CHAPITRE CXVII.

Le duc d'Otrante, nouveau gouverneur d'Illyrie.—Le comte de Chabrol, intendant général.—Un bal.

Le duc d'Otrante venait de remplacer le duc d'Abrantès au gouvernement, et la confiance affectée de ce grand politique dans l'invariable durée de la circonscription de l'empire communiquait à tous les esprits une sécurité aveugle. On ne pensait pas à quitter Leybach: on y donnait des fêtes, des comédies, on y appelait des cantatrices et des bateleurs, on dansait; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'on dansait chez le duc d'Otrante, l'homme le moins dansant peut-être qui ait jamais existé, mais qui savait être aimable, comme autre chose, parce qu'il était toujours ce qu'il était nécessaire qu'il fût.

Je ne pensais pas que mes anciens rapports avec lui fussent effacés de son imperturbable mémoire, mais je pensais moins encore qu'ils pussent m'être défavorables auprès de lui dans le profond oubli où Moreau était tombé. Je lui demandai une audience, et je l'obtins minute pour minute; car l'hôtel du Sauvage où j'étais logée est presque en face de celui du gouvernement. Un suisse de six pieds de hauteur vint me prévenir que son Excellence m'attendait; et quoique ma toilette fût à peine finie, je me hâtai de le suivre pour ne pas exposer le vice-roi d'Illyrie à attendre. Je le connaissais, et je savais que je venais de quitter un roi de meilleure composition.

Le gouverneur était alors dans une salle basse, consacrée à ses travaux intimes. On me nomma; il vint, m'offrit la main, attacha sur moi ces yeux pénétrans qui fascinaient les ames les plus fortes, et me conduisit à un fauteuil avec une aménité dont on était toujours disposé à lui savoir gré, parce que la nature n'en avait imprimé le caractère ni dans sa figure de pierre, ni dans ses paroles incisives, ni dans ses manières sèches et absolues. Ensuite il me salua de la main, comme pour s'excuser de ne pas parler encore, et reprit sa promenade que j'avais interrompue, en s'arrêtant successivement à chacun de ses bureaux. Le premier était occupé par un homme d'un âge et d'une physionomie respectables, qui feuilletait des journaux étrangers et qui paraissait employé à les traduire. «Eh bien! lui dit-il, mon Babel, car vous êtes pour moi le trésor des langues, où en sont-ils avec toute leur jactance? Ces Mirmidons ont-ils un Achille?» M. Babey, c'était le nom de l'écrivain, lui répondit par un sourire équivoque. Le duc n'insista pas, imposa doucement sa main sur l'épaule du bon oratorien, et passa. C'était la simple échange d'une phrase ou d'un signe avec un ami; mais cette phrase avait son intention, et je cherchai cette intention sans m'en rendre compte au premier abord.

Le second bureau était occupé par un jeune homme de petite taille, auditeur au conseil d'état, et je crois militaire, dont les yeux animés annonçaient des résolutions décidées, promptes, impétueuses. Sa lèvre supérieure était garnie de deux moustaches épaisses, et tous ses mouvemens indiquaient une sorte de brusquerie loyale. J'ai oublié son nom. «Quelle folie, lui dit le duc d'Otrante, que de vouloir nous persuader des choses pareilles! Votre oncle Charette était un grand homme, que personne n'a mieux apprécié que moi, mais il se battait avec des Français contre des Français; il courait la noble chance des guerres civiles, et il en a subi les malheurs. Pensez-vous qu'il eût passé sous des drapeaux étrangers?» Et pendant qu'il semblait attendre une réponse, il me fixa de son œil de linx. Je compris qu'il s'agissait de Moreau, et je baissai les yeux. Il y avait dans ces phrases si subitement arrangées un commencement de révélation.

Au troisième bureau était un autre jeune homme, beaucoup plus grand (on se levait au passage de monseigneur). Il n'avait de remarquable qu'une physionomie douce, paresseuse et fatiguée. «Très bien, mon Moniteur, reprit le duc; je suis enchanté de votre dernier numéro. Il y a là de bonnes études et de la solide instruction, mais cela est peut-être trop spécial, trop scientifique, trop littéraire même pour le temps. Faites apprécier les avantages de l'influence française sur l'éducation publique; parlez de l'abolition des fiefs, parlez de la liberté: c'est un nom qui sonne très bien dans toutes les langues. Recueillez ce qui nous honore; démentez ce qui nous flétrit; justifiez Moreau d'une imputation odieuse!» Il me regarda encore, et vint à moi: «Pardon, Madame, me dit-il, tous mes services vous sont acquis. J'ai peu de momens à vous donner ce matin, mais je m'en dédommagerai. On m'a donné un gouvernement où il n'y a rien à faire.

«—Je vous en félicite, répondis-je, et d'autant plus que je m'en doutais moins. J'arrive de Villach, qu'on a brûlé cette nuit.

«—Entendez-vous, dit-il? on a brûlé Villach cette nuit! Des bandits, des bandits! L'écume des troupes de Schill et de Chateler! Tout ce qu'il y a de plus méprisable! La compagnie de Jacquinot suffit pour les mettre à la raison. Oh! point d'esclandre, point de bruit! cela y donnerait la consistance de quelque chose! Mais une ville qui brûle, cela arrive tous les jours… Avez-vous vu des troupes?

«—Aucune.

«—Aucune troupe! C'est cela; c'est un crime privé. N'oubliez pas de mettre dans le journal qu'une poignée de bandits a profité de la sécurité de nos garnisons pour mettre le feu dans les faubourgs de Villach, et que les brigands vont être livrés à la main de la justice.—Je reçois ce soir, Madame, et j'ai entendu dire que vous dansiez à merveille.» En parlant ainsi, il m'offrait la main comme pour me reconduire avec une invitation; mais, parvenu à un salon qui précédait ce cabinet de travail, il s'arrêta tout à coup avec un air de réminiscence. «Je l'ai entendu dire à Moreau, reprit-il. C'était mon compatriote, mon ami, un homme de bien, incapable, je pense, de l'indigne trahison qu'on lui attribue. Vous en savez quelque chose?

«—Depuis un moment, répondis-je; et mon étonnement ne m'a pas encore permis d'approfondir cette idée. Elle m'accablerait, si elle ne me révoltait pas. Oui, Monseigneur, Moreau en est incapable.

«—Cela présente bien, dit-il, en paraissant parler à sa pensée, une apparence de vérité. Nous avons une armée de prisonniers en Russie, et Moreau, montré à ces troupes tout à coup délivrées de leur esclavage, comme un nouveau souverain; Moreau, couronné sous le nom de Victor Ier, dans le camp de l'ennemi, sous les drapeaux aux trois couleurs; Moreau, engagé par un traité de paix honorable avec l'étranger, par des promesses de liberté avec l'intérieur, opposerait certainement à l'Empereur le plus grand obstacle qu'il ait rencontré dans sa glorieuse carrière. Ce serait là, il faut l'avouer, une abominable tactique.»

Tout cela était récité avec une méthode de calme si extraordinaire, qu'il fallait connaître Fouché depuis long-temps pour ne pas tomber dans la déception qu'il voulait produire. J'y cédais sans m'en apercevoir, et rassemblant dans mon esprit tout ce que j'avais pu saisir des projets d'Oudet, tout ce que je me rappelais de l'autorité passive que Moreau avait prêtée à cette conjuration, tout ce qu'elle lui offrait de ressources dans les rangs de l'armée, j'allais peut-être laisser échapper l'expression d'un doute qui s'éclaircit, d'une pensée qui se fixe, quand l'huissier annonça la Cour impériale. C'était la première fois qu'elle était présentée au nouveau gouverneur. Il jeta sur moi un regard pétrifiant comme s'il avait voulu fixer à son terme l'investigation commencée, et s'assurer de la reprendre au même point, quand il en aurait le loisir. Il n'est que trop vrai de dire qu'il y avait dans ses yeux, dans son langage, je ne sais quelle puissance de volonté qui lui était particulière, une sorte de fascination, mais qui avait cela de commun avec les autres, que l'événement le plus indifférent en détruisait le prestige. Quand la Cour défila avec ses robes et ses fourrures, je retrouvai sans crainte le front glacé, la physionomie immobile et le regard creux du duc d'Otrante. Le charme était rompu, et le Méphistophélès de la révolution n'était qu'un homme.

L'audience de la Cour ne fut pas longue. Le duc d'Otrante passa dans le cercle, saluant d'un geste familier de sa main pâle, chacune des personnes qui lui étaient nommées par M. de Heim, le même que j'avais vu à Trieste, et leur adressant quelques paroles brèves auxquelles il n'attendait point de réponse. Le procureur général, qui était par parenthèse un charmant jeune homme, nommé M. Duclos, ou quelque chose comme cela, s'approcha seul de lui avec un grand nombre de feuilles à signer; le gouverneur y jeta les yeux, regarda derrière lui, et fit appeler par l'huissier un des messieurs que j'avais vus dans la salle de travail, puis retint les feuilles, et renvoya sa réponse au lendemain. La Cour sortit.

«Que me demandent-ils?» dit le gouverneur en jetant les papiers dans la main de son jeune auditeur au conseil d'état, «et qu'ai-je à voir dans ces paperasses?

«—Monseigneur, répondit l'auditeur, les pouvoirs de Votre Excellence ont cela d'inusité chez la plupart des autres nations, qu'elle a droit de suspendre et même d'empêcher l'exécution des actes de la justice, quand toutes les voies de juridiction et de grâce sont épuisées. L'exécution d'aucun jugement criminel ne peut s'accomplir sans son autorisation, et c'est la signature de Votre Excellence qui décidera de la vie de quatorze malheureux depuis long-temps condamnés.

«—Quatorze hommes condamnés à mort! et pour quel crime, dans ce pays si renommé par la pureté des mœurs, par l'aménité de ses habitans?

«—Ce sont des vagabonds étrangers au pays, et qui l'ont effrayé par quelques vols à main armée.

«—Des voleurs de grand chemin! s'écria le duc; quatorze voleurs de grand chemin! Ah! continua-t-il avec un sourire aussi expansif que sa figure pût le lui permettre; nous remettrons cela, s'il vous plaît, à la session prochaine. J'ai plus besoin de quatorze voleurs de grand chemin que de toute la cour impériale.»

Je désire sincèrement qu'on ne voie dans ce récit, très fidèle, que la peinture sans haine d'un caractère d'exception, qui a prêté, par quelques côtés, à des reproches que je n'examinerai point; mais qui a racheté des fautes de conduite et peut-être des excès, par d'innombrables services, et par des marques singulières de bonté. M. le duc d'Otrante a été peut-être de tous les hommes d'état qui ont existé, le plus facile, le plus accessible, le plus ouvert aux impressions bienveillantes, le moins entêté dans les préventions fâcheuses. Il semblait surtout s'améliorer par l'expérience, et devenir tolérant par raison, comme il avait été exagéré par sentiment. Dans l'intérieur de sa maison, il était admirable de simplicité, de naturel, de cet abandon qui ressemble à la grâce, et dont on sait cent fois plus de gré aux hommes secs et sévères qu'aux autres. Il chérissait ses enfans dont il était chéri, et l'affection qu'il inspirait, sans effort, autour de lui, était sentie du dernier de ses domestiques. Sa conversation familière était pleine d'agrément et de charmes, surtout pour les hommes d'un esprit ferme et d'une bonne éducation. L'étude et l'enseignement des lettres avaient occupé la première partie de sa vie, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait rétrograder sur ses souvenirs, et latiniser, comme il disait, avec ses carabins. C'était le nom que se donnaient entre eux les Oratoriens. Le duc d'Otrante en avait toujours trois ou quatre autour de lui, et jamais il n'a oublié, dit-on, ni un de ses écoliers, ni un de ses condisciples, ni un de ses maîtres. L'engouement incroyable du faubourg Saint-Germain, en 1815, prouve qu'il avait su se faire aimer de ses ennemis naturels. Un éloge qu'il ne mérite pas moins, c'est qu'il n'a pas perdu un ami, pendant sa longue carrière politique. Il serait difficile d'y ajouter quelque chose.

À l'époque dont je parle, le duc d'Otrante était veuf. Il n'y avait de femme dans sa maison qu'une dame parfaite dans ses manières, et qui présidait l'éducation d'une jeune et charmante demoiselle. Le bal de monseigneur n'était donc qu'un bal de convenance politique, où, sur le point d'une dissolution infaillible d'intérêt avec les pays un moment conquis, on cherchait mettre en rapport pour la dernière fois la haute société des deux nations, et prévenir, par des rapprochemens d'estime et de politesse, les inconvénient d'un brisement prochain.

Ce bal offrait, dans un pays si caractérisé, des rapprochemens extraordinaires et qui m'étonnent encore. Il y avait d'un côté, toutes les hautes décorations de l'empire, de l'autre, tous les insignes des vieilles monarchies du Nord. Les chanoinesses autrichiennes avec leurs rubans et leurs médailles y étaient mêlées nos françaises, nos italiennes, étourdies de leur jeunesse et de leur élégance. Parmi elles, mais sans distinction, figurait une princesse Porcia, dont la famille se flattait de remonter aux Porcius de Rome, mais qui se souciait peu, suivant le bruit vulgaire, de justifier cette légitimité sévère par la sévérité de ses mœurs. Elle avait été belle, et sa physionomie romaine, et sa froide immobilité au milieu des groupes toujours mouvans, et ce nom qui l'entourait d'une sorte d'auréole, jetait sur la banquette qu'elle occupait, isolée, un prestige de grandeur, et de je ne sais quel autre sentiment qui contrista mon cœur. Hélas! les courtisans de toutes les fortunes et de tous les souvenirs ne se pressaient pas autour de la fille de Caton!

L'Illyrie avait appelé, parmi quelques illustrations, beaucoup de fortunes malheureuses, beaucoup d'hommes honorables, mais repoussés du centre où vivait le pouvoir. C'était là encore un nouvel objet d'observation. Il était curieux de voir ces exilés d'opinion, mêlés avec quelques favoris qu'on n'osait essayer que sur une terre étrangère et avec quelques esprits notables du pays qui s'étaient arrangés à notre domination et à nos manières, par résignation ou par goût. On distinguait entre ceux-ci le brillant Palatin, président de la cour impériale; le noble, l'élégant Guaraguin, sauvage de Monténègre, dont la grâce aurait fait envie au plus spirituel de nos merveilleux; le prince de Lichtenberg, qui, tout en se prêtant à nos lois avec complaisance, paraissait les subir avec fierté. Je me rappelle un peu moins les Français qui se ressemblent un peu plus partout, et sur lesquels il y a par conséquent beaucoup moins de choses à dire. J'en ai vu quelques uns gagner en fortune, je ne crois pas en avoir vu gagner en célébrité.

Tout s'écroulait quand je quittai Leybach, le lendemain du bal, et personne ne le savait que l'homme inconcevable par qui ce bal avait été donné. Le dernier serrement de main du gentilhomme esclavon et du voyageur français fut un adieu éternel. Il n'y avait plus d'Illyrie, et le royaume de l'Adriatique, rêvé dans les hautes pensées de Napoléon pour le plus cher de ses capitaines, pour son Eugène, pour son fils, disparut cette nuit même entre la Fourlane et la Montferrine. L'Illyrie était cédée.

Mon retour ne m'offrit que ce triste spectacle d'une retraite confuse, auquel le désastre de Moskou m'avait si péniblement accoutumée. C'était une chose qui ne manquait cependant pas de côtés plaisans, que le déménagement d'une armée d'administrateurs et d'employés à travers quelques pelotons de soldats ou de douaniers, échelonnés sur Ober-Leybach, Lowich, Planina et Adelsberg. Trieste, désert des pétulans Français qui l'animaient si peu de jours auparavant de toute l'amabilité de leur caractère, de toute la vivacité de leurs mœurs, présentait un aspect de deuil et de terreur qui m'étonnait. Les frégates anglaises stationnaient toujours à la face du port, et on entendait gronder le canon autrichien dans les bois de Materiá. L'arrivée du nouveau gouverneur avait fait peu d'impression. Tout le monde savait qu'elle ne devait que marquer une courte transition entre deux ordres de choses très différens. Le bruit de la mort de Junot commençait à se répandre. Il s'était tué dans son délire, en essayant de se faire l'amputation de la cuisse pour une blessure idéale. L'artère crurale avait été coupée, et le guerrier était mort du moins comme il avait vécu, dans une sorte d'illusion héroïque, et rêvant le champ de bataille et la gloire. En traversant rapidement Goritzia, j'aperçus une espèce de mendiant, bizarrement bariolé du grand cordon bleu de la Réunion et du grand cordon rouge de la Légion d'Honneur. C'était ce fou dont Junot avait fait son dernier ami, et qu'il avait décoré dans sa folie des plus nobles insignes de la France. Ces rubans, prostitués par le fou qui les avait donnés, souillés par le fou qui les traînait, parlaient puissamment à la pensée. C'était tout ce qui allait bientôt rester du grand Empire.

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.