CHAPITRE CXLVI.

Retour à Paris par Auxerre.—Entrevue du maréchal Ney.—Les
Tuileries.—Le 20 mars.

Le spectacle de ces troupes qui semblaient avoir retrouvé les joies bruyantes et presque furieuses du combat et de la victoire, ces discours militaires respirant le double enthousiasme de la guerre et de la liberté, le délire pour Napoléon et l'admiration pour Ney, qui devant moi s'étaient enflammés, tout cet ensemble de faits miraculeux, de passions héroïques, m'avaient replacée au milieu de la vie que j'aime, celle des émotions. Quoique arrivée à Lons-le-Saulnier à la fin de l'hiver, je trouvais le temps magnifique, le ciel sans nuage; l'espérance semblait un astre nouveau qui se levait pour tout embellir. Quant à moi, la visite de Lons-le-Saulnier m'avait soulagée. Ney, me disais-je, va m'apparaître comme aux plus beaux jours de l'empire. Dans mon impatience de lui témoigner tout ce que me faisait éprouver de bonheur la sympathie renaissante de nos effusions politiques, je quittai l'hôtel qui servait de quartier général à l'enthousiasme impérial, républicain, et surtout militaire du moment. Je courus à l'endroit qu'on m'avait indiqué pour être la résidence du maréchal. La cour de la maison était encombrée d'officiers qui venaient de prendre ses ordres, mais j'appris d'eux que lui-même venait de monter en chaise de poste, et que leur général courait depuis un quart d'heure sur la route d'Auxerre.

Trouver des chevaux, une voiture, stimuler au poids de l'or le dévouement des postillons, arriver à Auxerre comme le vent, on devine bien que telles furent ma pensée et ma conduite. C'était un spectacle bien extraordinaire que celui des routes et des campagnes. Les paysans accourus dans les villes, tout le monde sur les portes et sur les places publiques, des ordonnances traversant au galop les routes et arrêtées à chaque pas par l'impatience populaire, à laquelle elles jetaient en passant proclamations et cocardes. C'était partout un mélange de surprise, d'incertitude, de stupeur de la part des autorités, et une ivresse de mouvement, de curiosité et d'enthousiasme dans la plus grande partie de la population.

Je vis le maréchal Ney quelques heures; il venait d'avoir une première entrevue avec Napoléon; il s'était présenté avec franchise et loyauté; il avait annoncé à celui avec qui il avait vaincu vingt ans, que son ancien compagnon rentrait sous les aigles, parce qu'il sentait bien qu'il faudrait bientôt les défendre contre l'étranger. Ney n'éprouva aucun embarras à mon aspect imprévu, parce que son cœur n'avait à se reprocher aucun détour: dès le premier mot, toutes mes craintives hésitations étaient évanouies.«—Eh bien, Ida, me dit-il en riant, les événemens ont tourné à vos souhaits; vous êtes ravie, n'est-ce pas?

«—À en perdre la tête. Mon ami, comment est l'Empereur? a-t-il bonne mine? est-il content?

«—Il serait bien difficile, s'il n'était enchanté! Jamais dans les plus beaux jours de sa fortune il ne fut salué par les acclamations d'un pareil enthousiasme. Je ne vous cache pas que je ne pouvais croire à cette réaction d'admiration et d'amour.

«Et maintenant, y croyez-vous?

«J'ai fait plus que le reconnaître, je l'ai partagé. Il était impossible qu'un vieux soldat ne fût pas entraîné par le flot des affections militaires. Au surplus, cet élan de l'armée, se levant comme un seul homme, peut être aussi utile à la France, qu'il a été pour moi irrésistible. Ce ne sera pas trop de cette force électrique contre l'Europe en masse. Dans ces critiques circonstances, j'ai parlé, j'ai agi dans ce que j'ai cru, l'intérêt et l'opinion de mon pays. Mais je ne sais, Ida, en vous l'avouant, c'est à peine si je veux le croire; il me semble que l'Empereur a une arrière-pensée avec moi.

«—Cela lui irait bien, en vérité!»

Apparemment que mon intention de rassurer le maréchal me fit mettre un ton comique à ma réplique; car je réussis complétement à dissiper les nuages qui chargeaient encore son noble front. Le peu d'instans qu'il put me donner ne furent perdus ni pour son bonheur ni pour le mien; et, dans notre rapide inspiration militaire, nous embellîmes l'avenir de tous les souvenirs de gloire et de félicité dont le passé avait été si riche pour nous. Mon imagination rajeunie semblait ressaisir toutes ses illusions, mon ame reprendre tout son délire de tendresse pour Ney; le temps écoulé du 20 avril 1814 au 14 mars 1815, avec ses fâcheuses réminiscences, était oublié; ma main pressait la main du héros de la Moskowa et de Smolensk; mes regards se perdaient dans ses nobles regards, et ma voix, attendrie par tout ce qui peut remuer le cœur d'une femme, prédisait victoires, bonheur, long et glorieux avenir à celui que l'implacable fatalité inscrivait déjà parmi les grandes victimes que les lauriers ne préservent pas de la foudre.

J'osai parler à Ney de Léopold; c'était la preuve de la pureté du sentiment que m'avait inspiré ce jeune homme, envers qui mon ame croyait avoir pris les engagemens sacrés d'une mère.

«—Il n'a pas besoin d'une autre protection que sa conduite, me dit le maréchal; mais je ne le perdrai point de vue; je le ferai entrer à la jeune garde; écrivez-lui.»

Ainsi nous nous quittâmes bien autrement que le 6 mars; et en montant, le 15, joyeusement dans le courrier, pour retourner à Paris, je me disais: quel changement dix jours peuvent opérer sur la destinée; et ces subites révolutions de deux cœurs m'expliquaient les révolutions des empires, passant aussi en un si court espace par la même mobilité de fortune. Je revis le maréchal Ney à Paris, après le retour de l'Empereur; et c'est au sujet de ce retour si diversement raconté, que je vais dire ce que j'ai vu; ce que j'ai entendu, comme spectateur et comme témoin, au château des Tuileries, le 20 mars, où je restai de planton volontaire, depuis sept heures jusqu'à onze heures, sans faire à mes plaisirs le tort d'une minute.

L'Empereur, revenu par Fontainebleau, était entré aux Tuileries à neuf heures du soir. On a attribué cette nocturne occupation du trône, cette espèce d'incognito de la victoire, à des soupçons, au moins à des craintes sur les dispositions de Paris. Il savait trop bien l'état de la France, pour se défier d'une ville après avoir traversé tant de provinces. Il pouvait être bien tranquille. Il y a dans la bonne ville de Paris de quoi faire de l'enthousiasme pour le compte de tous les nouveaux venus paisibles. Si, depuis Fontainebleau jusqu'à la capitale, il avait rencontré un peu plus de silence qu'ailleurs, dès qu'il approcha des Tuileries, les transports unanimes durent lui prouver que les précautions étaient inutiles. L'attente d'une foule immense fut enfin satisfaite; Napoléon arriva porté par une foule plus grande encore: cela pouvait s'appeler une cohue à cause du nombre; mais les plus hauts personnages s'étaient faits peuple par dévouement et par délire. Les croix, les broderies, les grands cordons, se poussaient pêle-mêle avec l'artisan et le soldat. Déjà on se heurtait au milieu du bataillon fidèle de l'exil, afin de montrer qu'on était là des premiers pour prêter main-forte à l'empire renaissant, afin de profiter le lendemain d'un regard de reconnaissance. Au premier abord, le spectacle était imposant; avec un peu de réflexion, il offrait aussi ses côtés comiques. Que de personnages qui, la veille encore, pleuraient, humblement royalistes, sur les malheurs du drapeau blanc, relevaient fièrement une tête chargée de la cocarde tricolore!… Je me garderai bien d'aucune citation: il faut que tout le monde vive; et comme quelques unes de ces figures ont trouvé l'art d'un troisième dévouement en faveur de la monarchie, une seconde fois restaurée, il faut savoir ménager chacun dans son industrie: la pitié n'est jamais méchante, et elle doit avoir, dans certains cas, la générosité du silence.

J'aperçus l'Empereur sur ce pavois de bras qui l'élevaient de nouveau vers le trône; je remarquai son sourire; son regard rencontra un grand personnage efflanqué qui se haussait encore sur la pointe de ses énormes pieds, pour cacher entièrement fama volat, qui ne venait chercher que des émotions au milieu de cette scène. J'avoue que ma vanité fit son profit de ce sourire si fin, si inexprimablement significatif; mais je fus bien plus heureuse encore en me disant: Il m'a vue; il dira: elle est partout. Je me trouvai mieux récompensée que tous ces entrepreneurs de politique. Dans cet immense mouvement, il n'y avait de beau et d'intéressant que le côté militaire. Là on voyait des grenadiers pleurant de joie au milieu de leurs chefs, les Drouot, les Bertrand, les Cambrone, également attendris. Pleine de toutes les illusions qui m'avaient été si long-temps chères et auxquelles j'avais été fidèle, je me mêlais avec toute l'ivresse du bonheur aux flots tumultueux qui me poussèrent au bas de l'escalier.

Tout était confiance de la part de celui que pressaient tant d'hommages. Il fallait que Napoléon fût un tyran bien peu soupçonneux, car dans cette bagarre joyeuse, non seulement on l'avait approché; mais foulé, heurté, coudoyé. Loin de s'en effrayer, le tyran souriait à chaque mouvement qui le faisait trébucher; il savait bien que ce ne sont pas ces secousses-là qui renversent les trônes. Tout en descendant, je me sentis légèrement touchée à l'épaule et vis un visage comme me faisant signe. Nous traversâmes rapidement les cours, en répondant aux mille questions de ceux dont l'impatience n'avait pas encore été satisfaite. À toutes ces questions de l'avez-vous vu, se porte-t-il bien? la personne qui m'avait interpellée, ajouta, en me remettant un papier: «Voici vos instructions, votre itinéraire.» Elles consistaient en quelques mots à l'adresse de cinq ou six officiers occupant des postes aux principales casernes de Paris, telles que Clichy, Popincourt, l'Ave Maria, la Nouvelle-France. Me voilà aussitôt montée dans mon cabriolet, m'élançant au grand trot d'un bout de Paris à l'autre, m'arrêtant à chaque quartier le temps nécessaire pour demander l'adjudant, et recevant dans cette tournée de poste en poste la conviction que l'arrivée, à neuf heures du soir, le 20 au lieu du 21 en plein jour, était, non pas un calcul timide de la part de l'Empereur, mais une nouvelle preuve de sa profonde conviction que, quelles que fussent les dispositions de l'opinion publique, il était sûr de sa destinée par ses anciens soldats. Quoique ma ronde du soir se fût assez prolongée, et qu'il fût déjà tard, je passai, avant de rentrer chez moi, à l'hôtel du comte Regnault. Ne l'ayant pas trouvé, je rentrai chez moi harassée de bonheur, et je me mis à faire au maréchal un rapport militaire sur tous mes travaux de la journée.