CHAPITRE C.
Continuation de mon genre de vie.—Un bal masqué à la Pergola.—La comtesse Barbarini.
Le carnaval est à Florence, comme dans toute l'Italie, une grande affaire. Les femmes les plus sévèrement enchaînées aux devoirs et aux convenances sociales prennent alors très légitimement plus de liberté: c'est en quelque sorte une suspension d'armes accordée par les maris. Le genre de vie que je menais à Florence et la liberté de ma position ne me rendaient nullement cette circonstance nécessaire. Mon Dieu! malgré tout ce qui se débitait sur mon compte, je puis assurer que, suivant la remarque de la princesse Élisa, une femme vaut toujours mieux que sa réputation. J'avais tous les airs du désordre sans en avoir mérité les remords. Arrivée même, je puis le dire, avec la volonté de modérer dans mon cœur une passion dont le mariage de Ney m'avait montré les dangers, son image, que je voulais chasser, demeurait sans cesse présente à mes yeux, comme un garant de ma vertu. Je cherchais les distractions, mais non pas de celles que le cœur n'est pas là pour justifier et pour embellir. C'est ainsi que les passions nobles et délicates sont meilleures que ne le dit une morale trop rigide; elles préservent les femmes des faiblesses vulgaires et multipliées, sans dignité comme sans excuses. Vivant au milieu des hommes les plus brillans de la cour, au milieu des séductions plus puissantes encore de la gloire et de l'amabilité en uniforme, mon cœur restait intact et inaccessible à tant d'hommages. La vivacité de nos Français, toujours si prompts à espérer sur un accueil et à oser sur une parole, si disposés à prendre la familiarité et le laisser aller de nos propos pour des concessions de notre faiblesse et des provocations de notre coquetterie, m'exposa à bien des méprises, à bien des résistances, sans me déterminer à une seule chute. Pour que je succombe, il faut pour ainsi dire que plus puissant que moi remue ma destinée par des prestiges qui n'aient rien de léger ni de terrestre. Je puis donc dire hardiment que je soutins l'assaut des amabilités italiennes et françaises de la cour, de la ville et de la garnison, sans avoir à leur reprocher un repentir. Je me compromettais sans jamais me perdre, et par un étrange contraste, j'étais tout à la fois très mal avec l'opinion publique et très bien avec ma conscience. Je courais les campagnes à cheval en calèche, souvent en homme, escortée par des fous comme moi, dînant, déjeunant où me portait le hasard ou le caprice. La duchesse, qui me faisait souvent des reproches sur mon mépris pour le qu'en dira-t-on, y mêla des observations plus sévères que de coutume, me parla de bruits plus étranges les uns que les autres qui circulaient sur mon compte. Elle me cita un des hommes les mieux faits pour plaire comme l'objet particulièrement signalé de mes erreurs, que son immense fortune m'avait fait accepter: «Oui, on vous le donne pour amant.»
«—Et pour amant généreux sans doute, m'écriai-je. Je suis capable de beaucoup de folies, mais jamais d'une bassesse. Vous me rendrez, j'espère, la justice de croire que je ne descendrai jamais à ces arrangemens à l'enchère, à ces mariages à la bougie éteinte, où le dernier qui a parlé est le premier qu'on accueille.»
Comme j'étais voisine du palais du prince, l'idée me vint que le personnage riche dont me parlait la princesse pouvait bien, dans son opinion, être son mari. Une ou deux apparitions avaient, m'a-t-on dit, accrédité cette calomnie avec mille autres dans Florence. Je risquai quelques mots d'explication dans ce sens pour la détromper. Elle rit aux éclats et en personne que la réalité n'eût pas accablée d'une jalousie conjugale; et, comme la gaieté était la clôture ordinaire des discussions épineuses avec elle sur le chapitre de mon indépendance trop blâmée, j'en fus quitte encore pour des conseils et des recommandations que je suivis un peu plus. Quand le carnaval, dont je vais peindre une scène, arriva, je commençais à mener une vie plus retirée, moins bruyante, et moins exposée aux attentions de la malignité publique.
Il y a à Florence un costume de bal masqué fort laid, quoique riche, qu'on nomme bayata, et qui consiste dans une mantille de grosse dentelle qui descend depuis le cou jusqu'au dessous des genoux, et d'un bonnet en plumes noires, rappelant absolument un bonnet de grenadier. Grâce à cet étrange édifice, les femmes qui sont un peu grandes ressemblent pour la taille à ces estimables militaires, et celles qui sont petites deviennent ainsi de grandes femmes. Sans masque sur la figure, mais muni de la bayata, on est masqué par une fiction légale des mœurs florentines, et les femmes peuvent aller seules et partout. Quant à moi, je n'ai jamais pu me résoudre à prendre la supposition pour le fait, et à ne point mettre ma mine en sûreté sous un carton. La vérité historique me force à dire que, sous cet accoutrement, j'étais parfaitement ridicule. Grande comme je suis, décidée et brusque dans ma démarche, j'avais l'air d'un homme déguisé en femme, ce qui me valut sans doute l'incident que je vais rapporter.
J'étais debout au milieu du parterre de l'Opéra, au milieu d'une cohue fort distinguée, mais qui n'en était pas moins une cohue. On attendait encore toute la cour. La grande-duchesse devait venir au bal avec une mascarade de dévoués courtisans. Je ne parlais à personne pour tout mieux observer. Depuis quelques instans je remarquais une petite dame, tournant et retournant autour de moi, paraissant indécise, pleine d'impatience et de timidité tout à la fois pour m'approcher. Elle fut accostée à différentes reprises par les hommes de la première distinction, mais aucune femme ne lui parlait. Tout annonçait en elle cependant un rang élevé; et lorsqu'on l'eut par hasard nommée près de moi, je vis que j'avais deviné juste. Au moment où la cour fit son entrée solennelle, la foule sortit du parterre pour se précipiter sur le passage de la grande-duchesse. Je me levai; la petite dame en fit autant, et paraissant de nouveau mesurer ma taille, se décide, et prend mon bras avec vivacité, me parlant fort haut et comme à une ancienne connaissance, puis m'entraîne vers la porte de sortie. Je ne pouvais douter d'une méprise; mais la curiosité, le goût du bizarre et de l'extraordinaire l'emportèrent, et je suivis mon joli guide au lieu de le tirer d'erreur. Il serrait mon bras, auquel il atteignait à peine. La pauvre petite femme tremblait de peur ou d'impatience. Quelqu'un la salua, en tâchant de parvenir jusqu'à nous; mais elle esquiva une plus longue reconnaissance, en me disant: «Ne parle pas, je te dirai mia amica.» Oh! pensais-je en moi-même, elle me prend pour un homme, et elle veut que l'on me prenne pour une femme, voilà du piquant. Nous étions à peine dégagées, qu'un domestique paraît et nous conduit à l'équipage appelé de madame la comtesse Barbarini, et les chevaux d'être poussés au galop par l'intelligent cocher. J'avais peine à m'empêcher de rire tout en ôtant mon masque. La petite comtesse, piquée du peu de chaleur de son cavalier, me poussa vivement d'un air boudeur et avec ce reproche: «Voilà donc tout ce que vous me dites, M. Édouard!»
Mon visage, très rose et très féminin, vint détromper bien cruellement la pétulante Italienne. Sans trop se déconcerter, la petite comtesse, qui quoique fort jeune, avait beaucoup d'usage, m'avoua qu'elle m'avait prise pour un Français qu'elle aimait à la fureur; qu'il était convenu qu'ils se trouveraient en bayata au bal, et que ma taille élevée avait causé son erreur. «Mais, ajouta-t-elle bien vite, cela est réparable: il faut retourner à la Pergola, il faut chercher, il faut trouver Édouard; puis nous reviendrons ensemble, vous le verrez, vous lui parlerez, et nous irons tous trois souper au Cacine; je sais qui vous êtes maintenant; on vous dit bonne et spirituelle; Édouard l'est aussi, vous aurez le plaisir de causer avec un compatriote.» Moi je pensais qu'Édouard aurait eu très mauvais goût de préférer ma conversation à celle d'une Italienne si fraîche et si piquante; mon Dieu, que ma tête était loin d'imaginer la scène nouvelle dont j'allais être témoin!
Le bal était dans tout son feu, et nous eûmes grand'peine à percer la foule. Placée devant la petite comtesse, je lui servais d'égide, et je m'acquittais assez bien de mon rôle de Minerve. De cette façon, nous pénétrâmes jusqu'au foyer, où l'on ne dansait pas, et qui servait plutôt de point de rendez-vous à ceux qui préféraient les douceurs du tête-à-tête au tumulte de la salle. Au bout du foyer, de forme oblongue, se trouve une salle plus petite qui y aboutit par une porte vitrée; à peine y étions-nous entrées, qu'un bayata, de ma taille, et masqué aussi, en sort vers l'escalier, donnant le bras à une fort jolie bergère démasquée, qui parlait italien, et avec des éclats de rire d'un assez mauvais ton; le couple se pressait fort, et ma petite comtesse étouffait. «C'est Edouard, disait-elle; il ne peut se méprendre à ce point, il voit bien que cette courtisane n'est pas moi; cela est sans excuse: venez, venez, je veux le tuer!»
Je tâchai d'entraîner sa colère du côté opposé à celui que l'ennemi avait pris; la pauvre petite comtesse pleurait, mais sans beaucoup m'attendrir, car sa douleur n'étant que vanité blessée, son indignation était bien près d'être plaisante. En face de la rue de la Pergola, près du théâtre, il y avait à cette époque un célèbre restaurant français: on en voyait la porte du théâtre; le grand bayata allait y entrer avec sa bergère au moment où le domestique de la comtesse faisait avancer son équipage. Une balustrade en barres de fer sert là de garantie aux piétons contre les voitures: aussitôt que mon Italienne aperçoit son infidèle, elle quitte brusquement mon bras, se baisse, et passant comme un enfant par-dessous la barre, s'élance au milieu des équipages, saisit la bergère par sa robe fleurie, la fait reculer, et de la main gauche lui applique une demi-douzaine de soufflets, avant que le bayata, pétrifié de surprise, ait pensé à secourir sa conquête, peu champêtre, qui, plus éveillée, allait se venger de la comtesse, si je ne me fusse placée devant, et si son domestique n'eût adressé à la bergère deux mots énergiques qui la rendirent souple et soumise à faire pitié. Mais pendant cette rapide scène, le vrai coupable, le coupable Édouard, s'était esquivé. «Donnez deux sequins à cette femme, dit la petite comtesse un peu plus calme à son domestique, et reconduisez-la chez elle.
«—Eccellenza à troppa bontà, répondit la victime toute consolée.»
Exemple curieux de la différence des mœurs et des nuances qui les distinguent dans les diverses nations! Certes, une bergère française de la même classe, traitée de la même façon, eût répondu par une vigoureuse défense à une princesse qui se fût oubliée au point où s'oublia la petite comtesse: celle-ci appela un autre de ses gens, et nous remontâmes en voiture. Ce fut alors le tour des larmes et du désespoir: tantôt Édouard fut invoqué comme un dieu, tantôt maudit comme un diable, comme le dernier des hommes… Arrivées au palais Barbarini, la petite comtesse me força, pour la consoler, de souper avec elle; elle pleurait tant, que je consentis, non sans quelque crainte, à rester seule avec elle. «Peut-être, me dit-elle, préviendrez-vous un malheur: car si Édouard allait pousser l'insolence jusqu'à revenir ici, je ne répondrais de rien. Restez, je vous en prie, cela me calmera; ma voiture vous reconduira, et me voilà votre amie pour toujours. Ce n'était pas l'amie que j'aurais choisie; mais il y avait tant de grâce dans un caractère si mutin adouci jusqu'à la prière, que je me laissai prendre.»
Le palais Barbarini est un des plus beaux de la place du Dôme. Nous en traversâmes les vastes galeries et les sombres salons jusqu'à l'appartement de la comtesse, qui était d'un goût plus moderne, et où un très brillant ambigu nous attendait. J'eus lieu d'observer encore combien la jalousie classique des Italiennes a perdu de son ancienne violence. Elle pleurait déjà un peu moins, mais parlait encore de se venger, et s'applaudissait de pouvoir le tenter en plus grande sûreté de conscience avec un autre Français dont elle déclarait qu'elle était folle.
«Comment! m'écriai-je, vous n'aimez donc pas Édouard?—Si fait; mais ne puis-je pas aussi en aimer un autre? répondit l'ingénue un peu impudente.—En aimer un des deux me paraît bien assez, dis-je en riant:» et la petite comtesse se mit à rire plus fort que moi.
Voyant tant de douleur si bien consolée, je voulus partir, mais impossible. Mon amie improvisée avait à me montrer les billets du volage Édouard, à me raconter les dégoûts d'un hymen disproportionné, les triples torts d'un mari laid, jaloux et avare. La petite comtesse eut la colère bien bavarde sur ce chapitre; enfin nous causâmes si long-temps, que le jour nous surprit entourées de la correspondance trompeuse d'un ingrat, d'un perfide et, malgré les scènes du bal masqué, d'un indifférent. Quant aux récits terribles de la jalousie de son vieil époux, je la consolai de mon mieux, et je lui dis qu'elle devait avoir de la patience, et même une patience assez facile, d'après les aveux qu'elle m'avait faits, et je l'engageai à ne pas se tromper au point de faire dépendre sa considération dans le monde de l'inconstant caprice d'un amour de quarante-huit heures, terme de sa passion pour Édouard. La petite promit trop pour que je m'en allasse convaincue de sa résignation. Je faisais bien de n'y pas compter: car, le surlendemain, je sus que la belle malheureuse venait d'entreprendre une tournée dans la Lombardie avec un des officiers attachés au général Miollis. La petite comtesse Barbarini avait vingt-un ans, un beau nom, une vivacité piquante et spirituelle… J'ai appris qu'elle est morte du chagrin de s'être vue, au milieu des fleurs de la jeunesse, atteinte par la petite-vérole. Il est impossible d'avoir de plus beaux cheveux noirs. J'ai appris encore que cette femme, naguère si jolie, dans toutes les angoisses de la douleur et de la mort, ne pensait qu'à ses cheveux si beaux, qui tombaient pour toujours, à ses lèvres délicates, gonflées et flétries. «Ah! mon Dieu, disait-elle, quelle horreur! quel spectacle! perdre ce que mes amans aimaient tant!» Je frissonnais à ce récit d'une vanité qui, devant la mort, étalait de si puérils regrets, et qui n'avait pas de pensées plus sérieuses pour comparaître devant l'Éternel.
J'ai rencontré, après ces tristes nouvelles et à deux ans de leur connaissance, un homme pour qui la voix publique avait publié les faiblesses et les bienfaits de la comtesse: elle lui laissa en mourant des diamans pour plus de 30,000 francs. Il était déjà marié avec une marchande de modes, qui dissipait tout ce patrimoine de si mauvaise origine avec un sergent de la garnison. Je ne pus m'empêcher de dire à cet homme, qui, me reconnaissant, avait entrepris de me faire l'histoire de ses douleurs conjugales: «Que voulez-vous! il y a une justice distributive; vous savez le proverbe.»