CHAPITRE CXXXI.
La baronne de W***.—Le fils de Dumouriez.
Ma campagne de France, mon excursion à Fontainebleau, toutes mes courses militaires avaient largement entamé ma caisse, et il avait fallu souvent l'employer pour rapprocher les distances, récompenser des dévouemens du moment, en un mot pour acquitter toutes les dispendieuses nécessités de la guerre. Je m'arrangeais peu du déficit de mes finances; et avec mon caractère, certes je n'aurais voulu rien entreprendre sans avoir tous les dehors des jours heureux de fama volat. Méditant un pèlerinage à l'île d'Elbe, je ne voulais laisser aucun soupçon sur le motif tout désintéressé qui me guidait dans cette démarche. J'aurais eu le droit de demander plus qu'il ne m'eût fallu au comte Regnault, depuis ma singulière audience de l'escalier du pavillon de Flore. Comme je veux être vraie, même à mes dépens, j'avoue que l'extrême désir que je commençais à éprouver pour ce voyage, me fit examiner un peu s'il serait mal de profiter de ce droit; mais ce ne fut qu'une pensée, et mon dégoût pour une récompense demandée prit le dessus. J'avais fait depuis long-temps au maréchal l'honorable mensonge d'une augmentation de ma pension, pour éviter de sa part de bien sages, mais pour moi de bien mortelles réflexions, ou des offres que j'atteste le ciel avoir toujours refusées. J'étais donc fort en peine, n'ayant alors qu'une cinquantaine de napoléons en état de disponibilité. Une grande partie des diamans qui me restaient étaient déjà passés en équipement et frais de route. Tous ces soins pour me procurer de l'argent me rappelèrent le don d'une femme intéressante à beaucoup de titres, à qui j'avais procuré une grande consolation par le crédit du maréchal Ney, à l'égard d'un fils bien-aimé qu'elle croyait perdu dans la retraite de Smolensk. Jouissant d'une immense fortune, elle me fit présent d'une parure complète de rubis et d'une bonbonnière avec son portrait enrichi de brillans. Je regardai son aimable et doux visage, et je trouvai comme un sentiment de bonheur de devoir à un don de la reconnaissance d'une mère les moyens de pratiquer à mon tour cette vertu.
Pour intéresser mes lecteurs au sort de cette dame, il me faut reprendre les choses de plus loin. Lorsque dans la campagne de France tout fut devenu fatal, jusqu'au talent et au courage des chefs, Mortier et Marmont tombèrent au milieu des alliés sur la route de Fère-Champenoise, qu'ils suivaient dans la croyance que Napoléon se reployait sur eux devant Schwartzemberg; à cette bataille, que les alliés nommèrent si pompeusement victoire de Fère-Champenoise, et dont ils ne durent le douteux avantage qu'au nombre immense de leur cavalerie, au terrible ouragan qui battait de front nos colonnes et à la violente pluie qui éteignait le feu de nos batteries; cette affaire du 25 mars 1814, si honorable pour le brave général Pacthod, qui, avec les 6,000 hommes des deux divisions qui escortaient les convois, pendant plusieurs heures, attaqué, entouré, soutint, avec des soldats enfans et des bataillons de gardes nationales, les charges multipliées des meilleures troupes ennemies. La mêlée devint affreuse lorsqu'on eut lancé contre ces faibles carrés l'énorme élite de l'armée alliée; mais ce fut pour les Français le dévouement des Thermopyles. La division Pacthod périt presque entière en mourant à la baïonnette et en refusant quartier. Hélas! leur héroïsme fut moins heureux que celui des Grecs; il ne sauva point la patrie.
Le fils de la baronne de W***, échappé comme par miracle au désastre de Smolensk, s'était, malgré les larmes de sa mère et mes conseils, remis de nouveau au service. Il faisait partie de la division Amey; et grièvement blessé à la première charge, il dut la vie à un officier prussien, à l'affaire que je viens de rappeler. À mon retour de Fontainebleau, j'avais vainement fait des démarches pour retrouver la baronne de W*** et son fils. Enfin, après des recherches bien pénibles, je découvris le dernier. Il m'apprit que l'officier prussien qui lui avait sauvé la vie à Fère-Champenoise, ayant dans ses papiers trouvé le nom de sa mère, il lui avait dit qu'il y avait un officier supérieur de ce nom dans les armées alliées, et que lorsqu'il sortit de la maison militaire, on lui avait annoncé que sa mère était partie l'avant-veille dans une calèche allemande, escortée de troupes alliées. «Je ne pus, me disait ce malheureux jeune homme, réclamer ma pauvre et excellente mère. Vous qui savez le fatal secret de ma naissance, dites, oh! dites-moi quels moyens puis-je employer pour la revoir sans la compromettre, sans irriter contre elle son orgueilleuse famille qui n'est pas la mienne.» Je partageais si vivement les craintes et la douleur du fils de la baronne de W***, que je restai quelques instans étourdie et ne sachant à quelle pensée m'arrêter. Les regrets touchans du jeune militaire me rendirent enfin quelque présence d'esprit. «Ce qui me cause surtout une peine mortelle, disait-il, c'est qu'en fouillant dans mes papiers on m'a pris le portrait de cette mère infortunée; son image du moins m'eût soutenu dans cette terrible incertitude sur son sort… Je vais vous le rendre, m'écriai-je, ce portrait chéri; j'en ai un qui me fut donné par elle comme gage de reconnaissance et de souvenir; n'est-ce pas l'honorer que d'en faire un moyen de consolation pour le fils de son amour.» Le jeune Léopold (nom du fils de Mme W***) me pressa dans ses bras, et je crus un moment ressentir la pure tendresse d'une mère. À la vue des brillans dont ce portrait était enrichi, Léopold ajouta: «Vous savez, Madame, tout ce que ma mère à fait pour moi, tout ce que sa position lui a permis de largesses; avec le galon de sergent, j'ai la fortune d'un général; je ne puis donc accepter votre don pourtant si noblement offert… à moins que vous ne me permettiez de distraire tout ce qui n'est pas le portrait lui-même, et de vous en faire retenir la valeur. «Trop franche pour faire mentir mes expressions ou mon visage, je témoignai au fils de celle qui m'avait assez connue pour m'apprécier et que j'acceptais volontiers de lui. «Mon cher Léopold, j'accepte votre proposition, puisque vous êtes riche; il me sera encore doux de devoir ainsi à votre aimable mère les moyens d'exécuter un projet auquel m'appelle un intérêt de cœur. Allons, mon ami, je consens à ce que vous fassiez estimer ce que je vous restitue.
«—Tenez, Madame, j'ai la somme; nous pouvons éviter les consultations. Ne livrons point à des regards profanes l'objet de nos respects; laissez-moi immédiatement placer la miniature sur mon cœur, et mettez le comble à toutes vos bontés en recevant ces mille écus comme masse de voyage.»
Pouvais-je n'être point contente d'un tel marché; c'était celui d'un fils qui ne me donnait pas toute la valeur des diamans, mais qui me donnait mieux que cela, sa reconnaissance et son amitié.
Nous nous quittâmes tous les deux pour voler à nos affections les plus chères. Mais Léopold à peine était sorti, qu'en serrant le porte-*feuille qu'il m'avait laissé, j'y trouvai, au lieu de mille écus, six billets, de mille francs, une superbe chaîne en or, et le lendemain, à peine étais-je levée, qu'on m'apporta une boîte avec ces lignes:
«Reprenez tout, Madame; je vous dois un trésor. Quand ces lignes vous parviendront, je serai loin de Paris, où je ne regrette que vous; vous, l'amie, la généreuse amie de la malheureuse mère de
LÉOPOLD.
«P. S. Je ne vous dis pas, Madame, de daigner m'écrire; je connais votre cœur, et je vous rappelle que c'est à Strasbourg, chez M. Dutale, que les lettres me seront sûrement remises. Ah! puissé-je bientôt ramener dans ma patrie adoptive celle qui nous est si chère à tous les deux!»
La boîte renfermait, outre l'entourage du portrait, une fort belle montre en or. Je n'eus pas une minute d'hésitation pour garder ces riches présens; j'étais heureuse et fière au contraire de mes sentimens, parce que j'acceptais comme j'avais donné, avec un entier abandon de cœur.
J'aurai, après bien des années de larmes et de malheurs, encore à parler du fils de Mme de W***; en attendant, je ne puis résister au plaisir de donner ici quelques détails sur sa naissance, qui justifieront peut-être le vif intérêt que ces deux personnes m'inspirèrent, intérêt qui a survécu à l'absence, à l'oubli, à l'infortune. J'avais connu la baronne de W*** quelque temps après mon retour de Russie; elle avait su que, dans cette fatale campagne, j'avais eu d'innombrables relations avec l'armée, et on lui avait si fort exalté mon cœur, qu'elle y vint confier les peines du sien; c'était presque l'histoire entière de sa vie, dont je conserve le récit tel que sa bouche daigna m'en faire l'aveu.
«Je suis née à Heidelberg, me dit-elle; j'avais dix-huit ans, lorsqu'un de vos guerriers, fameux par sa bravoure et poursuivi par sa conduite, y vint chercher l'asile que lui refusaient tour à tour ceux mêmes dont, aux dépens de son honneur, il avait servi les intérêts. Son âge alors, déjà si disproportionné au mien, éloignait de moi toute idée d'amour; mais son nom célèbre, son infortune, l'injustice de ceux dont il avait voulu appuyer la cause, excitèrent dans mon ame une sorte de compassion généreuse et bientôt tendre. Lorsque des émigrés français se portèrent contre lui à toute la violence des représailles, je le sauvai des réactions, le cachant dans un pavillon du château. Seule instruite de sa retraite, je lui portais chaque jour sa nourriture, des livres, et je m'efforçais, par ma présence et mes soins, de distraire les ennuis de sa solitude. Instruit, spirituel, aimable et persécuté, il lui fut facile de m'attendrir et de m'intéresser. Dans sa disgrâce, il parlait si bien de cette patrie de laquelle il était rejeté, qu'il m'inspira cette exaltation bienveillante que les femmes éprouvent pour les proscrits illustres. Je ne vis plus que le héros malheureux, et, dès ce moment, il fut dangereux pour moi; la solitude, cette innocente complice des grandes passions, vint faire le reste… Je m'aperçus des suites de ma faute le jour même où l'on découvrit la retraite du général français. Au milieu de la nuit je vins lui apprendre qu'il fallait fuir et que j'étais mère. Promise à un noble de mon pays, j'allais être exposée aux cruelles vengeances de ma famille. Je dois rendre justice à la loyauté de celui qui me perdit; il me représenta tous les malheurs qui pouvaient m'atteindre sur les pas d'un proscrit. «Je les redoute moins, lui répondis-je, qu'une seule larme de ma mère.» Hélas! je devais lui en coûter de bien amères! Notre évasion fut moins secrète que je ne l'avais espéré. Le général seul parvint à se soustraire aux gens qui nous poursuivaient; mais moi seule je fus reconduite à mes parens irrités… On me relégua dans une ferme éloignée, où je fus mise sous la garde de deux femmes, dont l'une était nouvellement mariée à un jardinier, français d'origine, que mes parens aimaient beaucoup. Cette jeune femme nourrissait son premier enfant quand le mien vit le jour… Il me fut enlevé; et lorsque je demandai cette innocente preuve de ma chute, on eut la barbare prudence de m'annoncer sa mort… Le temps, qui jette un voile sur tout, effaça ma faute aux yeux de celui qui m'avait été destiné, et qui, aussi généreux que le Volmar de la Nouvelle Héloïse, n'avait cessé de me chérir. Je devins son épouse. Veuve deux ans après, je me trouvai maîtresse d'une immense fortune, qui était reversible sur un de ses parens éloignés, si je me remariais. Cette pensée ne se présenta jamais à mon esprit; mais combien de fois je regrettai amèrement l'enfant que je croyais avoir perdu: il existait. Une lettre que je reçus, en 1804, de son père qui avait enfin trouvé asile en Angleterre, m'apprit que mon fils avait été confié à un jardinier français; que sa femme l'avait nourri; qu'une forte somme avait été donnée pour qu'ils fissent baptiser cet enfant comme le leur et pour qu'ils l'emmenassent en France avec eux; ce qui fut exécuté. La lettre n'indiquait ni la ville ni même le département. Pourtant ma joie fut extrême. «Je suis libre, je suis riche et mon fils existe, m'écriai-je; ô mon Dieu, faites que je le retrouve, que j'assure son bonheur, et j'aurai assez vécu!»
«Pendant neuf années, que d'angoisses et de vaines espérances ont été le seul fruit de mes recherches! Désespérée et souffrante, je fis une dernière tentative; elle fut heureuse… Je le méritais. L'or et les menaces arrachèrent à un ancien camarade du jardinier français le secret de sa retraite, et deux, jours après j'étais sur la route de la Bourgogne. J'arrivai à Plombières au milieu d'une nuit d'automne. J'interrogeai l'hôte d'une misérable auberge où j'avais pris asile, sur la famille dépositaire de ce que j'avais de plus cher au monde. Je m'informai avec anxiété des moyens d'existence de cette famille, du nombre de leurs enfans. On me répondit qu'ils avaient quatre garçons, dont l'aîné avait fait jaser le village par son peu de ressemblance avec le père. Oh! comme mon cœur battait. Qu'a-t-il donc d'extraordinaire l'aîné? demandai-je enfin; et une nouvelle et naïve réponse, au lieu de m'affliger comme je l'avais craint, flatta mon orgueil maternel. Mon fils était, suivant ce précieux rapport, le plus beau des enfans, et d'un tout autre air. «Ça va au bois avec des livres, ça fait tourner la tête à toutes nos filles et n'en recherche aucune; c'est fier et bon à la fois, ça se fait remarquer à la ville aussi bien qu'au village.» J'eus bientôt trouvé le moyen de voir mon cher Léopold, et son seul aspect me confirma tout ce que l'hôte avait si naïvement avancé. Il était beau, il était doux et fier. Après avoir tout réglé avec ceux qui avaient soigné son enfance et dont il portait le nom obscur mais respectable, je partis avec lui. C'était lui dire que je voulais me charger de son sort. «Elle vous fera bien riche; cette dame, lui répétaient ces bonnes gens, vous deviendrez un seigneur.—Où serai-je jamais heureux comme ici, près de vous? la richesse fait-elle donc le bonheur? En retrouvant mon fils, ma fortune entière me parut insuffisante pour récompenser ceux qui me l'avaient conservé. J'assurai leur existence, et ces dons furent mes premiers pas vers la tendresse de mon enfant.
«On avait fait croire à ces braves gens que, mère d'enfans légitimes, j'avais trouvé le bonheur dans cette union, et que leur silence était un devoir. Mon fils, baptisé sous leur nom, crut donc en suivant sa mère ne suivre qu'une bienfaitrice généreuse. Oh! que ne lui ai-je laissé sa touchante reconnaissance! Mais pouvais-je le voir si digne de mon amour maternel et ne pas lui dire: «J'ai droit à ta tendresse filiale; Léopold, mon cher Léopold, je suis ta mère! Les moyens à prendre pour lui assurer ma fortune nécessitèrent l'aveu de ma faute et du nom de celui qui en avait été l'auteur. Comment vous rendre la cruelle scène qui suivit cet aveu, scène qui éleva mon fils autant qu'elle me fit rougir de celui que ma chute lui avait donné pour père. «Moi, s'écria-t-il, moi le fils d'un traître! moi, dont, si jeune encore, le cœur palpitait au nom de ces braves qui sont morts en défendant leurs drapeaux! moi, je dois la vie à l'homme qui consentit à échanger sa gloire contre l'ingratitude de l'étranger! Ô ma mère! ma mère! pardon, pitié, grâce!
«—Mon enfant, on ne doit jamais maudire ceux à qui l'on doit la vie.
«Non, jamais, reprit le noble enfant; mais, ma mère, il me faut laver la tache paternelle. Je dois mon bras à cette même France que mon père défendit en héros avant d'avoir voulu la vendre en traître.»
«Mes larmes furent ma seule réponse; et peu de jours après on me remit cette lettre de mon fils:
«Ma bonne et bien malheureuse mère, pardonnez à votre fils de vous quitter; mais il est français, il ne peut vivre sans le baptême de l'honneur. S'il revient, il sera l'honneur de votre vie; s'il meurt, il sera l'orgueil de vos souvenirs, et vous pourrez dire: mon fils eut la valeur du vainqueur de Jemmapes et de l'Argonne, et ne l'a point ternie comme son coupable père.»
«Cette lettre fut toujours placée sur mon cœur, continua la baronne; Léopold partit faire son apprentissage de gloire. Dans la fatale campagne de Moskou, il appartenait au corps d'armée du maréchal Ney. Après avoir échappé aux horreurs de la retraite, il manqua perdre la vie faute de pouvoir, panser sa blessure; se croyant prêta mourir, il m'écrivit le fatal adieu qui manqua me coûter la vie. À ces lignes était jointe la croix qu'il avait gagnée à Valoutina.
«Ma mère, la tache originaire est effacée; j'ai combattu pour la France, je meurs français et pour ma patrie. Ma mère, allez vivre près de ceux qui élevèrent votre fils; ils vous chérissent, ils pleureront avec vous votre Léopold. Ô ma tendre mère! je vous bénis de m'avoir épargné la honte d'une naissance illégitime, et de m'avoir dit que vous étiez la mère de Léopold.»
Lorsqu'elle me donna ces détails, Mme la baronne de W*** avait reçu la nouvelle que son fils existait, et j'eus le bonheur de lui être utile pour le faire promptement revenir en France. Guéri de sa blessure, le jeune Léopold n'eut d'autre désir que de courir de nouveaux hasards; la campagne de Paris lui en fournit l'occasion, et il fut blessé comme on l'a vu. Je crus pouvoir profiter de sa généreuse délicatesse sans forfaire à la mienne. J'étais heureuse au delà de toute expression des moyens qu'il m'avait donnés de pouvoir continuer mes courses. Je devais même faire un voyage plus intime; mais la bizarrerie, qui joue un si grand rôle dans les événemens de ma vie, me jeta au milieu des grands spectacles du grand Empire, qui se brisait avec l'épée d'un homme.