CHAPITRE CXLIII.
Le général Quesnel.—11 Février 1815.
Un jeune officier que j'avais connu dans les campagnes d'Italie et d'Allemagne m'avait singulièrement frappée, quoique dans de courtes apparitions, par l'éclat d'une galanterie spirituelle et chevaleresque. Ce n'est pas un médiocre éloge que d'avoir excité l'involontaire attention d'une femme dont le cœur était si grandement occupé, et dont les regards ne pouvaient tomber dans les jeunes états-majors que sur des mérites. Cet officier que j'avais le plus distingué parmi ceux qui avaient seulement passé sous mes yeux comme aimables, s'appelait Quesnel. Par une des plus piquantes singularités de ces temps, une liaison commencée à Paris dans un bal s'achevait sur un champ de bataille. On se connaissait en Italie, on se quittait en Allemagne et l'on se retrouvait en Pologne; on se perdait de vue pendant quelques années, et après trois ans comme à trois cents lieues de séparation, il semblait qu'on s'était encore vu la veille. Seulement, dans le trajet, le jeune capitaine était quelquefois devenu général.
Telle avait été la destinée de Quesnel. Il était chef de bataillon quand je le vis pour la première fois; je l'avais rencontré ailleurs colonel, et à mon retour à Paris, après l'abdication de Fontainebleau, je le saluai général de division, et il en avait déjà fait les preuves depuis plusieurs années. Vers la fin de 1814, notre intimité, entretenue par de fréquentes rencontres et par la sympathie si électrique des mêmes regrets et des mêmes affections, avait pris ce caractère de confiance et d'abandon un peu plus sérieux cependant que les capricieuses illusions de l'extrême jeunesse. Doué d'une grande facilité d'élocution, Quesnel était l'ame de plusieurs réunions et de conférences plus souvent politiques que galantes, quoiqu'il mêlât très bien leur double intérêt. Je le supposais plus initié que moi à des secrets dont je savais bien plus l'objet que le mot précis. Comme à cette époque Ney était à sa terre, et que d'ailleurs mon voyage avait un peu diminué la fréquence même de nos rapports épistolaires, j'avais encore, plus de liberté dans ma vie déjà assez indépendante. Vers la fin de janvier ou les premiers jours de février 1815, je déjeûnai, pour la première fois depuis mon retour, avec Quesnel, rue de Rivoli. Je le trouvai un peu soucieux, plus sobre des expressions ordinairement si vives de son enthousiasme et de ses espérances. «Je pense à une audience qui me tourmente, me dit-il.
«—Avec qui?
«—Avec M. le duc d'Angoulême.
«—Ah! mon Dieu, allez-vous aussi nous donner quelqu'une de ces proclamations avec les grands mots de tyran et d'usurpateur?
«—Vous croyez parler à Augereau: loin de là; mais je crains au contraire de n'être mandé que parce qu'on croit deviner que je pourrais bien en fabriquer d'une autre espèce.
«—Et si vous alliez être arrêté?
«—On ne fait pas de ces choses-là aux Tuileries; mais cela serait, qu'il faudrait y aller.» Et il s'y rendit le jour même ou le lendemain.
Quesnel était un de ces hommes de résolution qui en valent dix dans toute espèce de tentative qui offre des dangers à affronter, et sa loyale fidélité était passée en proverbe. Le soir on l'attendait chez Regnault; il ne vint pas. J'y passai quelques heures, et dis dans la société que j'avais déjeuné avec Quesnel et ce qu'il m'avait dit de l'audience du prince. Ces mots si simples parurent faire impression. Le nombre des entrans et des sortans apportait nécessairement une grande distraction dans l'assemblée. Quand elle fut un peu éclaircie, Regnault, s'approchant de moi, me dit: «Avez-vous vu Lefebvre Desnouettes à Fontainebleau?»
«—Non; pourquoi?
«—Savez-vous s'il était du nombre de ceux que l'Empereur congédia le 19?
«—Pas du tout; car vous savez aussi bien que moi que le brave général Desnouettes ne s'est séparé de Napoléon qu'à Nevers, où il avait été attendre son passage.
«—Vous en êtes sûre?
«—Comme de ma vie.
«—À qui avez-vous parlé au château?
«—Au duc de Bassano et à Korsakowski.
«—Point à d'autres?
«—Non, pas de personnages marquans dans ceux qui étaient restés après la débâcle du 19. J'ai remarqué Dejean, Ornano, Petit, le colonel Montesquiou, Bussy, M. de Turenne, chambellan, puis Drouot et Bertrand, qui sont partis avec l'Empereur. Mais à quoi bon toutes ces questions? Qu'y a-t-il?
«—Rien, peut-être; mais qui sait si, dans l'état des choses, un rien pareil peut n'être point grave. Vous êtes venue directement de Fontainebleau? Vous n'avez pas été à Briare, à Villeneuve-sur-Allier? Vous n'êtes pas en correspondance avec l'officier de la garde qui forma à Nevers la dernière escorte de l'Empereur? Vous n'avez pas parlé allemand avec un officier autrichien de l'escorte que l'Empereur refusa?
«—Monsieur le comte, vous n'avez pas retenu tout ce que je vous ai dit.
Vous n'auriez pas par hasard perdu l'esprit?
«—Je ne plaisante pas; il peut y aller de votre existence.
«—Bah! non si puo[22]. Au reste, je l'aurais bien mérité. Qu'avais-je besoin de me fourvoyer par sottise de cœur dans le dédale politique; mais que je sache au moins pourquoi on me ferait l'honneur de me faire un mauvais parti.
«—Exécrable tête.
«—Meilleure que la vôtre; elle ne s'effraie pas si facilement; mais expliquez-vous mieux.
«—Je ne puis.
«—Voilà qui est clair. Eh bien! en ce cas, adieu à la rue des
Victoires.
«—Connaissez-vous cette écriture?» et il me donna un billet écrit en allemand.
«—C'est l'écriture de votre dame allemande; je puis la confronter, j'ai son billet d'Essonne: elle dit qu'elle attend réponse à Beaune. Voilà bien de quoi alarmer. Comment ne connaissez-vous pas son écriture?
«—Mais le caractère allemand ne se reconnaît pas,» répondit-il avec humeur. J'en pris à mon tour, et quittai Regnault, ennuyée déjà de toutes ces agitations, qui, au fait, n'avaient rien de commun avec mon imagination, qui ne tenait à l'empire que par l'innocence du romanesque. Je n'ai jamais pu savoir quelle était au juste cette affaire; mais on disait qu'on avait vu une femme habillée en homme causer avec le commissaire prussien Walbourg-Tnechpess, et qu'à Avignon on l'avait aperçue au milieu des gens ameutés qui criaient vivent les alliés! à bas le tyran!; Lorsqu'on me rapporta ces propos, je fis une bonne scène à Regnault, sans en tirer un mot de plus; et je ne vois pas en quoi cela aurait pu me coûter la vie sous le règne des lois. Cette scène date du mois de février 1815, et je n'étais pas assez avant dans les mystères politiques pour savoir mon vingt mars à heure fixe et précise. Hélas! avant cette époque, une immense douleur m'était réservée par une catastrophe horrible, l'assassinat de cet aimable et brave Quesnel, que j'aimais par une parfaite conformité d'enthousiasme et par mille qualités excellentes.
Quelques jours après sa visite à Mgr le duc d'Angoulême, ses assiduités devinrent moins fréquentes dans les diverses réunions dont il était l'ame. Cette subite indifférence excitait une inquiétude dont l'intérêt de l'absent ne paraissait pas seul l'objet. Un de ses amis m'assura avoir vu un des parens du général, lequel l'avait quitté l'avant-veille, sur les onze heures du soir, à la grille du Carrousel (c'était le jour où j'avais déjeûné avec lui, et où il devait être reçu en audience particulière par le prince); son parent l'avait cru à une campagne des environs de Paris où il allait souvent; on s'était informé, mais il n'y avait point paru. Je ne sais par quel pressentiment je m'inquiétais de son absence. À cette époque on aimait à se savoir avec de véritables amis; on leur inspirait et ils vous portaient plus d'intérêt. Je fis part à Regnault de mon trouble; il me répondit: «Depuis que le général Quesnel a été reçu en audience par le duc d'Angoulême, je ne l'ai pas revu. Je ne m'en étonne pas, il a eu à subir peut-être une de ces situations délicates dont on veut supporter seul l'embarras. Il aura eu devant lui tout ensemble ses anciens intérêts et d'honorables avances.» Le jour de cette conversation, je rencontrai un ancien adjudant du général Lasalle, qui me dit: «Qu'on assurait que le général Quesnel s'était noyé.» À cette nouvelle je faillis m'évanouir.—«Pauvre Quesnel, continua cet adjudant, il a été sacrifié peut-être; on n'ignorait pas sa ténacité résolue; on savait tout, on l'a escofié.» La singularité de ce terme militaire calma mon saisissement par une hilarité involontaire en me rendant le bonheur du doute; mais l'espoir s'évanouit bientôt.
Ayant été déjeûner le lendemain dans un café voisin du Pont-Royal, à peine assise, je vis tout le monde courir à la porte en disant: «Voilà la charrette qui ramène le corps du général Quesnel qui s'est noyé…—Ou plutôt qu'on a assassiné d'un coup à la gorge, avant, de le jeter à l'eau», dit un militaire habillé en bourgeois, qui vint ensuite s'asseoir près de ma table. Je fixai sur lui un œil inquiet, son regard rencontra le mien, et ce fut comme une connaissance faite. On restait morne et silencieux dans le café; mes larmes roulèrent sur le journal que je tenais par contenance, car je me sentais suffoquée. Celui qui avait parlé chercha à attirer mon attention. Me voyant observée, je tâchai de me contenir, regardant un peu en dessous celui qui s'occupait de moi; il s'en aperçut, et m'étonna à me faire frissonner en me faisant un signe, une sorte de mouvement cabalistique que m'avait enseigné Oudet, et que, certes, je dus être surprise de me voir répéter par un autre; je ne saurais exprimer ce qui me passait par la tête, mais je sortis du café la tête droite, l'œil baissé. Je croyais être poursuivie par le fantôme d'Oudet, par cet être bizarre, séduisant et malheureux. En tournant la rue de Bourbon, j'entrai dans le passage du marché Boulainvilliers, me supposant alors en sûreté. Tout à coup je me trouve en face de celui que j'avais voulu fuir. «Vous ne me remettez pas, dit l'homme du café.» J'étais clouée à ma place comme une statue; il me semblait que sa figure allait m'offrir ces traits mobiles, cette expression prophétique et menaçante, ou trop enchanteresse, qui m'avait causé à mon printemps des émotions si extraordinaires.
«Quel signe avez-vous osé me faire? m'écriai-je; d'où me connaissez-vous? comment et de qui savez-vous qu'il me doit être familier?
«—D'Oudet, répliqua-t-il. J'étais avec lui à Furnes en 1796, au moment où un scélérat attenta à la vie du général Hoche. Quoi! vous ne me reconnaissez pas?
«—Oui, maintenant (et avec une joie extrême, quoique douloureuse), pardonnez-moi, je suis depuis quelque temps dans une agitation continuelle, et le triste spectacle que nous venons de voir n'a pas peu contribué à l'augmenter. Concevez cette incroyable singularité au moment où je vois transporter le cadavre d'un ami assassiné! Mes yeux doivent être frappés du signal d'une intimité mystérieuse avec un ami qui eut le même sort.»
Nous entrâmes ici dans quelques détails qui n'ont aucun rapport avec mes Mémoires. Je dois donc ne pas en fatiguer le lecteur. L'officier me dit qu'il était certain de l'assassinat du général Quesnel; que les traces du poignard dont Quesnel avait été frappé indiquaient une longue lutte de la victime et une longue opiniâtreté de la part des meurtriers. Cet ami d'Oudet arrivait de Muy en Provence: il me raconta qu'il avait vu Napoléon à son passage à Saint-Maximien, où, étant à table avec des commissaires étrangers, il avait adressé une si verte allocution au sous-préfet d'Aix. Il avait parlé à ce fonctionnaire d'administration, comme si lui seul (Napoléon) eût encore pu destituer et faire des préfets. L'officier ajouta encore à ces détails, qu'au bourg du Luc, quand on vola dans la nuit la cassette du maître-d'hôtel de l'ex-Empereur, avec 60,000 francs, il avait presque eu la conviction que ce vol avait été commis par quelqu'un de la suite, dont le dévouement n'avait pas été au delà de cette étape du voyage. «J'ai accompagné Napoléon jusqu'à Fréjus. Ne me demandez pas ce qui se passa en moi à la vue de cette escorte autrichienne conduisant le vainqueur d'Austerlitz et de Wagram.»
Je demandai à l'ami d'Oudet sa destination et ses projets; il ne faisait que passer par Paris pour se rendre à Lyon, sa patrie. Il avait des lettres pour Carnot; j'avais aussi personnellement besoin de parler à ce dernier; et nous nous rendîmes ensemble chez lui. Je prévins mon cavalier de ne point parler d'Oudet ni de mes relations; il sourit, et m'assura que cela ne me nuirait aucunement dans l'esprit de Carnot. «Mais c'est une bien étrange chose que tant de personnes différentes ayant été en contact intime avec cet homme dont le souvenir semble encore puissant comme sa présence même!
«Vit-il toujours dans le vôtre?»
Je ne pouvais répondre à cela que par un regard, et le regard fut compris.
À la manière dont l'ami d'Oudet fut reçu par Carnot, je dus juger qu'il était fort avant dans son estime; Carnot savait déjà la mort du général Quesnel, et en témoigna énergiquement son horreur. Il parla aussi avec l'ami d'Oudet du voyage que fit celui-ci lors du départ de Napoléon pour l'île d'Elbe, et je ne puis me refuser le plaisir de transcrire ce qu'il nous disait avoir entendu de la bouche de l'Empereur, parlant au maréchal Augereau, lesquels s'étaient rencontrés entre Lyon et Valence. L'Empereur et Augereau étaient tous deux descendus de voiture. Après l'avoir embrassé, Napoléon, prenant Augereau par le bras, lui dit: «Où vas-tu? sans doute à la cour?… Ta proclamation est sotte. Pourquoi des injures contre moi? Il fallait tout simplement dire: Le vœu de la nation s'est prononcé en faveur d'un nouveau souverain; le devoir de l'armée est de se soumettre. Vive le Roi! Vive Louis XVIII!—Ah! s'écriait Carnot; quel dommage que le trône ait pu tenter un pareil homme!» Je trouvai ces Messieurs d'un républicanisme trop rigoureux; et, ne voulant pas me perdre dans l'expression tour à tour métaphysique et furibonde de leur opinion, je les ramenai insensiblement à nos communs regrets sur l'infortuné Quesnel, et je les quittai pour aller dire à Regnault tout ce qui venait de se passer.