CHAPITRE LXXVIII.
Bataille d'Eylau.—Ma blessure.
Dès le commencement de la campagne, Ney avait repris cette habitude de prodiges qui le mettait toujours au premier plan d'une armée de héros. Génesbourg, d'abord; le lendemain Elchingen; puis Eylau. Quelles incroyables péripéties de victoires et d'émotions! Au milieu de toutes ces gloires, mon obscurité était encore glorieuse: j'étais fière d'être ainsi confondue dans les rangs qui, électrisés par un chef invincible, enlevèrent le formidable plateau dont la prise laissa Ulm sens défense. Dans mon abnégation de vanité j'étais heureuse; ma gloire, à moi, c'était un regard surpris au milieu des dangers, des fatigues et de la mitraille. Que de fois, dans ces rares momens, arrachée aux devoirs pour les donner au bonheur, Ney me répétait: «Pauvre Ida, comme vous voilà faite! vous êtes partout; vous ne craignez donc rien?» Alors je lui racontais tous mes moyens de pénétrer jusqu'à lui, mes intelligences pour me trouver toujours près de l'attaque. En lui parlant ainsi, je pressais contre mon cœur cette main terrible à l'ennemi et toujours secourable au vaincu. Oh! que le courage, que les vertus guerrières vont bien à l'amour! et qu'il y a loin de cette passion ressentie sur un champ de bataille, de cet enthousiasme mêlé de périls, à la galanterie musquée de ces colonels de l'ancien régime, qui brodaient au tambour!
Comme j'avais confié à Ney les services que m'avait rendus le général Lariboissière, pour me faciliter les moyens de toujours l'approcher, il se fâcha, en me renouvelant énergiquement l'ordre d'avoir aussi le courage de ma consigne militaire. Je trouvais bien à cela un peu de vanité; mais comme la mienne était de lui obéir, je lui promis tout ce qu'il voulut. «Ayez un domestique sûr, me dit-il; avec lui, de l'or et votre tête, vous devez vous passer de protections.»
Nous nous séparâmes pour nous rejoindre bientôt. J'eus le bonheur de trouver à Magdebourg un excellent domestique qu'une affection naturelle portait vers les Français. Je fus ainsi débarrassée de la nécessité de recourir aux guides du pays. Hantz connaissait la Prusse, l'Allemagne et le Tyrol, du doigt, suivant son expression. Il entra en fonctions par refaire mon porte-manteau. Je lui payai un mois de gages d'avance, désirant voir s'il n'avait pas l'habitude de boire, précaution nécessaire avec les domestiques anglais et allemands. Je ne me souciais pas d'être, au milieu de tous mes dangers, encore à la merci d'un ivrogne. Mais Hantz était un phénix; il régala ses camarades, fit honneur à la générosité française. Hantz ne parlait pas mal français; il me pria même de ne jamais lui parler que dans cette langue; en quelques mois il était presque devenu puriste.
Je craindrais de paraître barbare en prodiguant ici les descriptions de toutes les scènes de carnage que traîne la guerre à sa suite, quand une grande passion occupe le cœur, quand on a, pour ainsi dire, à débattre sa propre existence sur ces horribles champs de la mort, dont je supportais l'aspect sans trembler. Hantz, connaissant la rigueur du climat, m'avait ménagé toutes sortes de précautions contre le froid. Ainsi chaudement vêtue, chargée d'or, inaccessible à la crainte, les obstacles de la route et de la saison ne faisaient que rendre plus vif mon ardent désir de me rapprocher de celui dont un mot et un sourire payaient cette vie de privations et de fatigues.
Encouragée par tant de courses heureuses, ne croyant rien d'impossible à mon habitude des hasards, j'avançai vers Mohringue. La route était déjà encombrée de bagages et de blessés. Chacun était si occupé de lui-même, qu'on ne s'occupait guère de nous. Hantz me faisait passer pour un négociant se rendant à Chomoditen. «Vous ne pourrez traverser, lui criaient quelques soldats; les Russes y sont. On les délogera, criaient d'autres; ils sont en bonnes mains, Ney les attaque.» Hantz, ayant son thème fait, les excitait à parler; c'était travailler à mon bonheur, car en écoutant les soldats pouvais-je entendre autre chose que son éloge? Les blessés retrouvaient dans leurs cris de souffrance des cris d'admiration pour un chef adoré. Dans une de ces voitures inventées par le génie de l'humanité[5] contre le génie de la guerre, un Russe, mêlé à nos blessés, était aidé et pansé par ceux qui souffraient moins. Oh! c'était un beau spectacle que celui de cette valeur compatissante, après avoir été si terrible! J'avais gardé le silence, malgré mon admiration; mais au moment de la halte à un village, j'oubliai mon rôle, en demandant à un aide chirurgien, qui avait été atteint lui-même dans ses intrépides fonctions, la permission de distribuer quelque argent pour boire au succès. Il me regarda en souriant, et, en me conseillant de ne pas aller plus loin, si je voulais éviter d'avoir besoin de son ministère, il me dit: «J'y allais, et vous voyez que j'en suis revenu blessé. L'ennemi est en nombre, on le culbutera; l'affaire sera chaude. Ney est à l'avant-garde avec les plus braves; le soldat est exalté jusqu'au délire.» On ne trouva que quelques jattes de lait à distribuer à nos blessés. J'avais une gourde pleine de Madère; Hantz avait une autre gourde pleine d'eau-de-vie: l'idée ne me vint pas que nous pourrions en avoir besoin pour nous-mêmes. On trouva aussi quelques œufs qu'on arracha, à l'aide de quelques pièces d'argent, à une pauvre paysanne. De tout cela il fut composé un délicieux breuvage militaire. Chacun eut son verre, à l'exception de ce brave Hantz, qui en fit le sacrifice avec une joie charmante.
Nous allions remonter à cheval et quitter nos camarades d'ambulance, quand tout à coup nous fûmes entourés de troupes de différens corps, qui se succédaient avec des cris de victoire. Ney venait de culbuter un corps entier de Prussiens. Tout le monde se heurtait dans une route étroite et mauvaise. Au milieu des chevaux et des bagages, j'aperçus une femme habillée en jokey; elle avait quitté sa famille bien établie à Hall pour suivre un sergent de grenadiers. Elle était d'une incroyable beauté; et il n'y avait pas moyen que sa figure de vierge ne démentît son déguisement. Elle fut bien joyeuse quand elle m'entendit lui adresser quelques mots en allemand. Elle y répondit bien naïvement; mais je ne veux pas affaiblir l'intérêt de sa petite narration, et je lui conserve ses expressions exactes.
«Oui, madame, j'ai tout quitté, parce que du moment que Bussières (c'était le sergent) m'eut dit qu'il m'aimait, je n'ai plus vu que lui au monde. Je n'ai pas volé mes parens, car je n'ai emporté que mes bijoux et les six cents ducats que ma mère m'a laissés en mourant; Bussières dit que c'est assez pour être heureux en France. Il s'est déjà tant battu sans être tué, qu'il échappera encore. S'il est blessé, je le soignerai bien; et s'il meurt, je me tuerai: voilà pourquoi j'ai senti qu'il fallait le suivre. Je voulais marcher à côté de lui, mais il m'a dit que c'était défendu; alors il m'a fait voir cet habit; mais quand je saurai où il doit se battre, alors je donnerai de l'argent à la vivandière pour qu'elle me laisse distribuer l'eau-de-vie. Bussières dit qu'elles n'ont peur de rien; et moi, aurai-je donc peur d'offrir à mon amant ce qui pourra lui être bon?»
J'écoutais cette petite femme avec ivresse; je sentais et je me promettais bien de faire comme elle. Nous étions près d'une espèce de château; nous allions y faire halte, quand un commandement imprévu fit tourner à gauche sur le flanc de la colonne. Nous aperçûmes le sergent Bussières, qui était bien le type du grenadier français, tel qu'on l'a vu, admiré, chanté et lithographié. La marche continua par des chemins affreux: l'artillerie s'y embourba. Les nouvelles étaient assez peu rassurantes; on allait bivaquer. «Il n'y a donc pas une maison ici? dis-je à Hantz.—Non, monsieur (Hantz ne m'appela jamais autrement); mais, avec un peu d'argent, je connais une bonne calèche qui pourra vous en servir.» Je m'y logeai lestement, sans songer même au souper, me fiant au zèle et à l'appétit de mon brave Hantz. Ma nouvelle amie de bivac voulut absolument chercher son Bussières; mais au bout d'un quart d'heure elle revint découragée. Je sentis, aux regrets plaisamment exprimés par la pauvre petite, la triste vérité de cette maxime de Larochefoucault, que, malgré la bonté de son cœur, on trouve toujours dans le chagrin de ses amis quelque chose qui flatte. Ainsi, en voyant la jeune Allemande revenir sans avoir pu voir son sergent, je sentis moins amer l'éloignement qui me séparait de mon héros, du maréchal Ney.
À quatre heures on se remit en marche. Ma petite compagne était plus fatiguée, et Hantz sut encore lui ménager une place sur un chariot. Les troupes débouchaient de toutes parts. Qu'on imagine un amphithéâtre de quinze lieues, couronné dans tous les sens de troupes de toutes armes, l'immobilité imposante de ces masses, dont les évolutions étaient pourtant si mobiles; qu'on se figure une femme comme perdue au milieu de cette solitude vivante, et certes, si à mes incomplètes descriptions on ne reconnaît pas la guerre, on reconnaîtra du moins l'empire des passions à l'accumulation de ces images qui me semblaient alors simples et naturelles.