CHAPITRE CX.
Nouvelle course à Caserte.—Rencontre et nuit passée chez Deborah.
Caserte m'était devenu cher, depuis que j'y avais vu une reine, mieux qu'une reine, une femme charmante. De grands embellissemens avaient été faits par Murat à cette résidence, et elle était un point de promenade pour les oisifs très nombreux de Naples. Je voulus la voir dans un appareil plus simple que celui de ma visite cérémonieuse. En parcourant ces beaux lieux, je m'aperçus cependant que, malgré la royale protection qui semblait y attirer la foule, elle ne s'y portait pas de préférence; j'y passai néanmoins des heures délicieuses, mais dont le charme tenait plus peut-être aux souvenirs qu'aux spectacles. Mon retour de cette course capricieuse fut marqué par plus d'incidens que le séjour lui-même. Mon conducteur me demanda, quand je le repris, si je ne voulais pas voir les ruines de l'ancienne Capoue. Craignant de trouver l'ennui où les citoyens romains s'amusaient tant autrefois, et où leur plus cruel ennemi, Annibal, s'était amusé trop, je préférai reprendre la route que j'avais parcourue avec délices; car j'ai de la reconnaissance pour des lieux qui m'ont procuré d'agréables impressions. Où peut-on en trouver de plus enivrantes que dans cette campagne, jardin embaumé? Mon vetturino (cocher) voulut me faire dîner à Ceversa, petite ville assez vilaine, qui sert de contraste à tant de beautés; mais je refusai, et nous nous arrêtâmes à cinquante pas plus loin, près d'une bicoque fort jolie, dont le toit n'arrivait pas au haut du cabriolet, qui n'avait ni portes ni fenêtres, mais qui était tellement entourée de lauriers, de grenadiers et de jasmins, qu'elle paraissait comme assise dans une corbeille de fleurs. Derrière la cabane était un bosquet de hauts peupliers, où grimpait en festons le pampre des vignes. Une paysanne vieille et pauvre vint nous offrir des œufs, des fruits et du sorbet. Dans un coin on voyait une espèce de caisse couverte de feuilles fraîches, sans draps ni couverture; c'était le lit de la vieille. Un bénitier, un crucifix, une madona della Seggiola formaient tout l'ameublement. Un énorme chat, et une cage pleine d'oiseaux, voilà toute la société. Je regardais cette femme, son asile, tout ce qui l'entourait, et à ma curiosité se mêlait une sorte de terreur soupçonneuse. En général, les paysannes, même jeunes, sont peu jolies dans les environs de Naples, et Deborah n'avait rien moins que soixante-treize ans. Sous cette hideuse enveloppe battait encore un cœur noble et généreux.
Mon vetturino ne me parut nullement content de me voir descendre à la cabane de Deborah, et il me pressa fort de retourner promptement à Naples. Je cédai à son empressement; car, par un mouvement rétrograde, je me mis à supposer que cette délicieuse cabane pouvait être l'honnête maison de plaisance de quelques bandits. Je m'arrêtai tellement à cette idée, qu'au lieu de suivre ma générosité naturelle, je payai fort mesquinement la dépense, et remontant lestement en voiture, je dis au cocher de presser le retour; la recommandation était inutile: il faisait si bien voler son char, que sur la route la plus unie, il eut la maladresse de rencontrer une pierre qui culbuta le phaéton et les gens, à pouvoir casser les roues et nos jambes. «Maladetta la stregha che ci val questo[9].» Pendant que le voiturier criait cette aimable malédiction, j'étais déjà sur pieds. «N'est-ce pas, dis-je à l'Hippolyte en colère, que c'est une sorcière cette Deborah?» espérant par cette approbation provoquer le récit d'un de ces vieux contes auxquels j'ai toujours trouvé un plaisir extrême, je ne m'attendais guère que cette laide et pauvre, vieille allait me faire éprouver un sentiment différent pour son malheur et la plus vive admiration pour sa constante fidélité à un touchant souvenir. Changeant d'idées dans mon embarras, je résolus de passer la nuit à la cabane de Deborah, et dis en conséquence au conducteur de tâcher de gagner jusque-là, et de revenir m'y chercher le lendemain à l'aurore. «Santissimo! s'écria le superstitieux imbécille, je ne vous trouverai plus.—Eh bien! vous ne perdrez pas la course, lui dis-je en la lui payant amplement», et je le laissai, avec deux paysans, arranger sa voiture, et m'en retournai à pied à la cabane.
Deborah était assise sur le seuil, dans l'attitude de la plus triste méditation. Je lui contai mon accident et mon intention de passer la nuit sous son humble toit, si elle voulait bien me recevoir.«Madona mia, dit-elle en se signant, vous demandez l'hospitalité à Deborah; vous ne la croyez donc ni sorcière, ni maudite? Que votre entrée chez moi soit bénie, vous qui ne traitez pas le malheur comme un crime.» Son langage me frappa par sa pureté; les termes dont elle se servait ajoutèrent à ma surprise. «Deborah, lui dis-je, vous n'êtes pas Napolitaine?—Je suis Florentine, me répondit-elle, et depuis des siècles les miens furent toujours attachés à la noble maison des Strozzi; cette famille s'éclipsa sous le poids du malheur, et il y a soixante-deux ans qu'ici de vils brigands massacrèrent le dernier rejeton de cette race de héros, et sa jeune sœur, celle qui avait sucé avec moi le lait de ma mère. J'avais alors vingt ans; les riches amis, les parens de la fiancée, tous ont oublié, après quelques larmes données, et l'héritier illustre, et la jeune et belle épouse; le cœur de la pauvre Deborah a eu plus de mémoire. Mais, ajouta la vieille, vous ne pouvez, madame, passer la nuit ici; un lit de feuilles et un peu de paille de maïs est tout ce que je possède.—C'est excellent, bonne Deborah; je dors partout, et très bien; et je suis sûre que vous aussi vous dormez bien paisible, et contente, sur votre lit de feuillage. Oui, grâce au ciel! le repos me reste après les larmes.—Et dans cette cabane, de quoi vivez-vous?—Depuis que le gouvernement du roi Joachim a fait cesser toutes les persécutions, en bannissant les superstitions nuisibles, je respire et ne manque de rien; depuis que la haine et les préjugés n'osent plus dévaster mon petit domaine, que les lois françaises protègent ma cabane comme le palais du riche, la pauvre Deborah a du pain; ma vie, usée dans les regrets et les larmes, finira moins malheureuse. Mais puisque vous êtes venue seule près de moi; puisque vous voulez honorer ma cabane et mes cheveux blancs par une preuve de confiance si courageuse, venez voir mon domaine; la promenade et la nuit sont ici délicieuses.»
Me voilà, avec une femme que je connaissais depuis deux heures et par de sinistres rapports, parcourant la nuit un bosquet nu de toute habitation, dans un pays où l'on pourrait dire que le mélodrame croît en pleine terre pour fournir des sujets à la muse de nos boulevarts. Deborah me devançait de quelques pas, et je faisais in petto ces réflexions, mais toutefois en les repoussant. Je tombai, en tournant près d'un bosquet de myrtes, sur un banc de marbre noir. «Reposons ici, dit Deborah, vous n'êtes point une femme ordinaire; vous n'avez point peur.» Je fis bonne contenance, quoique les pulsations de mon cœur fussent devenues plus fréquentes. «Ils n'y reposent point, ajoutait Deborah, mais c'est ici qu'ils furent cruellement immolés, ici, à cette place, où depuis plus de soixante ans la pauvre Deborah pleure leur mort comme au jour de leur perte. Je pressai la main de Deborah contre mon cœur. Je ne redoutais plus rien, mais j'étais aussi vivement agitée; le lieu, l'heure, le genre de la confidence, tout ajoutait à mon émotion. Deborah devait la porter à son comble, en m'apprenant qu'elle était d'origine française. «Quoi! m'écriai-je, de parens étrangers, et née à Florence!» Voilà mon imagination lancée dans tous les rapprochemens d'une effrayante conformité.
Il faudrait me connaître pour se faire une idée de l'effet de la solitude sur l'accumulation de mes souvenirs. Deborah me rassura un peu en continuant d'un ton humble et monotone: «Il y a bien des siècles qu'une de mes aïeules, née à Lyon, se donna la mort pour ne pas survivre à une maîtresse adorée; mais pour que vous compreniez, signora, cet attachement si dévoué, il faut vous faire connaître son objet, qui n'est, hélas! plus qu'une cendre; mais le récit des vertus d'Isaure, son amour et ses malheurs, l'héroïsme de l'homme qu'elle avait choisi: voilà ce qui s'est perpétué de génération en génération dans notre famille; voilà les nobles souvenirs qui m'inspirèrent un attachement si religieux pour les descendans de l'illustre maison des Strozzi. Ce papier (et elle me donna un manuscrit), je vous le donne; vous êtes digne de le conserver, mais vous n'en parlerez pas à la pauvre vieille Deborah; vous me le rendrez, j'ai ajouté de ma main tremblante le peu de lignes qui vous apprendront la fin terrible de mes maîtres assassinés si jeunes.»
Deborah se leva; je la suivis en silence. En rentrant dans sa cabane, elle me regarda. J'ôtai mon chapeau. Deborah resta devant moi, et debout, d'un air inspiré, touchant de sa main décharnée mes cheveux, elle me débita une espèce d'improvisation. Elle comparait ma taille, mes traits et mes cheveux avec ceux de la maîtresse dont cette pauvre femme pleurait la mort depuis soixante ans. Si je dois vieillir autant, je ne perdrai pas non plus la mémoire de cet exemple de piété domestique, de cette scène singulière de toute une nuit passée dans une cabane, que, peu d'heures avant, les apparences auraient dû plutôt me faire fuir que chercher.
Deborah, après son récit, avait levé un grand rideau de laine, et je fus fort surprise à la vue d'un petit lit fort propre. «Ci dormiva[10],» me dit-elle, et elle resta immobile devant le lit. Une terrible pensée vint de nouveau effrayer mon esprit. «Deborah, pourquoi n'y plus dormir? votre maîtresse y serait-elle morte?—«È un voto![11]» Quand, en Italie, on vous dit cela, il n'y a plus ni raisonnemens à faire ni avis à donner. «Voulez-vous, bonne Deborah, que je lise ici le manuscrit que vous m'avez confié? Couchez-vous, je veillerai sur votre sommeil.—Ah! combien vous êtes bonne? Compassione vole. Elle était comme cela, mia dolce padrona[12],» et la pauvre Deborah tomba à genoux, les mains jointes sur la poitrine.
J'entendais ses lèvres murmurer des prières. Je pensais à ce vœu d'une si longue douleur, si religieusement observé. Je tenais toujours le manuscrit; il me semblait le sentir légèrement s'agiter; je n'osais interrompre la prière de la pauvre Deborah. Je ne résistai plus à toutes les émotions de ma bizarre situation, et, pour m'en distraire, je jetai les yeux sur la première page où je trouvai une émotion nouvelle en y lisant ce qui suit: «En 1742, l'arrière-petit-neveu de Philippe Strozzi, et la jeune et belle Paula Albergati, se rendant à Caserte pour les visites de leurs noces, célébrées à Naples, la chaleur du jour leur ayant fait chercher un abri et s'éloigner de leur suite, des brigands, attirés par les richesses des habits des deux jeunes époux, leur donnèrent la mort, irrités par la défense de Strozzi. C'est à la place où les corps furent retrouvés, dans le bois, que j'ai élevé une pierre qui porte le nom des victimes et le jour de leur mort funeste, en jurant, si Dieu me fait survivre à cette terrible catastrophe, de ne vivre dans les mêmes lieux que la vie des cénobites, de n'avoir de nourriture que les produits des champs, de couche que la dépouille des arbres, et de prier pour mes maîtres bien aimés jusqu'au dernier soupir.»
Je m'arrêtai, je regardai Deborah; elle venait de s'étendre sur son lit de feuillage. Toute cette laideur de la décrépitude qui m'avait tant frappée venait de disparaître; je ne voyais plus sur ces traits flétris que la belle ame qui les animait, et assise au pied de cette humble couche, ayant sous les yeux le modèle d'une si longue résignation, je lus avec un vif intérêt le fragment de la vie de l'illustre Philippe Strozzi.