CHAPITRE CLXXI.

Paula.—La prison d'État.—M. de La Valette au château d'If.—Le gendarme sensible.

Ma grande méthode, quand je suis dans une ville pour une affaire pressante, pour le plus palpitant intérêt, pour le plus sincère dévouement à mes amis, est de faire précéder d'une promenade sans but les démarches qui ont l'objet le plus puissant et le plus réel. Il semble que la rêverie soit la préface nécessaire de toutes mes actions. Il en fut de même à mon arrivée à Marseille. Dès le soir, j'étais assise sur un banc solitaire qu'ombrageaient de beaux arbres. Mon imagination rassemblait tout à la fois les images du passé et les blessures du présent. Tout à coup des noms qui étaient ceux de la gloire et de mes souvenirs frappent mon oreille; je m'approche du côté d'où les sons paraissaient venir. Que vois-je? une femme en longue robe de pèlerine, un énorme chapelet à la main. Je m'approche davantage de l'étrangère, et sans la provoquer trop indiscrètement, je tâchai de savoir comment elle se trouvait seule et si tard sur une grande route, et m'offris à lui rendre tous les services qui dépendraient de moi.

«Je viens, me répondit-elle dans un langage qui annonçait une personne bien élevée, je viens de Beaucaire; je me rends à la Sainte-Baume pour accomplir un voeu avant de retourner en Pologne, ma patrie. C'est l'excès seul de la fatigue qui m'a forcée de m'asseoir. En entendant prononcer le nom de l'infortuné maréchal, le meilleur ami de l'époux que je regrette, je n'ai pas été maîtresse de ma douleur.» Alors, me remerciant de mes bons offices, elle me montra une lettre qui l'adressait à une dame de la ville, qui demeurait loin encore: j'offris de l'accompagner, ce qu'elle accepta avec reconnaissance. Elle fut reçue avec empressement par une dame âgée, chez laquelle tout respirait la dévotion: mon vêtement d'homme l'effaroucha, je m'éloignai bientôt.

J'avais prié l'étrangère de m'accorder quelques instans le lendemain, et nous étions convenues que je l'accompagnerais à quelque distance de la ville, sur la route de la Sainte-Baume, et que, pour ne pas exciter la curiosité, j'irais l'attendre à un petit quart de lieue de la ville. Je la quittai donc sans autre explication, et rentrai pour prendre quelques heures de repos. Mais, impossible: l'inquiétude de la mission, que je m'étais imposée, les souvenirs qu'en vain je cherchais à éloigner, et dont chaque pensée était une douleur ou un regret; la nouvelle rencontre que je venais de faire, et qui promettait d'ajouter une aventure bizarre de plus à tant de bizarres aventures, tout cela me tint éveillée dans une extrême agitation; et, à peine le jour commençait à paraître, que j'étais sur la route de Digne.

Je ne tardai pas à voir arriver celle que j'attendais; son énorme chapeau cachait ses traits; un bâton aidait sa marche lente et pénible: la vie semblait s'affaisser sous ses pas. Lorsqu'en approchant, je vis encore ses pieds nus et meurtris, j'avoue que je murmurai hautement contre des voeux pareils.

«C'est un voeu d'expiation,» me dit l'étrangère, et son regard et son ton firent expirer le murmure sur mes lèvres. Nous marchâmes quelques instans en silence; à un détour de la route, nous trouvâmes un abri charmant, d'un bosquet de jeunes arbres plantés autour d'un tertre de gazon. «Arrêtons-nous ici, me dit-elle; je veux encore une dernière fois ranimer mon âme au souvenir d'un monde que je vais quitter pour toujours; je veux encore m'abreuver des douces larmes d'amour que bientôt remplaceront le jeûne, la pénitence et la prière. Encore, mon Dieu, encore quelques regards vers les chimères du monde, et puis j'accepte à jamais la solitude, les privations et l'oubli.»

Je la regardais, et sa beauté qui m'avait frappée dépassait en réalité mes premières impressions; je n'ai rien vu de plus céleste, rien vu de comparable. Elle me dit qu'elle se nommait Paula Raphaëli, qu'elle était née dans la capitale du Palatinat de la Russie Rouge, d'une famille qui avait brillé à la cour de Frédéric Auguste. Mariée, à peine sortie de l'enfance, à un Polonais qui suivit la fortune de Napoléon, Paula vint en France avec son mari, qui était officier des lanciers de la garde, devenus Français par droit de courage et de prodiges. Laissée à Paris par son mari, le séjour et les séductions de cette ville eurent de funestes suites pour son honneur et pour son repos. Paula me donna rapidement tous les détails de sa faiblesse, ajoutant avec de nouveaux sanglots: «Celui que j'oubliais apprit mes fautes au moment où il venait d'obtenir de la main de Napoléon l'étoile du brave; sur sa croix, il jura de se venger: l'occasion en vint bientôt. Après la campagne de France, pendant que je tâchais à Marseille de dérober à tous les yeux mon état de grossesse, mon mari se trouvait en mission auprès du maréchal Brune. Attirée par les cris d'une révolte contre les soldats, j'entendis prononcer le nom qui m'avait été cher; je vis un homme de la foule ameuter principalement contre lui la rage sanguinaire des assaillans; j'entendis les pas féroces de ces cannibales, poursuivant le brave qu'ils n'avaient osé combattre, mais qu'ils allaient accabler. Ma raison s'égara à l'idée de ce danger; à l'horreur de ce spectacle, d'affreuses convulsions précipitèrent la naissance de l'enfant que je portais dans mon sein, et qui mourut en recevant la vie. Je restai neuf mois dans un état complet d'aliénation; quand mes esprits revinrent, je ne retrouvai un peu de calme qu'en prononçant un voeu de pénitence entre les mains du prêtre vénérable qui me sauva de mes propres et aveugles fureurs. Je l'avoue, je n'ai pas assez de foi pour remplir sans peine le pénible devoir que je me suis imposé; je crois à peine à la récompense qu'on me promet pour une autre vie, mais j'ai placé entre le retour et l'exécution d'un voeu imprudent la publicité d'une démarche extraordinaire. Il y a eu de la sincérité dans le désespoir qui m'arracha ce voeu imprudent, mais au fond de mon coeur, je sens que ce n'est guère que pour obéir au monde que je le remplirai… Ah! lorsque je vous ai entendue prononcer un nom qui me rappelle les beaux jours d'une brillante existence, je ne sais vous rendre ce qui se passait en moi; je fus près de me jeter à vos pieds, de vous supplier de m'emmener, de me protéger… Mais la nuit a calmé ces coupables désirs; ma destinée est irrévocable; dans peu de jours je reviendrai ici. Tout est réglé pour mon départ, et un cercueil m'attend aux Carmélites… Le voyage est long et pénible: qui sait, peut-être n'arriverai-je pas? peut-être une mort prompte me préservera-t-elle de m'ensevelir vivante dans un tombeau?»

La belle tête de Paula tomba sur son sein, et nous restâmes quelques instans en silence. Je n'osai hasarder de la détourner d'un voeu religieux qui lui a concilié la bienveillance des personnes pieuses et des prêtres dans les villes qu'elle avait parcourues; seulement je crus pouvoir me permettre quelques observations qui ne portaient que sur les inconvéniens de son isolement. Enfin, ayant gagné son entière confiance, j'eus l'heureuse adresse de lui faire sentir qu'une femme de son âge et de sa figure, courant les grands chemins, sous un habit de pélerine, n'est pas plus sûre d'être respectée que si elle s'y trouvait sous le costume le plus mondain; que les voeux de pénitence pouvaient se remplir en se rendant accompagnée ou en voiture à la Sainte-Baume. Elle consentit à prendre un guide au premier village, mais sans vouloir consentir à épargner à ses pieds le reste du chemin. Je la conduisis jusqu'à un village voisin, où deux paysannes, également prêtes au même pélerinage, devinrent à mes yeux des motifs d'entière sécurité et de séparation avec la voyageuse. Elle me pria de lui expédier de suite à Aix, chez Mme Dutertre, quelques objets.

«Mais il me semble, répondis-je, qu'il serait mieux de charger cette dame elle-même de cette mission.

«—Non, dit-elle, car il y a quelques uns de ces objets, dont le zèle de cette bonne dame pour mon salut me priverait, et dont je ne veux me séparer; son portrait, quelques volumes choisis, une cassette avec des lettres, vous adresserez le tout ici. Si la malheureuse Paula vous inspire quelque amitié, gardez le recueil renfermé dans l'étui qui porte son portrait; vous y trouverez des anecdotes de la cour de Jean Casimir, qui vous prouveront que les loisirs de mes beaux jours furent consacrés à de plus doux passe-temps que les monotones exercices d'une vocation forcée, qui vont terminer ma carrière, qu'une criminelle erreur a vouée à l'humiliation, qu'un long repentir effacera, je l'espère.»

Que Paula était touchante! et que je fus affligée de combattre sa résolution! Je souffris avec un peu de malaise, je l'avoue, les exhortations des paysannes, compagnes et guides de Paula vers la Sainte-Baume. Oh! qu'il y avait loin de cette bigoterie ignorante et fanatique à la religion compatissante et ignorée de ma soeur Thérèse, que j'aurais voulue pour consolatrice à la malheureuse Paula, humble et douce créature! ses reproches même étaient de la pitié, et ses exhortations pieuses des conseils pour la terre. Ces réflexions m'accablèrent par le contraste, et mes tristes regards suivirent Paula avec un déchirant regret. Je la voyais encore, et, involontairement elle cherchait l'appui des bras de ses compagnes, quand ses pieds délicats heurtaient quelque caillou. Mon coeur se soulevait, et machinalement je tendis les bras vers la fugitive, en lui criant de loin: «Paula! Paula! Paula! revenez, revenez! l'amitié aussi a des consolations!…» Hélas! ma voix se perdait dans les airs! L'éloignement emportait les traces de la pénitente; et, triste, silencieuse, je repris le chemin de la ville, où je trouvai une lettre de Mme de La Valette, qui me fit hâter mon départ. Elle me disait que, «redoutant pour son mari l'effet d'une longue détention, il fallait ne point lui communiquer ses premières instructions, mais simplement savoir s'il se prêterait à une évasion..»

Une demi-heure après avoir lu la lettre, j'étais sur la route du château d'If, où M. de La Valette était détenu. Je ne revis pas sans émotion ce rocher que j'avais visité déjà, où j'avais éprouvé des émotions si diverses. J'allais le visiter en ce moment dans un bien noble but, compatir aux maux de la proscription, fille moi-même d'un proscrit. Dans la patrie de ma mère, occupée par les armées de la république, j'ai allégé le sort de plus d'un émigré poursuivi par les lois et le malheur, en faisant partager ma pitié à des vainqueurs généreux. Les victimes des bouleversemens politiques sont toujours dignes de ce sentiment, parce que l'opinion est la conscience de l'homme, et qu'elle doit être libre comme sa religion. Avec de semblables idées, qui ne me quitteront jamais, on juge de l'ardente activité de mon intérêt pour M. de La Valette. J'abordai le gardien du château, en lui disant que je venais voir la chapelle où fut si long-temps déposé le corps du général Kléber; mais cet homme me prévint qu'il fallait me tenir à l'écart, près de la chapelle, jusqu'à ce qu'on eût amené un prisonnier qu'il attendait.

«On attend un prisonnier! Peut-on savoir qui?

«—Non… Mais c'est encore pour la même cause que le marquis… vous savez? celui qui a tenté de bouleverser la restauration…

«—Non, je ne sais rien ni de l'un ni de l'autre, mon ami; mais je serais bien aise de voir le prisonnier, si cela se peut sans vous compromettre;» et aussitôt une petite générosité fit trouver la chose possible… Le signal se fit entendre; des pas lourds résonnèrent sur l'escalier. «Voilà les gendarmes, me dit le geolier,» et presque aussitôt j'aperçus un homme d'un âge déjà mûr, d'une figure noble et douce, que je reconnus pour l'avoir vu souvent chez le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Son visage s'anima au moment où, le cortége faisant halte pour parler au geolier et constater l'écrou, il me découvrit portant la main à mon coeur en signe de compassion et d'intérêt. Son regard répondit au mien de manière à me faire frissonner… Il y avait cependant encore, dans ce coup d'oeil, la délicatesse qui comprend et craint de compromettre.

Le cortége passa au fond du plateau: «C'est là qu'on va le renfermer, me dit le gardien, là, dans la grande chambre après celle du marquis de La Valette: dame c'est la plus belle; rien ne lui manquera que la liberté…» Je suivis mon garde et vis la chapelle et autres lieux qu'on montre aux étrangers, ayant toujours les yeux fixés sur la plus belle chambre et au-dessous. Au retour de l'escorte, un des gendarmes, qui m'avait observée, m'aborda d'un air libre et me dit: «Allons, petite dame, ne restez pas plus long-temps à ce triste château; profitez de notre barque, elle est plus sûre que celle qui vous a amenée, revenez à Marseille sous bonne et sûre escorte.» Malgré ce ton presque ironique, je trouvai de la bonté dans la voix et les regards de ce fonctionnaire armé, et je crus y entrevoir un mystère obligeant, et ne pouvant d'ailleurs rester sans me rendre suspecte, j'acceptai le bras qui m'était offert pour descendre. À peine à moitié du vilain escalier, il m'avait déjà glissé dans la main un papier roulé, accompagné d'un regard qui m'eût fait lui sauter au cou, si ce terrible uniforme de gendarme n'eût été là comme un avertissement de prendre garde même à la pitié… Je répondis par un air de bonté qui témoignait seulement un contentement sensible. Quelle fut mon impatience pendant un long trajet, car la mer était houleuse et haute. J'étais malade à périr, mais mon âme me soutenait; je combattis le mal qui ôte le plus l'énergie, en me disant: Mes amis ont besoin de moi. Tous les hommes de l'escorte furent polis… à leur manière; mais celui qui s'était fait mon cavalier protecteur me témoignait un intérêt qui me semblait, en dépit de ma prévention contre son habit, ne pouvoir naître que de celui qu'il me supposait pour le prisonnier. Je me berçai, comme malgré moi, des plus flatteuses espérances; je dis en secret à l'homme d'armes que je l'attendrais le lendemain sur le port.

«J'y serai en bourgeois,» me dit-il avec empressement. Aussitôt sur le rivage, je courus de la Canobière à la porte d'Aix, et en courant j'ouvris le billet. Voici ce qu'il portait: «Instruisez une famille plongée dans l'affliction, du lieu où gémit le prisonnier; qu'on soit tranquille sur son sort.» J'ai rempli ma mission, et je ne compte que sur la reconnaissance d'une famille consolée.

Le lendemain, à sept heures, j'étais au rendez-vous; j'y trouvai le gendarme; il me dit qu'il avait eu pitié du détenu dont il connaissait les parens, qu'il n'avait pu résister au besoin de le tranquilliser; mais qu'il n'eût jamais pu donner en personne les avis dont le billet me chargeait. Je vis, par son discours, qu'il ne se doutait pas du motif qui m'avait conduite à cette terrible prison d'État, et malgré le mouvement généreux auquel il avait cédé, je ne crus pas devoir mettre sa sensibilité à une épreuve trop contraire à ses cruels devoirs… J'appris, dans une causerie que je tâchai de ne pas rendre trop significative, que l'insurrection dont Lyon fut le théâtre au mois de juin avait été pressentie dès l'arrestation du général Mouton-Duvernet; qu'on surveillait bien des gens imprudens qui ne se croyaient pas éclairés de si près.

À peine avais-je quitté ce gendarme, après des remercîmens bien sincères, que j'écrivis deux lignes à madame de La Valette, ainsi qu'au bon Sabatier, ne pouvant douter qu'ils ne fussent de ceux dont la lanterne sourde de la police éclairait tous les pas. Mes avis parvinrent, mais les choses étaient trop avancées; et, sans aucun projet criminel, madame de La Valette fut compromise et eut à subir, comme je le dirai plus tard, les cruels dangers d'un jugement.

Malgré l'idée que je m'exposais aussi à la surveillance, je songeai à retourner au château d'If, et, le lendemain de grand matin, j'étais encore dans une barque. J'arrivai au moment où M. de La Valette profitait de la liberté qu'il avait de prendre l'air une demi-heure par jour. J'entrevis le prisonnier de la veille, et un imperceptible signe le rassura sur le sort de son billet. Oh! combien je me sentis orgueilleuse de moi-même sur cette triste plate-forme, où les regards de deux prisonniers cherchaient les miens! les uns pour y lire la confirmation d'un service rendu, ceux de l'autre pour y trouver la résolution courageuse prête à le servir également dans ses périls.

Une nouvelle libéralité me rendit le geolier si favorable, que je trouvai presque de l'excès dans sa facilité à me laisser errer librement. Avant de m'avancer vers M. de La Valette, je regardai bien minutieusement autour de moi, pour observer si, dans cette facilité, il n'y avait pas un peu d'espionnage plus habile; mais ma craintive prudence n'était pas méritée. Le Hackinctertof de cette prison d'État était descendu et faisait sa ronde aux autres chambres, j'approchai rapidement vers le bas-côté, où se promenait l'époux de mon amie; il laissa glisser une lettre, que je retins heureusement au moment où un coup de vent allait l'emporter dans la mer. Je serrai vite ce précieux billet, car j'entendis revenir le cerbère du lieu. «Ah! ah! me dit-il, vous faites la causette avec les prisonniers; savez-vous que c'est défendu çà?»

«—Il serait un peu difficile de causer de si haut,» répondis-je, en ajoutant un nouvel argument et plus positif à mon excuse. Cet homme sourit à me faire tressaillir, et je craignis bien d'avoir manqué le but du don en le faisant trop généreux. J'en fus si tourmentée, que je me hâtai presque de fuir du fatal rocher.

Je dois ici faire un aveu: j'éprouve tant d'horreur au nom d'une prison, que je tombai dans des réflexions assez égoïstes sur ma dangereuse manie de me jeter pour les autres dans des menées politiques… Mais comment reculer, quand on espère consoler ou sauver ceux qu'on estime? Monsieur de La Valette me priait de bien dire à sa femme que tout espoir d'évasion était inutile, et que toute tentative serait une charge de plus contre lui; qu'elle ne devait rien entreprendre, qu'il l'exigeait; parce que la crainte des périls où elle pourrait s'exposer, serait pour lui un tourment mille fois plus affreux que la captivité; «et, ajoutait-il, la mienne est très supportable. Laissez-moi subir ici mon jugement; une fois libre, nous quitterons la France pour aller demander asile et repos aux terres de l'hospitalière Amérique.» Hélas! il y trouva, ainsi que sa courageuse compagne, le repos… de la mort!

Munie de cette lettre, et persuadée que je ne pouvais trop me hâter, je résolus de me remettre en route le soir même pour Aix; mais avant je me présentai à l'adresse que m'avait donnée la pauvre Paula, pour réclamer la cassette et les livres désignés dans sa lettre. Je ne fus pas médiocrement surprise de trouver dans la dépositaire des effets de la belle Polonaise, l'amie des deux aimables voyageuses avec qui j'avais fait route lors de mon premier voyage à Marseille: elle ne me reconnut point; mais lorsque je lui eus rappelé la part qu'elle avait prise aux peines du jeune forçat[7], ce ne furent que transports de joie; je n'en connais pas de plus vive que celle qu'on éprouve à retrouver d'une manière inattendue des personnes avec lesquelles notre coeur a eu de certaines sympathies.

Mme Devram me donna des détails pleins d'intérêt sur Paula, détails que sa modestie n'avait pas voulu me confier. Cette Polonaise avait donné des preuves de dévouement à la cause de l'Empereur, au moment où les projets de Murat forcèrent le général Brune au refus un peu dur d'une escorte; Mme Devram ajouta qu'elle s'était vraiment opposée au voeu déraisonnable de Paula, voeu qui lui fut conseillé par une vieille hypocrite, et que, dit Mme Devram, je soupçonne fort d'être cause du triste événement, en prévenant le mari de la Polonaise de l'arrivée du séducteur de sa femme.

«J'ai, me disait Mme Devram, une somme très considérable en dépôt; elle m'a dit d'en faire des distributions, d'en envoyer une grande partie à une dame Dutertre à Aix; mais je n'en ferai rien: Paula terminera bientôt son pélerinage; alors si sa tête n'est pas remise, il n'y a plus d'espoir.

«—Comment! serait-elle privée de sa raison?

«—Vous le demandez! mon Dieu! ne faut-il pas qu'une femme soit plus que folle pour entreprendre pieds nus un voyage de vingt ou trente lieues pour aller passer des nuits à brûler des cierges à une sainte au milieu d'un pays désert, comme si Dieu n'était pas partout? Ma chère, je suis religieuse, mais je ne suis pas pour les démonstrations extérieures. Paula est d'un caractère faible, que d'adroits hypocrites ont exploitée, mais j'espère la revoir; Paula a failli, mais elle est digne de pitié et d'intérêt.

«—Ah! Madame, votre coeur comprend bien le malheur.»

Mme Devram me remit alors un charmant souvenir; c'était un manuscrit de la main de Paula, contenant plusieurs fragmens de contes polonais! Je n'en transcrirai qu'un; il portait en marge des notes curieuses et quelques vers qui respirent l'expression d'une âme noble et élevée, et d'un esprit cultivé. Mme Devram se demandait comment un esprit si distingué avait pu écouter la voix de l'ignorance et de la superstition.

«Paula a dû être bien malheureuse, puisqu'elle en est venue à regarder ce pélerinage comme une consolation; cependant, Madame, je puis vous l'attester, rien ne console du désespoir comme une résolution extraordinaire.

Il me fallut beaucoup de peine pour décider Mme Devram à me permettre de partir la nuit; je ne l'obtins qu'en lui disant qu'il y allait du repos d'une amie bien malheureuse, sans toutefois nommer Mme de La Valette.

À huit heures Mme Devram me conduisit avec son beau-frère à la porte d'Aix, et je repris la route de Lyon, n'ayant laissé en passant qu'un mot à l'adresse de Mme Dutertre, pour être remise à notre pélerine de la Sainte-Baume, et où je lui disais que Mme Devram était restée dépositaire de tout, excepté du charmant recueil qu'elle m'avait remis, et que je conservais comme un précieux souvenir.

À Avignon, le courrier prit un voyageur dont l'esprit singulier me frappa bientôt; ce personnage se mit à raconter une foule d'anecdotes qu'il paraissait avoir puisées à bonne source sur la cour de Napoléon et de Louis XVIII; il parlait avec une égale liberté de l'une et de l'autre, et jouait d'une manière fort originale avec les renommées et les grandeurs. La conversation une fois engagée sur ce ton, notre jeune compagnon se mit à s'écrier, après une foule d'autres propos: «Tenez, voici entr'autres un trait de ce pauvre tyran, lequel trait prouve que celui qui imposait assez durement ses volontés aux monarques et aux nations était au fond aussi bonhomme, dans l'intérieur, qu'un simple particulier. Quelques jours avant que Joséphine quittât les Tuileries, pour la Malmaison, tout dormait dans le palais; mais le repos n'avait pas dû gagner la couche déjà veuve de l'aimable et un peu vaine Joséphine. Elle se laissait aller, dans son appartement, à cette causerie pleine d'abandon et de confiance qui, sans rien ôter à la dignité d'une souveraine, élève dans le secret d'une alcove la plus humble de ses femmes jusqu'au rang d'une amie. La question du divorce était sur le tapis; Joséphine expliquait quelques secrètes particularités de la grande question, et madame R… donnait un timide avis… «Ah! disait l'impératrice, ce que je crains surtout, c'est l'oubli, un oubli absolu. Une femme jeune et belle le captivera, si à ses charmes elle unit quelque esprit, alors loin de lui je n'aurai même pas la consolation de me savoir regrettée, et je ne trouverai dans le faste des stériles honneurs dont on m'entourera que des entraves aux paisibles jouissances d'une obscure fortune.» Madame R… savait qu'on pouvait beaucoup oser avec Joséphine, lorsqu'on avait comme elle son entière confiance, et elle hasarda de lui dire: «Mais Madame parle de l'Empereur comme si elle en était éprise, et…» Joséphine, levant un regard plein de douceur, lui dit: «Vous pensez donc que je n'aime pas Napoléon? bien des gens partagent votre erreur… Détrompez-vous, et croyez qu'il entre dans ma douleur sur ce divorce toutes les amertumes de la rivalité plus encore que l'orgueil blessé de la souveraine… Oui, j'aime Napoléon; s'il se détachait entièrement de moi, je le regretterais avec désespoir: Jeune, il me donna son nom; déjà couvert de tant de gloire, n'était-ce donc que pour m'en faire descendre qu'il m'a élevée sur le premier trône du monde?…

«—Eh bien! cette injustice ne révolte et n'indigne pas Madame?

«—Elle me désespère. Si le coeur qu'il recherche allait ne pas comprendre le sien qui est si sensible, si tendre et si bon? Vous avez l'air d'en douter, disait Joséphine à madame R…; qui faisait une mine d'incrédulité à l'éloge de la bonté impériale, vous avez tort, car Napoléon est d'une nature compatissante et douce; si quelque brusquerie lui échappe, bientôt il se rapproche du coeur qu'il a blessé, avec un génie plein de bonté qui semble égal chez lui à celui du gouvernement et de la gloire. Vous vous rappelez le jour de cette vivacité à laquelle vous faisiez tout à l'heure allusion; eh bien! il vint dans mon cabinet au moment où je m'y attendais le moins, me parla d'Eugène comme si nous n'eussions pas eu le plus léger différend, le nomma son fils, me dit: Je vous aime en lui et lui en vous; sachant ainsi émouvoir mon orgueil maternel jusqu'à l'enthousiasme. Je voulus me jeter aux pieds de celui qui savait consoler si noblement; il me reçut sur son coeur. Puissions-nous, lui dis-je, mon Eugène et moi, être toujours dignes de vous…» Ici un léger bruit se fit entendre sur l'escalier intérieur de l'alcove, et causa une vive émotion à l'Impératrice, en glaçant de frayeur son humble confidente… Après un moment de silence et les yeux fixés sur l'alcove, Joséphine dit en soupirant: «Ce n'est qu'une illusion, déjà j'embrassais une douce chimère; elles naissent facilement dans les coeurs qui aiment et souffrent.» Puis elle ajouta avec amertume: «Depuis long-temps cet escalier n'est plus la routé du bonheur pour Napoléon…» En ce moment une voix tonnante prononça le nom de l'Impératrice, et Napoléon se trouva tout à coup en face de Joséphine. L'Empereur dit gaiement à Joséphine: «Il y a long-temps que je vous écoute; Molière aussi consultait sa servante.»… Joséphine, qui redoutait une humiliation pour sa confidente, dit avec empressement: «Hélas! je ne fais point de pièces de théâtre, et mon plus beau rôle est joué.» Un regard de l'Empereur fit reculer madame R…, qui m'avoua qu'elle se sauva d'abord en courant jusqu'à la dernière antichambre; mais bientôt elle revint doucement se placer dans un dégagement intérieur, d'où elle pouvait entendre et où en effet elle entendit des paroles qui promettaient à Joséphine la certitude d'un attachement et d'une confiance éternels. Un assez long silence succéda à cette scène muette, l'Empereur le rompit le premier. «Vous êtes donc bien sûre de cette femme, pour l'admettre dans une confidence si intime?

«—Oui, et à dire vrai, l'affliction raisonne peu ce qui soulage; mon coeur est si triste, que je n'ai pas la force de me priver du plaisir de parler de mes peines.

«—J'écoutais, j'ai tout entendu, je vous sais gré de tout; mais je n'aime pas que vous vous livriez à ces sortes d'épanchemens… Croyez-moi, au rang où vous et moi sommes élevés, il est possible peut-être de rencontrer un ami; mais il est prudent de ne voir que des valets de louage dans la plupart des gens qui sont bien plus du service de notre fortune que de notre personne. Si votre coeur a besoin de s'ouvrir, n'avez-vous pas un fils?… Le meilleur, le plus digne!…

«—Vous avez raison, dit Joséphine, et vos observations me sont encore des témoignages de votre attachement.

«—Joséphine, cet attachement ne cessera jamais.

«—Je ne serai donc jamais malheureuse!» répondit l'impératrice, avec ce ton doux et pénétrant dont elle savait le pouvoir… Ici Mme R… perdit le fil de la conversation; puis elle entendit l'Empereur répéter d'une voix presque caressante: «Restez, restez toujours assez près de moi pour que la distance ne devienne jamais une impossibilité pour le bonheur de vous voir.» Mme R… n'entendit plus que des mots sans suite sur Jérôme et Pauline. Revenue près de Joséphine quand l'Empereur fut parti, Mme R… tâcha de reprendre la causerie interrompue; mais impossible. Le tête-à-tête impérial avait ranimé des espérances. Joséphine n'était plus une femme qui souffre, mais une reine replacée sur son trône, et je m'acquittai silencieusement de mon devoir.

«Oh! ajoutait le conteur, il faut en convenir, c'était un drôle de corps que notre Empereur; cependant je l'aimais assez.

«—Et moi je l'aime beaucoup, répondit notre courrier.

«—Et vous le dites?

«—Pourquoi pas donc? Est-ce que ça se commande?

«—Comme vous dites, cela ne se commande pas,» reprit notre conteur. Je l'observais; le soupçon me disait tout bas: «C'est un agent provocateur;» mais sa figure riante, ouverte, et même l'élégance de ses manières, faisaient aussitôt taire cette accusation. Je fus plus convaincue encore de mon injuste prévention, lorsqu'à un relais un militaire en demi-solde vint parler à notre voyageur, et lorsqu'au nom du général Mouton je le vis pâlir; je m'approchai en lui demandant s'il y avait quelques nouvelles craintes à concevoir pour le général.

«Tout est fini, me répondit-il d'une voix altérée, le pourvoi est rejeté.»

Cet homme bon et sensible était un ami de Mouton-Duvernet. Il ne reprit point avec nous la voiture. Je le revis deux mois après à Bruxelles: il me dit alors qu'il me connaissait depuis long-temps, qu'il avait été à Marseille à peu près dans le même but que moi, et qu'il avait cherché, dans le courrier, à tenter ma prudence. Je l'ai revu dans l'un de mes voyages à Londres; je l'ai revu encore en Espagne, et toujours pour quelque preuve de zèle, de dévouement à de glorieux souvenirs.

Cet homme spirituel et bon a appris que je griffonnais mes souvenirs. Il m'a écrit à ce sujet, et m'a priée de ne le point nommer, dans ces Mémoires. Voici à ce sujet sa prière:

«J'appartiens à une famille qui regarderait comme une calamité en 1826 ce qui au commencement de 1815 faisait encore son orgueil et son espoir. Laissons-les comme ils sont. Contentons-nous de rester fidèles au souvenir et au malheur.»

Je ne le désignerai donc que sous le nom de Fez…

Le reste de la route jusqu'à Lyon se passa en cruelles réflexions, sur la nouvelle qu'on venait de nous donner. Le courrier qui avait connu le général Mouton lorsqu'il commandait à Lyon, et qui ne tarissait pas en éloges, en arrivant dans la cour de la poste, me dit vivement: «Prenez-garde, car il y a de l'extraordinaire: voilà un régiment de mouchards.» Je vis en effet beaucoup d'hommes qui rôdaient autour des voyageurs qui arrivaient et partaient. Ils se séparaient et se réunissaient en groupe. Notre voiture en fut bientôt entourée. Je vis un de ces hommes me désigner à son acolyte. Je sautai légèrement hors de la malle.

«Vos passeports?

«—Ce n'est pas ici, je pense, qu'on les montre. Je loge aux Célestins; vous voudrez bien vous donner la peine de les y venir chercher, si toutefois vous en avez le droit.» Il faut bien que l'air résolu en impose aux gens qui font un vilain métier; car cet homme se tut et se retira. Je me fis conduire à l'hôtel, et envoyai de suite chez Mme de La Valette. Une heure après j'étais chez elle.

Je réserve les détails de notre entrevue au chapitre suivant.