CHAPITRE CXL.
La cour de Naples à la fin de 1814.—Les bohémiens.
J'aurai quelque peine à exprimer ce que m'offrit de pénible le premier aspect de cette cour encore brillante du beau-frère de Napoléon, mais dont le souverain n'était plus alors à mes yeux qu'un déserteur de la gloire malheureuse, un allié de l'Autriche, un ingrat couronné. Jamais je ne pus décider Léopold à m'accompagner même jusqu'au palais. «Non, me disait-il, non, mon amie, je ne serais pas maître de mon indignation. Quoi! celui qui à Czernisa, avec une avant-garde de douze mille hommes et deux ou trois mille chevaux, résista au choc de quatre-vingt mille Russes; qui, à la tête de ses carabiniers, culbuta tant de fois l'ennemi; qui, malgré ses blessures, ne quitta le champ de bataille qu'après avoir par sa valeur assuré le défilé de Winkowo, je le verrais ici, complice de ceux que nous avons combattus, non pas céder à la nécessité, mais s'y complaire! Non, ne me contraignez pas à cet effort. Je veux contempler les merveilles de Naples, sans gâter mes plaisirs par la pensée de ceux qui gouvernent.» Ne pouvant agir de même, et ne pouvant non plus condamner Léopold, je me gardai bien de lui communiquer le motif de mon voyage; je me contentai de distraire le cerveau du jeune héros en lui faisant parcourir ces belles contrées.
Depuis le mois de janvier 1814, Joachim, par suite d'un traité d'alliance offensive et défensive avec les puissances, était de cette coalition de rois qui avaient envahi la France. Je rencontrai au palais un Italien de haut rang, très sincèrement attaché au parti français. Il me disait: «Joachim est perdu; l'Autriche et l'Angleterre le savent. Tout ce qu'il a fait, sa prise de Bologne, sa rupture avec la France, tant d'imprudence et d'ingratitude n'avaient pas même pour garantie de ses nouveaux alliés la signature d'un traité. Ils le sacrifieront, Madame; je regarde la chose comme infaillible. Ici même, à sa cour, on le trahit; il est entouré des créatures de Neupperg: on ne fait plus la guerre sur les champs de bataille; il est des victoires plus savantes et plus faciles: les diplomates s'en chargent pour le compte des couronnes, et la diplomatie n'est pas le fort côté de Murat; il périra par elle.
«—Mais Murat paraît cependant tranquille; sa cour n'a perdu ni sa sécurité ni ses fêtes.
«—Sans doute, mais on danse ici, vous le savez, au pied du Vésuve.»
Tous ces détails d'une infortune prochaine, quoique méritée peut-être, m'étaient incroyablement pénibles. Je profitai du peu de jours que j'avais à rester à Naples pour dire un dernier adieu à cette terre enchantée. Me voilà donc avec Léopold sur la route du Pausylippe, racontant l'anecdote de la pauvre Romilda, que j'avais apprise dans mon premier séjour. Son attention flattait singulièrement ma vanité. Il y avait dans ses regards, avidement attentifs, quel non soche qui donne un vif désir de bien dire. Nos heures se passaient délicieusement à jouir d'un présent plein de charme, et à faire des projets pour un heureux avenir. J'ai déjà dit que j'attachais un grand prix à ce que Léopold ne pût deviner toutes mes relations avec le maréchal Ney; mais rien ne surpassait le charme que je trouvais à l'expression de son enthousiasme pour le héros de la retraite de Smolensk. «J'ai bu à sa gourde, disait Léopold; et je ne suis pas le seul blessé à qui son humanité ait conservé la vie.»
Le jour de mon départ approchait: Léopold m'engagea à venir à Ischia pour traiter de notre passage. À six heures, nous étions sur la plage à jouir d'une vue que là seul on rencontre… À peine eûmes-nous terminé avec le patron, qu'une troupe de zingari[17] passa près de nous, et, par la singularité de leur costume, piquèrent vivement notre curiosité. Une de ces bohémiennes, d'une physionomie spirituelle, et qui eût été belle sans la hardiesse qui la défigurait jusqu'à la honte, s'approcha de nous, et prit la main de Léopold, voulant, bon gré mal gré, lui dire sa bonne aventure. En écoutant ses étranges prédictions, souvent les regards de Léopold cherchaient les miens; ses traits nobles et fiers s'animaient d'une espérance passionnée, que lui inspiraient les malicieuses et adroites suppositions de la zingari. Je crus déconcerter la Sibylle en lui jetant, en italien, ces paroles: «Vous vous trompez; Monsieur est mon fils.» Elle me déconcerta à mon tour, en me répondant, avec un regard creux et pénétrant: «No, non è il suo figlio, ma pure ne ha ella molto conoscuto il padre. E chi era? un eroe, un traditore[18].» Et aussitôt elle disparut, et rejoignit le groupe assez nombreux de ses compagnons. J'avais parlé très rapidement, et Léopold ne comprit que les dernières paroles de la bohémienne. J'étais restée un peu confuse, il me demanda le sens des paroles de cette femme. «J'ai entendu les mots de traître, de héros. Oh Dieu! mon amie, le secret de ma malheureuse mère, le secret de mon malheur serait-il donc sur mon front?» et il le frappait avec une impatience et une douleur qui déchiraient l'ame.
Me laissant aller à l'élan de mon cœur, je saisis la main de Léopold, je l'entraînai le long du rivage, marchant rapidement et le forçant de me suivre, lui prodiguant toutes les consolations de la tendresse, tous les noms du sentiment passionné que ma raison avait su cacher jusqu'alors. Nous avançâmes le long de la plage jusqu'au détour d'une embouchure, et nous y fûmes à l'instant entourés de nouveau de la bande entière des zingari, qui plantait là son camp nomade. L'effroi alors devint vif pour moi. Nous étions éloignés de toute habitation; mais un regard sur Léopold me rassura. Oh! que ce regard renfermait de courage et d'énergie! La troupe nous offrit le partage d'un repas improvisé, mais fort abondant. Léopold demanda celle qui nous avait dit la bonne aventure, pour lui donner le salaire usité. Un homme d'un aspect vénérable, quoique bizarre, se leva: «Tout salaire est remis en mes mains.» Nous lui donnâmes quelques onces. À cette générosité presque magnifique, un léger murmure d'admiration se fit entendre du sein de la troupe, et des démonstrations respectueuses de reconnaissance nous forcèrent à nous asseoir au cercle. On exécuta des danses; on nous rendit toutes sortes d'honneurs. La zingari, qui avait si vivement stipulé l'impatience de Léopold et excité mon étonnement, se montra enfin. Je priai le chef de la faire approcher. «Clara, dit le vieillard, approchez; continuez d'instruire ces étrangers de leurs destinées.» Et la jeune zingari s'approcha. Il y avait quelque chose de funeste dans les regards de cette femme. Je voulais l'entendre et sa voix me causait du malaise. Léopold éprouvait la même agitation, et nous tendîmes nos mains.
Je ne citerai pas toutes les prédictions; il n'y a pas une de mes lectrices qui ne sache que le langage de toutes les devineresses se ressemble. Mais les prédictions de Clara sortaient tellement du genre, que je ne puis m'empêcher de les citer. «Vous rêvez des jours heureux, la prospérité et la joie accompagnent vos pas; mais d'affreux chagrins vous attendent… Votre cœur est infidèle… Le désespoir et la mort, une horrible calamité, une catastrophe épouvantable… Vous céderez au délire d'un amour qui vous a entraînée sous de lointains climats.» Je frémissais involontairement, et, pour augmenter ma frayeur, Léopold me pressait contre son cœur. Honteuse du sourire malin de la zingari, je repris un peu d'énergie; je la plaisantai sur son ton emphatique: elle tint bon dans ses prédictions; et lorsque je lui donnai encore un sequin, elle me serra la main et me dit: «Fra m'en d'un anno si ricordera di me[19].» Neuf mois après j'étais mourante aux pieds du maréchal Ney, pour le supplier d'avoir pitié de lui, de sa famille et de moi, pour se mettre à l'abri de la foudre qui devait éclater sur une tête chargée de lauriers. Combien de fois, depuis ce moment, mon ressouvenir s'est reporté sur les prédictions de Clara. Elle avait dit vrai.
Après Clara, l'ancien de sa troupe s'approcha de nous, et nous invita à nous asseoir au cercle des matrones, pour entendre lire les chroniques et statuts des zingari. Sur notre refus, cet homme nous offrit de nous donner un de leurs livres. Léopold l'acheta, et nous prîmes le chemin du retour. Nous entrâmes chez une marchande de fruits pour déjeûner, et aussi pour satisfaire notre impatience de lire le précieux recueil des mystères cabalistiques. Nous fûmes agréablement surpris de trouver dans un rouleau de parchemin plusieurs fragmens forts bien écrits de poésie, traduits de l'arabe, et l'histoire d'Arabella et du beau Serti, que je traduirai littéralement. Je voulus le lire à Léopold dans le lieu même où mourut l'héroïne. Léopold fit venir un cabriolet napolitain, et en deux heures nous étions au couvent des Carmélites, à cinq lieues de Naples. Après avoir appris des religieuses la vérité de l'histoire des zingari, nous demandâmes à voir la chapelle consacrée au pardon et à l'oubli. Là, assis contre le mur de la ruine, fixant la Madona adolorata, dont les traits divins offraient ceux de l'infortunée Arabella, je lus à Léopold l'histoire de ses amours et de sa fin funeste.
ARABELLA COOPER, OU LES BOHÉMIENS.
«En 1745, une troupe de bohémiens ou zingari cherchait à camper sur le littoral du golfe de Naples. En parcourant les sinuosités du rivage, un groupe de ces vagabonds aperçut une jeune fille qui se cramponnait, avec tous les efforts de la peur, à l'angle saillant d'un rocher dont la masse s'avançait sur la mer. La jeune fille s'était élevée autant que sa frayeur et ses forces l'avaient permis. Cependant ses pieds délicats se couvraient encore de l'écume grisâtre que les vagues déposaient en se brisant contre la base du rocher. Ses vêtemens, tombant comme une draperie humide, faisaient ressortir sur le noir rocher ses formes gracieuses.
«Nora, s'écria une femme de la troupe des zingari, vois-tu là-bas, vers le cap Mysène, cette néréide qui paraît fuir un monstre marin? Faut-il la secourir ou l'adorer en silence?—L'adorer et la sauver,» s'écria un jeune homme de la troupe. Aussitôt il s'élance dans une barque, et parvient en peu d'instans près du rocher où la jeune fille luttait contre la mort. Saisissant d'une main les lierres qui garnissaient le rocher, debout sur le frêle esquif, le jeune bohémien enlève du bras droit l'objet de sa courageuse entreprise, et donnant l'élan à sa barque légère, il vogue vers la plage. La jeune fille était évanouie; elle ne reprit ses sens que lorsque les femmes auxquelles Serti (nom du bohémien) l'avait confiée lui eurent prodigué tous les secours qu'exigeait son état. Placée sur une natte au milieu de vingt ou trente bohémiennes, un groupe d'hommes, plus nombreux, se tenait à une certaine distance, dans l'attitude de la crainte et de l'espérance. Voilà le tableau qui s'offrit à Arabella lorsqu'elle ouvrit les yeux. Aussitôt un cri de joie fit retentir le rivage, et frappa de son long et bruyant éclat le cap Mysène: Arabella jette un regard d'effroi sur ses étranges bienfaiteurs; Arabella porta vivement la main en avant, comme pour saisir un objet qu'elle croyait voir, et n'ayant rien touché, elle s'écria d'une voix douloureuse: «Ô vous qui m'avez arrachée à la mort, rendez-moi la relique sainte, le don de ma mourante mère; mon nom dans ce monde et mon salut dans l'autre y sont attachés.» Il y avait tant de simplicité et tant de douleur dans cette exclamation d'Arabella, que la troupe émue demanda quel était cet objet. C'était un médaillon et une croix; la mère d'Arabella lui en fit don le jour qui précéda le fatal événement qui livra sa fille aux hasards d'un monde dont elle avait espéré lui dérober la connaissance et les dangers en cachant sa vie dans une sainte retraite.
«Lorsqu'en 1732, le célèbre Antoine Ashley Cooper, comte de Chastesbury, vint à Naples pour y rétablir une santé affaiblie par les agitations politiques, ou peut-être aussi pour échapper par l'absence aux dégoûts journaliers d'un hymen malheureux, le sort lui réserva, sous la cabane du pauvre, les délicieuses émotions d'une tendresse passionnée. La mère d'Arabella était à treize ans une de ces beautés qui font croire aux fables de la mythologie, et elle joignait à ce mérite celui d'une pureté d'innocence égale à ses charmes. Héléna vivait auprès de son grand-père, ses parens étant passés aux îles.
«Héléna apparut à Ashley Cooper, assise au bord de la mer, tressant des filets; dès ce moment, l'homme d'État, le littérateur, disparurent; Ashley se sentit pour aimer un nouvel être. Hélas! l'auteur qui, dans son meilleur ouvrage[20], a si bien prouvé que la vertu est le plus grand bonheur, et le vice le plus grand malheur, ne sut pas assez respecter la vertu pour lui sacrifier un coupable délire; il le fit partager à l'innocente Héléna, qui vécut heureuse, croyant s'être donnée à son époux; elle était enceinte de huit mois, lorsque la mort d'Ashley lui révéla seule le titre de celui qu'elle idolâtrait et le malheur de son état. Aussi superstitieuse que tendre, la malheureuse Héléna crut s'absoudre de sa faiblesse en disposant du fruit innocent de son erreur, et le premier baiser de mère que l'infortunée déposa sur le front de sa fille, fut une promesse de la consacrer aux autels. Ashley Cooper avait cherché à expier sa séduction en assurant la fortune de la mère et de l'enfant; mais Héléna, vouée à une vie de pénitence et de pauvreté, n'accepta que la dot suffisante à l'adoption du cloître.
«Le grand-père d'Héléna vint à mourir, et cet événement hâta l'exécution de son projet; car Héléna aussi se sentit incliner vers la terre, comme la fleur des champs près de tomber.
«Le monastère est situé sur les bords de la mer, à plusieurs lieues de Naples. Résolue de s'y ensevelir avec sa fille, Héléna avait tout préparé pour s'embarquer avec cette nacelle, héritage de famille, que si souvent elle avait dirigée sur la mer à l'époque heureuse où la présence d'Ashley lui faisait trouver son bonheur immense comme la mer qui la portait. Avant de confier aux vagues sa vie et celle d'Arabella, elle lui avait remis une croix, signe de sa séparation du monde; une boîte contenant les preuves de sa naissance, et le portrait de son père. Le soir même Héléna fut surprise par une défaillance qui l'enleva en peu d'instans, et qui priva ainsi la jeune Arabella de son unique appui. Les soins et les respects du monde vinrent consoler la pauvre Arabella; mais elle fut sourde à la voix du monde, et s'échappa la nuit de l'asile que la pauvreté hospitalière lui avait ouvert; et, après avoir renouvelé sur la tombe d'Héléna la promesse filiale, Arabella s'élança dans la nacelle, pressant sur son sein la croix, symbole de ses vœux, et le portrait de son père; et la voilà sur les flots, sur ces flots où, tout à l'heure suspendue, on vient de la voir sauver. Les preuves de sa naissance et le portrait de son père, engloutis dans la mer, ne purent lui être rendus; mais, fidèle encore au vœu de sa mère, Arabella pria la troupe de la guider au monastère des Carmélites.
Le jeune Serti, beau de jeunesse et plus encore de dévouement, employa toute l'éloquence de ce sentiment pour la détourner de ces projets, désespoir de celui qui l'avait sauvée. Arabella, baissant ses timides regards devant les regards brûlans du jeune bohémien, lui opposa ses sermens. «Sois mienne, lui disait-il, et ton Dieu sera mon Dieu.—Je suis vouée aux autels, répondait Arabella; mais sois chrétien, sois mon ami; ils sont si purs les trésors du cœur! J'accepte un amour fraternel, un amour de charité: que nul sentiment terrestre ne le profane. Je suis attendue dans un saint asile; j'y prierai pour toi, pour ces pauvres idolâtres.» La troupe alors se dirigea vers le monastère. On en était éloigné de plusieurs jours de marche. L'intimité de tous les instans, l'influence du plus beau climat, les scènes ravissantes du lever de l'aurore et du soleil couchant, cette respiration de bonheur à côté et sous l'égide du plus beau des hommes et du plus passionné des amans, avaient sinon affaibli les pieuses intentions d'Arabella, du moins troublé sa vocation religieuse, par tous les rêves d'un amour inconnu et les combats de la jeunesse. Enfin la terre l'emporta sur le ciel. «Fais-toi chrétien, disait au jeune Serti la vierge chrétienne, et je suis à toi.»
«Ce changement de volontés devint tout ensemble le bonheur d'un seul et la joie de tous. La troupe fit halte. En signe d'hommage les tentes furent ornées de feuillages et de fleurs. On célébra les promesses. Hélas! une furie, sous les traits d'une femme, conçut l'affreux projet d'arrêter ces heureux préparatifs par des larmes.
«Parmi les jeunes bohémiennes dont les talens, les charmes et l'adresse contribuaient le plus à la prospérité de la troupe, se trouvait une jeune Sicilienne, jolie, séduisante, passionnée. Habile dans tous les rôles, Hermangarda avait joué la pudeur, l'innocence; Serti avait été momentanément sa dupe et sa victime; mais depuis bien long-temps l'illusion était détruite, et la plus désespérante indifférence avait remplacé un hommage passager. Consolée comme se consolent le vice et l'inconstance, Hermangarda aurait oublié Serti, si son orgueil blessé n'eût excité en son cœur un sentiment jaloux que cette femme osait appeler de l'amour. Affiliée à la troupe trois ans avant que Serti enfant y fût introduit, Hermangarda connaissait le secret de sa naissance. Elle avait six ans de plus que lui. Son projet fut d'abord de tout révéler à Serti et de le rendre à sa noble famille. Mais le goût d'une honteuse indépendance l'emporta. L'opposition d'Arabella remplit son ame de toutes les fureurs de l'orgueil et de la jalousie. L'infame Hermangarda résolut de se venger d'un dédain dont son opprobre était la seule cause. On savait dans la troupe que la mère d'Arabella avait laissé sa fortune à sa fille, mais à la condition de prononcer ses vœux. Son mariage allait tout changer; Hermangarda écrivit à la supérieure du couvent auquel la jeune fille était destinée, pour lui révéler cette désertion prochaine de l'autel pour un hymen idolâtre. Au moment où le plus beau soleil se levait comme pour éclairer et festeggiare les noces de Serti et d'Arabella, des archers munis d'ordre arrivent pour arrêter Arabella. Révolte alors de la troupe, à la suite de laquelle Serti, qui avait combattu en désespéré, est conduit avec douze de ses compagnons dans les prisons de Naples, tandis qu'une escorte de sbires entraîne Arabella au monastère des Carmélites, où la suit la vieille et fidèle Nora, qui avait élevé l'enfance de Serti. Conduite en présence de l'abbesse, Arabella avoua tout, parla avec la même innocence de son amour involontaire pour Serti, des vœux de sa mère mourante, de sa naissance et de son naufrage. Elle aimait; elle répugnait à enterrer dans un cloître des jours que l'amour réclamait. Une obscure prison fut le prix de sa résistance, et son plus cruel supplice était la haine de son odieuse rivale, qui avait su se faire recevoir au même couvent et s'attribuer le soin de la prisonnière. Le jugement des bohémiens rebelles se poursuivait à Naples. Les plus marquans, parmi lesquels figurait Serti, furent destinés à servir d'exemple et condamnés à mourir sur l'échafaud. Hermangarda, instruite de tout, apprit à la malheureuse Arabella que son amant allait périr. À ces mots l'infortunée ne résista plus; elle demanda à voir la supérieure, parla des dons de sa mère et promit de s'engager par les vœux qu'elle avait repoussés, n'y mettant qu'une condition, la grâce de Serti et de ses camarades. «Vous le pouvez, ma mère, s'écriait Arabella. Sauvez-le, sauvez ces malheureux; ils ne sont coupables que de pitié pour l'infortune. Serti est chrétien, que l'autel le protége; les autres cèderont à la voix d'une religion protectrice.» La malheureuse Arabella baignait de pleurs les mains de celle qui n'écoutait pas sans trouble des douleurs profanes. La supérieure envoya chercher un saint ermite, le consulta, et l'homme de Dieu partit pour Naples, porteur de paroles de paix et de miséricorde. La démarche du vieillard fut couronnée du succès; Serti obtint sa grâce; ses compagnons seuls furent exilés du royaume de Naples. Conduit par son vénérable guide, Serti arriva au monastère. L'entrevue des deux amans eut lieu en présence de toute la communauté, et leurs touchans regrets, leur cruelle et déchirante promesse d'une séparation éternelle, émurent et attendrirent tous les cœurs. L'implacable Hermangarda, jalouse même de leur désespoir, résolut dans sa rage d'y mêler l'effroi d'une terrible catastrophe. Serti, formé à la religion chrétienne par le pieux ermite qui l'avait sauvé du supplice, Serti se fortifiait dans la résolution de quitter le monde d'où s'exilait Arabella. Tout le couvent compatissait au sort des deux amans, et plus d'une jeune sœur, en voyant le jeune homme jeter des regards tendres et douloureux sur la grille qui le séparait de son amie, concevait bien plus l'erreur d'Arabella que son retour aux vœux de sa mère. On permettait aux amans, que d'indissolubles vœux allaient séparer pour jamais, on leur permettait la consolation de s'écrire quelquefois, et ces lettres étaient encore du bonheur. Hermangarda sut se rendre maîtresse d'une de ces lettres, et ce fatal aliment de sa jalouse rage inspira à cette furie un autre crime encore. «Ô mon Arabella, disait Serti dans ce dernier écrit, tu l'ordonnes, et je ne sais que t'obéir. Je quitte ce monde où tu ne vivrais point pour moi avec la même indifférence que j'eusse posé ma tête sous le glaive. Moins fort contre ta perte que contre le trépas, je sens ma vie s'éteindre. Hélas! mourir sans t'avoir pu nommer mon épouse, voilà la douleur qui me tue! Que ne donnerais-je pas pour te voir une fois encore comme dans ces heures délicieuses d'innocence et d'amour, où le présent était une félicité enivrante et l'avenir un rêve si doux… Hélas! des grilles, des cilices, de lugubres voiles, voilà notre avenir et mon désespoir.» Cette lettre ne parvint point à Arabella qu'elle eût consolée. Hermangarda, qui avait su dérober la lettre, inventa le mensonge d'une réponse indiquant un rendez-vous pour la nuit dans le jardin du couvent.
«Cette proposition flattait trop la passion du malheureux Serti pour lui laisser la faculté de réfléchir que croire à ce rendez-vous c'était flétrir la pureté d'une religieuse tendresse. Il s'y rendit… L'obscurité d'un épais ombrage, la fougue d'une passion mal domptée, les illusions de l'amour-propre, une trompeuse conformité de taille, tout concourut à l'égarement de Serti. La voix d'Hermangarda, son rire insultant, déchirèrent seuls le voile de cette décevante entrevue, quand elle eut été consommée. «Va, perfide, s'écria la mégère, tu as renié tes amis, tu as renié ton Dieu pour prendre celui d'Arabella; mais les béatitudes de ta sainte seront troublées par la connaissance de ta chute et de ton infidélité. J'aurai la joie de te voir abandonné, méprisé par elle.
«—Non, infame! s'écria le coupable et malheureux Serti; je suis bien vil puisque j'ai pu descendre jusqu'à toi; mais le crime involontaire ne souille point l'ame. Je suis déjà lavé du malheur de t'avoir connue par une passion qui m'excuse et qui me venge. Fuis, si tu veux échapper à ton juste châtiment.» À ces mots Serti se détourne avec horreur pour s'éloigner; mais Hermangarda, rapide comme le génie du mal, s'élance et enfonce un poignard dans le cœur de l'amant d'Arabella, qui tombe aux pieds de la furie, dont la rage s'augmente, au lieu de s'épuiser, à la vue de son forfait. Fille d'enfer, elle arrache le cœur encore palpitant de sa victime, et, traversant les galeries du cloître, elle arrive au saint lieu que sa rivale arrose de ses larmes. Une voix qui n'a plus rien d'humain fait retentir les voûtes de l'église et tire Arabella de sa pieuse extase pour la plonger dans un abîme de désespoir et de deuil. «Vois, s'écrie Hermangarda, vois, pieuse rivale, ce qui te reste du beau Serti. Tu ne prétendis jamais qu'à son cœur; je te le cède: reçois-le des mains de ton ennemie.» À ces mots elle jette son effroyable don aux pieds d'Arabella, s'apprête à la frapper elle-même, quand les religieuses, accourues au bruit, paraissent. À la faveur de l'émotion causée par un hideux spectacle, Hermangarda prend la fuite. Long-temps elle échappa à toutes les recherches. Arabella répondait à ceux qui la pressaient d'implorer la justice. «La mort d'une criminelle ne rendrait pas la vie à l'innocence… Ô mon époux, mon frère, tu pardonnas sans doute à ton assassin. Qu'elle vive pour se repentir. Mon devoir est de prier et de pardonner aussi.»
«Arabella vécut trois années dans toutes les saintes austérités du cloître; elle avait fait ériger au lieu où périt son amant une chapelle consacrée au pardon et au souvenir, sous l'invocation della Madona adolorata. Dans sa pieuse douleur, Arabella y passait les silencieuses heures de la nuit à prier pour l'ame de son amant. Au troisième anniversaire de la sanglante catastrophe, une figure pâle et menaçante apparaît au milieu des cyprès dont la chapelle était entourée, lance la flamme de ses regards sur la triste Arabella. Jalouse encore de la résignation de sa victime, Hermangarda veut la poursuivre jusque dans ses douleurs. Un cri se fait entendre: «Tu pries et tu pleures, Arabella; c'est ici même que Serti trouva la mort, infidèle et parjure; c'est dans mes bras qu'il te trahit. Interroge la vieille Nora, elle te dira tout…» Hors d'elle-même, Arabella se contente de répondre: «Serti a pu me trahir pour une misérable… mais il mourut avec repentir, avec foi, pardonnant à son assassin. Ô Dieu de clémence! ma mourante voix répète aussi pardon et oubli.» Le lendemain, les religieuses trouvèrent Arabella morte, étendue aux pieds de l'image sainte. Hermangarda fut enfin arrêtée par la justice, et finit son exécrable vie dans les tortures. Au milieu du supplice, elle faisait entendre cet horrible cri: «Pourquoi ai-je fini d'un coup et par la mort les maux de mes ennemis: oh! qu'une longue vie eût été meilleure à empoisonner!»
Nous étions assis dans les ruines de la chapelle qu'une pieuse fondation soutenait encore. Attendris par ce récit naïf des peines de deux amans, nous interrogeâmes une sœur qui y vint faire sa prière, sur la vérité de cette histoire: «Elle est vraie, nous dit-elle; voyez la madona qui domine les ronces et le lière, elle offre les traits d'Arabella; les cœurs souffrans viennent ici en foule confier leurs peines ou leurs faiblesses. Souvent alors les traits célestes de la Vierge semblent s'animer d'un doux sourire, et des voix aériennes murmurent doucement pardon et oubli.» La sœur nous raconta encore qu'un Anglais de grande distinction était venu offrir des sommes immenses pour obtenir les restes d'Arabella, mais en vain, parce que la bénédiction de la maison tenait à la présence de ces mortelles et précieuses dépouilles. Notre rencontre nous valut alors une énumération de miracles faite d'un ton si peu noble et si peu senti que l'émotion en fut affaiblie. Nous déposâmes la fleur du souvenir sur l'autel du Pardon, et nous reprîmes un peu tristes la route de Naples.
Eu arrivant à notre hôtel, on nous avertit de nous tenir prêts, qu'on était venu embarquer les effets, et que si le vent ne changeait pas nous partirions au jour. Notre résolution fut bientôt prise; profitant de la douceur de la nuit et de la température, nous fîmes porter notre souper sur la terrasse. L'air tempéré du mois d'octobre nous caressait comme un souffle du printemps. Tous les arbustes qui ornaient la terrasse étaient fleuris, Léopold était dans une sorte de ravissement… mais je veux réserver à un autre chapitre les détails de cette soirée qui ajoute un sentiment nouveau à tous ceux qui agitèrent ma bizarre existence.