CHAPITRE LXXXIII.
Voyage à Turin.—Cour du prince Borghèse et de la princesse Pauline.
La vie nomade est un besoin si impérieux pour moi, qu'à peine de retour à Gênes, je n'y fis en quelque sorte qu'une halte, et me remis presque immédiatement en marche pour une nouvelle caravane. J'avais appris par un chambellan du prince Borghèse, qui était descendu dans l'hôtel que j'habitais à Gênes, que la cour de Turin allait se trouver au grand complet par la présence assez rare de la princesse Pauline; et que cette capitale des départemens au delà des Alpes allait, pendant un mois, devenir un séjour tout-à-fait digne de l'attention et des loisirs d'une voyageuse. Il n'est pas nécessaire de me pousser beaucoup quand il s'agit de courir. D'ailleurs, quoique déjà guérie, j'étais persuadée que mon rétablissement s'obtiendrait surtout plus complet par des distractions. La santé est un admirable prétexte qui se prête à toutes les fantaisies de la tête, et qui fait que la plupart du temps dans la vie les plaisirs et les caprices sont traités comme des devoirs sérieux et des nécessités supérieures.
Je me rendis donc à Turin, mais seulement pour y passer quelques jours, avec la résolution de revenir à Gênes, où je prendrais un parti quand l'état de mes fonds me dirait d'être raisonnable, autant au moins qu'il m'est donné de l'être. En allant chercher dans l'ancien séjour des rois de Sardaigne des impressions frivoles, je fus entraînée par un retour de pensées plus graves à visiter le champ de bataille de Marengo. La gloire militaire exerce un incroyable empire sur mon cœur, et j'avoue que mes idées, tout-à-fait changées sur Bonaparte depuis mon aventure de Milan, me disposaient singulièrement aux extases de l'admiration. Une colonne élevée sur la route, en face du village de Marengo, ne permet pas de se méprendre sur la place précise où se portèrent les plus grands coups de cette immortelle journée. Je mis pied à terre dès que j'aperçus ce simple monument d'un si grand souvenir. Je parcourus le village, interrogeant les traces effacées de la bataille; puis je vins me rasseoir sur le bord de la route, l'œil fixé vers cette modeste colonne, première base d'une renommée et d'un trône universels: car c'est presque dans les champs de Marengo que Napoléon a ramassé la couronne de Charlemagne. De là, me disais-je, l'aigle a pris son essor; il est venu s'abattre sur la tribune déjà vieillie de la révolution, pour entraîner l'activité française, lasse de phrases et de massacres, vers une carrière immense et nouvelle. On peut regretter l'emploi qu'un tel géant fit de ses forces; mais il est impossible de ne point l'admirer, de ne point trouver poétique cette destinée d'un homme qui ne s'empare d'un sceptre que pour en faire un instrument de gloire nationale et de mouvement européen. Là, me disais-je, un jeune homme s'élève dès ses premières batailles au-dessus des plus grandes capitaines! Le feu du génie est dans ses yeux; je croyais le voir donner ses ordres, entendre ses commandemens énergiques et précis; par son génie, forcer en quelque sorte la fortune. Plus loin, je reconnaissais encore ce noble et brave Desaix, n'ayant qu'un regret sous le coup fatal qui vient de le frapper: c'est de ne plus pouvoir servir le premier consul; admirable élan de l'amitié, qui prouvait que celui qui avait le génie des batailles avait aussi le secret des cœurs, et cet art merveilleux d'exciter l'enthousiasme et le dévouement, dont il faut toujours que des vertus et des qualités extraordinaires soient les fondemens sacrés.
Je m'arrachai avec peine de cette grande scène de Marengo, dont la malveillance a cherché plus d'une fois à ravir le mérite au génie de Napoléon, comme si vingt autres batailles ne sont pas prêtes à se lever pour établir la légitimité glorieuse de cette première victoire. Je me rappelais alors avoir entendu répéter à Paris un mauvais bon mot de l'astronome Lalande, qui se réjouissait, disait-il, du gain de cette bataille; qui en faisait son compliment bien sincère au premier consul; mais qui était tenté de lui adresser une pétition pour que le héros en changeât le nom, attendu que la consonnance de Marengo rappelait trop celle de madame Angot, et que la ressemblance n'était pas assez militaire. L'esprit français est bien vif, bien agréable; mais n'y a-t-il pas dans notre nation, d'ailleurs si noble, une disposition fâcheuse à abuser de ses précieuses qualités? L'empire de l'épigramme et du trait n'est-il pas quelquefois terrible? et n'est-ce pas un obstacle aux grandes choses que cette opposition toute prête des lazzis et des plaisanteries? Je ne m'étonne pas que Napoléon l'ait redoutée; qu'il ait quelquefois tremblé devant la puissance des salons railleurs du faubourg Saint-Germain: le ridicule est toujours si prêt en France à faire justice du génie! Je ne sais si je me trompe, moi qui ai lu son ame dans ses yeux, mais je serais tentée de croire que la fatalité de quelques entreprises de l'Empereur a tenu à cette nécessité d'une grande ame, d'échapper à la satire à force de prodiges. Je suis sûre que, lisant les rapports de son ministre de la police, il est arrivé plus d'une fois à Napoléon de parcourir à grands pas son cabinet, poursuivi, non point par l'image des dangers, mais par un bon mot; de saisir sa carte du continent, de marquer du doigt la contrée lointaine dont la conquête devait servir de réponse à quelque impuissante moquerie, et de s'écrier: «France légère et maligne, je t'ai comblée de gloire, je veux t'en accabler!» Il serait curieux pour l'histoire de la grandeur et de la faiblesse humaines, de savoir si un grand homme n'a pas perdu un trône par la crainte d'un calembourg.
J'arrivai à Turin, et je fus comme émerveillée de l'air français qu'on y respirait alors. L'hôtel où je descendis était tenu, servi, et surtout occupé par des Français. J'y pris un logement magnifique, et je me mis de suite avec mon fidèle Hantz à visiter les belles arcades de la place du château et de la rue du Pô. Turin est une ville moins chargée de chefs-d'œuvre que certaines autres de la contrée, mais elle en possède assez pour avoir une réputation; je l'aurai peinte en deux mots, quand j'aurai dit que c'est une beauté régulière; ce ne sont pas celles que je préfère.
Dès le soir même, j'assistai à une moitié d'opera buffa au théâtre Carignano, qui fait face au palais du même nom, occupé alors par la préfecture. J'eus le plaisir d'apercevoir dans sa loge M. de Lameth, qui était aimé à Turin comme il l'avait été à Digne, mais qui était là sur un plus vaste théâtre. Je l'appris d'un aimable chambellan que j'avais vu à Gênes, qui, me reconnaissant au spectacle, vint me saluer dans ma loge. Il me conta beaucoup de curieuses particularités sur la cour de Turin, et entre autres que M. de Lameth pouvait être considéré comme le prince régnant du pays, le matériel du pouvoir étant entre ses mains, et le gouvernant et la gouvernante réduits à peu près au cérémonial de la souveraineté. Ne voulant pas rester long-temps à Turin, et craignant l'effet des grandeurs, je ne me souciai point d'aller voir ce haut fonctionnaire, de peur de l'exposer, ainsi que moi, à l'embarras d'une reconnaissance. Je me trompais: M. de Lameth n'est point un de ces hommes d'une faiblesse vulgaire, un de ces tempéramens vaniteux que les dignités, les titres et la faveur font changer. C'est au contraire un caractère soutenu et noble, un homme dont la politesse est d'autant plus aimable que ses principes sont sévères, et que c'est, pour ainsi dire, un philosophe en talons rouges.
En me quittant, le chambellan du prince Borghèse, que je ne nommerai point pour une raison dont la futilité ne mérite pas d'être expliquée au lecteur, me demanda la permission de venir admirer mes beaux cheveux ailleurs qu'au spectacle, où j'étais affublée d'un immense chapeau. Il m'annonça sa visite pour le lendemain, ayant, me disait-il, à me proposer quelque moyen de me rendre agréable le séjour de sa patrie. C'était un excellent homme sans beaucoup d'esprit, une copie, même un peu grotesque, du vieux ton de l'ancien régime mêlé aux nouvelles allures des mœurs de l'empire. Le lendemain, il fut plus exact à l'innocent rendez-vous que je lui avais donné qu'un officier de vingt ans. Après deux heures d'audience admirative, quoique matinale, mon chambellan (c'est ainsi que je l'appellerai) me proposa de monter en calèche pour parcourir les environs. La promenade me parut délicieuse, et je fis même une remarque: c'est que les hommes bien nés, suivant l'expression commune, n'ont presque pas besoin d'esprit pour être aimables; ou plutôt que, souvent dépourvus d'instruction et de cette capacité de travail exigée par les affaires, ils possèdent néanmoins comme naturellement le don de la conversation, le tact qui saisit les mœurs, les ridicules de la société, et presque l'ingénieuse facilité de peindre d'un mot les caractères.
«Connaissez-vous, me dit-il, notre adorable Pauline? sa présence à Turin est une rareté, et vous arrivez à point pour assister à toutes les fêtes qui vont signaler son passage, sans doute bien court; car, comme dit fort plaisamment notre excellent prince, je suis peut-être la personne que ma femme voit le moins souvent.
«—J'ai vu la princesse Pauline plusieurs fois chez son frère Lucien, pas assez pour la connaître; mais je trouve un peu leste votre expression d'adorable Pauline appliquée à votre souveraine.
«—Que voulez-vous; elle est trop jolie pour une princesse. Elle fait certes la reine autant que possible avec nos dames d'honneur, toutes des plus anciennes familles de Piémont, qu'elle a mises rudement au régime de la sonnette la plus capricieuse; mais elle est moins reine avec notre sexe; et, comme malgré nous, quand nous ne sommes pas de service, nous l'aimons comme une simple particulière. Figurez-vous une divinité de la tête aux pieds: les agrémens dont ses autres sœurs ne sont qu'isolément pourvues, elle les réunit tous; on dirait l'enfant gâté de la famille impériale. C'est en la regardant sans doute que Canova a trouvé le secret de cette harmonie charmante de ses statues, dont les formes sont plus que belles. Il n'est pas un de ses traits qui ne soit régulier, et une grâce indicible anime et assouplit encore tant de perfections.
«—Elle m'a paru en effet ravissante, quoique je ne l'aie aperçue que deux fois… Et elle fait tourner ici toutes les têtes?
«—Votre expression n'est pas non plus très respectueuse; mais la princesse est si bonne, qu'elle l'entendrait elle-même sans s'en offenser. On n'a jamais vu une cour plus indulgente que la nôtre. Je ne m'en plains pas, quoique je ne puisse plus guère en profiter. Pourvu que les peuples ne paient pas trop cher les royales folies, ils aiment assez que les souverains se rapprochent par elles de l'humanité. On leur sait quelquefois gré de leurs faiblesses; et François Ier comme Henri IV, par exemple, doivent une partie de leur popularité à leur galanterie et à leurs fautes.
«—Je pense tout-à-fait comme vous. Le goût des plaisirs est un moyen de gouvernement qui en vaut bien un autre. Je suis persuadée qu'une des causes qui ont fait dominer si long-temps le paganisme, c'est que chacun de ses dieux représentait quelques uns de nos penchans. Je vois avec plaisir que la cour de Turin a déjà les mœurs de l'Olympe; je lui en souhaite la durée.
«—Pour cela, je n'en réponds pas. La cour, la garnison et les employés forment ici une population dans la population; mais le reste, qui ne bouge pas, il est vrai, a conservé un profond sentiment d'affection pour la vieille dynastie, qui était bien le despotisme le plus paternel qu'on puisse imaginer. Nous autres tous de l'ancienne noblesse, on nous a fort bien traités; on nous a, à tous, donné quelque chose, et la politesse aristocratique consiste surtout à ne rien refuser: mais c'est à la cour que tout ce monde est attaché plutôt qu'au souverain qui en a l'usufruit. Beaucoup de mes amis, soit reconnaissance, soit précaution, ont même, avant d'accepter les clefs ou les éperons, écrit à Cagliari pour obtenir de l'ex-maître son agrément avant de s'engager dans la dynastie napoléonienne.
«—Mais le prince Borghèse possède peut-être des qualités suffisantes pour s'attacher à jamais ces nobles dévouemens?
«—Le prince Borghèse est tout-à-fait dans nos mœurs, ce qui ne veut pas dire qu'il soit dans nos opinions.—Comme Néron, auquel il est bien loin de ressembler, par la bénignité de son naturel apathique et inoffensif, il excelle à conduire un char dans la carrière; il danse passablement pour une altesse; il a même paru honorablement dans les rangs de l'armée française; mais c'est tout simplement un bon et excellent homme, fait pour le farniente du pouvoir, et qui abdiquerait plutôt vingt fois, que de se donner la moindre peine pour une couronne ou une fraction de couronne semblable à celle dont il possède le simulacre. C'est une espèce de figurant de la monarchie impériale, qui ne convient pas à l'action, mais qui ne la dépare point, parce qu'il se met bien et qu'il a bonne tenue, en termes de théâtre. Sa femme ne l'occupe pas plus que sa souveraineté. Elle a Turin en horreur; elle y vient le moins possible, et c'est tout au plus si son noble époux, qui d'ailleurs lui rend bien justice et la trouve charmante, s'aperçoit de sa présence ou de son absence; il n'en a des nouvelles que par ses aides-de-camp et ses chambellans. Si jamais le prince Borghèse perd l'appétit, il ne lui restera plus rien à perdre, et l'on pourra prononcer sa complète oraison funèbre. Du reste, l'empereur en est fort content; il lui reconnaît une louable soumission, une magnificence généreuse, les qualités qui rassurent et aucune de celles qui inquiètent: voilà, j'espère, un prince désintéressé, qui sera aussi bien avec l'histoire qu'avec ses sujets, et dont je défie bien que l'une, pas plus que les autres, dise jamais aucun mal.
«—Mais vos portraits me donnent très bonne opinion de la cour de Turin: on y jouit de la gloire de l'empire, on y respire à l'ombre d'un génie qui est bien assez fort pour tout protéger; celui-là prend la royauté comme un fardeau, et il laisse son heureuse famille la prendre comme une jouissance; pour lui les épines, les roses pour les siens. C'est un parent bien accommodant que celui qui se charge ainsi de la procuration de toutes les couronnes, et dont l'épée veille pour leur santé et pour leur gloire.
«—Oh! oui. Mais il n'y a à cela qu'un inconvénient: c'est qu'un boulet de canon peut tout finir en vingt-quatre heures, et que le chêne à bas, adieu les roseaux.
«—Mais Napoléon ne donne pas seulement des maîtres aux pays avec lesquels il dote sa famille, il leur donne des lois, et les lois durent plus long-temps que les hommes. D'ailleurs, monsieur le baron, le présent est beau, il est glorieux; pourquoi songer à l'avenir? Les peuples ainsi que les individus ont tout à gagner à vivre à l'aventure et à se fier à la destinée.
«—À qui le dites-vous?… à un Italien?
«—Voilà une bonne foi et une candeur dont je vous fais mon compliment. Continuez à me parler de la cour de Turin, des généraux, des officiers, des jolies femmes, tout cela forme l'état-major de la domination française.
«—Je ferai mieux que vous en parler, je vous montrerai cette lanterne magique des vanités, et vous m'y verrez défiler tout comme un autre. Il y a dans trois jours un grand bal chez le général commandant; je vais vous faire inviter. Le prince et la princesse veulent bien l'honorer de leur présence. Ce sera magnifique; vous vous croirez aux Tuileries. C'est le prélude de toutes les fêtes qui vont se succéder.»