CHAPITRE CVIII.
Séjour à Naples.—Romilda, anecdote napolitaine.
J'ai toujours eu le goût de ces courses libres et solitaires où, sans projet arrêté, le hasard seul est chargé de l'intérêt de la journée; il m'a presque toujours bien servie, et mon imagination est singulièrement propre à profiter de ces rencontres. Mais la découverte qu'il me fit faire à Naples, et que je vais rapporter, peut s'appeler une bonne fortune du sort, puisqu'elle se rattache au souvenir d'un homme cher à la France et à mon cœur, à la mémoire du général Championnet. Les ruines et les antiquités sont rares dans l'intérieur de Naples, quoique cette ville soit plus ancienne que Rome. Cependant il y a beaucoup de choses à admirer. Les bords de la mer, couronnés de collines délicieuses, m'attiraient de préférence. Un jour que pour jouir mieux du coup d'œil, je m'étais avancée jusqu'au pied du rocher taillé dans le roc, assise sur l'un des bancs pratiqués dans le large chemin circulaire, je vis non loin de moi une femme à genoux, priant avec ferveur, par intervalle regardant une des fenêtres du fort qui donnait sur la mer, et à chaque regard essuyant une larme et étouffant un soupir. Son attitude ne me surprit point, dans un pays où le peuple s'agenouille devant les images des saints, au coin des rues, comme en France on s'incline sur les marches des autels. Mais elle pleurait, et par là elle devenait intéressante. «Qui pleure aime, me disais-je; peut-être cette jeune femme est-elle tournée vers un ami, un époux, un frère, que cachent les cruelles murailles du fort Saint-Elme.» Rapide pensée qui lui valut toute ma compassion et mon ardent désir de la consoler. J'approche avec discrétion, adressant à l'inconnue la parole en italien. Aussitôt la confiance s'établit, d'autant plus que cette femme jeune, belle encore, n'appartenait pas à la classe dégradée du peuple napolitain, mais à une famille de Sienne. «Quel est l'objet de votre tendresse, privé de sa liberté? Pour qui répandez-vous des pleurs?—Non son per me queste lagrime piango io per ben passate venture[8]!» Ce fut toujours pour moi un ravissement d'entendre les sons purs de la belle langue que mon père prononçait et m'apprit à accentuer comme le Tasse. Cette douce surprise influa tellement sur ma prévention pour cette femme, que son récit touchant semble encore retentir près de mon cœur. Le temps n'a pu l'affaiblir. Bien souvent je répands encore des larmes au souvenir des malheurs de Romilda et d'Albert. Antonia (nom de la Siennoise) me dit: «Vous voyez cette triste fenêtre, madame, en m'indiquant le fort, eh bien! c'est là que s'adressent mes larmes, à deux amans qui y comptèrent les heures d'une réclusion, d'une affreuse agonie. Albert, beau de jeunesse, beau de noble dévouement et d'amour, y trouva la mort; et Romilda, sa digne amie, y vécut dans les larmes, y serait morte comme son fiancé, si la victoire n'y eût conduit un héros généreux, un Français, pour briser d'odieuses chaînes. Si vous voulez verser des pleurs, écoutez-moi alors se lei vuol lagrimar m'ascolta!» et elle commença de la manière suivante son récit:
«À l'époque où des cris de liberté s'étendirent des bords de la Seine jusqu'au pied du Vésuve, la noble famille Durazzo fut accusée, sous l'ancien gouvernement, d'intelligence avec les Français. Le père, les deux frères de Romilda subirent les rigueurs d'un jugement militaire. Au jour heureux où l'opulence étendait son voile d'or sur l'heureuse enfance de Romilda, elle regardait comme un troisième frère le jeune Albert, orphelin et héritier du duc del Strati. Dès l'âge de douze ans, se joignit à l'amitié fraternelle un sentiment plus vif; à dix-sept, Romilda fut solennellement fiancée au noble orphelin dont son père était le tuteur. L'affreuse catastrophe qui frappa cette famille eût, par une lâche frayeur, éloigné un homme ordinaire; elle devint un nouveau lien pour Albert, et les larmes du désespoir devinrent un nouveau gage d'amour. Devenir l'appui de la veuve et de l'orpheline, dont il avait défendu l'époux et les frères avec une énergie que ne lui pardonna point un gouvernement faible et par conséquent persécuteur, telle fut la conduite du généreux Albert. Mais bientôt un ami vient l'avertir que sa liberté et peut-être ses jours étaient menacés. À cet avis cruel, la mère de Romilda, déjà accablée de désespoir, s'abandonna à toute sa douleur, et le soir même on la trouva sans vie au lieu où avaient péri son époux et ses deux fils. Romilda, privée de tous les siens, se vit encore ravir son amant. Albert fut conduit au fort Saint-Elme, pour y subir une détention perpétuelle. Romilda, restée seule, fut bientôt frappée de cet abandon qui s'attache surtout aux victimes de la politique. Elle passait les longues heures du délaissement à verser des larmes qui, hélas! n'attiraient même pas les regards de la pitié, et à s'occuper des moyens de communiquer avec Albert. Chez les femmes, la douleur est ingénieuse, surtout lorsqu'il s'agit d'adoucir les maux de ce qu'on aime. Romilda, de tout ce qui faisait le charme de ses jours heureux, n'avait conservé que deux pigeons apprivoisés, don de son plus jeune frère, ces charmans emblèmes de la tendresse fidèle lui devinrent plus chers encore, du moment qu'elle conçut l'espérance d'en faire les interprètes de sa douleur et les messagers consolateurs de sa séparation. Les dépouilles mortelles des parens de l'infortunée avaient été déposées loin du Campo Santo, vers les bords de la mer. Une des tours du fort Saint-Elme avait une fenêtre de ce côté. Une nuit que Romilda, assise au milieu des quatre croix qui marquaient la sépulture des siens, élevait au ciel des regards qui demandaient vengeance et pitié, qu'elle étendait ses bras affaiblis vers cette tour qui renfermait, comme dans une cinquième tombe, le seul objet qui la retenait sur la terre, elle vit distinctement quelque chose de blanc s'agiter aux barreaux. Aussitôt elle détache le mantzara qui l'enveloppe, et le signal répond au signal. C'est lui! ô ciel, tu nous prends en pitié! C'est lui, c'est mon Albert! s'écria l'infortunée. Il fallait les yeux du cœur, d'un cœur tendre et passionné, pour reconnaître à cette distance et le signal et la main qui le donnait. Aussi Romilda ne se trompait pas. Sûre d'être vue d'Albert, elle ne venait plus que pour l'espoir d'adoucir la pénible captivité de son ami. Chaque jour, le soleil en dorant de ses feux le cap Minerve, trouvait la jeune orpheline sur la route du champ du repos, pressant doucement sur son sein les deux blanches colombes, souvenir d'amitié fraternelle, seules confidentes de l'amour malheureux, dans les longues heures de ces jours qu'il lui fallut passer à dresser ces messagers ailés; quelquefois à la vue de cette jeune et belle personne paraissant s'incliner vers la tombe où dormaient tous les siens, des passans attendris lui dirent: «Pauvre Romilda! comment pouvez-vous résister à cette vie toute de douleur et de regrets?—Parce que je suis nécessaire encore au bonheur d'un être plus malheureux que moi, répondait la jeune fille, et qu'il faut savoir porter son fardeau.»
«Tant de malheurs furent adoucis. La première lettre qui fut suivie d'une réponse créa pour les deux amans une existence nouvelle. Ils se voyaient de bien loin, mais ils se voyaient, et l'avenir, qui avait semblé fermé pour eux, commençait à se rouvrir… L'espoir de briser les fers d'Albert ranimait les forces de sa jeune amie… Oh! comme elle aimait ses colombes fidèles! Quel soin elle prodiguait à ses oiseaux chéris! De quel regard d'amour elle suivait leur vol rapide, lorsque sa main caressante avait placé sous l'aile discrète les confidences de son cœur! Alors à genoux sur la tombe de son jeune frère, embrassant d'un coup d'œil toutes ses pertes, l'infortunée Romilda s'écriait en pressant son sein contre le signe rédempteur. «Ames des miens, ames bienheureuses de ceux que j'ai tant chéris, veillez sur ceux que vous avez bénis à vos derniers instans.» Un jour une des colombes revint plus tôt que de coutume; déjà la main de Romilda avait détaché le papier, déjà elle dévorait en idée le billet qu'elle croyait une réponse de son amant; c'était son billet à elle. La fenêtre hospitalière ne s'était pas ouverte.—Albert, qui avait caché ses souffrances à son amie, venait d'y succomber. Munie des titres qui attestaient tout ce qu'elle avait à regretter, Romilda osa se présenter au chef du conseil qui avait condamné son père et ses deux frères à la mort, et son amant à une prison devenue son tombeau. «Je suis, lui dit-elle, la fille et tout ce qui reste de la noble famille Durazzo, la fiancée et la veuve du duc de Strati. J'espérais le délivrer, et fuir avec lui nos communs tyrans, mais il est dans ma destinée de pleurer tous ceux qui me furent chers. Vous qui avez causé tous mes maux, exaucez le seul vœu que la malheureuse Romilda peut former encore. Que je puisse pleurer et mourir dans le lieu où mourut mon Albert… J'avais besoin d'être libre tant que j'ai conservé l'espoir de l'arracher de votre tyrannie; il n'est plus, laissez-moi le remplacer. Après m'avoir tout ôté, je croirai que vous m'avez tout rendu, si vous exaucez ce vœu d'une bouche mourante…» Le barbau fit un signe, et la prison d'Albert devint celle de Romilda. C'est là qu'à quinze ans ses jours s'éteignirent dans les larmes, assise à cette fenêtre où elle avait reçu son amant, et d'où elle ne voyait plus que les tombeaux de sa famille. Lorsque les Français vinrent planter la bannière tricolore sur les murs de Parthénope, le nouveau gouvernement prit Romilda sous son égide; il voulut lui rendre tous ses biens et lui rendre tous ceux d'Albert dont on lui donna le nom. Elle refusa la fortune. «Ils sont là, disait la noble affligée, en montrant les fosses: ce gazon, où mes pleurs arrosent les fleurs du deuil, me sépare moins de ces restes chéris que le marbre dont on les couvrait.» Romilda n'accepta de ses protecteurs qu'un asile moins lugubre. Elle s'y éteignit, peu avant que le général Championnet fût rappelé et partît pour Paris. C'est lui qui fut son zélé protecteur et son ami. L'avant-veille de la mort de l'infortunée Napolitaine, un orage terrible éclata sur son humble demeure, dévasta ses fleurs, sa volière, et frappa une de ses colombes chéries. «Vous le voyez, disait-elle au général Championnet, la foudre me cherche partout où je me réfugie. Ah! pour moi le repos n'existera que dans la tombe.»
«Romilda y reposa au milieu des siens. Le temps a détruit les croix, la mer a envahi les tombes, mais les malheurs de Romilda et d'Albert ne sont pas oubliés, me dit celle qui m'avait fait ce touchant récit. Elle ajouta, avec cette superstition du cœur que donnent aux femmes les sentimens tendres et les douleurs amères: Aux jours anniversaires de tant de morts réunis, on voit de blanches colombes raser de leurs ailes argentées la fenêtre du fort Saint-Elme et les vagues qui couvrent le lieu de la sépulture; on entend comme un gémissement dans leurs tristes ondulations; un cri de plaintes, un écho de douleurs répète alors les noms d'Albert et de Romilda.»