CHAPITRE CXXXVII.
L'île d'Elbe.—Napoléon.—Bertrand.—Drouot.—Cambrone.
Ce ne fut pas seulement ce besoin d'activité qui a dévoré toute ma vie, ce ne fut pas même le sentiment si naturel à mon cœur, de payer un tribut de reconnaissance et de souvenir à un grand homme malheureux, dont j'avais été un moment aimée, qui me conduisait à l'île d'Elbe. Mon voyage avait un autre but dont le récit que je fais ne donnera aucune idée positive, et on en concevra facilement la raison. Le secret qui était caché dans cette démarche aventureuse n'était pas le mien, et, tout piquant qu'il soit, je dois convenir qu'il serait aujourd'hui sans intérêt pour l'histoire.
J'étais attendue au moment de mon débarquement, qui eut lieu vers le commencement de la nuit. Un logement assez commode m'avait été préparé dans une maison de campagne fort retirée, d'où l'on apercevait la petite île de Rianosa, que Napoléon appelait la dernière de ses conquêtes, et qui en effet avait cessé, depuis son arrivée, de servir de pied à terre aux corsaires. Mes premiers regards, au lever du soleil, se fixèrent sur ce rocher, dont un homme, naguère le plus puissant souverain de l'Europe, était réduit à faire son Versailles ou sa Thébaïde, selon qu'il parviendrait à entretenir dans son esprit si vaste et si mobile les illusions de la grandeur, ou qu'il arriverait, plus sage et plus heureux, à y substituer l'amour de la philosophie et de la solitude.
Mon passeport me désignait comme une dame polonaise; j'avais adopté pour moi et pour mes gens le costume de cette nation, si chère à la nôtre. Le mystère de mon arrivée, les circonstances de ma réception, une certaine dignité de tournure que donne le monde et à laquelle le théâtre ne gâte rien, accréditèrent dans l'île un bruit singulier, dont je ne parlerais pas, si je ne le trouvais rappelé dans l'histoire. Cette méprise jeta sur moi un éclat qui contrariait mes projets et qui me força à précipiter leur exécution. Je ne demeurai à l'île d'Elbe que trois jours.
Les voyageurs et les biographes ne se sont guère occupés de ce site extraordinaire dans ses rapports avec l'homme extraordinaire qui l'habitait. Napoléon était si grand dans sa petite île, qu'on croirait à les lire qu'il la débordait de toutes parts et qu'elle disparaissait sous ce géant comme la montagne de Polyphème. Mon imagination un peu plus poétique et toujours disposée à saisir avec empressement les harmonies de la fable et de l'histoire, fut frappée de la fatalité qui avait donné pour empire à ce roi de fer de la civilisation moderne, un royaume de fer. Je me rappelais l'ancien Prométhée, captif sur un rocher, auprès de ce nouveau Prométhée, souverain d'un volcan. Et qu'on ne s'imagine pas que cette immense scorie, tombée au milieu de la Méditerranée du haut d'une planète détruite, comme Napoléon du haut du trône, ne ressemble en rien à tout ce que l'on croirait connaître d'analogue sur la terre. La richesse de quelques cultures, l'aspect de quelques mouvemens de terrains que les révolutions du sol avaient faits hideux, mais qui se sont embellis en se revêtant de verdure et d'ombrages, la grâce des eaux qui embrassent ses rochers ou qui viennent mourir sur ses plages, sont des avantages communs à bien d'autres pays. Ce qu'elle a de particulier, ce sont ses mines, ses grottes, ses cavernes, temples secrets et merveilleux où l'on ne pénètre qu'avec admiration quand on est parvenu à maîtriser la surprise et l'effroi. Certaines galeries de ces mines paraissent illuminées par les fées. Le fer qu'on en retire se modèle en écailles légères et brillantes qui se croisent dans tous les sens, et qui reflètent avec un éclatant cliquetis de lumières et de couleurs toutes les nuances de l'arc-en-ciel, paillettes étincelantes d'or et de feu, qui éblouissent comme la gloire et qui sont fragiles comme elle.
Napoléon passait une grande partie de ses journées à visiter ses petits États, et il mettait dans ces excursions l'ardeur qu'il était accoutumé à mettre dans toutes ses actions et dans toutes ses pensées. Il voyait là, comme dans l'Europe qui venait d'échapper à ses mains, la place d'un champ de bataille auprès de celle d'un palais, et il rêvait sur les points les plus fertiles de son rocher des dotations pour ses capitaines. Je gagnai sa cavalcade au galop, à l'instant où il allait atteindre le point culminant de son île. «Eh quoi! s'écria-t-il comme s'il ne m'avait pas attendue, fama volat jusqu'à Barataria?…—Où voulez-vous qu'elle s'arrête? lui répondis-je,—Venez, venez, reprit-il», et nous parvînmes au sommet de la montagne. La mer, presqu'à nos pieds, nous enveloppait de toutes parts d'une ceinture bleue. Quelques frégates croisaient au loin. «Voilà mon empire, dit Napoléon avec un sourire dédaigneux, sous lequel il cachait un soupir.—Attendez, repartis-je, en parcourant d'un regard tout le cercle de l'horizon… Il est immense comme le monde. Voilà la France et voilà l'Italie… L'Afrique n'est-elle pas de ce côté?—Bien, bien, reprit-il en riant. Oh! cela est magnifique! C'est un rêve de mon enfance, une idée qui m'occupait quand ma mère me parlait du roi Théodore. Je m'imaginais quelquefois que je deviendrais le roi des îles de la Méditerranée! C'était là une destinée admirable. Détruire les pirates comme Pompée, chasser les barbaresques dans l'intérieur de l'Afrique, anéantir la traite; civiliser l'Égypte, repousser les Turcs en Asie, rendre une patrie et des institutions aux Grecs, maintenir la balance dans le monde entre les puissances maritimes, en réprimant l'orgueil des Anglais, voilà ce qui me convenait, voilà ce qu'on aurait dû m'offrir dans l'intérêt du genre humain; mais il aurait fallu me comprendre et juger l'avenir. Cette bande de rois a traité avec moi comme avec un adversaire sans importance. Si j'en avais agi envers eux de la même manière, je les tiendrais tous à Porto-Ferrajo ou à Rianna. Mon grand tort a été de me mêler avec les rois; ma mission était de les défaire. Cette diplomatie m'a un peu étourdi. Il ne m'a manqué qu'une heureuse inspiration pour faire accepter à un d'entre eux la clef de chambellan. Je croyais à la reconnaissance et à la bonne foi, je me trompais. J'avais dit que le trône se composait de quatre ais de sapin, recouverts de velours. Cela n'était pas mal; mais il ne fallait pas en descendre sans mettre le feu dessous.»
Nous rejoignîmes la suite de l'Empereur; je l'accompagnai au palais, puisqu'il était convenu de donner ce nom à la résidence très modeste qui lui avait été assignée, et dans laquelle il paraissait attendre impatiemment l'exécution de ses plans pour des constructions plus dignes, et qui devaient ne rien envier aux Tuileries. Je n'avais eu besoin que de l'entendre un moment pour être bien convaincue que ces édifices ne s'achèveraient pas; et qui pouvait en douter en Europe, sinon l'administration imbécille d'un pays voisin? Quoi! Napoléon était à l'île d'Elbe, en face de ses anciens peuples; il y était libre, il y était investi encore des titres et des honneurs de la souveraineté, il y était entouré d'hommes à toute épreuve, infatigables en sacrifices et en dévouement; il n'avait qu'une main à étendre pour ressaisir son armée qui n'avait pas changé de forme, qui ne pouvait pas se persuader qu'elle eût changé de maître; il n'avait qu'un cri à pousser pour réveiller la révolution, qu'un pas à faire pour marcher devant elle, et on feignait de s'imaginer qu'il sacrifierait un avenir qui lui appartenait toujours aux douceurs d'une royauté casanière, ou plutôt d'une magistrature de village! En vérité, on a peine à concevoir que l'idée d'emprisonner Napoléon dans les domaines du roi d'Yvetot, sans autre garantie que sa volonté, ait pu entrer dans les calculs politiques d'un cabinet. Il faut que le plaisir de jouer à la royauté soit bien enivrant pour produire de pareilles illusions.
La cour de Napoléon n'était pas nombreuse; elle ne se composait que d'une trentaine de personnes, dont le plus grand nombre me parut sortir des rangs de l'armée polonaise; mais on remarquait autour de lui quelques hommes qu'on ne peut avoir vus sans se les rappeler toute sa vie, et dont le nom, déjà fameux alors, a pris depuis une place encore plus honorable dans l'histoire.
Le maréchal de camp Cambrone, qu'une belle conduite et une belle parole ont immortalisé à Waterloo, attirait peu l'attention des voyageurs qui affluaient dans l'île d'Elbe. Une physionomie martiale, mais qui n'avait rien de distingué, parmi tant de physionomies héroïques, ne suffisait pas là pour exciter une émotion profonde, et pour fixer un souvenir. L'ame y était distraite par des impressions d'un ordre trop élevé pour s'arrêter à des observations de détails aussi vulgaires. J'ai le regret de ne l'avoir point remarqué.
Il n'en est pas de même du grand maréchal du palais, ce général Bertrand dont le nom retentissait encore à mon oreille sur les côtes de l'Adriatique, dans ces provinces illyriennes dont il avait été le gouverneur, et où il avait laissé des sentimens si unanimes d'estime et de reconnaissance. Je me trouvai heureuse de le voir, tel à peu près que je me l'étais représenté, et de trouver en lui le type d'un philosophe et celui d'un héros. L'expression de sa figure était plus douce qu'imposante, mais on voyait aisément que sa douceur même était la concession d'une ame forte et austère, qui s'était élevée à l'indulgence par la réflexion. Son front chauve portait l'empreinte des méditations sérieuses et de longues veilles; car aucune passion violente, aucune ambition exaltée, ne pouvaient avoir imposé les signes d'une vieillesse prématurée à cette physionomie d'ailleurs si reposée, si calme, si jeune de candeur et de courtoisie. Naturellement pensif, et peut-être mélancolique, il aimait à sourire au milieu des femmes et à jouer avec les enfans. Dans une conversation solide et même dans celles où l'opinion avait une assez grande part pour excuser quelque prévention et quelque emportement, ses discours étaient sans aigreur, ses souvenirs sans amertume, ses espérances et ses projets sans mélanges d'aucun sentiment haineux ou vindicatif. Il était trop religieusement attaché à ses affections et à ses devoirs pour ne pas comprendre les devoirs et les affections des autres, et pour ne pas excuser jusqu'aux erreurs d'un sentiment noble et désintéressé. Il était sage comme il était bon, par un instinct propre à son caractère et qui ne lui coûtait point d'effort.
La physionomie morale du général Drouot ressemblait beaucoup à celle-ci, mais elle paraissait plus méthodique, et, si l'on osait s'exprimer ainsi en parlant d'une vertu aussi naturelle, on l'aurait crue plus composée. Il avait quelque chose de réservé, de chaste et de mystique, qui faisait naître involontairement l'idée de la sainte profession à laquelle avait été, dit-on, réservée sa jeunesse, et dont l'élan du patriotisme et de la valeur l'avait éloigné pour sa gloire. Ces deux figures historiques ne formaient pas une de ces oppositions que la peinture aime à inventer, que l'histoire aime à saisir; elles étaient au contraire parfaitement harmoniques, mais elles ne se confondaient point; et quoique leurs effets fussent d'une analogie singulière, elles se faisaient valoir mutuellement, tant une légère nuance d'habitude ou de mœurs peut jeter de diversité entre deux ames pour ainsi dire jumelles. Le général Bertrand avait l'air d'un de ces philosophes d'Athènes que Raphaël a groupés autour d'Alexandre; le général Drouot, d'un de ces philosophes chrétiens que Léonard de Vinci a fait asseoir aux côtés de Jésus. On aurait pris le premier pour un pythagoricien, et le second pour un apôtre. L'un paraissait affermi dans son dévouement par une raison supérieure, l'autre y paraissait porté par une inspiration céleste; mais ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis M. de Malesherbes, le temps où nous avons vécu ne reconnaissait pas de personnages plus vertueux. Parmi tant d'hommes de bien qu'avaient illustrés nos armes, ceux-ci étaient cités à l'égal des plus braves et des plus instruits, au-dessus des plus purs et des meilleurs. On a fait valoir sous tous les aspects et dans l'intérêt de toutes les opinions ce que la fortune de Napoléon avait fait pour sa gloire. On a oublié, je ne sais pourquoi, ce qu'elle avait fait pour ses adversités. C'était peu que vingt héros l'eussent élevé sur le pavois, si deux sages ne l'avaient suivi dans son exil. La fidélité de Bertrand et de Drouot est un titre qui vaut des victoires. César ne laissa pour justifier sa mémoire que cet efféminé d'Antoine; que serait-ce s'il était mort aimé de Brutus et de Caton?
Dans le concours immense de voyageurs qu'attiraient à l'île d'Elbe une curiosité fort naturelle ou une ambition fondée sur l'expectative la plus évidente et la plus prochaine, ou le besoin d'une vie aventureuse qui tourmente les esprits fatigués, ou le besoin d'une chance d'intrigue ou d'espionnage, de trahison ou d'assassinat, qui est la dernière ressource des misérables de tous les partis, peu de personnes, il faut en convenir, pouvaient appeler sur elles une faible partie de l'intérêt qu'excitaient à si juste titre le Roi des îles et ses deux capitaines. C'était un spectacle extraordinaire, mais honteux, que cette cohue de courtisans équivoques, qui venaient, sous toutes sortes de titres, mendier de l'Empereur déchu des préfectures, des épiscopats et des principautés. «J'en ai vu depuis qui ont perdu le cheval, comme dit notre Teivelin, mais à qui n'ont pas perdu la bride: ils n'ont eu qu'à se baisser.»
Ce concours d'un peuple jadis doré, qui redemandait sa livrée au prix de la fidélité jurée et du dévouement acquis, faisait de Porto-Ferrajo le comptoir de toutes les ambitions que le gouvernement de la restauration n'avait pas accueillies. Leurs prétentions valaient une monnaie ayant cours, et qui était au pair à Paris, sous les yeux des grands hommes d'État à qui appartient en France le monopole de la politique depuis une quinzaine d'années. Aussi Napoléon, instruit que sa capitale s'appelait autrefois Cosimopoli, ville de Saint-Côme, répondit qu'il fallait l'appeler Cosmopoli, ville du monde. La sainte-alliance n'avait pas su si bien deviner. C'est là en effet que les destinées du monde entier furent un moment en suspens, et c'est de là en effet qu'est sorti en dernier lieu le principe ou fécond ou dévastateur qui a irrévocablement fixé leur accomplissement éternel.