CHAPITRE CLVIII.

Entrevue avec Ney.—Encore Camilla.

Il n'y avait pas trente-six heures que j'avais chargé D. L*** de ma lettre au maréchal Ney, quand je vis arriver mon adroit messager vers le soir, haletant, tout ému, me criant dès la porte de mon appartement: «Vite un schall, un chapeau, je vais vous conduire vers lui.» Il n'avait pas achevé cette douce quoique brusque allocution, que déjà j'étais sur l'escalier.

D. L***, vous lirez ces Mémoires, vous savez tout ce que j'ai droit de vous reprocher; vous n'avez point oublié votre lâche menace à l'époque où, toujours du parti vainqueur, vous osâtes menacer ma liberté, me faire un crime des sentimens dont seul vous connaissiez toute la force. Abus de confiance, calomnie, sourde persécution, sordide intérêt, je pourrais avec tant de remords vous accabler de votre opulence et de votre réputation; rassurez-vous. Du 12 juin au 7 décembre de 1815, le souvenir le plus déchirant vous a donné un droit immortel à ma reconnaissance, un droit qui vous répond de mon silence. Pour prix de ce dernier dévouement, D. L***, ces initiales que vous seul connaissez, ce chiffre mystérieux de vos fautes, ne vous désignent à personne, et jamais votre nom ne sortira ni de ma plume ni de mes lèvres. Vivez en paix!

Nous nous rendîmes en peu d'instans rue de Richelieu; le cabriolet entra dans la cour. J'aperçus Ney à une croisée, pâle, défait: Je repoussai D. L***; je franchis l'escalier, et je me trouve sur le cœur du maréchal: il m'y pressa long-temps. «Ma pauvre amie! grand Dieu! comment avez-vous pu échapper à cette abominable journée du 18?» Nous étions dans une chambre où il y avait un très beau portrait en pied de l'Empereur. Ney le fixa avec un regard qui peignit à la fois de l'admiration et de la douleur. Nous restâmes plus d'une heure ensemble dans cet entretien déchirant. Ney se laissait aller à plusieurs reprises à son emportement, en rappelant les détails du désastre de Waterloo. «Nous étions vainqueurs, disait-il; les dispositions étaient admirables de la part de l'Empereur; nos soldats ne furent jamais animés de plus d'ardeur; les malheureux chantaient, criaient, ne cherchaient qu'à garantir leurs armes. Ah! ne pas vaincre avec de pareils hommes!»

J'entretins le maréchal d'une séance de la Chambre des Pairs dont j'avais entendu parler d'une manière contradictoire, et sa gloire m'était si chère, que j'avais besoin d'entendre de sa bouche le récit de cette séance qui avait pu être si diversement interprétée.

«La franchise est un besoin de mon caractère. Comme je ne tromperais jamais un ami, je ne saurais tromper mon pays. Il faut dire la vérité aux peuples, toute la vérité, surtout dans les circonstances grandes et difficiles. Tenez, lisez cette lettre au duc d'Otrante, elle vous donnera toutes les explications possibles. Gardez cette copie, j'en ferai faire une autre; je désire surtout, à cet égard, la plus entière publicité.» Voici cette précieuse lettre; elle met en effet dans tout son jour l'ame et la conduite du maréchal.

LETTRE DE M. LE MARÉCHAL PRINCE DE LA MOSKOWA À S. EXC. M. LE DUC D'OTRANTE.
«MONSIEUR LE DUC,

«Les bruits les plus diffamans et les plus mensongers se répandent, depuis quelques jours, dans le public, sur la conduite que j'ai tenue dans cette courte et malheureuse campagne; les journaux les répètent et semblent accréditer la plus odieuse calomnie. Après avoir combattu pendant vingt-cinq ans, et versé mon sang pour la gloire et l'indépendance de ma patrie, c'est moi que l'on ose accuser de trahison; c'est moi que l'on signale au peuple, à l'armée même, comme l'auteur du désastre qu'elle vient d'essuyer!

«Forcé de rompre le silence, car s'il est toujours pénible de parler de soi, c'est surtout lorsque l'on a à repousser la calomnie, je m'adresse à vous, Monsieur le duc, comme président du gouvernement provisoire, pour vous tracer un exposé fidèle de ce dont j'ai été témoin.

«Le 11 juin, je reçus l'ordre du ministre de la guerre de me rendre au quartier impérial; je n'avais aucun commandement, ni aucunes données sur la composition et la force de l'armée; l'Empereur ni le ministre ne m'avaient rien dit précédemment qui pût même me faire pressentir que je dusse être employé dans cette campagne: j'étais conséquemment pris au dépourvu, sans chevaux, sans équipages, sans argent, et je fus obligé d'en emprunter pour me rendre à ma destination. Arrivé le 12 à Laon, le 13 à Avesnes, et le 14 à Beaumont, j'achetai, dans cette dernière ville, de M. le maréchal duc de Trévise, deux chevaux, avec lesquels je me rendis, le 15, à Charleroi, accompagné de mon premier aide de camp, le seul officier que j'eusse auprès de moi. J'y arrivai au moment où l'ennemi, attaqué par nos troupes légères, se repliait sur Fleurus et Gosselies.

«L'Empereur m'ordonna aussitôt d'aller me mettre à la tête des premier et deuxième corps d'infanterie, commandés par les lieutenans généraux d'Erlon et Reille, de la division de cavalerie légère du lieutenant général Piré; d'une division de cavalerie légère de la garde, sous les ordres des lieutenans généraux Lefebvre-Desnouettes et Colbert; et de deux divisions de cavalerie du comte de Valmy: ce qui formait huit divisions d'infanterie, et quatre de cavalerie. Avec ces troupes, dont cependant je n'avais encore qu'une partie sous la main, je poussai l'ennemi, et je l'obligeai d'évacuer Gosselies, Frasnes, Mellet et Heppignies: là elles prirent position le soir, à l'exception du premier corps qui était encore à Marchiennes, et qui ne me rejoignit que le lendemain.

«Le 16, je reçus l'ordre d'attaquer les Anglais dans leur position des Quatre-Bras; nous marchâmes à l'ennemi avec un enthousiasme difficile à dépeindre: rien ne résistait à notre impétuosité. La bataille devint générale, et la victoire n'était pas douteuse, lorsqu'au moment où j'allais faire avancer le premier corps d'infanterie, qui jusque là avait été laissé par moi en réserve à Frasnes, j'appris que l'Empereur en avait disposé sans m'en prévenir, ainsi que la division Girard du deuxième corps, pour les diriger sur Saint-Amand, et appuyer son aile gauche qui était fortement engagée contre les Prussiens. Le coup que me porta cette nouvelle fut terrible; n'ayant plus sous mes ordres que trois divisions, au lieu de huit sur lesquelles je comptais, je fus obligé de laisser échapper la victoire, et malgré tous mes efforts, malgré la bravoure et le dévouement de mes troupes, je ne pus parvenir dès lors qu'à me maintenir dans ma position jusqu'à la fin de la journée. Vers les neuf heures du soir, le premier corps me fut renvoyé par l'Empereur, auquel il n'avait été d'aucune utilité; ainsi vingt-cinq à trente mille hommes ont été pour ainsi dire paralysés, et se sont promenés pendant toute la bataille, l'arme au bras, de la gauche à la droite, et de la droite à la gauche, sans tirer un seul coup de fusil.

«Il m'est impossible de ne pas suspendre un instant ces détails, pour vous faire remarquer, Monsieur le duc, toutes les conséquences de ce faux mouvement, et en général, des mauvaises dispositions prises pendant cette journée.

«Par quelle fatalité, par exemple, l'Empereur, au lieu de porter toutes ses forces contre lord Wellington, qui aurait été attaqué à l'improviste et ne se trouvait point en mesure, a-t-il regardé cette attaque comme secondaire? Comment l'Empereur, après le passage de la Sambre, a-t-il pu concevoir la possibilité de donner deux batailles le même jour? C'est cependant ce qui vient de se passer contre des forces doubles des nôtres, et c'est ce que les militaires qui l'ont vu ont encore peine à comprendre.

«Au lieu de cela, s'il avait laissé un corps d'observation pour contenir les Prussiens, et marché avec ses plus fortes masses pour m'appuyer, l'armée anglaise était indubitablement détruite entre les Quatre-Bras et Genappe; et cette position, qui séparait les deux armées alliées, une fois en notre pouvoir, donnait à l'Empereur la facilité de déborder la droite des Prussiens, et de les écraser à leur tour. L'opinion générale en France, et surtout dans l'armée, était que l'Empereur ne voulait s'attacher qu'à détruire d'abord l'armée anglaise, et les circonstances étaient bien favorables pour cela: mais les destins en ont ordonné autrement.

«Le 17, l'armée marcha dans la direction de Mont-Saint-Jean.

«Le 18, la bataille commença vers une heure, et quoique le bulletin qui en donne le récit ne fasse aucune mention de moi, je n'ai pas besoin d'affirmer que j'y étais présent.

«M. le lieutenant général comte Drouot a déjà parlé de cette bataille dans la Chambre des Pairs: sa narration est exacte, à l'exception toutefois de quelques faits importans qu'il a tus ou qu'il a ignorés, et que je dois faire connaître. Vers sept heures du soir, après le plus affreux carnage que j'aie jamais vu, le général Labédoyère vint me dire, de la part de l'Empereur, que M. le maréchal Grouchy arrivait à notre droite, et attaquait la gauche des Anglais et Prussiens réunis; cet officier général, en parcourant la ligne, répandit cette nouvelle parmi les soldats, dont le courage et le dévouement étaient toujours les mêmes, et qui en donnèrent de nouvelles preuves en ce moment, malgré la fatigue dont ils étaient exténués; cependant, quel fut mon étonnement, je dois dire mon indignation, quand j'appris, quelques instans après, que non seulement M. le maréchal Grouchy n'était point arrivé à notre appui, comme on venait de l'assurer à toute l'armée, mais que quarante à cinquante mille Prussiens attaquaient notre extrême droite et la forçaient à se replier! Soit que l'Empereur se fût trompé sur le moment où M. le maréchal Grouchy pouvait le soutenir, soit que la marche de ce maréchal eût été plus retardée qu'on l'avait présumé par les efforts de l'ennemi, le fait est qu'au moment où l'on annonçait son arrivée, il n'était encore qu'à Wavres sur la Dyle: c'était pour nous comme s'il se fût trouvé à cent lieues de notre champ de bataille.

«Peu de temps après, je vis arriver quatre régimens de la moyenne garde, conduits par l'Empereur en personne, qui voulait, avec ces troupes, renouveler l'attaque et enfoncer le centre de l'ennemi; il m'ordonna de marcher à leur tête avec le général Friant; généraux, officiers, soldats, tous montrèrent la plus grande intrépidité; mais ce corps de troupes était trop faible pour pouvoir résister long-temps aux forces que l'ennemi lui opposait, et il fallut bientôt renoncer à l'espoir que cette attaque avait donné pendant quelques instans. Le général Friant a été frappé d'une balle à côté de moi; moi-même j'ai eu mon cheval tué, et j'ai été renversé sous lui. Les braves qui reviendront de cette terrible affaire me rendront, j'espère, la justice de dire qu'ils m'ont vu à pied, l'épée à la main, pendant toute la soirée, et que je n'ai quitté cette scène de carnage que l'un des derniers, et au moment où la retraite a été forcée.

«Cependant les Prussiens continuaient leur mouvement offensif, et notre droite pliait sensiblement: les Anglais marchèrent à leur tour en avant. Il nous restait encore quatre carrés de la vieille garde, placés avantageusement pour protéger la retraite; ces braves grenadiers, l'élite de l'armée, forcés de se reployer successivement, n'ont cédé le terrain que pied à pied, jusqu'à ce qu'enfin, accablés par le nombre, ils ont été presque entièrement détruits. Dès lors, le mouvement rétrograde fut prononcé, et l'armée ne forma plus qu'une colonne confuse; il n'y a cependant jamais eu de déroute ni de cri sauve qui peut, ainsi qu'on en a osé calomnier l'armée dans le bulletin. Pour moi, constamment à l'arrière-garde, que je suivis à pied, ayant eu tous mes chevaux tués, exténué de fatigue, couvert de contusions, et ne me sentant plus la force de marcher, je dois la vie à un caporal de la garde qui me soutint dans ma marche, et ne m'abandonna point pendant cette retraite. Vers onze heures du soir, je trouvai le lieutenant général Lefebvre-Desnouettes, et l'un de ses officiers, le major Schmidt, eut la générosité de me donner le seul cheval qui lui restât. C'est ainsi que j'arrivai à Marchienne-au-Pont, à quatre heures du matin, seul, ignorant ce qu'était devenu l'Empereur, que, quelque temps avant la fin de la bataille, j'avais entièrement perdu de vue, et que je pouvais croire pris ou tué. Le général Pamphile Lacroix, chef de l'état-major du deuxième corps, que je trouvai dans cette ville, m'ayant dit que l'Empereur était à Charleroi, je dus supposer que S. M. allait se mettre à la tête du corps de M. le maréchal Grouchy, pour couvrir la Sambre, et faciliter aux troupes les moyens de rallier vers Avesnes, et, dans cette persuasion, je me rendis à Beaumont; mais des partis de cavalerie nous suivant de très près, et ayant déjà intercepté les routes de Maubeuge et de Philippeville, je reconnus qu'il était de toute impossibilité d'arrêter un seul soldat sur ce point, et de s'opposer aux progrès d'un ennemi victorieux. Je continuai ma marche sur Avesnes, où je ne pus obtenir aucun renseignement sur ce qu'était devenu l'Empereur.

«Dans cet état de choses, n'ayant de nouvelles ni de S. M. ni du major général, le désordre croissant à chaque instant, et, à l'exception des débris de quelques régimens de la garde et de la ligne, chacun s'en allant de son côté, je pris la détermination de me rendre sur-le-champ à Paris, par Saint-Quentin, pour faire connaître le plus promptement possible au ministre de la guerre la véritable situation des affaires, afin qu'il pût au moins envoyer au devant de l'armée quelques troupes nouvelles, et prendre rapidement les mesures que nécessitaient les circonstances. À mon arrivée au Bourget, à trois lieues de Paris, j'appris que l'Empereur y avait passé le matin à neuf heures.

«Voilà, Monsieur le duc, le récit exact de cette funeste campagne.

«Maintenant, je le demande à ceux qui ont survécu à cette belle et nombreuse armée: de quelle manière pourrait-on m'accuser du désastre dont elle vient d'être victime, et dont nos fastes militaires n'offrent point d'exemple? J'ai, dit-on, trahi la patrie, moi qui, pour la servir, ai toujours montré un zèle que peut-être j'ai poussé trop loin, et qui a pu m'égarer; mais cette calomnie n'est et ne peut être appuyée d'aucun fait, d'aucune circonstance, d'aucune présomption. D'où peuvent cependant provenir ces bruits odieux qui se sont répandus tout à coup avec une effrayante rapidité? Si, dans les recherches que je pourrais faire à cet égard, je ne craignais presque autant de découvrir que d'ignorer la vérité, je dirais que tout me porte à croire que j'ai été indignement trompé, et qu'on cherche à envelopper du voile de la trahison les fautes et les extravagances de cette campagne, fautes qu'on s'est bien gardé d'avouer dans les bulletins qui ont paru, et contre lesquelles je me suis inutilement élevé avec cet accent de la vérité que je viens encore de faire entendre dans la Chambre des Pairs.

«J'attends de la justice de V. Ex., et de son obligeance pour moi, qu'elle voudra bien faire insérer cette lettre dans les journaux, et lui donner la plus grande publicité.

«Je renouvelle à V. Ex., etc.

«Le maréchal prince de la Moskowa,

«Signé NEY.»

Paris, le 26 juin 1815.

Tout ce qu'un cœur passionné peut inventer de consolations, je les mis en usage pour le calmer. Il ne redoutait rien pour lui, ni les autres généraux; mais il était hors de lui à l'idée que les alliés allaient peser sur la France et y dicter des lois. Je ne lui fis aucune question. J'écoutais avec avidité cette voix chérie. Je n'ai jamais compris la maxime de la Rochefoucault qui dit: «qu'il y a, dans les chagrins de nos meilleurs amis, toujours quelque chose qui flatte notre amour-propre;» mais je sentis que dans les peines d'un homme aimé il peut y avoir quelque chose qui flatte notre cœur. Je n'étais pas rassurée et confiante comme Ney; je prévoyais des persécutions, un exil, peut-être, et je me disais: Riche de sa seule gloire, n'emportant de trésors dans son exil que ses lauriers et le nom de cent combats soutenus pour sa patrie dans les rangs français, je pourrai le suivre, le servir, l'entourer de soins, et trouver dans le plus grand sacrifice le plus noble prix d'un amour si tendre. C'est dans cette entrevue, que nous ne prévîmes pas être presque la dernière, que nous eûmes un moment de pénible attendrissement. Je lui racontai en peu de mots ma rencontre avec Camilla. «La pauvre infortunée, elle a été en Espagne, me disait-il; que n'a-t-elle pas souffert pour suivre son amant! Foy la connaît, il a souvent engagé son amant à la renvoyer dans sa patrie jusqu'à la paix. Au premier mot elle menaçait de se brûler la cervelle à la tête du régiment.

«—Elle l'aurait fait! répondis-je; elle a tout quitté pour lui, n'a vécu que pour l'aimer, et il était libre.» Ney voulut me donner deux billets de banque, sous prétexte des besoins supposés de Camilla. Je refusai, me faisant, certes, bien plus riche que je ne l'étais; mais n'avais-je pas la terrible crainte que bientôt peut-être il ne lui resterait de fortune que son nom. Il me fit promettre de me calmer, d'attendre tranquillement les événemens.

«Et s'ils devenaient, funestes, me dit-il, je compte sur vos sermens, Ida. Vous êtes résolue, courageuse, et je sens qu'en recevoir une preuve dans un moment décisif me serait toujours une grande consolation.

«—Mon Dieu! lui répondis-je, auriez-vous quelque chose à craindre?

«—Comme les autres, ni plus ni moins. Si la politique demande des victimes, alors…

«—Mais pourquoi attendre la politique? partez.

«—Pas encore; mais si je vois que cela tourne trop mal, je m'expatrie, ne fût-ce que pour éviter l'horreur de l'étranger foulant aux pieds nos provinces. Et si cela arrivait, Ida, alors…

«—Alors je vivrais pour vous servir, vous consoler partout où mon constant dévouement pourrait alléger les injustices du sort qui vous aurait frappé.»

D. L*** frappa à la porte, et avertit Ney de l'heure.

Alors s'ouvrit pour moi une scène nouvelle, et si mon cœur eût été moins préoccupé, il y aurait eu sujet à d'étranges réflexions. Ney prenant D. L*** par la main, me le présenta comme un ami zélé, dévoué et sûr; me dit «de ne me fier qu'à lui, de ne me conduire en ce qui touchait nos relations, que d'après ses avis, et de ne lui envoyer de lettre ni de message que par ce précieux intermédiaire.»

Il fallut nous séparer; mais je ne quittai Ney qu'après être revenue plusieurs fois près de lui. Je n'osais pleurer, et mes larmes me suffoquaient. J'étais pâle, agitée; je pressais sa main contre mon cœur, je la tenais sans pouvoir l'abandonner. Mon état pénible l'attendrit. «Il faut partir! Adieu, Ida!» À ces mots il descendit rapidement, me laissa avec D. L***. J'entendis ouvrir la porte cochère, rouler une voiture; et, saisie tout à coup d'une affreuse angoisse de pressentiment, je tombai à genoux, répétant d'une voix entrecoupée de sanglots: Adieu, Ida! Ô mon Dieu! sont-ce les derniers accens que j'entendrai de cette voix chérie! Ah! que je meure avant! D. L*** me releva, mit son zèle à me rassurer, et m'ayant vainement engagée à souper chez lui, me reconduisit auprès de Camilla, que je trouvai sans aucune amélioration. D. L*** voulut aller chercher un second médecin, et l'amena peu d'instans après; je lui sus bien gré de cette preuve d'intérêt. Camilla demanda à rester seule avec son nouveau docteur, et D. L*** et moi nous nous retirâmes pour causer des moyens de faire parvenir une lettre pour elle au général Foy. Il me promit de s'en occuper, me rassura de toutes mes craintes pour Ney, montra le plus tendre intérêt pour mon amie, et pour moi le zèle le plus dévoué. Il me prévint qu'il ne me verrait pas de trois ou quatre jours, me força d'accepter encore 500 livres, et me remit les clefs de mon secrétaire, m'informant qu'il avait enlevé et réuni tous mes papiers qui étaient dans ma cassette; qu'il l'avait emportée chez lui, et qu'elle était à mes ordres. Je le priai de garder le tout jusqu'à décision des affaires, le croyant plus en sûreté chez lui que chez moi; il en a fait depuis un abominable usage. Il me quitta, et je crus n'avoir jamais eu à me plaindre de lui. Ma confiance était alors bien plus naturelle qu'elle ne l'avait été naguère. Il était mon seul intermédiaire dans l'intérêt le plus sacré de ma vie.

En rentrant auprès de Camilla, la crainte d'augmenter ses angoisses m'empêcha de parler du conseil de Ney; mais elle me parut si agitée, si malade, que je me bornai à la secourir. Elle eut une attaque de nerfs qui me donna les plus vives alarmes, et jusqu'à minuit nos soins furent sans succès. À deux heures, la voyant calme, je fus me jeter sur mon lit, recommandant à la garde d'appeler au moindre changement. À six heures j'étais à son chevet. Elle était sans fièvre, et le lendemain elle entra en pleine convalescence. Elle commença alors à entrer avec moi dans quelques détails sur sa cruelle position et sur la mienne. J'y vis la source de ses dernières agitations. Je la rassurai, en lui montrant beaucoup d'argent qui me restait encore, en lui disant qu'il y en avait assez pour nous deux. «Mais tu n'as pas, chère Ida, un sort assuré? Quand cet or, qui fuit si vite entre tes mains libérales, sera épuisé; quand le malheur sera là avec ses privations, ses humiliantes peines, chère, bien chère Ida, que deviendras-tu?» Je lui répondis avec plus d'insouciance encore que je n'en avais: «Eh bien! alors on verra. Je possède quelques talens, j'ai un ami sûr.

«—Ney?

«—Sans doute.

«—Ney est perdu, me dit-elle, d'un ton convaincu qui me glaça de terreur. Ida, trop bonne Ida, pensez à vous.

«—Et si Ney était perdu, de quoi aurai-je besoin?

«—Mon amie, le chagrin ne tue pas, vous le voyez, puisque je ne suis pas morte de douleur, après l'avoir vu massacrer sous mes yeux.»

J'en voulus presque à Camilla de s'être de la sorte appesantie sur un avenir que je m'efforçais de repousser. Camilla me parut fortement préoccupée, elle feignit la fatigue pour rester seule; à plusieurs reprises je la vis comme prête à une confidence, puis se retenant par effort. La crainte de trop vives émotions me réduisit au silence, et, l'ayant aidée à se remettre au lit, j'appelai la garde et sortis pour faire une commission que je ne voulais confier à personne. Paris était dans une violente agitation. Craignant que D. L*** ne pût venir ou envoyer pendant mon absence, je retournai le plus vite possible chez moi; je n'avais pas été deux heures dehors. Je trouvai à mon retour la garde chez le portier, se désolant et me criant de loin: «Madame, ne vous effrayez pas, elle n'est pas en danger: tenez, lisez, elle est partie; sans doute son soldat n'a pas été tué tout-à-fait; il lui a écrit, et elle court après, pourvu encore qu'elle ne vous ait rien emporté.» Tout cela fut dit avec une véhémence et une volubilité qui ne me permirent pas de placer un mot. J'ouvris le billet: je n'avais pas eu besoin de son contenu pour apprécier les charitables suppositions de la garde, mais il me fit mieux sentir encore la délicatesse de la pauvre Camilla, qui, par l'excès d'un sentiment tendre et honorable, venait de s'exposer aux plus fâcheuses préventions, et de me causer, à moi, son amie, la plus vive et la plus douloureuse surprise. Le dernier médecin que D. L*** lui avait amené lui avait dit qu'elle était enceinte. Prévoyant alors tout l'embarras et la dépense qu'elle m'occasionerait, elle avait résolu de me quitter. Enveloppée d'une douillette et d'un grand schall, elle s'était jetée dans le premier fiacre pour se faire conduire à un hospice. Je sus ces détails en 1819, lorsque je la retrouvai, comme je vais le dire. Son billet ne me disait rien, sinon qu'elle était incapable de rien faire contre ses jours; qu'elle me quittait pour ne pas devenir une charge trop longue; qu'elle avait prévu mon opposition et cru de son devoir d'agir comme elle venait de le faire. Rien ne saurait peindre ma peine; je crus perdre une sœur chérie, vainement je fis prendre toutes les informations dans les hospices; je n'appris rien qui pût me mettre sur ses traces, et mes propres inquiétudes augmentant d'heure en heure pour le sort du maréchal, j'oubliai plus vite que je ne l'aurais fait dans tout autre circonstance, cet événement douloureux. Je veux, avant d'en peindre de bien plus déchirans, dire en peu de mots comment je revis Camilla et quel est son sort actuel.

Je revenais de la Belgique, en 1819; j'étais à Paris depuis peu de jours, lorsqu'un jour, passant rue Castiglione, je vois une femme plus que simplement vêtue, mais d'une tournure charmante, marchant avec tristesse et tenant par la main une petite fille de trois à quatre ans, jolie comme une des têtes du Gnide; je reconnus Camilla. Est-ce ta fille fut ma première parole; ses larmes répondirent seules. Je pris son bras et la conduisis vers la terrasse des Tuileries; elle ne pouvait revenir de son saisissement; ses premiers mots furent un reproche qui peignit son ame; elle ne me dit que ces mots: «Pourquoi n'avoir pas mêlé votre désespoir au mien, depuis le 5 août au 5 décembre? qui deviez-vous chercher, sinon l'amie que vous avez sauvée près du cadavre massacré de l'homme qu'elle idolâtrait?» Elle m'avait écrit la nouvelle de l'arrestation de Ney, mais j'avais quitté mon logement, et j'étais sur la route de Lyon. Sa lettre ne me parvint pas; elle tomba entre les mains de D. L*** qui avait tout réglé pour la vente de mes meubles, et quoique Camilla m'eût quittée avec l'idée d'aller droit à un hospice, elle apprit, en descendant, que la pauvreté elle-même avait besoin de formalités pour être secourue, qu'il fallait un billet pour être admise. Camilla avait une fort belle chaîne en or, une montre et plusieurs bagues; elle fit vendre le tout, à l'exception des bagues dont les chiffres étaient trop précieux. Avec la petite somme, produit de cette vente, elle se plaça dans une maison de santé du faubourg Saint-Denis. À peine y était-elle, qu'on parla de l'arrestation de Ney, du sort qu'on redoutait pour lui. Camilla sentit, à cette nouvelle, que le mien serait une proie du désespoir, et ne balança plus à m'écrire. J'ai dit plus haut que je ne reçus point sa lettre. Je l'eusse reçue, qu'elle n'eût rien changé à mes résolutions; mais j'aurais du moins, dans le plus épouvantable instant de ma vie, eu aussi un cœur ami qui eût compris mon agonie. Lorsque je rencontrai Camilla, en 1819, j'étais bien loin d'être heureuse; revenue de la Belgique par cette agitation qui nous fait un besoin d'être près du lieu d'un déchirant souvenir, mon caractère se ressentait des embarras de ma position. Mon humeur était bizarre; mes pensées étaient sombres, un abandon, un laisser-aller presque sauvage. Je ne pouvais plus alors rien pour Camilla, et la retrouver; mais assez malheureuse pour craindre de lui communiquer mon malheur était un dernier coup que le sort m'avait réservé. Elle habitait alors un triste cabinet garni, vivant du produit de quelques petits ouvrages.

Je ne raconterai pas toutes les peines qu'elle avait supportées, la misère qu'elle avait vaincue à force de résignation et de travail. Sa fille n'avait manqué de rien; Camilla s'était trouvée riche; cette petite était ravissante de douceur et de grâce. J'allais quelquefois passer des jours entiers chez elle, nous faisions ensemble les frais de nos modestes repas. Nous formions des projets, c'est le trésor inépuisable du malheur. J'avais commencé à enseigner l'italien à sa fille; l'amitié de Camilla s'augmentait de toutes les attentions que je prodiguais à sa fille, et cet enfant charmant m'en récompensait par ses caresses naïves. Il y avait près de quatre mois que nous vivions ainsi, lorsqu'un jour, en entrant chez elle, je trouvai Camilla rayonnante de joie et d'espérance. «Mon amie, me dit-elle, un sauveur, un ami, un ancien chef de mon Alfred, un de nos plus illustres guerriers a su ma position, l'a peinte à ma famille dans des lettres pressantes, s'est porté fort en son nom glorieux de tous mes titres à l'indulgence, au pardon et au bienfait. Sa propre générosité a fini par exciter celle de mes parens. Le bienfaiteur me presse maintenant de profiter de ce retour de ma famille pour assurer le sort de mon enfant. Il se charge de tous les frais de ce dernier voyage.»

Au commencement de novembre 1819, Camilla et sa fille chérie quittèrent pour jamais la France. Je serais partie avec elles, mais je savais, sans pouvoir en douter, que mon amie avait le projet de n'opposer aucun refus aux volontés de ses parens, et elle prévoyait que ces volontés seraient encore et difficiles et capricieuses, incompatibles à mon humeur. Je me serais donc éloignée de la France que j'aime, pour devenir un objet de gêne, de défiance. L'idée de rendre ma présence défavorable aux intérêts de Camilla me fit donc un devoir de ne point l'accompagner. Nos adieux furent tendres et douloureux, Camilla avait peine à croire au bonheur. Hélas! elle n'a pas été complétement détrompée de ses défiances, et c'est beaucoup.