CHAPITRE CXXXV.
Déjeûner chez Regnault.
J'arrangeais depuis long-temps dans mon exaltation le projet d'un pélerinage à l'île d'Elbe; mais une foule de circonstances frivoles retardent souvent les plus ardentes résolutions. L'argent, ce nerf de la guerre… et des voyages, commençait à être pour quelque chose dans ces incidens. Pendant que, par première précaution, je cherchais à garnir ma caisse, je reçus de Regnault une pressante invitation de venir déjeûner avec lui, avec prière d'arriver avant tout le monde. «Cela sera, me dis-je, la visite d'adieu.» J'avais mal compté. Arrivée à dix heures, j'entre suivant mon habitude par le pavillon de la rue des Victoires, et je me trouve entourée d'un grand nombre de convives. La comtesse n'était point à la réunion; depuis les changemens, elle vivait dans sa terre. J'allais donc assister à un véritable déjeûner de garçons. Moi, je pouvais être classée comme telle, car j'en avais l'habit. On n'eût pas fait d'ailleurs une extrême attention à moi, si un parent du général Cavaignac ne m'eût accaparée pour me parler de Murat, d'Élisa et du maréchal Bessières, qu'il savait que j'avais très intimement connu; c'était à n'en plus finir sur le chapitre de mes campagnes, et tout naturellement je me trouvai entraînée sur le terrain glissant de la politique. Parmi les convives, le plus bouillant, celui dont le langage ne prenait pas la peine de se faire diplomatique, était Charles de Labédoyère. Il devait repartir la nuit même pour rejoindre son régiment; il était venu de son propre aveu à Paris, incognito et sans congé. Je le connaissais déjà, mais ce jour-là cette connaissance devint de l'amitié. Il avait souvent entendu parler de moi au maréchal Bessières, qui m'avait vue avec Ney à l'armée; enfin il m'amena presque à des demi-confidences; Labédoyère me demanda encore si j'avais vu chez Regnault la jolie Allemande.
«Oui; et vous, ne la voyez-vous pas ailleurs? lui dis-je.
«—Non, foi de soldat français! reprit-il avec véhémence, ni ne veux la voir. Un zèle payé, un dévouement aux appointemens, voilà ma plus grande antipathie; car je n'apprécie que le désintéressement; je n'aime que l'enthousiasme: le vôtre, par exemple, cet enthousiasme si passionné pour le maréchal Ney, voilà ce qui m'électriserait.»
À ces mots, je levai les yeux sur Labédoyère, et je trouvai que s'il était susceptible d'en ressentir, il n'était pas moins fait pour en inspirer. Le général Cambacérès, frère de l'archi-chancelier, était aussi des nôtres; je le remarquai plus par son silence que par ses paroles. Il brûlait d'envie d'être de notre aparté; il se rapprochait petit à petit, jetant par-ci par-là de ces mots qui ont l'air de demander l'aumône d'une conversation. Il voulut savoir si j'avais eu des relations avec le maréchal Mortier.
«—Jamais, lui dis-je fort sèchement.» Il interrompait une conversation si intéressante, que j'en pris de l'humeur. Mais il fallut enfin se mêler à l'entretien général; c'était un devoir de dévouement. Regnault s'était joint au général pour appuyer la question du général Cambacérès sur le maréchal Mortier. Je me contentai de répondre que «je ne connaissais le maréchal que pour l'avoir vu un instant au passage de la Bérésina; qu'il s'y conduisit comme dans vingt autres batailles, à Anclana, à Badajoz et Gebora, en véritable général français.» Ici un militaire décoré et portant d'énormes moustaches se joignit à nous. J'ai oublié son nom; il sert aujourd'hui. «Mortier est bon, dit-il, et certainement il doit regretter l'Empereur. Un duché et une dotation de cent mille francs, cela peut aider à la reconnaissance; je suis sûr qu'il est à nous. Je croyais que Madame, ajouta l'officier en me désignant, avait des relations particulières avec lui.
«—Mon Dieu, Monsieur, vous m'en supposez donc avec toute l'armée?
«—Ce serait fort heureux,» dirent Cambacérès et Regnault à la fois. La tête commençait à me tourner, un peu par vanité et un peu par crainte. Je ne pouvais douter qu'on n'eût des projets sur moi, et je voyais surtout qu'avant de me les confier on voulait savoir ce que j'avais de confidences à fournir en cautionnement; mais j'avoue que je ne m'attendais guère à celle que j'allais recevoir.
Six mois s'étaient à peine écoulés, et déjà la plupart de ceux qui avaient avec précipitation déserté Fontainebleau, ou profité avec joie de l'abdication impériale pour essayer d'une autre opinion, non seulement commençaient à revenir aux regrets, mais encore se ralliaient déjà à tous les mécontens qui avaient conservé avec l'amour du passé toutes les espérances de l'avenir. Le déjeûner de Regnault était terriblement politique. Entre la poire et le fromage, on ne changeait rien moins que toutes les dynasties de l'Europe; et dans tous ces plans de régénération universelle on voyait une certitude de succès, une confiance dans la fortune, qui étonnaient mon imagination, pourtant assez volcanique de sa nature. La voix de Labédoyère tonnait déjà comme un cri de victoire.
Je crus découvrir au milieu des fumées de cette politique que quelques personnes pourraient bien avoir le mot de Napoléon, et que celui-ci n'attendait qu'une occasion pour ressaisir le titre qu'il n'avait laissé tomber à Fontainebleau que pour le ressaisir plus tard. Regnault, qui savait si bien que vouloir me faire parler sur Ney eût été me faire de la peine, n'essaya même pas de glisser son nom au milieu des noms célèbres dont on faisait l'appel pour compter les chances d'un changement. Mais l'officier à moustaches n'y mit pas tant de façons, et me demanda «si le maréchal serait capable de faire un coup de main en faveur de Napoléon.
«—Je pense que… non.
«—Comment, non!
«—Certes; car Ney aime aujourd'hui son repos et, comme toujours, le bonheur de la France, et il ne pense pas que l'Empereur le puisse assurer. Croyez-m'en; car le maréchal est la franchise même, et il croit que les peuples ont plus à perdre qu'à gagner aux révolutions, quelles qu'elles soient.
«—Tant pis.
«—Je ne vois pas le tant pis.» Puis me tournant vers Labédoyère, j'ajoutai: «Je veux bien, moi, n'être pas contente de Ney, regretter qu'il ne partage pas tout mon délire napoléonien; mais quand d'autres se permettent de lui trouver des torts, il me prend des étourdissemens de fureur, et je me même de penser autrement.
«—Il est bien heureux.
«—Labédoyère, vous avez trop d'esprit pour me dire de ces choses-là. Les fadeurs ne vont pas aux moustaches. Je suis comme vous; l'enthousiasme seul me plaît et me captive. Quand vous me parlez de l'Empereur, vos paroles toutes militaires me plaisent plus que de froids complimens. Quant à Ney, j'ai dit vrai; je le trouve changé, et je suis sûre que le retour de Napoléon lui paraîtrait une calamité pour la France.
«—C'est impossible.
«—Eh bien! je vous garantis que les choses sont ainsi.
«—Mais il ne peut haïr l'Empereur.
«—Sans doute; mais il aime un peu plus la France que Napoléon. Le cœur de Michel Ney appartient à son pays avant d'appartenir à qui gouverne. Il regarde où est le bonheur public, la gloire nationale.» Labédoyère me regardait parler, et, sans que je m'en fusse aperçue, tous ces messieurs s'étaient rapprochés de moi, Regnault et Cambacérès en tête, et nous écoutaient en silence: il fut interrompu par ce compliment de Labédoyère, moitié sérieux, moitié comiquement emphatique. «Vous entendez, Messieurs, cette éloquence oratoire, ce feu d'improvisation. Une proclamation de l'Empereur, lue et commentée par Madame, lui livrerait une garnison de 6,000 hommes… Il serait difficile d'avoir plus d'ame, de grâce et d'entraînement.» J'avoue que cette flatterie plut à mon orgueil qui ne les aime pas. Il y avait encore à cette séance gastronomique et malveillante deux officiers du 4e régiment d'artillerie, qui parlaient de l'Empereur avec un enthousiasme que je trouvai exagéré, moi qui en avais une si forte dose. Ces officiers étaient en garnison à Grenoble, et assuraient sur leur honneur que l'esprit du soldat était excellent, ce qui, dans la langue d'une autre opinion, se serait appelé fort mauvais.
La chaleur de la politique et la fraîcheur du Champagne à la glace avaient forcé une partie de l'assistance à quitter la place. Nous restâmes seuls, Regnault, Labédoyère, Cambacérès et moi. On parla avec plus de tranquillité, et sans aveux ni confidences positives. Malgré mon peu de perspicacité politique, je vis clairement de quoi il était question, et je devinai qu'on avait besoin de moi. Regnault savait que j'avais habité Digne. «Vous y connaissez beaucoup de monde, me dit-il; vous m'avez avoué, je crois, qu'à Barême vous avez connu M. Manuel fils.
«—Non, c'est à Digne.
«—Vous avez été à Gap aussi?
«—Bien souvent j'ai fouillé tous les rochers de la Provence. J'y ai des amis et des connaissances… À quoi en voulez-vous venir?
«—À savoir à peu près ce que vous avez remarqué de l'esprit public de ce pays-là à l'égard de Napoléon.
«—Il y aurait un oui et un non à vous répondre; mais il est une masse qui lui appartient tout entière de cœur: ce sont les paysans. Ah! c'est une singulière chose que les peuples.
«—Bonne quand on sait les gouverner,» répondit gravement le général Cambacérès, et sur cette première phrase complète qu'il eût prononcée, il se leva, et Regnault le suivit dans son cabinet, où ils restèrent quelques instans. En sortant le général me salua avec cet air d'approbation et de remercîment qu'on emploie vis-à-vis de quelqu'un sur lequel on compte pour un service. Labédoyère me croyait plus avant dans les secrets politiques que je ne l'étais ni ne voulais l'être. Il me parla, pendant la brève absence de Regnault et de Cambacérès, de manière à me prouver une bien grande et toujours imprudente confiance. Regnault m'expliqua ce qu'il attendait de moi. Il s'agissait d'une petite tournée pour prendre connaissance de la disposition des esprits.
«Je vous remercie, M. le comte; je ne vise pas à la survivance de la jolie Allemande. Je ne suis pas assez en fonds pour voyager à mes frais, et vous savez que, malgré mes sentimens bien raisonnables, je ne suis pas d'humeur à voyager aux frais du gouvernement.» Regnault fit la mine; mais Labédoyère me pressa la main d'un air charmé, et je le fus excessivement d'avoir obtenu son approbation. Je dis alors à Regnault mon projet d'aller à l'île d'Elbe: il en fut surpris, mais enchanté. Labédoyère nous quitta. Quand il fut parti, Regnault me renouvela ses instances avec toutes les cajoleries de gloire, de dévouement, d'amitié; mais je restai ferme dans mes refus.