CHAPITRE CLIII.

Le Champ-de-Mai.—Le député du Jura.—Lettre du duc d'Orléans au maréchal Mortier.

Quand on a lu un peu l'histoire des rois de France, on sait que, sous le nom d'assemblée de Champ-de-Mars, de Champ-de-Mai, avaient eu lieu, même après Charlemagne, des solennités déjà nationales et libres, où tous les ordres se réunissaient pour discuter avec barbarie encore, mais enfin pour discuter les intérêts de la patrie. À ces époques reculées, on s'essayait déjà à lutter contre les vices et les envahissemens du pouvoir. Dès que le présent annonça une imitation de ce passé, voulant me donner un air d'importance et même de savoir près de Regnault, je me mis à feuilleter dans l'histoire des États-Généraux (édition de La Haye, 1788), les discours du lieutenant général de Xaintes Savaron, du lieutenant général de Clermont et de Miron, président du tiers-état. Je voulais près de Regnault étaler ma petite érudition, rafraîchie pour la circonstance, un peu avec ce que j'avais lu, un peu avec ce que j'entendais chez des amis et des ennemis de l'Empereur. Quant au Champ-de-Mai en lui-même, je me le représentais d'avance et tour à tour comme une grande scène de patriotisme, ou comme un habile jeu du pouvoir absolu caché derrière; cependant l'armée fut encore la portion des acteurs qui y mit le plus de bonne foi. Les pouvoirs civils avaient un peu hésité avant d'aborder la question. Je vis Regnault la veille, et je lui parlai dans le double sens des enthousiastes et des censeurs: «Ne serait-ce pas Carnot qui vous aura mis en tête que l'Empereur proclamera le roi de Rome; qu'il se retirera en signant la paix: vous irez, j'espère, et je pense que vous me direz que l'Empereur fait bien tout ce qu'il fait.

«—Puis-je répéter cette assurance?

«Non, si vous ne le pensez; mais je suis sûr que vous le penserez.

«—Je serai là avec toute ma bonne volonté, répondis-je en riant; en vérité, je vous crois amoureux de l'Empereur.

«—Et vous?

«—Moi, non, je l'aime d'enthousiasme de gloire seulement.

«—Eh bien! faites des vœux pour qu'il nous reste, car la grandeur de la France et la gloire de nos armées tiennent pour des siècles peut-être au prestige d'un nom.»

Le lendemain de bonne heure, je me rendis au Champ-de-Mars; je fus étourdie du coup d'œil matériel, et bientôt attristée de l'effet moral. J'aperçus aussitôt une espèce d'hostilité contre l'Empereur: j'entendis la conversation de deux fonctionnaires en costume civil; leur hardiesse était presque cynique de malveillance: «Que nous veut-il avec sa parodie du règne de Charlemagne? Les barons et les preux! après avoir fait passer nos libertés sous le niveau de l'acte additionnel, croit-il nous en consoler par sa farce impériale?»

L'Empereur et ses frères parurent sous toute la magnificence d'un accoutrement chevaleresque. À la vue de ces vêtemens étrangers à nos mœurs, je remarquai sur les visages même de la multitude que l'effet était manqué. Il y avait dans ces parures impériales quelque chose de si élégant et de si soigné, qu'au lieu de cet élan admiratif qu'inspire l'aspect d'un grand homme, d'un capitaine illustre, prêt à remonter à cheval pour une nouvelle victoire et pour le salut de la patrie, on ne ressentait guère que la curiosité qu'excite un acteur qui compte dans ses débuts sur la richesse de son costume. Voilà quelle était la généralité des commentaires. On les risquait autour de moi avec une spirituelle malignité qui m'attristait d'autant plus, qu'il n'y avait rien à répondre. La nécessité du silence me faisait un mal affreux.

J'étais placée assez près du théâtre, et dans une des places réservées à la bonne compagnie; une petite femme, d'une beauté sur son déclin, mais d'une grande toilette, et en tout de cet air que le peuple, dans son énergique malice, désigne par le sobriquet de vieille comtesse, se livrait, en allemand, à des remarques où respirait toute l'amertume des opinions ennemies; elle croyait faire de l'opposition sûre au milieu d'une réunion française, en s'exprimant contre le chef de la nation dans une langue apprise assez mal, sans doute à Coblentz. Ne voulant ni surprendre ses secrets, ni entendre des lazzis humilians pour moi, je ne pus cependant me refuser le petit plaisir de son effroi. Je lui fis sentir sa sottise de supposer qu'au milieu d'une pareille foule, elle n'était comprise que de son pauvre chevalier; je la punis même un peu, je ne dis pas de ses opinions, mais de leur exagération; car enfin, qu'elle n'aimât pas l'Empereur, je le concevais; mais l'appeler un poltron, un lâche, c'était trop fort. Je m'approchai très près d'elle, et lui jetai ces mots en allemand: «Cet Empereur est encore le même homme qui écrasa tant de fois toutes les puissances que vos vœux appellent pour l'abattre; regardez-le au milieu de cette armée de cinquante mille braves prêts à mourir ou à vaincre, et persuadez bien à ceux qui le haïssent, que l'acte de souveraineté que l'Empereur commence au Champ-de-Mars, il l'achèvera dans toutes les capitales de l'Europe. Toutes les intrigues viendront encore pâlir devant son étoile.» J'accompagnai cette petite harangue nationale, qui atterra la petite comtesse, d'un certain regard insolemment moqueur, dont je sus bon gré à mes yeux. Je quittai le voisinage de quelques pas, comme s'il eût été pestilentiel intérieurement, très satisfaite de l'effet que j'avais produit; et pourtant je venais d'exprimer tout le contraire de ce que je pensais réellement, car toute la cérémonie m'avait jusque là indisposée. Au moment du service religieux qui précéda le serment, je jetai un regard de triomphe vers la petite comtesse; j'étais rendue à toute la réalité de mon enthousiasme confiant. Ce moment fut imposant de simplicité et de grandeur. Napoléon, au pied d'un autel immense, comme étendu sur le Champ-de-Mars, sembla par la dignité de son attitude, dominer cette scène. À son riche costume, je repris toute mon illusion. L'Empereur me parut alors un des plus grands hommes de l'antiquité, sacrifiant aux dieux protecteurs et aux dieux infernaux avant les batailles. Je m'unissais si bien de vœu avec lui, que j'aurais voulu avoir les vertus d'une noble victime et sublime Iphigénie, je me serais offerte en holocauste pour le salut de tous et la gloire d'un seul. Il y avait cependant sur sa figure quelques nuages de mélancolie. Je cherchais Ney et Regnault, mais impossible de les distinguer dans cette forêt de têtes. La plupart des électeurs eurent une fort belle contenance aux pieds du trône; le discours prononcé par leur orateur parut soulever aussi l'émotion populaire: je n'en puis parler, ne l'ayant ni entendu ni lu. Celui de l'Empereur arriva jusqu'à nous, et attendrit les plus indifférens; il forçait en quelque sorte les opinions, car je croyais lire sur les physionomies comme un regret d'avoir mal jugé ses intentions. Cette bienveillance passa comme l'éclair qui sillonne un hoir horizon. La proclamation du résultat des votes ramena les nuages qu'un touchant discours avait dissipés.

Napoléon, après avoir parlé d'une voix ferme, prêta serment sur l'Évangile aux constitutions de l'empire, et reçut à son tour les sermens de fidélité du peuple par les électeurs; celui de l'armée, par le ministre de la guerre; celui des gardes nationales, par le ministre de l'intérieur, qui avait la mine triste comme un reproche. Napoléon ne fit pas distribuer, mais il distribua lui-même les aigles à la garde nationale de Paris, et à la garde impériale. Alors, le silence solennel fut rompu par le cri éclatant de vive l'Empereur! qui, du Champ-de-Mars, se prolongea dans la foule inondant les quais. Les troupes défilèrent devant celui qui les avait tant de fois conduites à la victoire; chefs et soldats le saluèrent de ce regard filial de reconnaissance qui promettait de nouveaux triomphes. La foule ne se lassait d'admirer ces braves, ces bataillons vieillis de la garde, où, sur des rangs entiers, toutes les poitrines portaient cette croix d'honneur qui cachait des blessures et rappelait des services; leur attitude toujours héroïque devint pourtant silencieuse en traversant Paris; partout on se pressait sur leurs pas, on les saluait par entraînement; on semblait les plaindre par réflexion; les personnes sensées disaient: «Ils marchent à un sacrifice sublime, mais inutile.»

Je suivis long-temps ces cohortes immortelles qui emportaient mes souvenirs et aussi toutes mes espérances. Je rentrai mourant de fatigue; j'étais sur pied depuis le matin comme un vétéran qui ne peut quitter le champ de bataille que le dernier. Le soir, je rêvai gloire et bonheur: mais le lendemain cette flatteuse fumée s'était déjà évanouie devant l'image plus réfléchie des dangers publics.

Le lendemain de la cérémonie du Champ-de-Mai, j'étais chez le comte Regnault, où se trouvait beaucoup de monde. Le pour et le contre du Champ-de-Mai y fut vivement discuté; les uns blâmaient le costume de l'Empereur et de ses frères. «Et vous, mon amie, qu'en pensez-vous?» À cette brusque interpellation que Regnault me fit, un homme d'une haute stature, plutôt laid que beau, mais de ce laid de physionomie qui surprend et étonne, et qui n'est pas sans effet sur l'imagination, se mit à me regarder, et je devinai, à la surprise dont mon nom le fit tressaillir, qu'il touchait par quelques souvenirs à Oudet. Je croyais reconnaître un anneau de cette invisible chaîne qui m'attachait au passé par un regret, et me lançait dans l'avenir par l'épouvante. Je ne me trompais point. Je répondis à Regnault, les yeux sur le citoyen du Jura. Un signe mystérieux confirma mes soupçons, lorsque j'annonçai que j'aurais mieux aimé l'Empereur avec sa redingote grise et son petit chapeau, qu'en toque emplumée et en mantaille d'or et de soie, hochets d'une représentation inutile pour l'homme qui avait immortalisé un chapeau et une redingote: que tout ce luxe était pauvre et triste.

«Triste, dit Regnault?

«—Madame, répondit plus haut l'étranger, triste solennité où chacun s'observait, où personne n'était content, et où celui en qui reposent toutes les espérances avait l'air d'un roi de mélodrame. À quoi bon réveiller ces vieilles cérémonies, prêter serment sur l'Évangile. On comparait cette singulière fête à celle de la fédération de 89.

«—Les républicains, reprit Regnault avec une sorte d'amertume, sont mécontens.

«—Mais, grâce au ciel; il en reste; vous avez pu vous en convaincre, Monsieur le comte, au moment où l'on a proclamé le résultat des votes pour l'acte additionnel»; et pendant ce discours assez véhément, l'électeur du Jura ne me quitta pas des yeux; son signe m'avait interdit, et ses manières me déplurent, car j'étais effrayée de la confiance qu'il affectait de me témoigner comme à une affiliée. Je me tus, mais sans en être quitte; mon homme rompit la glace en m'adressant la parole directement:

«Vous êtes fort liée, Madame, reprit-il plus haut, avec des chefs supérieurs; demandez-leur ce qu'indiquait la contenance de la troupe en défilant devant l'Empereur. On a crié vive l'Empereur! Qu'est-ce que cela signifie? mais il y avait je ne sais quels noirs pressentimens dans les rangs. On ne sent que trop qu'ils marchent à un sacrifice qui ne sauvera ni l'empire ni la liberté. Non, continua-t-il, cette assemblée n'a pas produit l'effet que Napoléon s'en promettait. On l'attendait à son acte additionnel. Est-ce un ennemi qu'il a placé entre lui et l'opinion?»

Regnault combattit avec sa chaleureuse éloquence ce discours qui m'était en quelque sorte adressé, et auquel certainement je n'avais aucune envie de répondre. Plusieurs autres personnes présentes se joignirent à Regnault, aucune voix ne se joignit à celle de l'électeur du Jura.

La majorité était pleine de confiance dans l'Empereur, et ceux qui n'en avaient pas affectaient d'en montrer. Mon député secouait la tête. «Son régime, moitié féodal, moitié militaire, perdra Napoléon, et malheureusement la France peut-être avec lui.» J'avais intention de lui répliquer que rien n'était ennuyeux comme une république; mais je n'eus garde de m'attirer son éloquence démocratique sur les bras: je guettais, au contraire, l'occasion d'esquiver l'orateur sans qu'il me remarquât, mais impossible; il était écrit là-haut que le souvenir du malheureux Oudet m'attirerait une confiance et des aveux que, certes, j'étais loin de chercher; il me témoigna sa joie et sa surprise d'avoir enfin trouvé l'ancienne amie du général Moreau, l'homme que vous et moi nous avons vu si grand en 96, et qui, s'il eût voulu avoir un peu d'ambition seulement pour nous, nous eût épargné la représentation d'hier. Ce discours se tenait à mi-voix, comme on le pense bien. Il ne m'en inquiétait pas moins, en me déplaisant aussi: car, sans avoir de bien profondes connaissances politiques, j'en avais trop pour ne pas apprécier la position difficile de l'Empereur, et cette réflexion nuisait encore à l'électeur du Jura qui s'acharnait, dans un pareil moment, sur une pareille victime. «Oudet vous estimait fort… Il allait, je crois, dire citoyenne, tant il était dans ses montagnes. Ah! s'ils ne l'eussent assassiné!

«—Je pense, Monsieur, que Moreau n'eût point répondu à vos idées; cet illustre capitaine s'entendait à commander; mais quant au gouvernement ou à la conduite des affaires, il n'en avait ni la portée, ni le penchant.»

J'avais tourné mon visage au grand sérieux, et mon air jouait la grande importance politique. Mon initié du Jura me pressa la main, et ne me demanda pas, mais me donna, sans la moindre hésitation, rendez-vous chez moi pour le lendemain. Il y avait dans cette façon d'agir et le signe qui l'accompagnait, un je ne sais quoi de Oudet, qui, en me causant la terreur la plus sotte, me rendit docile. Je baissai la tête en signe de consentement, tout en essayant in petto d'esquiver la visite de l'électeur, que je n'évitai pas; heureusement enfin j'en fus débarrassée. Parmi les assistans était un capitaine de chasseurs; il arrivait de Lille, où il s'était trouvé avec le duc de Trévise. Je m'approchai du groupe qui environnait cet officier; car j'avais entendu prononcer le nom du duc d'Orléans, prince que je n'avais pas vu à l'époque du retour des Bourbons en 1814, mais dont le souvenir se mêlait trop aux brillantes époques de nos premiers triomphes pour que j'entendisse prononcer son nom sans un vif enthousiasme. Je ne savais pas alors qu'en admirant avec tous ceux qui se trouvèrent chez le comte Regnault, la lettre que le duc d'Orléans avait adressée au duc de Trévise, et que je copie comme on me l'a lue, je ne savais pas alors que, bientôt j'allais avoir un autre motif d'admiration et d'éternelle reconnaissance pour la noble et courageuse compassion que le prince français témoigna à d'illustres victimes. On interrogeait à l'envi cet officier, qui ne tarissait pas sur l'éloge de la belle tenue, du bon air que le duc avait en militaire. J'étais à Péronne quand Mortier fit mettre à l'ordre du jour les lettres de service qui le firent connaître aux troupes comme leur commandant en chef; je l'ai entendu répéter avec plaisir, au duc de Trévise, qu'il avait servi avec lui dans la mémorable campagne de 92. Vous ne sauriez croire l'enthousiasme qui éclatait partout, à Douai, à Lille. Le 20 mars, l'admiration avait également accueilli l'instruction si sage, que le duc d'Orléans envoya aux commandans «de faire céder toute opinion au cri pressant de la patrie, d'éviter les horreurs de la guerre civile; de se rallier autour du roi et de la charte constitutionnelle; surtout de n'admettre, sous aucun prétexte, dans nos places, les troupes, étrangères.» C'était peu d'heures avant que nous arriva le message de l'Empereur, de rétablir le pavillon tricolore et de ne plus obéir à d'autres ordres qu'aux siens. Le duc partit le 21 pour Valenciennes, où il fut également accueilli avec un remarquable intérêt; on se rappelait l'y avoir vu commander au commencement de la glorieuse lutte de la France contre les armées coalisées. Le duc d'Orléans revint, sachant le roi arrivé le 22 à Lille, qu'il quitta le 23; il n'y avait aucun ordre donné, ni au prince, ni aux autres commandans militaires; tout se ressentit dans ce départ de l'avis que le maréchal Mortier donna au roi. Je ne saurais rendre avec quel intérêt on se faisait répéter tous ces détails. Cet officier ajoutait encore une infinité de traits du caractère affable et plein d'aménité du prince, et il mettait une extrême importance à parler de l'estime et de l'amitié que S. A. R. témoignait partout pour le maréchal Mortier. «En voici, disait-il, un monument honorable, autant pour celui qui l'a écrit que pour celui qui l'a reçu», et il nous montrait la copie de la lettre. Pour être sûre d'en avoir une, et écrivant très vite, j'offris d'en faire plusieurs à l'instant. «Pour moi! si ce n'est pas abuser de votre obligeance,» retentit à mes oreilles. J'en fis cinq, dont j'en transcris une, la garantissant authentique; on peut le croire à mon respect pour le prince, dont, bien jeune, j'admirai le bouillant courage, à Valmy, Jemmapes, au moulin de Rousu, au bois de Frenu et en tête du bataillon de Mons, culbutant l'armée autrichienne, et pénétrant dans les redoutes la baïonnette en avant.

COPIE DE LA LETTRE DU DUC D'ORLÉANS AU MARÉCHAL MORTIER.

Lille, 23 mars 1815.

«Je viens, mon cher maréchal, vous remettre en entier le commandement que j'aurais été heureux d'exercer avec vous dans les départemens du nord. Je suis trop bon Français pour sacrifier les intérêts de la France, parce que de nouveaux malheurs me forcent à la quitter. Je pars pour m'ensevelir dans la retraite et dans l'oubli. Le roi n'étant plus en France, je ne puis plus vous transmettre d'ordre en son nom, et il ne me reste qu'à vous dégager de l'observation de tous les ordres que je vous avais transmis, et à vous recommander tout ce que votre excellent jugement et votre patriotisme si pur vous suggéreront de mieux pour les intérêts de la France, et de plus conforme à tous les devoirs que vous avez à remplir. Adieu, mon cher maréchal; mon cœur se serre en écrivant ce mot. Conservez-moi votre amitié dans quelque lieu que la fortune me conduise, et comptez à jamais sur la mienne. Je n'oublierai jamais ce que j'ai vu de vous pendant le temps trop court que nous avons passé ensemble. J'admire votre noble loyauté et votre beau caractère, autant que je vous estime et que je vous aime; et c'est de tout mon cœur, mon cher maréchal, que je vous souhaite toute la prospérité dont vous êtes digne, et que j'espère encore pour vous.

«Signé L. P. D'ORLÉANS.»

Voici encore un des incidens qui avaient marqué pour moi la journée du Champ-de-Mai, et que j'allais passer sous silence, quoiqu'il me rappelle une scène touchante. Les troupes marchaient par pelotons sur toute la largeur du boulevart. Près de la Madeleine, je remarquai une femme d'une quarantaine d'années, forte, grande, et d'un air même un peu dur; elle tenait le bras d'un jeune homme de quinze ou seize ans, et regardait les soldats qui défilaient, comme pour y reconnaître quelqu'un. Au deuxième rang des grenadiers de la jeune garde, elle s'élance en s'écriant: «Henri! mon fils! ah! laisse-moi te voir encore une fois;» et elle marche au pas de la colonne, parlant toujours à son fils, qui était second de file du premier rang. Je suivais de très près; je n'aurais pas voulu perdre cette scène faite pour mon imagination et mon cœur. Cette femme montrait le sien à découvert, et tout y était digne d'admiration. Son langage, s'il manquait du poli de l'usage et de l'éducation, n'avait rien non plus du trivial qui déparerait les plus beaux sentimens: «Mon fils, mon Henri, tu vas combattre pour la troisième fois les étrangers qui en veulent à notre belle France; rappelle-toi ton père, que tu suivis, enfant encore, à Austerlitz, à Iéna, à Wagram; cher Henri, je te vois peut-être pour la dernière fois. Tu viens de prononcer en face de la France le serment patriotique de vaincre ou de mourir pour sa défense. Va, mon fils, sois digne de ton père, et surtout fidèle au drapeau.» Le jeune grenadier répondait à sa mère, et pressait son arme contre son cœur, regardant avec fierté la croix qui le couvrait: tout le monde était attendri; car, malgré ses élans de patriotisme énergique, il y avait une douleur si maternelle dans ses regards étendus sur un fils chéri, qu'on ne pouvait entendre ces adieux sans soupçonner quelque chose d'extraordinaire dans leur destinée.

Au moment où les troupes passèrent devant la place Vendôme: «Henri, dit la mère en élevant la voix, et en étendant la main pour désigner la colonne de nos triomphes, Henri, mes amis, camarades de mon fils, rapportez encore assez de canons ennemis pour élever un monument pareil à la gloire nouvelle de l'armée.» Les grenadiers levèrent la tête avec un air qui en donnait l'espoir. Les personnes, que la curiosité avait, comme moi, pressées près de la mère de Henri, crièrent, comme par inspiration, vive l'Empereur! et ce cri se répéta par la foule, qui suivait ou venait au devant des troupes.

Un peu plus loin, la femme, qui avait excité si vivement ma curiosité, s'adressa à son plus jeune fils, qui suivait tristement: «Louis, dis adieu à ton frère; et si nous devons pleurer sa mort, jure-lui de vivre et mourir comme tous les nôtres, pour la France.» Les colonnes ne s'arrêtaient plus, et marchaient à pas plus pressés. Un pressement de main, un dernier regard, un dernier cri d'adieu se firent entendre, et alors la mère, s'échappant de la foule, traversa rapidement le boulevart. Je la suivis; elle ne se croyait pas observée: elle céda alors à toutes les terreurs maternelles. Elle descendait par la rue Basse-du-Rempart; je la vis s'appuyant contre l'hôtel d'Osmond: son jeune fils tâchait de la consoler par toutes ces assurances d'amour qui vont si bien au cœur d'une mère.

Je m'approchai de cette scène filiale, et ayant toujours regardé la franchise comme un moyen de succès, je m'avançai et avouai que je l'avais suivie, écoutée. À mes premières paroles, cette femme me lança un regard où respirait toute la dignité maternelle, et me dit: «Je suis française et mère, fille, sœur et veuve de braves morts pour la France; je lui donne aujourd'hui mon fils, mon aîné, mon fils bien-aimé; j'ai dû ne pas affaiblir son courage par la vue de mon désespoir; mais croyez, Madame, qu'on ne fait pas de pareils sacrifices après tant d'efforts, sans que le cœur ne se déchire?… Ah! Louis, attirant son jeune fils dans ses bras, viens, oh! viens consoler ta malheureuse mère.

«—Si l'amitié d'une étrangère peut quelque chose pour de tels chagrins, venez chez moi; ma demeure est près d'ici, vous y reprendrez un peu de calme.

«—Vous êtes bien bonne, Madame, mais excusez-moi de n'en point profiter; si vous me donnez votre adresse, j'aurai le plaisir de vous aller voir un autre jour; car vous n'êtes déjà plus une étrangère pour moi, et vos traits même ne me sont pas inconnus. Je crois bien vous avoir vue chez la reine Hortense, nous sommes de la maison.» Je ne la remis point, mais je fus charmée du hasard qui me rapprochait de Mme Dallié, comme elle disait se nommer, et je me promis bien de faire connaître et valoir cette scène si honorable pour elle, dont je venais d'être témoin; nous montâmes la rue ensemble, et j'appris que cette dame était veuve d'un militaire qui avait commencé comme soldat, à Lodi, et qui était mort lieutenant de la vieille garde à Leipsick.

«J'avais confié Henri à son père pour l'aguerrir; en le voyant partir aujourd'hui pour cette décisive campagne, je n'ai pu agir autrement que je n'ai fait; mais pensant maintenant que peut-être je ne verrai plus mon fils, hélas! je sens comme un remords… Mais, non, nous sommes Français; périssons tous plutôt que de voir l'étranger encore inonder nos villes…

«—Croyez-vous, Madame, que l'Empereur restera le maître.

«—Je le désire et l'espère.

«—Ah! qu'il revienne victorieux; que la France soit encore grande.» Je quittai Mme Dallié, qui me promit de nouveau de venir me voir. Je racontai à mes amis, à Regnault surtout, cette rencontre, en lui rendant mes impressions du Champ-de-Mai; il fut plus content de la première que des autres, et me dit de Mme Dallié des choses faites pour me la rendre une amie précieuse. «C'est dans un genre moins élevé, un dévouement comme le vôtre, même désintéressement, même courage; elle aurait dix garçons, qu'ils seraient soldats! Elle a été attachée à l'impératrice Joséphine, et vous dira des anecdotes fort piquantes de l'intérieur de l'Empereur et de sa première femme; en vérité, ma chère amie, vous êtes la femme aux rencontres; celle-là est fort bizarre; tenez, vous devriez m'écrire cela tel que vous venez de me le raconter.

«—Pourquoi?

«—Que sais-je, pour le montrer à l'Empereur, peut-être.

«—Allons donc; mais, au fait, cela ne peut lui faire de la peine; qui sait s'il ne faudra pas bientôt, enrégimenter le sexe de la faiblesse, mais des nobles sentimens; Mme Dallié a des dispositions et la taille des grenadiers.

«—Moi, je m'enrôle dans la cavalerie légère.»

«—Corps d'avant-garde du maréchal Ney», ajouta-t-il en riant.—«Vous l'avez dit, monsieur le comte.»

Ce ton de plaisanterie cessa bien vite, car Regnault était péniblement agité; il avait beaucoup trop de pénétration en politique, pour ne pas entrevoir le véritable état des choses; il était en outre tourmenté par la crainte des intrigues intérieures: «l'Empereur est entouré de gens qui le haïssent, parce qu'ils lui doivent tout; il y en a d'autres qui ne l'acceptent que comme un figurant de leur république impossible. Il a reçu les lettres les plus insolentes au sujet du Champ-de-Mai. L'Empereur est sombre, inquiet. Nous allons encore avoir la cérémonie des aigles, au Louvre; c'est presque par prévoyance contre des mécontentemens que je suis fâché de lui voir craindre.

«—Vous ne savez pas, monsieur le comte, que si j'étais conseiller de l'Empereur, je lui dirais: Aujourd'hui, où le sort des armes va décider entre vous et l'Europe, ne consultez que votre armée; là est votre véritable force, et, couvert de votre manteau de victoire, venez mettre à la raison toutes ces importances civiles, si insolentes dans la prospérité, si hautaines aujourd'hui envers le génie militaire qui seul peut les défendre. Battons-nous, monsieur le comte, et si Napoléon succombe, eh bien, nos sénateurs, et le corps-législatif, si fiers, pourront s'immortaliser à la républicaine, en attendant leur sort dans leur chaise curule. Je ne sais quel gouvernement peut être le meilleur, mais celui de la gloire a du moins un si brillant côté; voilà mon avis.

«—Et vous avez bien raison; mais si l'intrigue, la haine, la force d'inertie des royalistes, le fanatisme des initiés d'Oudet se donnent la main et s'entendent, Fouché peut organiser cette coalition contre nous. L'Empereur le sait: que ceux qui le disent cruel le connaissent mal; il y a dans son caractère une pente irrésistible pour le pardon, et une confiance toujours disposée à croire au repentir.»

Regnault, en parlant des peines qu'il supposait à Napoléon, m'inspirait comme du respect; car il y avait un intérêt d'ami, qui rend honorable jusqu'à la prévention dans les jours de malheur. Hélas! nous avancions à grands pas du moment qui allait ensevelir les espérances de la plus brave armée, sous le deuil du Mont-Saint-Jean.