qu'il est habile à nous rendre heureuses! Je trouvais je ne sais quel charme à ce retard, qui me semblait un sacrifice de ma vanité à ses devoirs, et un honorable dévouement à l'attente… Oui, me disais-je, ma vie a maintenant un noble but. Un sentiment pur s'est emparé de ma jeunesse pour l'arracher aux sentimens du monde. En mourant, du moins, je pourrai me l'avouer. L'amour est donc aussi une bien noble chose, puisque sa présence est déjà assez forte pour me faire oublier ce passé qu'on a déjà lu, cette série de fautes et de faiblesses remplacée déjà par le vœu d'une irréprochable conduite. Lors même que cette passion généreuse est malgré elle infidèle à ses sermens de vertu, n'est-ce rien que la flamme qu'elle en ranime?… Je ne crois pas y avoir été entièrement infidèle. Ney était libre encore: nous fûmes entraînés au delà de l'amitié fraternelle; mais ces courts transports cédèrent à la voix du devoir légitimé; et depuis cette première époque de félicité jusqu'à l'épouvantable catastrophe qui termina une vie glorieuse, je puis rendre à ma passion ce témoignage, qu'elle ne reçut jamais d'autre récompense que la joie d'être ressentie. Hélas! dans l'âge mûr elle a été mon refuge contre d'autres fautes, depuis que l'or de mes blonds cheveux s'est changé en argent.
Je passai une longue journée à attendre, à lire, à espérer, à me rappeler; je me trouvais heureuse, et Ney, pourtant, n'arriva qu'à neuf heures du soir. «Soyez fort pour nous deux, m'écriai-je en l'apercevant!—J'ai pris de belles résolutions contre vous; mais comment résister à l'idée de ce sentiment dénué d'égoïsme? je me marie! ma femme possède tout ce qu'il faut pour plaire; je l'aime, je l'aimerai; mais…»
Qu'il me fut doux cet orgueil d'amour, de penser que je pouvais quelque chose pour le bonheur d'un grand homme!
«Quels sont vos noms de baptême?» me dit-il brusquement, quoique avec un air de préméditation. J'hésitais.—«Dites-m'en un que personne ne vous ait jamais donné.
«Que je sois Ida pour vous: C'est un nom qui était bien cher à mon père.
«—Eh bien, chère Ida! le sort, le devoir, l'honneur, exigent notre séparation. Je suis dans un poste où se revoir est une chance; promettez-moi, n'importe où me pousse la guerre, que jamais une lettre de moi ne vous dira en vain: Ida me manque.
«—J'obéirai, j'accourrai, quels que soient les distances, les lieux et les devoirs. Je suis heureuse, rien que de le promettre.» Puis je lui faisais raconter ces campagnes d'une valeur presque fabuleuse, ces périls qui l'avaient toujours épargné, cette gloire, cette fortune militaire, qui avaient tant d'admirateurs et qui n'avaient pas d'envieux.
«Ô ma chère! je suis un soldat, nous sommes tous braves, mais, j'ai été plus heureux. La liberté m'a donné un sabre, la nature, de l'activité et des forces. J'ai le cœur français, voilà tout le secret de ma destinée.»
J'étais muette d'admiration devant tant de simplicité avec tant de grandeur. Je sentais avec un secret orgueil qu'il fallait être plus que belle pour mériter l'attachement d'un si haut caractère.—«Ney, lui dis-je, me promettez-vous de me prévenir ici, vous-même, et non par lettre, du jour où votre mariage sera fixé?
«—Je vous le jure!
«—Mais vous, Ida, promettez-moi de bien réfléchir avant de prendre un parti; je ne pourrais jamais être heureux si je vous savais à plaindre.
«—Cher Ney, je vous écrirai, j'apprendrai vos victoires; je vous dirai par lettres mon amour… Nos destinées s'accompliront.
«—Où prenez-vous donc, étrange et divine femme, tout ce que vous exprimez si bien?
«—Dans mon cœur… et il ne trompe jamais.» Il y posa sa noble main; je la serrai avec force, et son regard me dit qu'il sentait tout ce que j'éprouvais.
Je vivais comme dans un nuage d'amour; chaque matin était un doux rêve, une attente mélancolique et tendre, que la visite du soir confirmait toujours. Les dernières entrevues me semblèrent pourtant empreintes de quelques plus sombres couleurs. Son air avait été triste et préoccupé. Il devait venir fort tard le lendemain. Je sortis dans la journée: en rentrant j'appris que Ney s'était présenté chez moi, qu'il avait fait mille questions avec tous les gestes de l'emportement et de l'humeur. Voici le billet que je trouvai sur ma toilette:
«La solitude commence à vous peser, à ce qu'il paraît… Mais je n'étais attendu que ce soir; je n'ai pas droit de me plaindre… Au reste, rassurez-vous sur votre réclusion; j'étais venu, pour vous en annoncer le terme. Dans dix jours vous serez plus libre que moi.»
À la lecture de ces lignes cruelles, comment rendre ce qui se passait en moi? ce fut presqu'une agonie jusqu'à l'arrivée de celui qui la causait. Dès que je l'entends, je me précipite vers la porte, je lui saisis la main avec violence, et la portant sur mon cœur: «Que vous a-t-il fait, m'écriai-je, pour le déchirer?» Hélas! la conviction fut prompte, car mon langage était déchirant; mais admirez cette énigme du cœur humain. Il avait accompagné ses premières questions sur ma sortie d'un certain emportement et d'une certaine rudesse. J'avais comme peur de sa terrible physionomie, et le retentissement de cette frayeur me semblait un plaisir.
Le ton devint plus timide et même plus gai. Je lui parlai de ma disgrâce dramatique, qui pourrait bien avoir quelque rechute. «Quoi! vous songeriez encore au théâtre? Dans vos projets vous compteriez celui-là? Ô mon amie! j'aimerais mieux vous voir cantinière qu'actrice.
«—Cantinière! pour cela j'y consentirais volontiers, car cela serait un moyen de vous voir.» Il partit d'un éclat de rire à cette plaisante déclaration.
«—Une pareille vie, Ida, n'est pas faite pour vous. Le nom seul vous l'indique assez.
«—Mais quel malheur au moins, que je ne puisse, à votre mariage, devenir garçon. Vous me feriez entrer au service; je vous servirais en qualité d'aide-de-camp.» Je continuai ainsi à débiter mille folies et à dissiper les nuages qui avaient obscurci son noble front.
«Avez-vous toujours des habits d'homme? ajouta-t-il.
«—Oui, garde-robe complète.
«—Je vous ai vue sous ce costume; vous aviez l'air d'un franc mauvais sujet.
«—Mais c'est bien mal de me le rappeler, vous qui ne me trouviez pas capable de la dignité de cantinière.
«—Mais savez-vous que nous avons des cantinières de fort bonne compagnie, de véritables femmes à sentimens, toutes fort laides à la vérité; mais à l'armée la laideur même n'est pas une garantie de la vertu.» Et là-dessus il me conta de fort drôles aventures qui, pour être répétées, auraient besoin de l'excuse de sa gaieté militaire.
Puis, en l'interrompant: «Vous verrai-je demain? le bientôt de votre billet m'en laisse-t-il l'espérance? Oui; mais après, mon amie, bonne et délicate amie, je vous écrirai.
«—J'entends… Mon ami, vous serez heureux, vous le méritez si bien! Mais, au comble de cette félicité, pensez, pensez quelquefois qu'Ida n'en aura plus d'autre que de se rappeler ce qu'elle goûte encore dans ce moment.
«—Vous m'écrirez aussi; je veux toujours savoir où vous serez, ce que vous ferez. Il faut mettre ordre à vos affaires. Voulez-vous que nous en causions en amis, en bons enfans?
«—Ô mon ami! de quoi voulez-vous me parler… d'intérêt? Vous voulez donc me désoler? Je n'ai besoin de rien, je ne veux rien, je n'attache de prix qu'aux souvenirs.» Pendant que je lui parlais, il détachait de son cou une montre et la chaîne qui la suspendait.
«—Vous l'avez portée, votre nom y est gravé; je l'accepte. Pourquoi faut-il que bientôt elle marque l'heure d'un éternel adieu!…»
Cet adieu, que l'honneur commandait, auquel même la délicatesse de la passion s'associait comme à un sacrifice nécessaire, cet adieu ne fut pas éternel, et pourtant il avait été sincère.