CHAPITRE LXXIV.

Campagne de Boulogne.—Le Tyrol.—Munificence de Napoléon.

Il me faut un moment revenir sur mes pas pour retracer une scène dont un hasard me rendit témoin, lorsque Ney fut prendre au camp de Boulogne le commandement du 6e corps d'armée. Mais aussi je fis ce voyage pour le seul bonheur de l'apercevoir. J'avais besoin de le consulter sur une lettre qu'il m'avait adressée, et qui, au lieu de m'être remise par la personne qui d'ordinaire me les faisait tenir, m'était parvenue par la poste, et qui me paraissait avoir été ouverte. Elle ne contenait pas de secrets, mais le style de Ney avait une énergie que tout le monde ne pouvait lire. Il me parlait dans cette lettre avec une franchise fort plaisante des intrigues des cantons suisses, qu'il avait désarmés avant de négocier. Le désir que j'avais de voir Ney entrait beaucoup plus dans ma détermination que la frivole prudence dont je prenais le prétexte. Il rit beaucoup de mes terreurs, mais il eut de plus tendres remercîmens sur ce courage d'avoir fait cent lieues pour l'en instruire. J'avais eu dans le temps, à Toulon, une lettre pour l'amiral Bruix, qui commandait la flotte de l'océan, mais Ney ne me permit pas de la présenter, désirant que je fusse le moins du monde en évidence, par une délicatesse qui me faisait d'une telle obéissance une gloire et un plaisir. J'éprouvais un heureux orgueil à me donner des qualités qui pussent mériter ses éloges. «Il y a certes, me disait-il, moins de fagoteurs dans les camps que dans les salons des Tuileries; mais il y en a, et les mauvais propos nuisent au bonheur.»

Le temps que je passai à Boulogne fut employé en promenades, en courses à cheval, partout où je pouvais l'apercevoir. Nous avions un langage mystérieux auquel Ney se prêtait, lui avec une complaisance et moi avec un bonheur inexprimables. Qu'il était noble, au milieu de tant de nobles guerriers! Quand un geste me disait: je vous vois, cette intelligence muette, innocente et pure, suffisait à mon cœur. Un jour, en revenant d'une de ces tournées de félicité mystérieuse, je vis ce que je vais décrire.

Les soldats faisaient de fréquentes patrouilles le long des côtes pour empêcher la contrebande; j'étais assise dans une cavité du ravin qui me servait d'abri: ma rêverie fut tout à coup interrompue par deux voix d'hommes qui venaient d'au-dessus de ma tête. L'un disait à l'autre en mauvais anglais. «Attendez, vous allez les voir dans dix minutes; ils tourneront à la pointe, vous prendrez par le bas, j'irai parler au commandant, je lui dirai: le vent vient de là, aussitôt vous le verrez commander un à droite, alors c'est à vous à en profiter; je vous ai promis une heure libre, et vous la garantis. Savez-vous qu'il ne s'agit pas d'une bagatelle, 300 à 400,000 f. à gagner pour la maison Ver…—Mais voyez-vous, dit un autre, vous lésinez, et quand il s'agit de la vie, il faut payer.» Je n'entendis plus rien, mais je vis effectivement une patrouille débusquer à ma droite, rétrograder, prendre une direction opposée, enfin le marché se consomma avec toutes les clauses que j'avais entendues.

Je revis Ney le lendemain. Je ne lui dis rien alors de la petite scène fort peu militaire dont j'avais été témoin. Mais plusieurs mois après je lui en fis la confidence, en lui avouant que je l'avais ajournée de peur de faire punir l'officier commandant la patrouille, pour sa coupable connivence dans cette affaire. Ney me répondit qu'il me savait gré de lui avoir épargné la douleur de chercher les coupables, et de punir un officier français pour une fraude. Il ne me donna plus que vingt-quatre heures à passer près de lui, me faisant promettre de rester tranquille à Paris, sans courses et sans voyages inutiles.

Je partis le lendemain même, et, arrivée à Paris, j'appris que Ney était sur les bords du Rhin. En vingt-cinq jours il y était parvenu avec son corps d'armée des bords de l'océan. Je me trouvai logée chez des personnes toutes dévouées à l'empire, enivrées de la gloire militaire autant que moi peut-être. On ne parlait que triomphes, conquêtes, envahissemens, gloire de nos armes. Ma pauvre tête, remplie déjà d'images et de pensées guerrières, ne pouvait se calmer et se rafraîchir en pareille compagnie. L'exaltation me rendit bientôt insupportable le paisible séjour de Paris, et malheureusement une imprudence conçue, une folie rêvée, sont pour moi une folie faite. Mon plan fut aussitôt exécuté que formé. Beaucoup de personnes de ma connaissance se rendaient déjà à Milan pour les fêtes du 26 mai. Je n'avais pas cessé d'être en correspondance avec le comte Strozzi, grand seigneur italien, fort instruit, dont j'aurai à parler plus tard. Un de ses parens faisait partie de la députation qui avait été envoyée pour offrir la couronne d'Italie au vainqueur de Marengo et de Lodi. Je fus le voir; il me facilita mon voyage et me donna une lettre qui dans la suite me valut la faveur de la princesse Élisa, grande duchesse de Toscane. Avant mon départ, je crus devoir encore écrire à Regnaud de Saint-Jean d'Angely. Il craignit de me voir, tout absorbé qu'il était alors dans ses admirations impériales. Son ancienne amitié céda aux scrupules de sa conscience politique, qui ne me trouvait pas assez orthodoxe en fait de dévouement, depuis surtout le procès de Moreau. Mais, quelque temps après, lorsqu'il fut question de m'assurer une honorable existence, son intérêt se réveilla, et c'est au compte avantageux qu'il rendit de mon esprit et de mes qualités, que je dus une place à la cour de Toscane.

Dans ce temps, j'eus occasion de voir le grand maréchal du palais, Duroc, que déjà j'avais connu. J'en reçus l'accueil le plus aimable, qu'il entremêla de quelques plaisanteries sur ma passion pour la gloire, sur mon amitié fraternelle pour Ney. Il me demanda si je voulais de sa protection près de l'Empereur; qu'il me ferait adjoindre à l'état-major de Ney pour la prochaine campagne d'Autriche. Je lui répondis sur le même ton, et lui fis part de mon projet d'aller au couronnement à Milan, et de rejoindre Ney par le Tyrol. «Admirable plan de campagne! s'écria-t-il en riant; je veux absolument vous présenter à l'Empereur.

«—Non, non, j'ai toujours un peu peur de votre nouvelle majesté, et je ne l'aime que dans ses bulletins de victoire.»

Duroc ne manquait pas, quand il était un peu poussé, d'une certaine amabilité. Nous dîmes cent folies. Il me demanda si j'avais beaucoup de connaissances à Milan: «En avez-vous de marquantes dans le nouveau gouvernement?

«—Lorsque j'y étais avec le général, et que j'y étais sous le titre de son épouse, les grands-juges et les excellences de toutes les classes se glorifiaient d'être de mes amis; mais aujourd'hui je suis seule; dépourvue de ce titre et réduite à mon seul mérite, qu'alors on trouvait supérieur; je ne sais trop ce qui me sera resté de ces bons amis de cour, et si la réserve n'aura pas remplacé l'empressement.

«—Ne craignez rien, me dit-il en me prenant la main amicalement, je vais vous recommander à quelqu'un, et je vous promets que vous n'aurez point déchu.»

Les gens du pouvoir se trompent sur les puissans effets de la protection. Cela ne vaut jamais la recommandation très simple et publique d'un nom honorable. J'en fis à Milan la peu flatteuse expérience. On m'y reçut avec politesse, même avec une politesse empressée, mais défiante cependant. Je cessai d'en rechercher les preuves. J'avais pris un appartement magnifique, et je me demande encore aujourd'hui où je trouvais alors le secret de donner à l'argent une si rapide et si folle circulation. Il y avait dans la maison que j'habitais une actrice fort célèbre, La Pelandi, tragédienne d'un admirable talent; elle savait le français, mais le parlait avec répugnance. Aussi notre rencontre devint bientôt de l'intimité, lorsqu'en la voyant un jour occupée dans le jardin à répéter, je lui offris de lui donner les répliques.

«Quoi! vous savez l'italien?»

Je répondis, en la désignant, par ces vers de Pétrarque:

Lieti fiori e ben note orbe
Che madonna pensando premer sole,
Piaggia che ascolti le sue dolci parole
E del piede alcun vestigio serba.

Elle fut ravie, et j'y gagnai le délicieux plaisir d'entendre parler le plus pur toscan par un organe enchanteur. C'était pour moi un nouvel enthousiasme que le séjour de l'Italie. Je ne rêvais plus que poésie, théâtre, beaux-arts. Tout, à cette époque, commençait à ajouter de l'illusion à ce pays de merveilles. Vivant avec les artistes, j'assistais à toutes leurs fêtes; et ils m'engagèrent facilement à paraître dans le prologue d'une pièce de circonstance, où, sous le costume de la Renommée, je débitai une soixantaine de mauvais vers italiens, en déposant un laurier sur le buste de Napoléon. Le costume m'était extrêmement favorable, et je lui dus sans doute d'éclipser toutes les femmes fort jolies qui s'étaient disputé l'honneur de figurer dans ce prologue.

Je devais me rendre à un grand souper. En entrant chez moi pour faire ma toilette, mon étonnement ne fut pas médiocre de trouver un mot de l'un des plus intimes confidens de l'Empereur, qui m'engageait à me rendre au palais impérial avec la personne qu'on m'envoyait. J'aurais ici, si j'écrivais un roman, un superbe texte d'indignation et de magnifiques phrases de refus, un beau faste de vertu blessée; mais j'écris des événemens, les événemens d'une existence bizarre, aventureuse. Que la sincérité, qui me fait fuir le mensonge et l'hypocrisie, me soit du moins comme une vertu, à défaut de celles qui m'ont trop manqué. Je n'eus aucune irrésolution: l'amour-propre en permettait-il? Quoique toujours étrangère à l'ambition, j'avoue que le soin de ma toilette ne fut point sans calcul; elle était en vérité bien ambitieuse. Arrivée au palais, je trouvai l'ami du prince, qui m'en fit compliment, qui m'assura de la haute estime du maître. «Je n'ai pas besoin, me dit-il, de vous dicter le langage à tenir; mais une recommandation bien grave, c'est de ne point vous intimider si l'on vous parle de Moreau.

«—M'intimider! ne le craignez pas; mais si l'on me parle de Moreau ou de Ney, adieu à la majesté.

«—C'est une originalité ridicule; contentez-vous d'être aimable, vous me remercîrez du conseil.»

Au moment même une porte que je n'avais pas aperçue s'entr'ouvrit; l'ami du prince se retira, et je me trouvai dans un cabinet de dix pieds carrés avec celui pour lequel un empire était trop petit. Il n'y eut d'abord ni salut, ni complimens; puis venant à moi, il me dit: «Savez-vous que vous avez l'air ici d'être plus jeune de six ans qu'au théâtre.

«—J'en suis heureuse.

«—Vous étiez très liée avec Moreau?

«—Très liée.

«Il a fait pour vous bien des folies!

Je ne répondis rien. L'Empereur se rapprocha de moi et nous causâmes avec plus d'abandon encore; il se faisait aimable, et je le trouvai assez pour oublier Moreau, l'empereur, le roi; toutefois plus de brusquerie que de tendresse. Il ne fallait qu'un peu de tact pour s'apercevoir que les femmes ne pouvaient guère exercer d'empire sur Napoléon; qu'il était capable de faiblesse, mais nullement de ces attachemens aveugles qui peuvent devenir si funestes aux peuples chez les souverains. Il n'y eut jamais à craindre avec lui que les trésors publics fussent sacrifiés à apaiser les vapeurs et à désarmer la migraine d'une favorite.

Il n'ignorait rien de ma singulière existence, et me demanda si j'étais attachée au théâtre de Milan, si je comptais y rester. Je lui répondis que mon projet était, aussitôt après les fêtes, de voyager dans le Tyrol. Il me jeta un regard dont rien ne pourrait exprimer la pénétration, en ajoutant «Vous êtes donc Allemande.

«—Non, sire, je suis née Italienne, et j'ai le cœur français.»

Il me regarda de nouveau, resta quelques minutes indécis, puis me dit seulement avec la nonchalance royale ou ministérielle: «Je m'occuperai de vous.«Après cette vraie réponse de pétition, il disparut. Je fus reconduite par mon introducteur qui m'accabla de questions, auxquelles je répondis de manière à satisfaire sa curiosité ou son obligeance, et nous nous quittâmes fort bons amis.

En rentrant chez moi j'éprouvais une agitation extrême. J'étais fière et humiliée; le passé venait en quelque sorte accuser le présent. Je me rappelais que neuf années avant j'avais occupé ce palais, aujourd'hui impérial, dans un éclat pareil à celui de ses hôtes couronnés; et j'en revenais avec une invincible admiration pour le persécuteur de celui qui m'en avait fait partager les honneurs, ce persécuteur qui venait de placer son souvenir à la place du premier souvenir de l'exilé.

Tourmentée par toutes ces idées, je pris de sages résolutions; mais la fatalité était là pour les chasser. Deux jours se passèrent et je n'entendis plus parler de rien. Les blessures de la vanité commençaient à se joindre aux tourmens de l'ennui, quand je reçus la visite du grand maréchal du palais. Il m'étonna beaucoup plus par la magnificence du don qu'il me fit, que par l'annonce d'une seconde audience de l'Empereur. Je voulus refuser le présent auquel je n'avais point de droits; Duroc me donna de si bonnes raisons sur la nécessité d'accepter, que je m'y résignai par dévouement, en lui demandant s'il fallait que j'en remerciasse l'Empereur. «Certes, me dit-il; sans cela il vous en demanderait des nouvelles avec humeur, avec inquiétude même; et dans tous les cas il prendrait votre refus pour une ruse ou pour une offense. L'Empereur n'est pas un homme comme les autres; il mérite bien de n'être pas traité de même.»

Je me rendis encore le soir au palais, comme j'en avais reçu l'ordre. Même introduction, mais attente beaucoup plus longue. Le grand maréchal me conduisit dans une pièce assez spacieuse, qui ressemblait bien plus à un bureau de ministre qu'à un boudoir de souverain. L'Empereur était occupé à signer un énorme paquet de dépêches; il ne fit que jeter un regard à notre entrée. Le maréchal me fit signe de m'asseoir et il se retira. Un grand quart d'heure se passa sans que l'Empereur parût se souvenir que j'étais là. Tout à coup se tournant sans quitter la plume, il me dit: «Vous vous ennuyez?

«—C'est impossible, sire.

«—Comment, impossible?

«—Ne suis-je pas témoin des travaux d'un grand homme? N'y a-t-il pas là quelque intérêt pour l'amour-propre?» Là-dessus je me levai; il en fit autant, et il s'approcha avec beaucoup plus de grâce que lors de la première entrevue. Tout à coup il regarda du côté de son bureau, traversa la chambre, sonna, et d'une porte opposée à celle par laquelle j'étais entrée, je vis un mameluck ayant derrière lui plusieurs hommes qui restèrent en dehors. Je fus si étourdie de cette apparition, que je n'entendis rien; les yeux du mameluck se fixèrent sur moi d'une manière effrayante; il remit un paquet à l'Empereur, qui se rapprocha silencieux de son bureau. Dans mon inquiétude je me levai, marchant librement et à grands pas. Je fis comme si je n'apercevais pas l'Empereur venant doucement derrière moi. Bientôt je le regardai; ses yeux exprimaient bien plus l'énergie italienne que la dignité impériale. Je songeai peu à l'étiquette, et il n'en fut que plus aimable; et notre intime causerie se prolongea, à son insu comme au mien, jusqu'à deux heures du matin. «Vous ne dormez donc pas, lui dis-je?—Le moins possible; ce qu'on prend au sommeil est autant d'ajouté à la véritable existence, me répondit-il.»

Lorsqu'on parle d'un homme si extraordinaire, les plus minutieux souvenirs ont encore je ne sais quel puissant intérêt; qu'on me pardonne donc encore quelques détails. On a fait grand bruit de sa brusquerie presque brutale: c'est une critique de la haine. Certes, Napoléon n'était pas un grand homme dameret; mais sa galanterie, par cela même qu'elle n'était pas d'une nuance commune, en devenait plus flatteuse; elle plaisait parce qu'elle était sienne. Il ne disait point à une femme qu'elle était belle, mais il détaillait avec le tact d'un artiste ses avantages.

«Croyez-vous, m'avoua-t-il fort plaisamment, qu'en vous voyant au théâtre, j'ai soupçonné un peu de contrebande dans votre beauté?»

On à débité encore que sa peau avait la teinte et le désagrément de celle des hommes de couleur: ceux qui l'ont vu de près se joindront à mon témoignage pour le nier.

Napoléon me parut mieux empereur que consul; sa physionomie avait gagné de la noblesse et n'avait point perdu de sa simplicité; son regard était d'une incroyable pénétration; les belles lignes de son profil surtout rappelaient ce caractère césarien, signe de la grandeur, sorte de prédestination de l'empire. Ses mains, auxquelles on a fait une célébrité, ne démentaient point en effet leur haute réputation; j'en remarquai l'étonnante blancheur, et il m'en remercia presque avec le sourire d'une jolie femme. Tant il y a toujours dans les plus grands caractères une place en réserve pour quelque puérile vanité!

Je puis avouer ici un changement dans mes opinions, que tant d'autres éprouvèrent comme moi à cette époque. À dater de cette entrevue, Napoléon ne s'offrit plus à ma pensée que comme le plus grand homme de son temps. Les doubles rayons du génie des armes et des affaires brillaient sur son front; guerrier victorieux, souverain législateur, ses luttes militaires étaient encore des veilles politiques. Dès lors mon enthousiasme ne connut plus de bornes; et ce fut à ce point, qu'en revoyant Ney, il s'en aperçut et m'en fit la remarque. J'oubliais de dire que dans mon entrevue avec l'Empereur, quand je lui exprimai ma reconnaissance de son magnifique présent[2], il me répondit: «Je me souviendrai de vous, et nous ferons plus…»

Il tint parole; car lorsque, trois ans après, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely présenta à sa signature mon engagement pour la cour de Toscane, près de la princesse Élisa, l'Empereur dit; «Oh! c'est notre fama volat; certes, j'approuve;» approbation qui me valut le retour de Regnaud, sa confiance, dès lors entière, la protection et les bienfaits de la sœur de Napoléon.