CHAPITRE LXXXV.

Promenade à la Superga.—La ferme de la jeune Adeline.—Trait de bienfaisance de la princesse Borghèse.

Les gens qui, comme moi, aiment les contrastes ne s'étonneront, pas que le lendemain d'un bal j'aie été visiter des tombeaux. Mon ame mélancolique avait besoin d'objets moins bruyans; j'avais reçu dans la matinée M. le comte de Saluces que j'avais connu dans un précédent voyage en Italie, et qui m'avait demandé, la veille au bal, la permission de me rendre ses devoirs. M. de Saluces, d'une grande et illustre famille, était gouverneur du palais impérial de Turin; il honorait ses fonctions par son affabilité, et la cour par la délicatesse de ses sentimens; il aimait beaucoup les Français, et surtout les Françaises… Il aimait encore beaucoup à parler notre belle langue, et c'est sans, doute pour se ménager le plaisir de la parler pendant, toute une journée qu'il me proposa une longue course à la Superga et à Stupinitz.

Nous allâmes d'abord à la Superga; à mesure que nous approchâmes, nous sentîmes comme une plus vive facilité de respiration, car l'air est incroyablement vif sur les hauteurs qui l'avoisinent. Le paysage qui là se déroule est magnifique: ce sont les Alpes d'une part qui s'élèvent, ainsi que des chaînons destinés à attacher la Suisse et le Tyrol à l'Italie; les Apennins de l'autre viennent protéger de leurs cimes opposées les richesses de la Lombardie. Le temps nous permit de distinguer de ce point, à l'aide d'un télescope, le dôme de Milan se dessinant sur un horizon de plus de trente lieues.

Les caveaux de l'église de la Superga contiennent les tombeaux des anciens rois de la Sardaigne. Il y a, pour ainsi dire, trois compartimens à cette table de la mort, trois classes de sépulcres: la place du dernier roi, celle des princes de la branche régnante, et en outre celle de la branche de Carignan.

Là le comte de Saluces m'apprit que ces royales dépouilles avaient failli éprouver le même sort que celles de nos soixante rois en France, qu'une fureur bien plus d'imitation que d'instinct avait aussi voulu en Piémont attenter à ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, aux tombeaux. «Vos généreux compatriotes, me dit le comte de Saluces, nous ont seuls épargné cette honte; le génie de la guerre, qu'on appelle le fléau des vivans, a fait respecter les morts, et rappelé le peuple piémontais à l'humanité; un général républicain a sauvé l'auguste poussière de nos monarques. Honneur au général Grouchy, alors commandant de Turin! Au risque de faire suspecter son civisme auprès des conseils ombrageux de Paris, au risque des vengeances de la rage politique qui poussait des furieux, ce véritable guerrier français fut contraint de mettre d'augustes cendres sous la protection de ses baïonnettes. Ce noble courage nous fit rougir et a préservé ma patrie d'une de ces taches que, dans les temps de crise, les honnêtes gens laissent toujours, hélas! infliger à un peuple par quelques misérables qui ne sont jamais d'aucun pays. De ce jour date mon attachement à la France. Au milieu d'une invasion onéreuse, quelques beaux traits sont venus ainsi nous réconcilier avec nos conquérans, et vos généraux nous ont du moins fait pardonner à vos fournisseurs.»

À ce nom de Grouchy, de cet illustre capitaine dont moi aussi j'avais connu la générosité, une larme de souvenir vint se mêler aux pleurs d'admiration et de reconnaissance que M. de Saluces ne pouvait retenir. «Mon amie, me dit-il avec émotion, les grands spectacles de la nature s'embellissent encore par les douces pensées. Un site magnifique comme le site qui devant nous se déploie, reçoit je ne sais quel prestige nouveau des souvenirs qu'il réveille. Une beauté morale sied bien à toutes les beautés physiques. À la Superga, le nom de Grouchy n'est pas le seul que vous aurez à bénir. Une vertu plus modeste, dont vous allez voir les heureux objets, demande ici que le nom de la princesse Pauline soit également prononcé avec vénération. Vous allez admirer un de ces traits qui feraient excuser bien des faiblesses.

«Voyez-vous cette jolie chaumière entourée de bois et de prairies; nous pouvons nous y présenter, et vous y verrez la vertu sous le chaume récompensée et heureuse par la vertu sur le trône.» Nous nous approchâmes et nous vînmes frapper à la maison, une vieille femme nous ouvrit aussitôt, et le comte lui demanda des nouvelles d'Adeline.

«Elle se porte bien, Excellence; elle est allée porter le dîner de son frère; mais elle va revenir et paraître bientôt.»

Un instant après arriva Adeline, et je vis une de ces figures angéliques qui n'existent que dans la patrie de Raphaël, et qui ne pourraient être exprimées que par son pinceau. À peine eut-elle prononcé quelques mots, que je fus plus agréablement surprise encore; car non seulement elle nous adressa la parole en français, mais elle le fit avec un choix de mots ne laissaient pas supposer que la belle Adeline eût été élevée pour la vie rustique; je ne me trompais pas.

«Adeline était fille d'un riche joaillier d'Alexandrie; son père ayant dissipé sa fortune se remaria à une veuve riche et mère de deux filles; il fit enrôler son fils, pour s'en débarrasser, et mourut de chagrin. Sa pauvre fille fut abandonnée. Une dame de la cour de Milan, et de la plus haute distinction, jeune veuve aimable et bonne, prit en pitié la pauvre orpheline, et se chargea de son éducation, qui fut conduite avec plus de tendresse que de prévoyance. La protectrice d'Adeline était sur le point de contracter un second mariage avec le comte de ***. Celui-ci, qui n'épousait que la dot de la riche veuve, ne vit pas la belle protégée de sa femme sans concevoir aussitôt l'irrésistible pensée d'une séduction coupable. Heureuse des grâces et des qualités de son Adeline, la comtesse ne concevait point d'alarmes de ses succès. Sa crédule confiance dura jusqu'au moment où une preuve écrite lui apprit tout à la fois et l'inconstance de l'homme duquel elle avait attendu le bonheur, et la noble résistance de l'infortunée qui avait reçu ses bienfaits. La comtesse ne voulut point punir une innocente rivalité; mais trop faible et trop généreuse pour croire à l'ingratitude de celui qu'elle aimait, elle fit partir secrètement la jeune Adeline pour Turin, où elle la plaça chez une lingère. Ce brusque passage d'une vie occupée par toutes les études agréables à l'apprentissage d'un état obscur, et à l'ennui d'un travail manuel, fit sur le cœur d'Adeline une impression douloureuse. Elle ne se plaignait pas de sa bienfaitrice, mais, par un invincible retour, sa pensée se reportait plus bienveillante vers son époux. Il était paré d'ailleurs de ces dons brillans, qui sont toujours des séductions et des dangers. Adeline, la pauvre Adeline ne l'avait pas vu sans plaisir, et il ne l'avait que trop découvert. L'adroit séducteur avait su ne montrer ni dépit ni surprise d'un départ dont il avait pourtant deviné les secrets motifs. Il n'était pas alors marié depuis deux mois, mais les dates sont-elles des convenances qu'on respecte quand on n'en connaît point d'autres? Il eut soin d'arranger les plausibles motifs d'une affaire et la nécessité d'un voyage à Alexandrie. L'absence d'Adeline avait suffi pour changer un léger caprice en une passion violente, et pour la satisfaire, rien dont l'époux de la comtesse ne fût capable. Il s'était, par une cruelle patience, étudié à contrefaire l'écriture de sa femme. Arrivé à Turin, il écrit à Adeline au nom et avec la signature de sa bienfaitrice. Un domestique aux livrées de la comtesse était porteur du billet. Adeline le suivit avec joie et sans défiance, monta dans la voiture dont elle reconnut les armoiries, et en quelques minutes elle fut transportée dans un brillant hôtel de la rue du Pô. Adeline traverse rapidement les appartemens; son émotion redouble à l'idée d'embrasser sa bienfaitrice, mais c'est dans les bras du volage époux de la comtesse qu'Adeline vient tomber égarée. Ce trouble de la surprise, le perfide ne le prit pas pour un abandon de l'amour, mais il en profita avec une affreuse adresse, étouffant par ses violences les murmures et les combats qu'il ne pouvait vaincre par ses caresses.

«Échappée à une pareille lutte, Adeline n'en vit finir le supplice que pour en sentir la honte et le remords. Sourde aux propositions qui cherchaient à acheter les charmes qu'elle avait si noblement disputés à l'adultère, Adeline revint accablée à son modeste asile. Peu d'instans après, le même domestique revint toujours au nom de la comtesse payer la pension d'Adeline. À cette somme était joint un présent considérable pour l'orpheline, quelques cadeaux pour la lingère et ses jeunes compagnes. Un billet était joint à cet envoi; mais il ne fut point ouvert. Forcé de porter une réponse, l'impudent valet d'un maître corrompu osa dire à la malheureuse Adeline: «Mademoiselle, madame vous attend pour dîner et vous conduire au spectacle.» Alors Adeline, levant ses yeux voilés par le sentiment de sa chute, mais où brillait aussi la résolution de s'en relever, Adeline, jetant un regard de mépris sur le porteur du billet, lui dit avec dignité: «Mon travail et mon choix me retiennent ici. Je n'en sortirai plus que pour aller rejoindre mon frère qui vient d'être nommé officier, et qui seul décidera de mon avenir; reportez à ceux qui me les envoient ces trop magnifiques présens. Je suis pauvre, mais, grâce à ma bienfaitrice, je sais travailler.» Un torrent de larmes vint mettre le comble à l'étonnement de toutes les jeunes compagnes d'Adeline. La maîtresse de la maison, présente à cette scène, ne comprenait pas la délicatesse d'Adeline, ne concevait pas des principes que l'or ne modifiait point, et ajoutait toutes les railleries du vice à tous les mauvais conseils de la cupidité. Cette logique était toute simple. Le refus d'Adeline entraînait la restitution des cadeaux qui accompagnaient le présent repoussé par elle. On allait presque employer des ordres après des raisons, quand Adeline, sans révéler son secret tout entier, se contenta de répondre: «Ce n'est pas là le messager de la comtesse, mais seulement celui de son époux.» Excuses impuissantes, la maîtresse insiste. Adeline est réduite à supplier que du moins, sans lui rien demander de plus, on la laisse libre jusqu'au moment où son frère aura répondu à la lettre qu'elle allait lui écrire. Au milieu de cette scène de nobles prières et d'indignes résistances, la porte s'ouvre, un cri d'horreur s'échappe du sein d'Adeline; c'était le comte ***, c'était le séducteur.

«La femme respectueusement servile qui brûlait de gagner son salaire expliquait l'évanouissement de la victime à sa manière; mais au même moment une autre femme jeune et belle entre dans la maison, s'attendrit à la vue de la scène qu'elle contemple, presse dans ses bras celle que les pâleurs de la mort ne défiguraient point. Adeline ouvre les yeux, et touchée de la grâce et de la bonté de l'inconnue, tombe aux genoux de cet ange tutélaire, se réfugie dans son sein, et y verse avec des larmes l'aveu de la honte qui les provoque, et qu'elle n'a point méritée: «Ah! je suis digne de votre compassion généreuse. Sauvez-moi, que votre jeunesse heureuse et protégée devienne ma protection et mon abri. Je puis par quelques talens payer l'asile que j'implore; rendez-moi la vie en me rendant l'honneur que l'on veut me ravir; rendez-moi cette vie qui deviendra une longue action de grâces pour vos bienfaits.» À ces mots la jeune dame relève avec un vif élan d'intérêt la malheureuse Adeline, et jetant un regard sévère sur la marchande: «Vous avez voulu me tromper; cette jeune fille est innocente, le vice n'a pas ce langage.»

«—Non, non, s'écria Adeline, non, ma généreuse protectrice, je ne veux pas usurper votre estime; je suis tombée, mais je ne veux pas m'avilir, et c'est de lui (montrant le comte) qu'il faut me sauver.

«—Calmez-vous, lui dit la dame, vous ne me quitterez plus; puis se retournant vers le comte, muet et confus: Vous sentez bien, monsieur le comte, que votre présence est ici pour tout le monde un outrage, et peut-être pour vous un danger.

«—Mademoiselle, rendez grâces à la fortune, dit avec importance la lingère; votre sort est entre les mains de madame la duchesse de Guastalla.»

«Peu familiarisée avec les titres, écoutant bien plus la voix de la reconnaissance que celle de l'intérêt, morne d'attendrissement, Adeline admirait la beauté, la grâce de sa bienfaitrice, et, dans son enthousiasme, l'aimait bien plus qu'une reine. La lingère, se méprenant sur l'éloquent silence d'Adeline, lui rappelait de nouveau les titres de la princesse Pauline; alors la jeune fille, sortant comme d'un rêve de bonheur, électrisée à l'aspect de la grandeur compatissante, s'écria avec transport: «Quoi! la sœur bien-aimée de l'empereur! Ô Henri! ô mon frère! vous pouvez encore chérir la pauvre Adeline.» Dans l'effusion de sa confiance, elle raconte la petite fortune militaire de ce frère bien-aimé, parti soldat, nommé officier sur le champ de bataille, la belle action qui lui avait valu cet honneur. Heureuse de trouver tout à la fois la fierté française, la tendresse fraternelle, toutes les vertus du cœur dans la charmante Adeline, Pauline la presse contre son noble sein ouvert à toutes les émotions généreuses, et l'emmène avec elle dans son palais.

«Chaque jour la présence de la jeune fille devint la récompense de la belle bienfaitrice. Il y a dans la reconnaissance une progression si douce de soins délicats, un si tendre empressement de plaire, qu'on pourrait dire que rien n'est plus ingénieux que le cœur pour acquitter ses dettes.

«Quand la jeune protégée fit confidence à la princesse du lâche stratagème par lequel le comte avait surpris un odieux triomphe, l'indignation de Pauline voulut instruire l'empereur et appeler un châtiment; mais Adeline, songeant au repos de celle qui lui avait servi de mère, eut la générosité de demander un nouveau bienfait après tant de bienfaits: le silence et l'oubli. La princesse se plut à faire écrire devant elle au frère d'Adeline. Sur ces entrefaites, la comtesse qui avait élevé Adeline vint à Turin; elle était veuve de nouveau, et avait payé d'une partie de sa fortune et de son repos ce court et trop long hymen. Adeline sachant qu'elle était malheureuse vola près d'elle. Cette dame résolut d'aller ensevelir ses regrets et ses chagrins à la campagne; elle acheta le petit bien que vous voyez. Le frère d'Adeline a obtenu son congé; épris d'une charmante fille de ce village, il l'a épousée; vous venez de parler à la mère. La comtesse est morte il y a peu de temps. La princesse Pauline a fait acheter le petit domaine et quelques alentours au nom d'Adeline; celle-ci y a installé son frère et sa jeune belle-sœur; tous les ans elle vient passer trois mois au milieu des joies domestiques; riche des dons de la princesse, elle ne veut point se marier pour pouvoir en doter sa famille. Les bienfaits d'une main généreuse ont fructifié dans des mains reconnaissantes; l'héritage s'est amélioré et embelli, et le nom de Pauline y est béni, comme celui de la Providence.»

Je vis l'intéressante Adeline; quelque chose de ses anciens chagrins se lisait encore sur sa belle physionomie, pour la rendre plus douce, comme un léger nuage relève encore l'azur d'un bel horizon; Sa conversation ne démentait point le bien que le récit de son histoire m'avait fait penser d'elle. Son frère était un homme simple, sans beaucoup de valeur, mais qui sentait tout le prix des bienfaits, et un seul noble sentiment ne suffit-il pas pour intéresser? Sa jeune épouse était si jolie et si timide, qu'il y eût eu une sorte de sacrilége à demander davantage à sa modestie: Hélas! me disais-je, que de personnes heureuses par les bontés d'une seule! Quelle douce consolation ou quel réel plaisir promis à la grandeur qui sait ainsi profiter de la puissance! Voilà une de ces scènes que l'histoire négligera peut-être, mais qui mérite de rester gravée dans le cœur de toutes les femmes.

Le soir, quand je vis en grande loge à l'Opéra cette sœur charmante de Napoléon, que je venais de mieux connaître que ses courtisans, elle me sembla plus belle de tous les souvenirs de bonté qui la paraient. Sa jolie tête étincelait de diamans, et mon attendrissement trouvait juste et légitime ce luxe qui avait aussi des trésors pour la bienfaisance. Je l'ai dit, la princesse Pauline était une de ces femmes dont le ciseau de Canova ou la plume du Tasse pourraient seuls traduire la perfection harmonieuse et ravissante.