CHAPITRE XCIV.
Ma position à Florence.—Les deux lectrices.
Au milieu du désordre de mes idées, j'avais cependant apporté à Florence la résolution, ferme dans ma tête et faible dans mes actions, d'acquérir une position honorable. La promptitude avec laquelle je m'étais séparée d'une comica compagnia était déjà beaucoup, avec des antécédens pareils aux miens. Je fus dès lors une artiste dramatique comme on n'en voit guère, n'ayant plus à redouter le côté pénible de la profession, la sévérité du public. Attachée au théâtre de la cour, à l'un de ces théâtres distingués où l'on admire froidement peut-être, mais où l'on est préservé de ces excès d'honneur et d'indignité, également funestes pour l'amour-propre ou pour le repos; dispensée par mon talent, trop faible pour être utile, et par mon assiduité trop intime à la cour, pour être soumise à tout travail suivi et à toute subordination humiliante, je peux bien dire que je n'étais comédienne que de nom. Dans deux ou trois entrevues, Élisa eut même la bonté de me dire que son intention n'était pas que je remplisse les devoirs dramatiques de mon emploi, et qu'elle ne laissait mon nom subsister sur la liste des acteurs de la cour, que pour justifier par un titre quelconque ma présence, et donner un prétexte aux libéralités de sa cassette. Aussi, pendant tout mon séjour à Florence, je ne parus peut-être pas une demi-douzaine de fois dans les coulisses, quoique Élisa et même Bacciochi voulussent bien m'accorder plus de talent qu'à nos actrices en titre, et un ton de déclamation qui leur plaisait davantage.
Mes fonctions réelles auprès de la grande-duchesse étaient celles de lectrice, et mes véritables titres à ses bontés le bonheur de lui plaire. Voici comment m'était venu cet avantage d'une intimité particulière: Me trouvant un matin chez Élisa, appelée pour y recevoir quelques nouvelles réprimandes sur le trop grand train que je menais, et toutes sortes de plaintes de ce genre, elle demande le volume des Œuvres d'Alfieri qui contenait la tragédie de Rosemonde, dont elle avait ordonné une représentation. Le volume ne se trouva point sous la main; j'offris alors de lui en réciter les principales scènes, et je m'en acquittai avec assez de succès pour qu'elle voulût voir à l'instant si ma lecture répondait à ma déclamation, et si, sans l'accessoire du geste, un livre serait aussi bien dans mes mains. Quelques tirades de Voltaire et quelques élégies de Parny suffirent à mon triomphe. Élisa trouva que je lisais bien, «et de manière, ajouta-t-elle, à ce que je sente souvent le besoin de vous entendre. Soyez tranquille, j'arrangerai vos affaires, j'aviserai peut-être à vous donner la place de lectrice; mais pour ne pas attendre les lenteurs que certaines circonstances connues de vous exigent, vous jouirez de tous les avantages de cette position intime, et vous remplirez plus souvent les devoirs de la place que la titulaire elle-même, qui n'accentue pas mieux que vous les vers harmonieux du Tasse et de l'Arioste. Ainsi, ne vous occupez plus de théâtre que pour toucher vos appointemens; l'emploi des reines ne sera plus désormais pour vous qu'une sinécure. Habitez près du palais, suivez la cour toutes les fois qu'elle se déplacera; je me chargerai des frais de voyage, et vous pouvez y compter, soir ou matin, je vous ferai appeler souvent.»
Il y avait en effet dans le haut personnel du palais une lectrice titulaire. Madame Tomasi était trop grande dame peut-être pour ces fonctions modestes. Son mari occupait aussi un haut emploi dans les finances, et sa femme jouissait de cette popularité toujours si facile que l'opulence ajoute aux agrémens naturels et à l'esprit. Madame Tomasi possédait des uns et des autres plus qu'il n'en fallait pour avoir besoin de ce reflet de l'or et de la fortune. Jeune et belle, d'un ton parfait, d'une certaine pruderie extérieure qui faisait attacher un plus grand prix à ses qualités, d'une affabilité flatteuse et commode pour les étrangers, madame Tomasi jouissait à Florence d'une considération particulière et méritée. Sa maison était le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus distingué dans toutes les classes, et par le mélange des grands seigneurs, des littérateurs et des artistes, ressemblait assez à ces cercles brillans de madame du Deffand ou de madame Geoffrin, illustration pacifique du siècle dernier. Quelqu'un, qui savait les bontés particulières dont la sœur de Napoléon daignait m'honorer, me proposa de me présenter aux soirées de madame Tomasi. J'estime les artistes et les savans; l'amie de Talma, des Alexandre Duval et des Monti, se croit trop bien organisée pour être indifférente à l'approche du génie; mais je déteste les bureaux d'esprit, et ces escrimes de salon où ne brillent pas les mérites les plus éminens. À tort ou à raison je me représentai le cercle de la belle madame Tomasi comme trop guindé, et la personne qui m'avait proposé de sa part, je crois, de m'y conduire, ne fut pas peu surprise de mon refus. Ma position équivoque dans la société devait me rendre cependant cette proposition flatteuse; mais préférant à tout ma liberté, ma façon d'être en un mot; persuadée que la lectrice en titre de S. A. I. et R. aurait cru faire un immense sacrifice à sa dignité en recevant chez elle son humble surnuméraire, je m'en tins au plaisir d'une possibilité à laquelle donnaient du prix les rapports mensongers, mais au fond toujours funestes, qui circulaient sur mon compte, et dont l'impression était oubliée dans cette circonstance.
Pour de l'envie, on peut me croire, il n'y en avait pas dans mon refus. Je rendais justice à madame Tomasi; mais comme la princesse me reconnaissait un mérite aussi agréable, et m'en témoignait plus fréquemment l'expression, je croyais au contraire qu'il y avait de la modestie à ne point me mettre trop à côté de celle dont je n'étais point l'égale par le rang.
La concurrence eut lieu cependant, mais au moins sans que j'aie été la chercher. Madame Tomasi venait à certains jours offrir ses services, et il n'y avait pas besoin de ma présence pour que la princesse songeât à profiter des miens. Mon assiduité, toujours réclamée, devenait une visible préférence et une faveur suffisante pour moi. Je me trouvai là plusieurs fois au moment où madame Tomasi venait exercer sa charge. Le premier jour je la regardai avec cette inquiétude d'observation qu'on porte dans l'étude des personnes ou des talens, qui sont pour l'amour-propre un intérêt, une ressemblance ou un contact. Lectrice par ordonnance, dignitaire de la maison, par devoir et par penchant, madame Tomasi venait remplir ses fonctions avec toute la gravité du cérémonial. On l'annonçait avec toutes les formules d'usage. Saluts et révérences de sa part, suivant le protocole; c'était l'étiquette personnifiée, et contente et fière d'être l'étiquette. Une des femmes de la duchesse l'annonçait alors, poussait un tabouret à une distance calculée, dressait un pupitre, puis madame Tomasi s'approchait, attendant qu'un mot de l'altesse indiquât le passage qu'elle désirait entendre, et qu'un nouveau signe avertît que la lectrice en titre pouvait commencer la lecture. Madame Tomasi partait alors d'une voix noble et bien timbrée. Elle lisait bien; mais, se gardant fort de se compromettre par le contre-coup et l'émotion du passage qu'elle récitait, madame Tomasi ne rencontrait pas le mieux, cette action naturelle et vive, cet abandon chaleureux qui naît de l'impression qu'on reçoit soi-même, et qu'ainsi l'on communique. La langue italienne était belle dans sa bouche; elle l'eût été davantage, si madame Tomasi eût pu oublier, dans l'embarras de son corset et de ses manières, qu'elle était une des grandes dignitaires de l'État. Quand la princesse interrompait la lecture pour adresser quelques questions à sa lectrice, celle-ci répondait toujours avec intelligence, avec goût, jamais avec éclat et avec saillie. Aussi les séances ne se prolongeaient jamais beaucoup, parce que les souverains, les gens du monde qui savent le mieux s'ennuyer, ne le savent pas long-temps. Sitôt que madame Tomasi avait atteint l'heure qui lui était imposée ou accordée, elle se retirait en suivant l'ordre et la marche prescrite, et en faisant la révérence à reculons. En tout, la belle titulaire excellait à mettre les points et les virgules: dans une des rares occasions où je rencontrai madame Tomasi en exercice, elle me fit beaucoup rire par la grande importance comique qu'elle déploya en face d'un petit accident dont elle eût dû se moquer. Une femme, récemment entrée au service de la duchesse, disposa un jour tout de travers le siége et le pupitre destinés à madame Tomasi: la lectrice en titre recula épouvantée de ce délit d'étiquette, donna mille signes de mécontentement et presque de désespoir. Je ne tenais pas au spectacle de ce puéril chagrin de cour, et la duchesse, qui remarquait ma mine dans ce moment, ne put retenir un éclat de rire qui mit le comble à l'embarras de la lectrice. Je ne revis jamais madame Tomasi sans me rappeler sa mésaventure, la plaisante dignité avec laquelle elle avait essuyé la maladresse d'une pauvre femme de service, la plus plaisante douleur qu'elle avait paru éprouver de cette scène. Mon Dieu! quelle maladie pousse donc à la cour des gens heureux et qui ne s'y précipitent que pour échanger les tranquilles et honorables loisirs de l'indépendance et de la fortune contre les ennuis d'un esclavage qui vous expose encore à des revers de vanité?
La seconde lectrice, la lectrice surnuméraire, et encore de fait seulement, ne passait point par toute cette filière de cérémonies, et la modestie de sa position lui en sauvait les désagrémens; car, à la cour, ce qu'il y a de mieux, c'est d'être fort peu de la cour. J'étais convoquée sans façon, mais j'étais en revanche congédiée sans échec. Quelquefois on me faisait attendre mon introduction, mais on ne me faisait jamais abréger ma séance. Comme mes heures de lecture étaient particulièrement indiquées pour le soir, j'entrais lestement sur la pointe du pied, sans bruit, avec mystère, comme quelqu'un qui vient en bonne fortune. Ni femme de service, ni tabouret, ni aucun signe d'honneur… ou de servitude. Je m'asseyais sans lisière sur le premier siége, très près de la princesse, et je n'entamais ma lecture qu'après un échange de ces paroles familières qui disposent à goûter davantage des heures qui doivent être passées ensemble. Je lisais alors, et suivant ma seule inspiration, les morceaux des poëtes et des prosateurs italiens ou français que je supposais le plus en rapport avec l'état de l'ame et la disposition d'esprit de la princesse. Dans ces attentions il entrait quelque chose de tendre comme l'amitié. Élisa, heureuse dans le rang suprême d'inspirer un dévouement qui était de cœur et point de cour, se laissait aller à toutes les saillies d'une imagination brillante et à toutes les affections d'une bonté charmante. Elle trouvait que je lisais à son goût, avec émotion, avec un accent vrai, reflet intéressant d'une tête romanesque. La douce intimité du tête-à-tête la gagnait bientôt; j'oubliais aussi mes fonctions: entraînée par la causerie, et quittant mon siége et mon livre, je venais alors me mettre sur le pied du lit impérial. Mon souvenir se reporte avec délices à ces heures de flatteuse et douce intimité, où deux femmes, d'un rang et d'une destinée si différens, se laissaient aller à la confidence de leurs impressions. Ma franchise excitait involontairement l'abandon; la souveraine redevenait femme comme moi pour se souvenir, pour désirer, pour craindre, espérer et sentir. Mais l'histoire ne doit point recueillir les mystères de la chambre à coucher; l'histoire, c'est un vieux diable qui se fait ermite.
Toute idée d'intérêt et d'ambition à part, ma position n'était-elle pas mille fois préférable à celle de madame Tomasi, et le parallèle des deux lectrices laisserait-il un choix à faire? Dans les relations amicales comme dans les relations plus tendres de l'amour, la faveur mystérieuse n'acquiert-elle pas un nouveau prix? N'y a-t-il pas aussi sous le rapport de la vanité un certain plaisir, pour les gens qui ne sont pas dans les affaires, d'en savoir plus long que les diplomates et les fonctionnaires, et de connaître le secret des faveurs et des disgrâces? Certes cette position était assez piquante et assez agréable pour ne pas me donner le désir de troquer mon maintien sans façon auprès d'Élisa contre le tabouret d'une dame d'honneur aux galas de la cour.
Une petite scène qui m'arriva à Pise prouve jusqu'où allait mon intimité. La grande-duchesse m'avait fait appeler: mon introduction avait toujours lieu par l'intermédiaire de M. de Luchesini fils; je monte et parcours tous les appartemens de service sans rencontrer personne. Je touchais à la dernière pièce quand un valet de pied se présente et me demande: «Qui êtes-vous? Où allez-vous?» Il parlait haut, et répétait insolemment: «Vous ne sortirez plus sans dire où vous alliez, ce que vous vouliez.» Au bruit de cette conversation un peu vive, une porte s'ouvre, la grande-duchesse paraît, le valet s'efface, s'aplatit comme une enveloppe, et je me contente de lui dire en lui montrant la souveraine: «Vous voyez maintenant ce que je veux,» et je passe en riant devant le pauvre diable frappé d'un stupide étonnement. La grande-duchesse, en riant autant et plus que moi, m'emmène avec elle, et s'écrie: «Oh! c'est la scène d'Almaviva avec Bartholo; on n'a pas une tête comme la vôtre.» Ma résolution, ma réponse, mon air de dévouement et de cordialité dans cette circonstance me valurent un redoublement de confiance, de bon accueil et de cajoleries de la part d'Élisa, qui, après s'être amusée de mes folies, reprenait quelquefois sa dignité pour les blâmer et pour me recommander en quelque sorte de lui réserver le plaisir exclusif de les connaître.