CHAPITRE CXIX.

Nouveau voyage à Pise.—La sœur Angola.—Bianca Capello.—Les deux amans
Paolo et Hermosa.

Les événemens romanesques sont fréquens dans mes mémoires; c'est qu'en effet ils l'ont été dans ma vie. Lors même que mon existence prenait une assiette et paraissait affermir ma position ou l'enchaîner à des devoirs, mon cœur, avide d'émotions, mon imagination curieuse de spectacles, cherchaient incessamment à se satisfaire. C'est ainsi que les personnes, les lieux, les incidens, m'appellent tour à tour, dès qu'une nuance un peu nouvelle, dès qu'une couleur un peu extraordinaire s'y rencontre. Le bizarre, le nouveau, m'enlèvent, sous toutes les formes qu'il leur plaît de se revêtir, et la plupart du temps je ne laisse point au hasard le soin de pourvoir à mes besoins; je le provoque par des courses et j'en multiplie les chances en ne restant jamais en place.—Heureuse disposition! tu m'as fait vivre double, si je puis m'exprimer ainsi, et tu as bien rarement mêlé des regrets à la joie de tes précieuses vicissitudes; je te dois au moins d'avoir préparé à mes vieux jours l'abondante consolation des souvenirs!

C'est à cette disposition d'esprit que je dus la découverte d'un épisode plein d'intérêt, quelque temps avant mon départ de la Toscane. Dans cette grande facilité d'impressions, celle qui domine mes légèretés est la mélancolie rêveuse. M'asseoir sous un bel ombrage, poser ma tête entre les feuilles d'un arbre et ne plus exister que par la pensée, fut toujours une des voluptés les plus douces. J'en jouissais souvent pendant mon heureux séjour dans ces heureuses contrées.

Il était près de neuf heures du soir; en Italie, on ne vit que la nuit. Seule dans un des bosquets délicieux du jardin dit di Bianca Capello[2], je repassais dans mon esprit la destinée de cette femme belle, célèbre, et criminelle peut-être, dont ce lieu portait le nom: Jeunesse, puissance, richesse, amour, tout est passé. Ô Bianca Capello! qu'êtes-vous maintenant? Un peu de poussière, disais-je à mi-voix. Se vuol preghare per l'anima sua, venga e leì sare benedetta[3], entendis-je prononcer très bas derrière moi. Un peu surprise, je me retourne et vois une jeune fille en habits religieux, qui m'offre de me conduire à l'autel, élevé par la fille de Bianca Capello pour y appeler la prière. Ce n'était pas une religieuse, mais une novice d'un monastère non cloîtré; elle pouvait avoir quatorze ans, d'une physionomie gracieuse par les charmes de cette extrême fraîcheur qui semble encore tenir de l'enfance, et qui promet tout l'éclat de la beauté. La novice me devançait de quelques pas; et je trouvais je ne sais quel irrésistible attrait à la suivre. Son vêtement blanc, son voile, les détours qu'elle me faisait parcourir, l'obscurité qui commençait à étendre ses voiles et à donner son silence imposant à tous les objets, tout contribuait à faire pour moi de cette rencontre un immense intérêt. Nous avions traversé le jardin situé derrière le cimetière. Nous longions le mur d'un couvent. Au bout, une petite porte basse nous conduisit à une enceinte très vaste, et je reconnus l'intérieur d'un couvent de Pénitentes blanches, ordre qui remplace en Italie les Sœurs de Charité. Sous un des vastes portiques brûlait dans l'éloignement une lampe devant une Madone. Au milieu de la chapelle, chargée de peu d'ornemens, un mausolée magnifique attira mes regards. La jeune fille s'était mise à genoux sur une des marches. «C'est la tombe de Paolo et d'Hermosa, me dit-elle, et là on dit des messes pour l'ame de Bianca et des deux amans.—Quels amans, ma sœur, lui demandai-je?—Priez avec moi, et la sœur Angola vous dira leur amour et leur triste fin.» Après un acte de dévotion et une offrande, la jeune sœur sonna une clochette. On ouvrit une grille, et une religieuse très âgée, mais d'un aspect noble et triste, vint à nous: «Ma mère, lui dit la jeune religieuse, la signora vient entendre les malheurs de la fille de Bianca Capello; ne ha pietade[4].»—La sœur Angola répondit sia benedetta, et, me pria de l'attendre. Elle revint avec un papier roulé. Il était alors moins de dix heures. «Je ne puis rien laisser emporter, dit-elle; mais nous avons des chambres pour l'hospitalité; acceptez-en une pour cette nuit: c'est la nuit anniversaire de la mort de Paolo et d'Hermosa. Vos prières s'uniront encore aux nôtres; toutes font du bien.» Je consentis avec empressement. Rien ne me parut plus bizarre que cette aventure, et je me promis bien, pour peu que l'histoire en valût la peine, de me servir d'un album qui ne me quittait jamais dans mes courses solitaires, pour l'y transcrire. J'ose croire que mes lecteurs trouveront que j'ai bien fait.

«En 1572, Bianca Capello, d'une naissance voisine du trône, avait, par l'amour, été entraînée sur les pas d'un époux aimé mais obscur, et qui bientôt dut aussi son élévation au caprice d'un prince. Bianca épousa en secondes noces Ferdinand de Médicis, fils et successeur de Come Ier. Plus ambitieuse que tendre, Bianca avait feint une grossesse pour ajouter à ses droits, et présenté comme son fils l'enfant d'une autre. La faiblesse du grand-duc ne répugnait point à cette feinte qu'il avait devinée, espérant par cette adoption d'un successeur se venger de ses frères qu'il haïssait. Ce projet ne s'accomplit pas, et Antoine entra dans l'ordre de Malte. Bianca, devenue ensuite réellement enceinte, accoucha d'une fille dont la naissance fut tenue secrète jusqu'à la brillante solennité où Bianca Capello, devenue grande-duchesse de Toscane, fut adoptée par la république de Venise comme fille de Saint-Marc. La jeune Hermosa avait alors trois ans, élevée loin de la cour, au Val de Chiomo, délicieux séjour qu'enclavent le Tibre et l'Arno. Hermosa fut mandée à Florence pour les fêtes dans lesquelles elle devait être publiquement reconnue au milieu du triomphe de sa mère. Hélas! elle n'arriva au Poggio Lacono qu'au moment où une atroce vengeance précipita son père et sa mère dans la tombe. L'exécrable forfait, dont le soupçon planait sur Ferdinand de Médicis, au lieu de le faire chasser du théâtre de son crime, réunit autour de lui tous les mécontens qu'avaient faits la faveur et l'élévation de Bianca Capello. Les Capponi, les Givaloni, les Dorsoni, les Bichani revinrent à la cour qui se grossissait encore par la foule de ces hommes, courtisans de tous les pouvoirs, flatteurs de tous les vices, toujours prêts à acheter les dignités par la bassesse. Ferdinand fut bientôt tranquille, parce qu'il crut avoir anéanti tous les titres qui attestaient la naissance légitime d'Hermosa, et qu'il espéra bientôt la saisir elle-même. Mais au milieu de ce choc de passions haineuses, il existait un cœur fidèle et dévoué à ses souverains malheureux; c'était celui de la nourrice d'Hermosa. Entourée de vils espions et de dangers de toute espèce, cette femme courageuse parvint à échapper aux piéges qu'on lui tendait, et à se réfugier avec son précieux dépôt dans le duché de Bracciano. Elle éleva jusqu'à neuf ans sa jeune maîtresse, sans jamais lui révéler sa naissance, décidée même à la lui cacher toujours; mais la fatalité avait marqué ses victimes. Paolo d'Oxeni entrait dans sa septième année, lorsque Hermosa, qui en avait trois, vint, avec un guide fidèle, à Bracciano. Paolo d'Oxeni, allié par sa mère aux Médicis, était aussi cependant élevé loin de la cour et dans une pareille obscurité. Dans la maison qu'Adine (nom de la nourrice d'Hermosa) avait choisie, il y avait une jeune fille de l'âge de cette dernière, déjà compagne des jeux du jeune Paolo. Après l'arrivée de la fille de Bianca, ces trois enfans furent inséparables. Paolo était d'une beauté aussi parfaite que celle d'Hermosa, et Julietta, leur jeune amie, ne déparait point cette touchante et belle fraternité. Souvent quand on les voyait folâtrer sur un gazon émaillé, ou reposer entre leur mazzi di fiori et leurs corbeilles remplies de fruits, on eût cru voir les charmans modèles de l'Albane, posant en groupe pour les chefs-d'œuvre de ce peintre des Amours.

«La petite Julietta, faible et souffrante, était l'objet des sollicitudes d'Hermosa et des soins protecteurs de Paolo; celui-ci venait d'accomplir sa quinzième année. Hermosa en avait douze, lorsque la mort de Julietta vint révéler à deux cœurs innocens le secret des larmes et les douleurs de la séparation. Tous deux à genoux veillent près du corps de leur pauvre amie, couverte selon l'usage de fleurs virginales et de ses habits de fêtes, la tête tournée vers l'image de la Madona. C'est là devant ce triste témoignage d'une inévitable destruction que Paolo et Hermosa, enlevés à la terre, emportés par un sentiment qu'ils ignoraient encore, le cœur ému par les pensées d'une autre vie, se jurèrent un amour éternel. Saro di Paolo o di morte[5] soupira la bouche d'Hermosa, à demi fermée par l'épouvante, et dont les lèvres laissaient échapper des promesses d'amour avec les graves accens de la prière des morts. Hermosa, dit Paolo, se relevant de son humble attitude, et fixant son regard attendri sur la vierge morte et la vierge en prières, dont la douce voix venait de tant lui promettre, Hermosa, tu sara mia obensi saremo con questa[6], et la main du jeune homme se posa sur la couronne déjà flétrie, qui entourait le front glacé de Julietta. Cosi sia[7], répondit Hermosa d'une voix douce mais ferme; et il en fut ainsi.

«Souvent, Hermosa accompagnait Paolo à la Villa, dont il se plaisait à lui faire parcourir les bosquets et les palais. Un jour, dans la galerie des tableaux, ses regards se fixent sur un portrait de femme: c'était celui de Bianca Capello, peinte dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. «Comme elle est belle, s'écrie Hermosa.—Moins que toi, Hermosa, répond Paolo, et comme frappé d'une lumière soudaine: Mais ce sont les traits d'Hermosa: Serais-tu la fille de Bianca Capello?» Paolo parla à Adine; celle-ci, forte de l'amour qu'elle lui voyait pour Hermosa, confia tout au noble cœur du jeune homme, et en fit l'ardent protecteur des droits héréditaires de la fille de ses souverains.

«Ferdinand Médicis, après la mort cruelle de son frère, quoique duc régnant, avait conservé le chapeau de cardinal jusqu'à ce qu'il eût épousé une fille du duc de Lorraine, et par les bienfaits de son règne il fit oublier le crime de son élévation. Il gagna l'affection du peuple en travaillant à la prospérité de l'État. Paolo, que l'amour et l'ambition agitaient, prit un parti plus généreux que celui de la révolte ou de l'intrigue, en se confiant au cœur de Ferdinand. Hermosa fut appelée à la cour de son oncle paternel; ce fut un beau jour pour le jeune Orsini que celui où, chargé des ordres du grand-duc, il accompagna au palais ducal celle qu'il idolâtrait, rétablie au rang que lui assignait sa naissance. Hermosa trouva dans son esprit naturel un goût et une pénétration qui bientôt la distinguèrent des autres, et qui donnèrent à son maintien et à sa conduite une dignité bien au-dessus de son humble éducation. Avant de partir pour la cour du grand-duc, Paolo parut un instant hésiter en songeant à la distance qu'il élevait entre Hermosa et lui. «Hermosa, lui dit-il, tu étais pauvre, et mon amour t'aurait dotée de toute mon opulence; aujourd'hui tu es princesse…—Aujourd'hui, répondit Hermosa, élevant un regard inspiré, aujourd'hui, Paolo. Hermosa, la fille de Bianca Capello et d'un souverain de la Toscane, te dote, toi, son unique ami, de toute sa tendresse; Paolo, saro di te o di morte…» Peu d'heures après, Hermosa inclina sa tête charmante aux pieds de son oncle paternel, au milieu d'une cour qui vit, dans le court espace de deux jours, le triomphe et la mort de sa malheureuse mère. Le cardinal Médicis avait involontairement frémi en contemplant des traits qui rappelaient si bien ceux de Bianca à son aurore; mais il se remit promptement, et l'accueil qu'il fit à Hermosa tourna soudain vers elle tous les regards et tous les hommages des courtisans. Les yeux d'Hermosa ne cherchaient que ceux de Paolo; ils ne tardèrent pas à les rencontrer. Que de choses dans cette silencieuse éloquence! Quelle souveraine put jamais se flatter d'avoir un serviteur, un sujet plus dévoué que Paolo! Oh! qu'il était enivrant le bonheur de Paolo; lorsque, dans l'éclat des fêtes, la douce voix d'Hermosa trouvait moyen de faire parvenir à son cœur le serment de leur enfance: Saro di te o die morte, Paolo, ben che principessa![8] Mais cette félicité si pure était à son terme. Le cardinal s'était attaché à sa nièce; mais en la comblant de faveur, il semblait vouloir étouffer le cri de sa conscience.

«À cette époque, Pierre de Médicis, frère du duc régnant, traînait une vie honteuse à la cour de Philippe II. Le prétexte de ce séjour était un mariage qui ne se conclut point, et quelques bruits qui lui parvinrent sur la faveur dont jouissait la fille de Bianca et de son frère, le ramenèrent en Toscane. À la vue de la céleste beauté d'Hermosa, deux desseins criminels entrèrent à la fois dans l'ame perverse de cet oncle inhumain: la posséder et la perdre. Non seulement Hermosa repoussa avec horreur ses vœux insensés, mais elle menaça son indigne parent de tout révéler au grand-duc et à Paolo Orsini; ce fut l'arrêt de tous deux. Orsini, absent pour une mission assez lointaine, revient à Florence et trouve partout deuil et consternation. «Hermosa se meurt! Hermosa est peut-être déjà morte!… lui dit-on.» Paolo n'en entend pas davantage. Il court au palais ducal, pénètre, à travers une haie de serviteurs silencieux, jusqu'à la salle où gisait déjà, sur un lit de parade, le corps de la fille de Bianca Capello. Frénétique de douleur, Paolo s'élance vers le lit et tombe au pied de la balustrade. On le transporta mourant. Les obsèques d'Hermosa se firent avec une pompe royale; son cercueil fut placé à côté de celui de sa mère, dans le caveau de la chapelle érigée par Bianca dans les jours brillans où elle régnait sur la Toscane. La chapelle, ouverte aux prières voyait tous les jours parmi les plus assidus aux offices l'infortuné Paolo, les traits défigurés, l'œil morne, se traînant à genoux vers la pierre qui s'était refermée sur tout ce qu'il avait aimé. Un soir, épuisé de douleur, il s'évanouit, et ne revint à lui que par la fraîcheur qui commençait à engourdir ses membres; tout était silencieux autour de lui. Une seule lampe éclairait en vacillant ce lieu consacré à la prière, et brûlait devant l'image de la Vierge, dont la chapelle communiquait, par une autre issue, au caveau de Bianca Capello. Paolo regarde de ce côté et croit voir une grande figure se glisser dans l'ombre… Il écoute, il entend le léger bruit d'un vêtement et des pas qu'on cherche à retenir. Aussitôt l'idée d'une horrible profanation le frappe; il s'élance par la grille et se trouve derrière un inconnu qui portait un panier et s'avançait vers le caveau. Paolo lui barre le passage et s'écrie avec un accent foudroyant: «Profanateur des tombeaux, que cherches-tu en ce lieu?» L'inconnu, d'une stature colossale et d'une figure hideuse, où brille à l'instant la joie d'un triomphe facile, répond avec un rire féroce: «Je ne cherchais pas ce que j'y trouve; ma ben venvenuto tu séi[9].» Et aussitôt, il saisit son poignard et cherche à en frapper Paolo. Moins fort, mais plus adroit, Orsini évite le coup, et arrachant l'arme meurtrière des mains de son ennemi, il l'en frappe et l'étend mort à ses pieds. À la vue seule de cet homme, Paolo avait soupçonné un forfait: les provisions tombées du panier qu'il portait ne lui laissent plus de doute. Il parcourt d'un pas rapide les vastes détours du caveau, appelant, dans une horrible angoisse, Hermosa. «Hermosa! ô ma bien-aimée, disait-il, existerais-tu dans ce lieu horrible?» À chaque détour il écoute. L'écho de ses cris répond seul à son espérance. Il arrive enfin au tombeau de Bianca Capello, et voit l'infortunée Hermosa appuyée sur le cercueil de sa mère, pâle, échevelée, vêtue d'un habit de bure grossière, et se soutenant à peine. Mais regardant avec épouvante du côté où entrait Paolo, Hermosa le reconnaît et s'écrie: «Les monstres! ils l'ont aussi plongé vivant dans ce séjour d'horreur!—Non, j'y suis descendu pour t'en arracher, Hermosa, répond l'heureux Paolo, en enlevant son amie inanimée et la pressant contre son cœur.—Mais, reprit Hermosa, la fuite est impossible.—Rien n'est impossible à un amour comme le mien, répond son amant. Pour entrer ici ton affreux geolier devait avoir une clef…» Il entraîne Hermosa, à qui la vue du cadavre explique tout ce qui vient de se passer. Possesseur de la clef de la porte extérieure, et sorti de la chapelle, Paolo guide Hermosa par des chemins détournés vers l'asile d'une de ses parentes, à qui il fait confidence de son aventure. Un homme tué, son cadavre resté dans une église, la disparition d'Hermosa, que de sujets de crainte! Après une courte délibération, il fut décidé que les deux amans partiraient tous deux travestis; ils se mirent en route, et aux premières lueurs du jour ils gravissaient les monts qui séparent la riche Toscane du fertile Bolonnais. Faible, effrayée, Hermosa ne put aller loin. Après trois mois d'un séjour fétide, l'air vif et pur des montagnes devenait étouffant pour elle; il fallut s'arrêter dans la cabane d'un pauvre pâtre. C'est là qu'elle raconta à Paolo sa léthargie préparée, son affreux réveil dans un cercueil,… les horribles tentatives de Pierre et de son complice, sa résolution de leur échapper par la mort… «Ah! disait-elle, faudrait-il, après avoir souffert, ne te retrouver, Paolo, que pour te quitter à jamais! Les souvenirs de Julietta m'assiégent; ils me rappellent le doux et terrible serment, Paolo, saro di te o di morte.» Et sa belle tête languissante tombait sur le sein oppressé de son amant.

«Cinq jours s'étaient lentement écoulés dans cet état d'anxiété. Assis un soir à la porte de la chaumière, Paolo, tout entier à la douce contemplation des traits adorés d'Hermosa, n'avait pas aperçu des hommes armés qui, à l'improviste, se jetèrent sur lui, le garottèrent, et malgré les larmes et l'inutile résistance de son amie, le placèrent sur un cheval et prirent la route de Florence. Hermosa, immobile d'horreur et d'effroi, ne versa plus de larmes; elle quitta la chaumière, se dirigeant de loin sur les pas des ravisseurs qu'une route de montagnes forçait d'aller lentement. Ils firent halte pour la nuit à une chapelle de Monte-Cavallo, à demi ruinée. Les gardiens de Paolo le déposèrent dans l'intérieur, près de l'autel, et après avoir resserré ses liens, s'assirent, pour le garder, sous les arbres plantés devant la porte de la chapelle. Bientôt Hermosa paraît, et d'une voix suppliante: «C'est mon amant, mon unique bien, è l'anima dell' anima mia, disait-elle; oh! laissez-moi prier et pleurer avec lui!» Sa beauté était si touchante, il y avait tant de douleur dans son accent et dans ses regards, qu'elle attendrit ces hommes farouches: ils lui permirent de veiller avec Paolo, et promirent même de dire des prières pour eux à la Madona. Au léger bruit que fit Hermosa en s'approchant de lui, Paolo souleva sa tête et fit un vain effort pour tendre les bras à son amie. Elle s'assit près de lui sur une des marches de l'autel, et tenant entre ses mains les mains de Paolo, indignement garottées, elle lui dit avec le calme d'une terrible résignation: «Paolo, je te le disais dans ces délicieuses retraites où naquit notre amour, restons ici au sein de la nature; la grandeur fut fatale aux miens, ma mère expira dans d'affreux tourmens, couverte de la pourpre… Et moi, ô mon bien-aimé, l'amour si tendre qui m'attache à toi, qui fait de ta vie ma vie, me sauvera-t-il d'un avenir où le bonheur est mis en balance avec un diadème? Paolo, je te le disais, et tu le vois, les grandeurs nous sont fatales, comme elles le furent aux miens… Mais du moins ne nous séparons pas. Écoute, Paolo, le sort nous a marqués de sa réprobation; mais il me réserve une immense félicité, celle de te revoir, de mourir avec toi… Ne luttons pas contre ses arrêts. Tu m'as sauvée, je veux te sauver à mon tour. Trompons l'affreuse espérance de nos tyrans, mourons ensemble. J'ai fléchi tes gardiens, en demandant à prier et pleurer avec toi; que ce soit ici la chapelle de la dernière nuit sur terre. Allons demander vengeance aux pieds de l'Éternel. Imite-moi, Paolo…» Et pressant vivement contre son sein la noble et belle tête de son amant, elle montre un poignard, s'en frappe, le présente à Paolo, en prononçant: «Di, te Paolo e di morte.» Lorsque les gardes vinrent pour emmener le prisonnier, ils ne trouvèrent plus que les corps glacés de Paolo et de la fille de Bianca Capello. La famille d'Orsini a élevé ce tombeau aux deux amans, et fondé une dotation pour des services anniversaires, avec cette inscription: «Passans, et vous hôtes de ces murs saints, priez pour eux!»

Je ne saurais dire l'attendrissement et l'horreur que m'inspira cette lecture; jamais je ne passai une nuit si agitée. Il y eut un moment où ma tête se perdit, au point que je crus voir dans l'étrange rencontre de cette sœur un plan concerté. Un effroi secret se mêlant à mes agitations, au lieu de m'en tenir à la simple vérité, et trouver tout naturel que dans un ordre institué pour secourir les malades et les voyageurs, une sœur fût debout à neuf heures, et qu'en me voyant avec l'extérieur qui dénotait la richesse, l'on m'eût offert de passer la nuit dans un lieu sûr, plutôt que de tirer ces naturelles conséquences, mon esprit m'en forgea de si ridicules, que je ne me crus rien moins que l'objet d'une noire erreur pour m'enfermer prisonnière. Comme il y avait dans ces frayeurs infiniment de vanité et de sottise, j'en ris moi-même, et me jetant habillée sur ma modeste couche, j'y dormis jusqu'au réveil un peu forcé des cloches sonnant matines. Je trouvai la jeune novice et la bonne sœur Angola; je les remerciai toutes deux, et pour récompenser la petite supercherie d'avoir copié le manuscrit sur mon album, je doublai mon offrande, et les sincères bénédictions des deux pieuses filles m'accompagnèrent à Florence, où je ne fus pas sitôt de retour que je visitai la chapelle de Bianca Capello. J'y frémis à l'aspect de la grille qui donne entrée à ce séjour des morts, où l'on eut la barbarie de faire descendre une innocente fille pour y traîner de misérables jours près des cendres de sa mère… J'ai prié et pleuré sur la pierre où gémit si long-temps le malheureux Paolo. Je me suis fait conduire plus tard, à mon passage à Bologne, à la chapelle dell' Ultima notte in terre, et en lisant l'épisode à mes compagnons de voyage, j'ai vu, au récit des maux des deux amans, tomber de généreuses larmes des yeux d'un des vainqueurs d'Arcole et de Lodi.