CHAPITRE CXLVIII.
Papiers brûlés.—Lettres de S. M. Louis XVIII.—Le jeune conscrit.
Au plus fort du délire impérialiste de 1815, je puis me vanter d'avoir eu une admiration sincère, mais de ne l'avoir profanée par aucun sentiment de haine personnelle. Je ressentais toute la chaleur d'une opinion, mais sans jamais descendre aux petites passions et aux sottes vengeances de parti; je n'appelle même pas cela de la générosité, c'était tout simplement du bon sens. On a vu, il y a quelques pages, comment j'avais pris fait et cause pour un brave chevalier de Saint-Louis, colporteur bénévole et inutile de proclamations! À quelque temps de là je fus priée par une dame de mes amies de m'intéresser à un de ses neveux, seul soutien de sa famille, et que la conscription allait enlever, ce qui contrariait, outre ses intérêts, ses opinions. Édouard R. était conscrit en 1814; fils de veuve, il avait été sauvé par les événemens du malheur de quitter sa mère. Au moment de la restauration, un vieil ami de sa famille lui avait fait obtenir un petit emploi au château, je crois, dans les bureaux de M. de Blancas. On m'amena ce jeune homme, qui se croyait royaliste, parce qu'il prenait sa reconnaissance pour une doctrine. Sa figure, plus intéressante que belle; ses manières, timides et brusques quelquefois; de la candeur dans les sentimens, et de la finesse dans l'esprit; je ne sais quoi de distingué, tout annonçait dans Édouard mieux qu'un commis. On lui avait tant parlé de l'Empereur comme d'un méchant homme, chez quelques vieilles dames où il avait la complaisance d'aller tous les soirs entendre dire du mal de l'ogre de Corse, pour donner à sa bonne mère le plaisir de se faire tricher au boston; enfin, Édouard avait vécu dans un monde si étroit, qu'il craignait d'être persécuté pour avoir passé quelques mois dans un cabinet du pavillon de Flore. Il me disait:
«Imaginez, Madame, toutes mes inquiétudes: Non seulement j'ai à craindre d'être reconduit de brigade en brigade à un régiment, parce que je suis coupable de résistance à la conscription, mais voici encore ce que j'ai fait: Depuis le 17 jusqu'au 20 mars au matin, je suis resté à mon bureau d'expéditionnaire au château. Tous les zélés serviteurs de la monarchie ont déserté les appartemens pour suivre les fourgons de S. M. Louis XVIII. On m'avait bien recommandé de ne point quitter mon poste avant d'avoir brûlé une énorme quantité de papiers, témoignages de beaucoup de confidences, de sollicitations et de renseignemens qui pouvaient compromettre des hommes de tous les rangs et des familles de toutes les classes. Hélas! mon chef aurait bien pu ajouter: et de tous les partis; car figurez-vous, Madame, qu'il y avait parmi nos solliciteurs des gens qui sont venus me faire déloger des Tuileries. Dans le premier moment de ce bienveillant incendie où Bonaparte aurait trouvé des secrets précieux sur un certain nombre de ceux qui crient le plus fort aujourd'hui sous ses fenêtres ou dans ses appartemens mêmes; dans ce premier moment, dis-je, je jetais toujours un œil de curiosité sur le nom et l'objet qui me frappaient le plus dans les dangereux papiers; et je peux vous assurer que la plupart de ces documens, qu'on pouvait croire historiques, étaient beaucoup plus plaisans que sérieux. La singularité qui m'a le plus frappé, c'est la rareté des noms vendéens. L'heure finit par tant me presser, que, bien innocent Érostrate, et pour la sûreté de tous, beaucoup plus que pour ma gloire personnelle, je brûlai en masse, et sans aucune autre préoccupation que celle de ne point mettre le feu aux cheminées; enfin, je n'avais point terminé mon opération, quand un officier à moustaches énormes est venu me signifier l'ordre de vider la place, en ne me disant pas autre chose, si ce n'est que mon cabinet devait être prêt pour un des officiers du grand-maréchal du Palais. L'officier ajouta: Emportez, Monsieur, vos bagages. Je jetai en effet dans un carton tout ce que, dans mon trouble, je croyais m'appartenir. En rentrant chez ma mère, je mis en ordre ce petit paquet de la peur et de la précipitation; mais je m'aperçus qu'il s'y était glissé des copies de lettres de S. M. Louis XVIII, que j'avais été chargé de transcrire. Je me rappelle bien avoir rendu les originaux; car, à mesure que j'en expédiais une, mon chef les remettait dans un petit portefeuille rouge qui n'est jamais resté dans mon cabinet. Cela n'en est pas moins inquiétant, parce que si l'on venait à me persécuter pour mes affaires de conscription et à faire une descente chez moi, on pourrait me supposer capable ou d'une pensée d'infidélité, ou, dans un autre sens, d'une pensée de conspiration. Tenez, Madame, j'ai mis de côté ces papiers, soyez assez bonne pour en devenir dépositaire: vous n'avez rien à craindre du gouvernement impérial ni de sa police.
«—Mais, Monsieur, vous concevez des terreurs paniques que rien ne justifie: voyez, depuis son retour, si l'Empereur a exercé la moindre persécution. Il ne sait pas ce que c'est que de descendre à un despotisme de détails; il ne tourmentera jamais ses peuples à coups d'épingles. Ainsi, soyez sans inquiétudes, et parlons d'une affaire plus sérieuse, des moyens de vous exempter du service militaire, afin que vous puissiez remplir tous les devoirs d'un bon fils.
«—Voici, Madame, ce qu'une personne qui me veut du bien m'a conseillé; c'est de me rendre au rappel des conscrits de ma classe que l'on vient de faire, d'obtenir d'un colonel d'être porté sur les contrôles de son régiment, en restant porté à une compagnie de dépôt. Un commissaire des guerres employé à Paris m'attachera à ses bureaux avec un petit traitement. Ce commissaire pense très bien; mais il tient à ne rien demander dans les bureaux de la guerre, parce qu'il est déjà un peu mal noté comme blanc. Il a même agi envers moi avec beaucoup de franchise: il m'a dit qu'il me prendrait dans ses bureaux pour m'obliger et pour s'obliger lui-même, parce que, m'a-t-il avoué, en cas de retour des autres, je lui ferai donner des apostilles du château pour conserver sa place.
«—Mon ami, quoique je plaigne beaucoup votre commissaire de songer à un avenir qui ne se réalisera peut-être jamais, je traduis tout simplement sa politique par ce mot: il pense en père de famille qui a sans doute des enfans.
«—Oui, Madame, il pense pour quatre personnes.
«—À la bonne heure. Quant à vous, j'aime trop ma mère pour ne pas comprendre votre attachement pour la vôtre. Le moyen que vous m'avez indiqué me paraît convenable; il vous permettrait de remplir vos devoirs de fils, sans vous soustraire aux devoirs d'un Français, qui ne doit jamais fuir un drapeau.»
J'écrivis au maréchal Ney une petite note bien détaillée, qui resta sans réponse, parce qu'il avait voulu me ménager une surprise; car, quelques jours après, Édouard R. vint me voir avec sa mère, pour m'annoncer que tout avait été enlevé dans les bureaux de la guerre, de la manière juste qui lui convenait le plus. Au milieu de la reconnaissance de ce bon fils et de cette bonne mère, je me crus presque de leur famille.
Ce pauvre jeune homme est mort il y a deux ans, après avoir retrouvé, après bien de l'attente, le petit emploi qu'il avait quitté au 20 mars. Il ne m'a jamais demandé la copie des lettres qu'il m'avait confiées, son ancien chef lui ayant assuré que les originaux seuls étaient précieux en fait de lettres autographes. Cependant, comme S. M. Louis XVIII a toujours passé pour très bien écrire, je crois qu'on ne sera point fâché de rencontrer, sous le rapport de la curiosité historique et littéraire, ces courts fragmens de correspondance dans les Mémoires d'une Contemporaine.
À Hartwell, ce 11 septembre 1810.
«On vient, mon ami, de me donner une alerte épouvantable, en me disant que le comte de Pradel avait été ces jours passés à la cité, pour savoir quand il pourrait écrire à son fils, et qu'on lui avait répondu que la Princesse Amélie ayant beaucoup tardé, le second packet-boat était parti peu de jours après. Je suis d'autant plus fondé à n'en rien croire, qu'après votre départ, craignant que le vent, qui n'était pas trop favorable pour votre route, ne vous eût peut-être forcé à rentrer, j'ai lu dans les papiers l'article des ports, que je ne lis jamais, et je n'ai vu le départ d'aucun packet-boat de Falmouth. N'importe, j'ai pris cela pour un warning, et j'ai tout de suite sauté sur ma plume.
«J'ai reçu, dans leur temps, les différentes lettres que vous m'avez écrites tant de la route que de Falmouth; j'ai vu après que j'aurais aussi pu vous donner de mes nouvelles, mais je ne l'ai jamais su à temps. Ce n'est pas que je ne vous aie écrit une fois dès le lendemain de votre départ d'ici, mais vous n'avez eu garde de recevoir ma lettre: elle était avec votre voiture que vous aviez demandée à Thames; elles y ont monté toutes deux la garde pendant deux ou trois jours, et sont ensuite revenues ici de compagnie.
«J'ai vu avec plus de chagrin que de surprise que le voyage a été loin de vous faire du bien. Le temps était si exécrable! mais ce qui m'a fait le plus de peine, c'est que vous ayez été mécontent de votre packet-boat, et elle a été d'autant plus sensible qu'elle était inattendue; je croyais, sur la foi de tous les voyageurs, que ceux de ces bâtimens qui sont destinés à des voyages de long cours, étaient des espèces de petits palais, et il m'a été dur de déchanter. Que vous preniez un jour le stage coach pour venir de Londres, et que vous arriviez ici cahoté, ballotté, maudissant la voiture, une heure après nous en rirons ensemble, mais passer quinze jours, peut-être plus, dans la saloperie, et à mourir de faim, c'en est trop. Hélas! mon Dieu! j'avais bien lu dans les papiers qu'il y avait une frégate destinée à transporter une dame de Madère, vous auriez pu le lire aussi; mais que peut-on faire sur une pareille indication? Il s'est trouvé que cette dame est lady Tankerville, mère de lord Ossulstone, que la santé de sa fille conduit là. C'est une très bonne femme, très obligeante. Je suis sûr que le duc de Grammont aurait facilement arrangé tout cela, et vous seriez parti huit jours plus tôt de Portsmouth, sur une frégate, faisant en chemin des connaissances agréables à cultiver là-bas. Il y a de quoi se pendre d'avoir manqué une telle occasion.
«En tâchant d'écarter ces regrets, désormais superflus, je m'attache à une idée consolante; c'est celle du temps qu'il a fait les derniers jours du triste carême que vous avez passé à Falmouth, et depuis, jusqu'à hier. J'espère que le commencement aura réparé les torts du voyage par terre, et la suite compensé les inconvéniens de la navigation; mais c'est surtout sur le climat de Madère que je compte. Chassez, je vous en conjure, chassez de votre esprit le calcul de dix années de plus, ou s'il revient, mettez au mois, l'air plus salutaire aux Açores qu'en Italie.
«Nous nous portons tous bien. Je me suis acquitté de toutes vos commissions, qui toutes ont été accueillies comme nous pouvions le désirer. Nous avons été passer la semaine de votre départ (c'est-à-dire, du lundi 27 au samedi 1er) à Stowe, où nous ayons eu le plus beau temps possible. Stowe est beau en toute saison; mais la verdure et le soleil l'embellissent encore beaucoup. Le marquis m'a mené faire une petite excursion de quelques heures sur le grand canal de jonction, alias de Paddington. Elle a commencé sous terre et fini dans les airs; c'est-à-dire qu'à l'endroit où nous nous sommes embarqués, le canal passe pendant un mille trois quarts sous une montagne où il y a jusqu'à cent vingt pieds de terre au-dessus de la voûte, et qu'auprès du lieu de débarquement, il traverse une vallée d'environ un demi-mille de largeur, à cent cinquante pieds au-dessus de la rivière qui coule au milieu. Ces ouvrages sont vraiment admirables, et j'ai été fort satisfait de ma course. M. le marquis m'a dit que la totalité du canal de Liverpool à Paddington, dans un espace de cent quinze milles, avait coûté 1,600,000 livres sterling, et je le crois. Notez que ce sont des particuliers, et non le gouvernement, qui ont fait l'ouvrage.
«Mon malheureux ami le roi de Suède est vengé de la criminelle ingratitude de ses sujets, par l'élection de Bernadotte; et en se proposant lui-même un pareil successeur, le duc de Sudermanie, a mis le dernier sceau à son infamie. J'espère que le duc de P…, qui doit aller conduire la comtesse Piper en Russie, aura accompli son projet, et ne remettra plus les pieds en Suède; la Prusse aura bientôt le même sort. On dit que la malheureuse reine, qui effectivement est morte bien vite, a été empoisonnée, parce qu'elle était la seule qui pût encore inspirer un peu d'énergie à son mari.
«Rien de nouveau d'Espagne. Lord Wellington et Masséna sont toujours sur le qui vive. Le premier, très inférieur en forces, a jusqu'ici fait une bien belle campagne. M. le prince de Condé (vous allez dire que je faufile) la comparait hier à celle de Courtray en 1744, qui fit tant d'honneur au maréchal de Saxe.
«Adieu, mon ami, adieu. Dieu vous rende la santé; c'est mon souhait de tous les instans; adieu.»
À Hartwell, ce 5 novembre 1810.
«J'ai reçu, mon ami, vos lettres du 18 et du 21 septembre; j'avais déjà eu indirectement de vos nouvelles par la lettre que vous avez écrite le 29 à La Neuville; j'étais donc rassuré quant à l'essentiel; mais j'étais inquiet pour l'accessoire. Le fait est que le bâtiment porteur des lettres auxquelles je réponds, était bound for Ramsgate, qu'il a mis un grand mois et plus à y parvenir; enfin, il est arrivé et j'ai eu le plaisir d'entendre parler directement de vous. Je suis fâché que vous ayez souffert pour le sommeil et pour la nourriture; il faut que celle-ci fût bien mauvaise, car je ne connais personne moins difficile que vous sur ce chapitre; mais celui du sommeil est bien plus important, et je crains qu'à cet égard vous n'ayez pas réparé le temps perdu aussi promptement que je l'aurais désiré. Le raisin, les figues, les attentions même des personnes obligeantes qui recueillent les arrivans, en quoi je suis fort reconnaissant envers Wesber Gordon et M. de Loweia, et je vous prie de le leur dire; tout cela, dis-je, ne suffit pas; encore faut-il pour dormir avoir un gîte à soi. Dans la triste alternative où vous vous êtes trouvé sur ce point, vous avez fait le choix que j'aurais fait: dépense pour dépense, il vaut mieux en faire pour être, suivant ses propres idées, dans une situation plus agréable, que pour prendre ce qu'on trouve dans un endroit qui plaît moins. Cela me fait en ce moment tirer le bien du mal; et la distance qui nous sépare, le temps écoulé depuis votre dernière lettre a du moins l'avantage, tout chèrement acheté qu'il est, de me faire penser qu'à l'heure qu'il est, votre nid doit être fait; et que déjà un peu remonté pour cela seul que vous aviez fait votre choix, vous vous trouverez peut-être confortably.
«J'ai été attrapé tout net par le packet-boat de septembre, quelques efforts que j'eusse faits pour me persuader que je ne l'avais pas été; votre lettre en fait foi. Je crains qu'il n'en ait été de même pour celui d'octobre. J'espère être plus heureux ou plus avisé cette fois-ci, m'y prenant la veille du jour auquel on ferme, dit-on, la malle à Londres. D'ailleurs Bl*** adresse, ainsi qu'il l'a fait les deux dernières fois, le paquet directement à Falmouth; ce qui, d'ici, doit faire gagner au moins vingt-quatre heures. Quant à votre mot du 3 septembre, je ne sais si le brick était simplement croiseur, ce qui est une chose indéfinie, ou s'il avait une autre destination. Tout ce que je sais, c'est que la lettre est à venir; je ne vous remercie pas moins de l'avoir écrite.
«Que de choses depuis ma dernière lettre! M. le duc d'Orléans renvoyé en Sicile par les cortès; la motion en fut faite le 18 septembre à cette monstrueuse assemblée (je dis monstrueuse, car je ne crois pas que les annales d'Espagne en fassent mention d'une où il ne se trouve que trois personnes titrées), et passa à une simple majorité de cinq voix; l'exécution en fut confiée à la régence. Un membre avertit M. le duc d'Orléans d'aller parler aux cortès; il y courut, leur fit une peur effroyable; puis, sans être admis, fut renvoyé au pouvoir exécutif. De retour chez lui, il y trouva le gouverneur de Cadix, qui lui tint poliment compagnie jusqu'à son embarquement. Premiers actes de ces mêmes cortès, qui rappellent ceux de 1789.
«Grande victoire remportée sur Masséna par lord Wellington; d'où il résulte que le dernier est à vingt lieues du champ de bataille, dans la position qu'occupait Junot lors de la convention de Cintra, avec cette différence que les vainqueurs de Simiera ne possédaient qu'une petite langue de terre le long de la côte, au lieu que celle dont les vaincus sont les maîtres s'étend des bords du Tage jusqu'à ceux du Niemen. Voilà pour le Midi.
«Le roi de Suède est en Russie; il a voulu s'embarquer à Pillau pour venir joindre l'escadre de sir James Saumares; on l'en a empêché. Il a été bien accueilli en Russie. L'Empereur lui a, dit-on, offert l'option de prendre asile dans ses États, ou d'être conduit en Angleterre; on ne sait ce qu'il aura préféré. Je lui ai écrit en Russie pour lui offrir le peu de moyens que je possède. J'ai pris des mesures pour être instruit sur-le-champ s'il arrive dans ce pays-ci. Je n'en sais pas plus s'il reste en Russie (comme l'assure une gazette que je viens de lire depuis que j'ai commencé cet article); je doute fort d'être en état de vous en dire plus, même le mois prochain.
«La princesse Amélie a succombé vendredi dernier à sa longue et douloureuse maladie, et ce malheur a eu des conséquences plus funestes que lui-même. Adorée de toute sa famille, recevant de tous les plus tendres soins, sensible surtout à l'attachement du roi son père, elle a, lorsque les médecins lui ont, environ quinze jours avant sa mort, prononcé son arrêt fatal, envoyé chercher un joaillier de Londres, et a fait, sous ses yeux, monter en bague une boucle de ses cheveux, avec cette inscription: Remember of me after I am gone. Elle a placé elle-même l'anneau au doigt paternel. Cette dernière épreuve a été trop forte pour un cœur déchiré depuis si long-temps; et, dès le soir même, le roi a commencé à manifester quelques symptômes de son ancienne maladie: ils ont toujours été croissans. Enfin, des médecins ont déclaré aux ministres que, jusqu'à son rétablissement (qu'ils espèrent, mais dont jusqu'à présent rien n'annonce l'approche), sa majesté était hors d'état de vaquer aux affaires. J'ignore si la princesse a eu, avant d'expirer, la douleur d'apprendre ce que sa maladie et peut-être l'excès de sa piété filiale ont causé.
«Le parlement était prorogé jusqu'au 1er de ce mois: sa prorogation jusqu'au 29 était décidée; mais le roi n'a pu signer la proclamation nécessaire, au moyen de quoi les deux chambres se sont rassemblées jeudi; et fort sagement, elles se sont ajournées jusqu'au 15. Ainsi, d'aujourd'hui en dix, commencera a very momentous crisis.
«Je me suis acquitté de vos commissions, qui ont été de part et d'autres accueillies avec la grâce coutumière. Je me porte bien; puissé-je apprendre qu'il en est de même de vous! Adieu, mon ami.»
À Hartwell, ce 9 novembre 1810.
«Je commence, mon ami, à avoir besoin de réfléchir souvent à la salubrité du climat de Madère, et à tout ce que m'en a dit M. de La Chapelle: car la distance me paraît un peu bien grande. Il y a eu dimanche six semaines que vous avez mis à la voile, et je n'ai pas encore de vos nouvelles. Je m'étais résigné pour tout le mois de septembre, mais mon pacte ne pouvait aller plus loin: il aurait même été plus court, si j'avais écouté tout plein de gens, qui, au bout de trois semaines, s'étonnaient de ne pas vous savoir arrivé depuis un mois. Ce n'est pas que j'aie la moindre inquiétude; il n'y a que deux dangers sur mer, le mauvais temps et les mauvaises rencontres. La Providence a pris elle-même le soin de me rassurer sur le premier par la plus belle saison que de pieça l'on ait vue, et quant au second, voici mon calcul: mis à la voile le 29 août, vent supposé mauvais, quinze jours pour avoir passé la hauteur de Gibraltar, après laquelle il n'y a plus rien à craindre; quinze autres jours pour apprendre un malheur, s'il était arrivé; partant, plus d'inquiétude, même déraisonnable, à concevoir depuis le 26 septembre; mais pour ne rien appréhender, on n'est pas moins affamé de nouvelles, et leur défaut se fait sentir chaque jour davantage, surtout les mardis, comme aujourd'hui, parce qu'il semblerait qu'après deux jours de stagnation, on aurait plus de droit à en recevoir.
«Vous n'en attendez sûrement pas ici de la péninsule; il doit nécessairement y avoir une communication fréquente entre le Portugal et Madère; ainsi vous devez être instruit de la prise d'Almeïda, plus que suspecte de trahison, de la découverte du complot de Lisbonne, et du mouvement rétrograde de lord Wellington, peut-être même de l'arrivée de Lucien à Malte. On veut le représenter comme s'étant évadé, et il avait quarante personnes à sa suite. B. P. ne pouvait donc pas l'ignorer, car il n'est pas servi par des imbécilles. Quel est donc le but de ce départ? Je l'ignore complétement. Tout ce que je sais, c'est que je regarde M. Lucien comme un autre Sinon. Mais il était brouillé avec son frère… Plaisante raison! Querelle de coquin n'est rien. Ils ont le même intérêt, et voilà le lien de ces gens-là.
«Du côté du Nord les cartes se brouillent beaucoup, et ce qui me persuade le plus qu'il va y avoir guerre, c'est que B. P. a fait mettre dans le Moniteur qu'il n'avait jamais été mieux avec la Russie. Pauvre Alexandre! il est bien temps d'ouvrir les yeux! Je ne lui donne pas un an pour être réduit au point de son malheureux voisin, dont quelqu'un disait l'autre jour qu'il n'était plus le roi de Prusse, mais le roi Prusias. Viendra ensuite le tour du beau-père, que son indigne vente de chair humaine ne sauvera pas plus que les autres.
«Pour vous donner des nouvelles d'un autre genre, je croyais ce matin que je cachèterais ma lettre en noir, car la pauvre princesse Amélie était sans ressource dès samedi; elle vivait pourtant encore lorsque les gazettes d'hier ont été imprimées; mais je ne sais si ce n'est pas un malheur pour elle, car à la maladie de foie dont elle meurt, s'est joint le feu saint Antoine, sorte d'éruption fort âcre et fort douloureuse. Les médecins se sont crus obligés de déclarer leur opinion au roi d'Angleterre, et (dit l'Observer, que je craindrais d'affaiblir en le traduisant) «he received the fatal intelligence with the affliction of a father, the humility of a Christian, the fortitude of a man.»
«Melchior de Polignac a épousé, le lundi de l'autre semaine, Mlle Levassor, nièce de Mme Ed. Dillon. Les nouveaux mariés ont été passer leur honey-moon, non pas à l'anglaise; mais avec leurs parens et tout plein d'amis, à Gouldgreen, chez Édouard Quelquim. Je ne sais plus qui, étonné qu'il y pût tenir tant de monde, disait l'autre jour: «Mais il faut donc que la maison prête.—Vous verrez, a repris le chevalier de Rivière, qu'elle est de tricot.»
«Tout le monde se porte bien ici; pour moi, vous n'en pouvez douter, au superbe bouhampere dont cette lettre est décorée. Adieu, mon ami.»
À Wimbledon, ce 18 novembre 1810.
«Je suis veuf, mon ami; ma pauvre femme est morte mardi. Mes inquiétudes n'ont commencé que le 5, jour où je vous ai écrit; je vous les ai cachées pour ne pas vous en donner à vous-même. Mon ame souffre cruellement, mon corps se porte bien. Ma consolation est de penser à sa mort, la plus courageuse et la plus édifiante qui fut jamais. Elle a reçu, et moi après mon malheur, les soins les plus touchans de la famille et de tout ce qui nous entoure.
«Le roi de Suède est en Angleterre; je ne l'ai pas encore vu. Je vous donnerai des détails par le prochain packet-boat; je n'en ai aujourd'hui ni le temps ni la force, car M. de La Chapelle part demain matin pour Londres. Adieu, mon ami; aimez-moi, plaignez-moi; je vous embrasse de tout mon cœur.»
À Hartwell, ce 2 décembre 1810.
«J'espère, mon ami, que vous aurez reçu avant cette lettre un mot que je vous ai écrit par M. de La Chapelle, et qu'ainsi elle vous trouvera instruit de mon malheur; il m'est (ce n'est pas vis-à-vis de vous que je monterai sur les planches) infiniment plus sensible que je ne le croyais. Je ne croyais, je l'avoue, aimer la reine au point où je l'aime. Je sentais bien une chose, c'est que les jours où sa santé (injuste que j'étais, je la croyais malade imaginaire!) influait sur son humeur, j'avais toute la journée un fonds de tristesse, et qu'au contraire, lorsque se portant mieux elle était elle-même, j'étais tout en gaieté et en bonne humeur (in high spirits). Mais je ne cherchais à me rendre raison ni de l'une ni de l'autre de ces affections. Le moment où j'ai vu le danger m'a fait lire dans mon cœur; ce moment commença, ainsi que je vous l'ai mandé, le 5 du mois dernier; lorsque je vous ai écrit ce n'était encore qu'une inquiétude vague, que je ne puis me repentir de ne vous avoir pas fait partager. Je vais m'expliquer.
«Je vous ai dit que je l'accusais d'être malade imaginaire, et sur cela je me fondais sur le dire de Collignon. Ma confiance en lui était fondée sur la manière dont il l'avait traitée en 1803, et je croyais tout ce qu'il me disait. Je savais très bien qu'un médecin peut se tromper dans la partie conjecturale de son art, mais je n'imaginais pas qu'il pût en être de même pour un fait matériel. Par exemple, elle, me disait qu'elle avait les jambes enflées; il le niait, et moi je m'en rapportais à celui des deux qui semblait devoir le mieux s'y connaître. Enfin, le dimanche 4 novembre, elle me dit qu'elle voulait consulter Lefaivre. Je lui transmis ses ordres; il y alla le lendemain au matin, tout aussi incrédule que moi; mais au retour il n'était plus le même; cependant, pour me ménager, il ne me montra pas toute la triste vérité, et se contenta de me dire qu'il y avait réellement de l'enflure, et que cela pourrait devenir sérieux. Ce fut ce jour-là que je vous écrivis; mais dès le mardi 6 il changea de langage, et me déclara sans détour que l'hydropisie était formée, et que le défaut absolu d'urines la rendait très alarmante; qu'à la vérité il ne désespérait pas que les remèdes pussent les rappeler, mais que, s'ils n'en venaient pas à bout, cela serait fort court. Ce furent ses propres expressions, et le bandeau tomba de mes yeux.
«La nuit avait été fort agitée, et le matin on lui appliqua des vésicatoires aux deux bras, pour tâcher de s'opposer à l'infiltration dans la poitrine. J'eus, pour la dernière fois, le triste mais sensible bonheur de la servir, en replaçant les couvertures que l'agitation de la nuit avait dérangées. La journée du mardi ne se passa pas mal. Elle avait repris sa sérénité, et plaisanta même avec moi sur les premières souffrances que les vésicatoires lui causèrent; mais, le soir, la levée des emplâtres fut pénible; le pansement du mercredi 7 au matin le fut encore plus, et fut suivi d'une crise de faiblesse et d'étouffement qui la fatigua beaucoup; elle ne fut pas de longue durée; mais elle revint à midi, à la suite de laquelle elle prévint la proposition qu'on allait lui faire de voir son confesseur; et d'abord après sa confession, elle demanda les sacremens, qui lui furent administrés vers les trois heures par M. l'archevêque. On eût dit que Dieu lui avait rendu toutes ses forces pour ce grand acte, car l'excellent archevêque, accablé de douleur, se trompa plus d'une fois dans les cérémonies de l'extrême-onction, et elle le redressa avec un calme et un sang-froid qu'elle n'aurait pas eus si elle avait été près du lit d'un autre. Le reste de la soirée s'en ressentit; je rentrai chez elle un peu après la cérémonie, et je voudrais que vous eussiez vu l'expression de son visage lorsqu'elle me tendit la main.
«La nuit ne fut pas très mauvaise, mais le réveil du jeudi 8 fut fâcheux, et il y eut une crise un peu moins forte cependant que celle du mercredi; mais les urines ne coulèrent pas plus que les jours précédens. Cependant, sur le soir, il y eut une petite évacuation de ce genre, et votre pauvre ami, qui saisit facilement la moindre espérance, était presque remonté; mais cet effet de la nature n'eut pas de suite. Ce jour-là fut celui des arrivées. Du moment que les sacremens avaient été décidés, j'avais envoyé avertir tout le monde; mon frère arriva de Londres à onze heures du matin; mes neveux, qui étaient à Domington, chez lord Moira, à neuf heures du soir, et M. et Mme la princesse de Condé à dix heures. M. le duc de Bourbon, qui n'était pas à Londres, n'arriva que le lendemain. La nuit ne fut pas mauvaise; le vendredi 9 la crise du réveil fut moindre que les autres, et la journée ne fut point mauvaise; mais point d'urines et beaucoup de difficulté à avaler. J'ai oublié de vous dire que les médecins avaient exigé qu'il n'y eût que peu de monde à la fois dans la chambre et qu'on n'y restât pas long-temps; de manière que nous passions la journée dans son salon, et nous nous relayions pour entrer dans la chambre, où il ne restait toujours que Mme de Narbonne; et puis, un peu plus que nous, le duc d'Havré, l'archevêque et l'abbé de Bréan. Ce même vendredi au soir, elle voulut que l'abbé de Bréan l'entretînt de religion; ce qu'il fait presque aussi bien que le respectable abbé Edgeworth. Elle prenait part à la conversation quasi comme en société; et ce jour-là je me retirai avec de l'espoir, quoiqu'il n'y eût point d'urines.
«Le samedi 10, la nuit avait été passable, et à neuf heures, qui était le moment ordinaire des crises, il n'y en avait point encore eu; mais peu après elles commencèrent. Je vis alors combien peu elle se faisait illusion et avec quelle tranquillité elle envisageait sa fin. Pour me faire comprendre, il faut vous dire qu'un homme attaché à mon frère, qui s'appelait Motte, mourut en 1769 par une si grande tempête, que, depuis ce temps-là, pour exprimer le temps le plus affreux, nous disions entre nous temps de la mort de Motte. Le triste samedi, la pluie et le vent étaient plus violens que je ne les ai encore vus en Angleterre, et nous en parlions. Tout d'un coup elle s'interrompit en disant: «On ne dira plus temps de la mort de Motte.» Je ne répondis rien, mais la mort retentit dans mon cœur plus encore qu'à mes oreilles. Elle avait peine à respirer dans son lit: on la plaça dans un fauteuil, et là la crise augmenta à tel point que les médecins craignaient qu'elle ne pût pas la supporter. Elle demanda l'abbé Bréan, qui, n'ayant pas vu le commencement, avait cru pouvoir aller à Aylesbury; à son défaut elle fit appeler M. l'archevêque, et, après s'être entretenue un moment avec lui, elle l'envoya nous dire qu'elle désirait nous voir tous encore une fois; mais dès lors, n'ayant pas la force de nous parler, nous entrâmes, et au bout de quelques momens elle nous fit signe de nous retirer. Peu après elle demanda les prières des agonisans, que l'archevêque récita. L'abbé de Bréan arriva vers la fin et les acheva, car l'archevêque ne pouvait presque plus articuler; ensuite celui-ci lui donna l'indulgence in articulo mortis. Cependant la crise diminuait, et ses forces étaient revenues. Elle me fit appeler; et l'archevêque, portant la parole, me demanda pour elle pardon de tous les chagrins qu'elle avait pu me donner. «C'est moi, répondis-je, qui vous conjure de me pardonner tous mes torts.—Non, me dit-elle, l'abbé de Bréan sait bien que je n'ai rien contre vous.» Ensuite, sentant que mes larmes inondaient sa main: «Ne m'attendrissez pas davantage, ajouta-t-elle avec la même douceur, je ne dois plus m'occuper que du Créateur, devant qui je vais paraître, et que je prierai bien pour vous.» Quand je fus sorti, elle fit successivement appeler mon neveu et ma nièce, qu'elle bénit avec les expressions les plus tendres; le duc de Berri, auquel elle donna des avis aussi sages que touchans, et mon frère, auquel elle parla avec la même sensibilité. Peu après, l'abbé de Bréan vint de sa part me prier de m'en aller chez moi. J'obéis; mais vous pensez que ce…» (La suite manque.)