CHAPITRE LXXVI.

Nouvelles courses dans le Tyrol.—Scène d'espionnage.—Madame Pâris.—Le général Delzons.—Courtes entrevues avec Ney.—Souvenirs du général Championnet.

Dans la maison où je logeais à Inspruck, il y avait une dame Murhauzen, avec laquelle je parcourais le pays. Son fils paraissait avoir grand peur des soldats français; mais cela était une frayeur de convention. Enfin le jeune Murhauzen était un espion du cabinet autrichien. Avec un peu de réflexion j'aurais dû le deviner; mais son air triste me trompa, parce que je trouvais naturelle cette antipathie pour l'étranger. Mais lorsque je découvris cela, il fallut toute la bonté de mon cœur pour ne pas tout déclarer à l'autorité, et faire arrêter sur-le-champ les coupables. Grâce à mon silence ils ne furent arrêtés que long-temps après. Mais voici l'histoire de ce curieux espionnage dressé dans les montagnes du Tyrol.

Un pavillon de la maison où je logeais à Inspruck avec la famille Murhauzen était occupé par une femme que j'appellerai Pâris, parce qu'elle était cousine du garde du corps qui donna si intrépidement la mort à Lepelletier de Saint-Fargeau, pour son vote contre l'infortuné Louis XVI. On la disait fort affligée d'une perte récente. En allant la voir avec le désir de la consoler, j'avoue que je fus assez mal prévenue par l'appareil fastueux de son deuil, l'élégance de son désespoir et les grimaces de sa douleur. Madame Pâris ne savait pas qu'elle allait débiter son roman devant un témoin de certaines circonstances dont elle allait maladroitement s'étayer. Madame Pâris était jolie; en la voyant et en l'entendant, on la reconnaissait bien pour une femme de l'aristocratie; elle avait de fort bonnes manières et peu d'instruction. Si elle avait su pleurer, madame Pâris m'eût facilement trompée; mais je ne pus jamais croire à la douleur de ses yeux noirs, dont l'expression n'était pas l'attendrissement.

Madame Pâris prétendait avoir suivi son mari à l'armée de Condé. À la prise de Kehl, un chef de bataillon de l'armée républicaine l'avait sauvée et conduite au général Joubert, qui la rendit à son père. Le général Moreau avait fait exprès pour elle un voyage à Paris. Pénétrée de tant de loyauté, elle avait trop loué devant son père ceux qu'il haïssait comme ennemis de son parti, et l'avait quitté (ce qui était pousser bien loin la reconnaissance). Après avoir perdu son mari idolâtré, elle avait quitté les rangs des royalistes pour ceux des républicains dans l'ardent désir de retrouver sa patrie, et de mourir obscure aux lieux qui l'avaient vue naître.

Je la laissai dire sans l'interrompre, attendant qu'elle en vînt à ce qu'elle voulait de moi; elle y vint: il s'agissait de lui donner mon passe-port, où l'on arrangerait le signalement, ou bien de lui en procurer un pour se rendre, en France. Regardant alors la veuve et ses complices, je lui démontrai avec une désespérante exactitude tous les mensonges de sa narration. «Vous prétendez avoir été sauvée aux environs de Kehl par le général Joubert: il n'y était pas. C'était le général Férino qui se battait contre l'armée de Condé, lorsque le prince Charles fut repoussé vers Ettinger. Quant à Moreau, il était à l'armée de Sambre-et-Meuse; il ne fit aucune démarche à Paris en faveur d'une veuve d'émigré. Il en sauva plus d'un sur le champ de bataille, et je le sus; mais jamais il n'a été question du roman que vous venez de me débiter.»

Après cet éclat, je vis la bassesse dans toute sa nudité. Il faut dire ici que par prudence Ney avait voulu que je passasse pour la sœur d'un des sous-officiers qui me remettait ses lettres. Cette circonstance laissait de l'espoir à des gens qui ne connaissaient pas le soldat français, et ce courage qui résiste à l'or comme aux boulets. Madame Pâris crut devoir tout risquer.

«—J'ai, me dit-elle, une mission pour la France, qui sera payée au poids de l'or en cas de succès. Il faut un passe-port et quelques moyens de liaison avec des généraux français.» Murhauzen ajouta que mon dévouement me vaudrait une haute protection. Rien ne me fut pénible comme le visage heureux de ce jeune homme, si jeune jouant la trahison.

«Eh bien! belle dame, me dit madame Pâris, en me tendant la main, êtes-vous des nôtres

Je lui déclarai, en reculant, mon indignation contre de tels moyens de fortune, et ma résolution de les en faire repentir s'ils ne quittaient Inspruck dans les vingt-quatre heures.

«Je saurai bien me faire protéger,» répondit madame Pâris.

«—Et moi me faire croire en dépit de vos protections, parce que ceux à qui je parlerai de vos menées savent que j'en suis incapable.

«—Vous faites bien l'importante, pour la parente d'un sous-officier qui suit l'armée!

«—Eh bien! vous qui êtes si distinguée par les manières et si peu par les sentimens, partez cette nuit même, ou demain vous êtes arrêtée.»

Murhauzen me saisit par la main, et, me voyant si intraitable, descendit aux supplications pour m'engager à tout le moins au silence.

«Pas au delà de deux fois vingt-quatre heures,» fut ma réponse.

Lorsque le lendemain je me préparais à changer de logement, la femme qui vint me servir mon thé m'annonça que la famille Murhauzen était partie depuis quatre heures du matin avec la dame française du pavillon.

Je me décidai à prendre un nouveau logement; mais ne pouvant prévenir Ney de ce qui m'était arrivé que le soir, je fus aise de ce retard par la crainte que, si je l'eusse vu de suite, mon secret ne me pesât, et par l'espoir, que quand je parlerais, les coupables du moins auraient eu le temps nécessaire de pourvoir à leur sûreté.

Quand je vis Ney, j'eus un moment d'inquiétude sur la manière dont il recevrait ma tardive confidence. Qu'elle fut heureuse, ma surprise, lorsque je l'entendis, au lieu de me blâmer, m'approuver avec éloges, en me recommandant le secret! «Ils sont loin, me dit-il; j'en suis bien aise. Je ne les crois pas dangereux; mais le fussent-ils, j'aime mieux qu'ils soient arrêtés ailleurs qu'ici, et je préfère surtout ne jamais vous devoir de pareils avertissemens.» Il me rappela ma rencontre avec H*** à Belsona, en ajoutant: «C'est de la même clique. Il y a autour de l'armée une fourmilière d'intrigans et d'espions, comme au temps des représentans du peuple. C'était alors pour nous dénoncer; maintenant c'est pour épier nos sentimens à l'égard de Napoléon. Eh! mon Dieu, est-ce que le soldat s'inquiète des hommes? il ne voit que son pays, et il y est fidèle et partout et sous tous les régimes.» Je m'enivrais au son de ces nobles paroles. Que Ney était beau quand il parlait de gloire et de patrie!

Ney m'annonça qu'il me ferait partir le lendemain, me défendant de me lier avec qui que ce fût pendant les séjours que je ferais durant la campagne. Il me donna une lettre pour le général Godinot[3], son ami, homme aimable et bon, que je ne vis qu'à Ulm, après avoir perdu la lettre qui me recommandait à lui.

Il ne m'arriva rien de bien extraordinaire dans cette campagne. Ce fut une vie de fatigues que le délire de la gloire et de la passion pouvait seul faire supporter, mais que je soutenais par un courage qui n'avait que la courte mais bien douce récompense d'une surprise et d'un regard. J'avais abattu mes cheveux; le soleil avait bruni mon teint; mon air enfin avait pris quelque chose de si viril, que Ney me disait souvent: «Si vous ne parliez pas, je défierais qu'on vous reconnût pour ce que vous êtes, surtout à cheval.» J'en fis l'expérience, et d'une manière curieuse, dans cette campagne, à la défense de Cattaro, où commandait le général Delzons[4], avec qui j'avais eu des relations d'amitié. Me voyant, au moment d'un repas militaire, payer l'eau-de-vie à tout le groupe qui entourait la cantinière, vrai modèle de celle qu'a chantée notre Béranger, il demanda: Quel est ce jeune homme, ce petit homme-là? Général, répondit l'Hébé militaire, c'est un Parisien qui veut se faire apprenti soldat; il paie largement sa bien-venue, mais il ne boit pas. En effet, ni l'exemple ni la fatigue n'influèrent sur mes habitudes, et je n'eus jamais recours à cette ressource de forces factices.

J'ai appris plus tard, et de Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, que l'épisode d'espionnage, que je viens de raconter dans ce chapitre, que le salut que durent à Inspruck des misérables à ma généreuse négligence, que toute cette affaire, enfin éventée par la police impériale, excita quelque refroidissement dans la faveur dont Ney était à si juste titre honoré pour ses grands talens et sa bravoure. Il continua à se couvrir de gloire à Magdebourg, à Iéna, à Friedland, à Eylau; mais Regnaud, en me parlant de cette affaire, m'avoua qu'il n'avait fallu rien moins que tout cela pour sauver Ney d'une disgrâce complète. On avait cru que Ney avait été d'accord pour laisser échapper Murhauzen; et, lorsque j'attestai à Regnaud que je n'avais confié à Ney cette intrigue qu'après la fuite des coupables, il s'emporta au point de me déclarer que le devoir de Ney était de me faire arrêter et conduire à Paris pour cause de non-révélation. On voit que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely n'avait pas dévié en fait de dévouement.

«Ney, lui dis-je, est un grand capitaine, et n'est point un fin politique; il n'a jamais vu ni connu ce Murhauzen, pas plus que la dame Pâris.» Aussi j'avoue que je fus saisie d'un effroi involontaire quand il ajouta: «Comment se fait-il qu'on ait trouvé dans les papiers de cet homme une lettre adressée au général Dallemagne, questeur du corps législatif, où il était fortement question de la haute protection de Ney pour une émigrée?» Dans cette affaire, comme dans celle d'Hervas, je fus embarrassée, ainsi que cela arrive plus qu'on ne croit à l'innocence; j'expliquai à Regnaud qu'il se pourrait qu'une lettre de moi au général Dallemagne eût été égarée; qu'en effet j'avais long-temps entretenu, quoique à de grands intervalles, avec cet officier une correspondance; mais que je répondais qu'elle avait été exempte de toute réflexion politique.

À propos de correspondance, j'ai omis d'en mentionner une qui fut assez active entre moi et l'un des plus grands capitaines de la révolution, dont le nom n'a point encore figuré dans ces Mémoires, parce que, à vrai dire, le fait de cette correspondance, ne se rattachant point à une passion, m'est resté comme un souvenir plus tranquille et en quelque sorte moins pressé; il s'agit du général Championnet. Je l'avais connu bien long-temps avant le 18 brumaire; il passait pour Jacobin; je ne me suis jamais aperçue que d'une chose, c'est qu'il avait fort bon cœur, de l'esprit naturel, une imagination brûlante, le goût effréné de la lecture. Un peu de vanité flattée m'avait conduite à cette amitié assez vive, qui ne fut jamais qu'épistolaire. Fils naturel d'un avocat distingué, Championnet était fort plaisant quand il parlait de sa naissance; en général, il contait d'une manière fort originale. Du reste, de la plaisanterie passant à l'enthousiasme, il citait volontiers Plutarque après un lazzi. Il avait eu une liaison à Dusseldorf. Rien n'était amusant comme le tableau tracé par lui de cette liaison, et de la rivalité qu'elle avait amenée entre lui et Suchet. Venant de battre les Autrichiens à Fenestrelles, il m'écrivait: «On a voulu me souffler ma belle et ma gloire; mais le petit Championnet a prouvé qu'il sait conserver les deux. Pourtant, chère frère d'armes, je me lasse du métier; car nous avons bien l'air de ne nous être tant épuisés qu'afin seulement de devenir libres pour un nouvel esclavage.» Je reçus encore quelques lettres de lui après la journée du 18 brumaire, sur laquelle il s'exprimait avec beaucoup de noblesse et d'indignation. Quand je passais auprès de Ney quelques momens un peu tranquilles, il était bien rare qu'il ne me parlât point de Championnet, dont il estimait la fière indépendance. Ce qui lui échappait dans ses effusions me fit long-temps croire que lui aussi était plus républicain qu'il ne lui convenait ensuite de le paraître.