CHAPITRE CXXVIII.
Henriette.—Dernière revue de l'Empereur.—L'adieu des aigles.—Quelques détails de l'intérieur du Palais.
Je me voulais bien tenir cachée à Fontainebleau, et je fus ravie de trouver l'occasion de le faire sans manquer celle de tout savoir, grâces à une servante qui m'avait donné asile au château. Henriette avait vingt-six ans; c'était une brune d'un teint admirable; une bouche charmante, un regard doux et voilé, un maintien décent, faisaient de cette fille de basse-cour une femme peu ordinaire, et à peine m'eut-elle répondu, que j'avais reconnu la nièce de M. Devranne, honnête marchand de Nice, chez lequel j'avais logé deux fois. Ce M. Devranne se disait parent du maréchal Masséna et était si fier de cette glorieuse parenté que, lorsqu'il sut que j'avais eu des relations d'amitié avec son illustre parent, j'en aurais, je crois, obtenu tous les services.
Je veux dire ce que j'appris de cette Henriette, victime d'un premier amour, au sein de la famille de celui qu'elle pleurait, et que je retrouvai à Fontainebleau dans la dernière classe de domesticité, mais honorant toujours par sa conduite le souvenir de celui qu'elle avait uniquement aimé, et se trouvant consolée de ses obscures fonctions, puisqu'elles l'attachaient au service du chef que le jeune Devranne avait suivi tant de fois dans le chemin de la gloire. Jules Devranne fit ses premières campagnes sous Napoléon; il fut blessé à dix-neuf ans dans un de ces combats immortels où l'armée française était suspendue à la cime des Alpes, pour les défendre contre l'ennemi. Le grade de sergent lui fut donné par Masséna, qui les avait tous gagnés sur le champ de bataille, et qui ne connaissait d'autres recommandations que la bravoure et la discipline; aussi, comme Jules fut heureux! On l'est d'un premier grade comme d'un premier amour; mais une grave blessure l'éloigna du service. De retour dans sa famille, le jeune blessé y trouva Henriette, fille unique d'honnêtes artisans. Objet de toute leur tendresse et mieux élevée qu'on ne l'est d'ordinaire dans cette condition, Henriette avait à peine quinze ans. Elle était si prévenante pour le jeune blessé, qu'il ne put défendre son cœur, si passionné pour la gloire, contre le pouvoir de la beauté. Jules, pour faire quelques pas, avait besoin d'un faible appui, et aucun ne lui était agréable comme le bras de la jeune fille. Les parens du blessé possédaient au faubourg de Nice une de ces maisons charmantes où les riches Anglais vont adoucir leur spleen, sous les allées embaumées de l'oranger; on y conduisit Jules; Henriette lui fut donnée pour garde. Le blessé ne soupirait plus pour le retour de sa santé que pour la consacrer à embellir les jours de son amie. Jules l'aimait déjà et osait le dire; Henriette le lui rendait en silence.
Un jour, la solitude et l'amour mirent Jules dans cet état d'exaltation qui ne permet plus de calculer ni passé ni avenir, ou plutôt qui renferme l'espace et le temps dans une minute. Henriette, effrayée des transports de Jules, le supplia à genoux d'avoir pitié d'elle: «Ne m'enlevez pas ce long bonheur que j'espère devoir à votre estime;» et suffoquée, attendrie, la jeune fille posa sa tête innocente sur les genoux de celui qui aurait dû la protéger, et… qui la perdit. Le réveil fut affreux. Henriette s'enfuit. Jules, désespéré, avoua tout à ses parens. On parvint à calmer ceux d'Henriette, et tous se réunirent pour la retrouver et la rappeler près de celui qui, l'ayant offensée en l'adorant, et sentant sa vie s'éteindre, ne formait plus d'autre vœu que de lui donner son nom pour la sauver d'une honte si peu méritée. On découvrit Henriette au Puget, dans la chaumière d'un pâtre des montagnes. On eut beaucoup de peine à ramener Henriette, qui osait à peine lever les yeux sur ses parens. «Laissez-moi ici, leur disait-elle; ici du moins on ne sait point ma chute.—Il meurt s'il ne vous revoit.» Henriette céda; et lorsqu'amenée près du lit où gisait son amant, elle lui dévoua de nouveau sa vie. Jules supplia sa famille de hâter les préparatifs d'une union qu'il désirait d'autant plus ardemment, que la pauvre Henriette venait de lui avouer qu'elle portait dans son sein le fruit de leur égarement. Tout se prépara: les deux familles comprenaient toute la délicatesse d'une telle position. On était à la plus belle époque de l'année, au printemps, si délicieux surtout sous le beau ciel de Nice. Les fêtes d'une union désirée, les modestes fêtes d'un bonheur obscur se préparaient. Assis sous un berceau de lilas en fleurs, pressant dans ses bras affaiblis la bonne et tendre Henriette, la nommant sa compagne chérie, Jules se livrait à un enthousiasme de souvenirs plus vif peut-être que leur réalité même. Il racontait la gloire de nos armées: «Henriette, disait-il, si tu me donnes un fils, il ira prendre ma place sur les champs de bataille qu'il m'a fallu quitter; il aura pour parrain le chef vaillant qui me donna mon grade. Je te conduirai à Paris pour voir le maréchal Masséna, l'Enfant chéri de la Victoire.—Et l'Empereur, disait Henriette se laissant gagner à l'orgueil de la gloire, le verrai-je, lui?» Jules la pressa contre son sein. Ils continuèrent leurs doux rêves; ils étaient heureux de toute une vie d'amour. Les parens, joyeusement réunis, souriaient à leurs espérances. Le lendemain, la cloche qui devait annoncer la messe nuptiale sonna pour l'agonie et la mort de Jules, qui succomba le jour même sur le sein de la pauvre Henriette… La même nuit, Henriette donna le jour à un fils, qui ne survécut que peu d'heures à son malheureux père. La famille Devranne, fidèle au vœu que Jules avait formé, regarda Henriette comme sa fille, et deux années se passèrent dans un deuil commun. Le père de celle-ci mourut; sa mère, très âgée, perdit une partie de sa fortune, plaça le reste sur la tête de sa fille, et crut doucement finir ses jours entre elle et les parens de Jules; mais en peu de mois une banqueroute vint réduire la famille tout entière au dénuement.
Henriette partagea le pain de son travail avec la famille de son cœur. Pour se consoler de tant de misères, on parlait de celui qu'on avait perdu. Henriette, assise toujours à la place qu'il avait occupée, disait souvent: «Mon bon père est déjà avec Jules; bientôt je vous y devancerai; j'irai là haut prier avec eux pour vous.» Ces sombres pensées étaient le seul chagrin que la pauvre Henriette donnât aux siens. Le frère de Jules ne put supporter la perte de sa fortune; il languit quelque temps, et mourut en recommandant Henriette et sa mère à sa femme. La belle-sœur de Jules ne fut pas une veuve inconsolable; contractant de nouveaux liens, ils firent taire l'ancienne amitié; et Henriette, fière et sensible, ne trouvant plus les larmes fraternelles qui répondaient aux regrets de son amour, se retira avec sa mère d'une famille où elles étaient devenues étrangères. L'âge et les infirmités de sa mère ayant augmenté, le malheur de cette pauvre Henriette fut porté à son comble; elle se résigna à se placer comme femme de chambre, pour consacrer son salaire à donner quelque secours à sa mère. La maîtresse d'Henriette l'amena à Paris à de très avantageuses conditions; elle plaça sa mère dans une excellente pension, et partit bénie par celle qui lui avait donné le jour. «Ce qui m'a porté bonheur, disait la bonne Henriette, car la place que j'occupe ici est une place de mon choix; la maîtresse que j'avais est une amie de la reine Hortense. Je me fatiguais de ce service de Paris; j'avais besoin d'air, de liberté pour pleurer. Ma maîtresse me trouvait trop triste; mais comme elle est bonne et juste, elle n'en assura pas moins mon sort en me plaçant à sa maison de campagne. Elle me dit un jour que j'allais être au service de l'Empereur: «Ah! comme fille de basse-cour; est-ce qu'un empereur en a besoin?» Ma maîtresse me fit parler à la reine Hortense, et huit jours après je fus envoyée et installée. Ma mère est venue me rejoindre et s'y est entièrement rétablie. Il y a deux mois, un cousin germain, en mourant, lui a légué 1500 francs de rente, réversibles sur moi à la mort de ma mère. Elle est partie pour recueillir son héritage; elle voulait que je quittasse tout pour venir jouir de cette fortune. Hélas! je ne sais quoi me pèse sur le cœur; mais cette fortune ne me sourit point: d'ailleurs; ce qui se passe, le malheur qui menace l'Empereur, me donne un chagrin, Madame, dont un million ne me consolerait pas. La reine Hortense, aussi bonne que belle, m'a témoigné de l'intérêt, et je vous avoue que si cela tourne plus mal et si l'Empereur s'en va, je demanderai à suivre la reine Hortense. Le malheur de ceux qui m'ont fait du bien me navre plus que ce que j'ai déjà éprouvé moi-même.» À cet élan j'embrassai la pauvre Henriette.
«Je ne vous aurais pas reconnue sous ce costume, Madame, continua l'excellente fille. Quoique vous soyez bien en femme, en homme vous avez l'air de dix ans plus jeune; puis, c'est tout-à-fait autre chose. Mon Dieu! vous qui voyez les généraux, croyez-vous que cela va mal finir?»
Napoléon était encore Empereur pour tout le monde. Là, dans les galeries, dans les salons du château, de la ville, on accourait pour se presser autour de lui; mais la véritable fidélité, le zèle pur et le dévouement enthousiaste n'existaient plus cependant qu'au milieu du foyer militaire dont il était entouré. Henriette me montra un petit escalier au-dessus des remises d'une des cours intérieures, et me dit que je pouvais m'y tenir en toute sûreté. J'eus une forte tentation de m'habiller de sa toilette de paysanne; mais persuadée qu'en cas de quelque alerte je me tirerais mieux d'affaire avec mon vêtement de guerre, je renonçai à cette idée, et courus me glisser dans un coin, où aucun des bruits qui circulaient ne pouvait m'échapper.
Un officier d'état-major m'aperçut. Je lisais sur son visage l'inquiétude d'une grande douleur. Je ne me cachai plus de lui. «Je suis ici en contrebande, lui dis-je; ne dites pas au maréchal Ney que vous m'avez vue; je ne saurais respirer sans savoir ce que cela va devenir.
«—C'est tout su, me répondit-il d'un ton chagrin; tout est fini. Un corps d'armée nous manque; l'Empereur est par là à la discrétion des souverains alliés. Ils n'ont osé risquer une bataille avec leurs innombrables masses contre les cinquante mille braves de Napoléon; mais ils ont travaillé à moindres frais. Ney est revenu; il est en ce moment avec l'Empereur, qui m'a paru admirable depuis qu'il voit enfin toute son infortune; il m'a donné des ordres avec une tranquillité, un sang-froid, qu'il aurait à peine s'il était heureux. Nous allons avoir une revue, et cependant il est décidé à abdiquer; je le sais du duc de Vicence, qui ne cache rien, pas même le malheur.
«—Comment! une revue ici?
«—Oui, dans la grande cour; et elle sera superbe, car jamais Napoléon n'a été plus cher à l'armée.
«—Ney y sera?
«—Certainement. Ney m'a étonné et surpris: il est persuadé, de nous à nous, que l'abdication peut seule sauver la France des horreurs de la guerre civile… Est-ce que vous voudriez parler à l'Empereur, me dit l'officier?
«—Non pas à présent, car mon émotion me ferait jouer un sot rôle. La comparaison que je pourrais faire avec le passé me serait trop cruelle, et je ne pourrais la supporter; mais s'il y a une revue, venez me prendre et placez-moi dans les rangs de derrière, je parviendrai bien à voir sans qu'on m'aperçoive; me le promettez-vous?
«—Oui.» Et il tint parole.
Je la vis cette revue; et je peux l'assurer, jamais dans les plus beaux jours de l'Empire les transports d'un pareil enthousiasme, d'un pareil délire, n'éclatèrent: on voyait de grosses larmes tomber sur les moustaches des plus vieux grenadiers. Le groupe des maréchaux qui reconduisait l'Empereur dans ses appartemens après la revue, passa trois fois si près de moi, que je cachai ma tête derrière l'épaule d'un grenadier, dans la crainte que Ney ne m'aperçût. Je reconnus Berthier, Lefebvre, Macdonald, Oudinot, Ney, le grand maréchal Bertrand, les ducs de Vicence et de Bassano; les trois dernières figures exprimaient une certaine joie, dans une si grande douleur, des cris d'amour avec lesquels les troupes avaient accueilli l'Empereur; Ney avait l'air sombre, Lefebvre accablé; Oudinot et Macdonald paraissaient plus calmes, de cette tranquillité que donne en tout un parti pris; leur maintien dénotait comme une impatience d'en finir. «Quatre armées, disait-on dans les rangs, cernent le camp de Fontainebleau; les Russes sont entre Essonne et Paris, à Montereau, à Melun. Que l'ennemi soit où il voudra, criaient les soldats, que l'Empereur dise un mot et les alliés peuvent encore être écrasés; ils auront Paris à dos, et le canon des braves ne sera pas un vain appel pour une population où vit encore l'énergie du nom français.» Toutes ces choses se répétaient du colonel au lieutenant, du lieutenant aux sous-officiers, et d'eux au simple soldat. L'Empereur proposa à peu près tout cela aux maréchaux, mais sa voix se perdit dans les salons du château; son écho véritable, alors, était dans le cœur de ses soldats. J'aurai plus tard à dire ce qui se passa dans les premiers, et surtout dans cette entrevue de Ney avec Napoléon, qui a été si diversement rapportée, et si peu véridiquement.
Les maréchaux étaient repartis porteurs de l'acte d'abdication. J'avais quitté mon observatoire, et je me promenais avec l'aide de camp devant le château, lorsque tout à coup nous voyons une calèche allemande escortée franchir la grille; il en descend un officier russe: aussitôt il est introduit. On sut qu'on avait répandu le bruit que l'Empereur avait quitté Fontainebleau et qu'il partait par la route de la Bourgogne; le chef d'état-major assura que c'était le général ***, attaché à la maison de l'Empereur, qui avait inventé de se rendre agréable par cette petite dénonciation ridicule et odieuse contre son chef et son bienfaiteur. J'ai promis de ne point nommer les personnes dont j'aurais eu à me plaindre, ni celles que je méprise, et je tiens parole pour les dernières, en ne donnant pas même l'initiale du général français qui donna cet avis au commandant des avant-postes russes. Oh! l'odieuse chose que l'ingratitude, surtout lorsqu'elle accable un grand homme, de complicité avec la Fortune! Une noble et touchante récompense attendait l'objet de tant de sentimens contraires. Le départ de l'Empereur, l'adieu aux aigles, a dû bien souvent sur l'affreux rocher de Sainte-Hélène lui être une glorieuse consolation, et sans doute aussi, hélas!… un douloureux remords. Il faudrait un autre pinceau que celui d'une femme, pour reproduire cette grande page historique. Mais avant, il se passa une scène cruelle dans l'intérieur du château, et qui a été bien contradictoirement racontée.
L'entresol, dans une des cours où Henriette m'avait logée, était assez près pour que nul mouvement ne se passât, sans que je l'entendisse. Le duc de Vicence et Macdonald revinrent seuls de Paris dans la journée du 12 avril; tout le monde faisait des commentaires. J'avais déjeûné avec l'aide de camp, qui m'avait prise en affection militaire: «L'Empereur travaille sans relâche, me disait-il; le secrétaire d'État fait des expéditions continuelles; l'armée du maréchal Soult s'avance; on pourra opérer une jonction avec le corps du maréchal Suchet, qui revient également d'Espagne; l'Empereur a tout pesé; il va se passer de grandes choses.» Sur ces entrefaites, les soldats raisonnaient déjà de la sorte: «L'Empereur a tiré son plan: bientôt nous n'entendrons plus d'ici les cris du qui vive russe se croiser avec celui de nos sentinelles.» Effectivement, dans le silence de la nuit, l'écho renvoyait les sons discordans des vedettes étrangères qui cernaient le camp français.
Je m'étais couchée fort tard et jetée tout habillée sur le lit; Henriette dormait sur une chaise; tout était silencieux dans le château. Que de réflexions m'assaillirent! de quelles brillantes fêtes ces murs avaient répété les éclats! Et aujourd'hui cette impériale demeure sert de prison au maître des rois, devenu leur captif! Que sont les grandeurs et qu'est le génie lui-même!
Ces tristes réflexions firent place à une extrême surprise; je vis tout à coup de nombreuses lumières; quelques personnes de service allaient et venaient; on entendait comme un flux et reflux de monde au château. Il était à peine trois heures; un homme à cheval sortit de la cour d'un trot pressé. Henriette avait regardé; elle pouvait aller et venir, et elle accourut me dire que c'était un des chirurgiens de l'Empereur. À ce mot, je frémis de terreur; je venais de penser à un crime affreux commis dans ce séjour à une époque bien éloignée, et mon esprit me fit voir la possibilité d'un forfait politique contre la vie de celui dont l'ombre serait moins formidable. On ne sut rien le lendemain; mais ayant pénétré, par un dégagement, sous prétexte de parler à un valet de la chambre de l'Empereur, j'aperçus M. de Turenne, maître de la garde-robe, dans une étrange agitation, et j'entendis le mot d'empoisonnement, deux fois distinctement répété. Je ne connaissais pas la personne à qui il parlait… J'aurais donné dix années de ma vie pour savoir entièrement tout; mais je n'osais me montrer. Heureusement le général Bertrand vint parler à un officier; sa figure tranquille m'était la plus forte garantie qu'il n'y avait aucun danger à redouter pour l'Empereur. Je n'eus plus que la crainte de m'être avancée là dans un moment pareil. Le mameluck Roustan, soit bêtise, soit ingratitude, fut celui qui accrédita le bruit que l'Empereur avait cherché à se procurer du charbon, et après à se brûler la cervelle. C'est donner un côté faible à Napoléon, que de lui prêter l'idée d'un suicide sans noblesse; s'il y eût pensé, il eût tranché sa destinée comme Caton, sans préparatifs, dans toute la simplicité d'un ferme vouloir. Le matin, vers neuf heures, quand ces bruits du palais circulèrent dans les rangs des véritables amis de Napoléon, des grenadiers de sa garde, j'eus un moment la crainte d'une insurrection. Henriette vint me dire: «Mon dieu! j'ai entendu parler de poison; les grenadiers répètent que ce sont les alliés qui ont fait un pareil coup; si l'Empereur ne se montre, il y aura du bruit. Nous n'y pouvons rien, Madame, et je voudrais bien ne pas y être.» Je rassurai la pauvre Henriette, et j'allai déjeûner auprès de la grille: là je pus me convaincre que sa terreur n'avait rien exagéré. Je me garderai de retracer tout ce qui me fut dit, quoique chaque mot fût un éloge pour les braves qui les proférèrent.
Les mauvaises nouvelles arrivent toujours vite: aussi apprit-on bientôt les adhésions au gouvernement provisoire, les proclamations. Parmi celles qui choquèrent le soldat, fut la proclamation que le maréchal Augereau fit après son armistice avec Hesse-Hombourg. «Ah! disait un de ces vieux soldats de Marengo et de Lodi, comment peut-on maltraiter notre chef! Ah! parlez-moi du brave général Montholon! voilà un brave dévoué.» J'avais reçu deux lettres très pressantes, même une espèce d'ordre de revenir à Paris; mais outre que j'avais contracté l'habitude de faire à ma tête, j'avais encore pris la résolution de ne quitter Fontainebleau qu'après décision du tout. J'avais cru voir Ney très calme sur le cruel événement qui se préparait, et je rêvais à trouver moyen de me glisser inaperçue parmi le petit nombre de cœurs dévoués qui se groupaient autour de l'illustre proscrit; mais tout prit une si sombre couleur, que le moment du départ arriva sans que j'eusse pu même penser à demander à être comprise dans la suite de Napoléon. Enfin, le 20 avril, la garde fut rangée dans les cours du château… La peinture a rendu le coup d'œil de cette scène; elle en a fidèlement représenté les acteurs… Mais quelle plume peut peindre jamais l'expression du morne désespoir qui régnait sur les visages de ces vieux compagnons d'une immortelle gloire!… Ils ne fixaient point leurs regards sur le chef adoré comme aux beaux jours des batailles: ils les baissaient vers la terre comme s'ils avaient voulu y cacher leurs souvenirs et leurs regrets. L'Empereur était pâle; sa voix était altérée; lorsque dans son discours il dit: «Quelques uns de mes généraux ont manqué à leurs devoirs…» un léger bruit, semblable au retentissement des armes, se fit entendre; un regard rapide de Napoléon sur le général Petit et sur le premier rang de sa garde me prouva qu'il avait compris l'involontaire frémissement de ces hommes si dévoués. Il régnait un silence solennel et attendrissant; l'Empereur versa des larmes; j'en vis couler de ses nobles yeux. Lorsque Napoléon embrassa le général Petit, il y eut une minute comme de religion, si je puis dire; les grenadiers pressèrent leur arme contre leur poitrine; on entendit un murmure de la troupe fidèle; le porte-étendard, qui se trouvait près de lui, perdit contenance au point de sangloter. Je ne saurais dire ce que j'éprouvais, mais je puis avouer que, si je n'eusse été clouée à ma place par l'excès de mon émotion, je serais tombée aux pieds du héros objet de si nobles douleurs, et je l'aurais supplié d'accepter le dévouement de ce qui me restait de jours; oui, dans ce moment, Ney même était oublié; à lui, du moins, que de consolations restaient! sa femme, ses fils, ses titres même, si on doit les compter dans le bonheur… L'Empereur, au contraire, quittait la France, descendait d'un trône, et de quel trône! On lui enlevait sa royale compagne, son fils chéri; il n'emportait que le poids de toutes les ingratitudes dont les derniers jours de sa puissance avaient été surchargés.
Le général Bertrand monta en voiture avec l'Empereur. On leur avait donné une escorte étrangère. Je rentrai à la petite chambre d'Henriette; je la trouvai toute prête à gronder; elle avait fait ses arrangemens, et, deux heures après, nous étions en voiture sur la route de Paris. Nous eûmes à essuyer toutes sortes d'ennuis à la barrière; on nous fit descendre et on me demanda mon passeport, toujours en règle dans mon porte-feuille. «D'où venez-vous?
«—De Fontainebleau.
«—Étiez-vous attachée à Napoléon?
«—De cœur, mais non de service.
«—Et vous le dites?
«—Pourquoi pas?
«—Et vous (à Henriette)?—J'étais à la lingerie, et pour surveiller les femmes des basses-cours.
«—Où allez-vous?
«—À Paris, vous le voyez bien.
«—Mais votre domicile?
«—Il est sur le passeport que vous tenez.
«—C'est bien, vous pouvez aller.»
Nous profitâmes de la liberté. Je fis descendre mon léger bagage et celui de Henriette, que je conduisis hôtel du Bouloi, d'où elle partit pour Nice peu de jours après. Je rendrai compte, dans un autre chapitre, de ma première entrevue avec le maréchal Ney.