CHAPITRE CLXXIII.

La table d'hôte.—L'étranger mystérieux.—Dispute militaire avec des
Anglais.—Détails sur Napoléon.—Surprise nouvelle de Paula.

En rentrant à l'hôtel, j'avais trouvé tout le monde dans la cour, rassemblé autour d'une diligence. Je m'approchai aussi pour voir descendre les voyageurs: il y avait plusieurs Anglais. La douleur que j'avais éprouvée de la mort récente de l'aimable frère du roi d'Angleterre adoucissait beaucoup ma prévention et, il faut le dire, ma haine contre les vainqueurs de Waterloo. Aussi, quoiqu'il y eût réellement de ces caricatures britanniques qui, malgré leur gravité, provoquent un rire difficile à réprimer, je m'abstins de l'hilarité générale. Là, parmi ces voyageurs, il se trouvait, avec deux ou trois autres personnes, un vieillard du plus vénérable aspect. Les cheveux blancs font sur moi un subit et inévitable effet. L'étranger m'observait avec une curiosité bienveillante: il s'était approché de moi, et cherchait à entamer la conversation. Comme j'étais sous mon vêtement d'homme, il me donna le titre de Monsieur. Je le remerciai du respect qu'il portait à mon travestissement. «Mais, lui dis-je, ayant droit de le porter, et nul motif pour me cacher, je vous prie de m'appeler Madame.

«—En vérité, malgré la douceur de votre organe, je ne vous ai point prise pour une dame; d'ailleurs je vous ai vue toucher à des pistolets.

«—Et même à un sabre; c'est mon petit arsenal ambulant.

«—Vous avez donc fait la guerre?

«—Non… mais j'ai assisté aux fêtes de la gloire.

«—Ah! je crois comprendre; vous êtes l'épouse de quelque officier supérieur? vous restiez en arrière de l'armée?

«—J'étais avec les Français, et je vous prie de croire que je n'y étais pas avec des gens qui restaient en arrière.

«—Pardon, me répondit l'aimable vieillard, je me reproche l'émotion que je vous ai causée; vous m'intéressez singulièrement. Vous avez donc réellement assisté à des batailles?

«—À quatre: Eylau, Leipsick, Mont-Saint-Jean, et la campagne de France.

«—Ah! me dit-il, j'ai perdu mon fils dans cette dernière campagne!

«—Consolez-vous, pauvre père, votre fils est mort sur le lit des braves!

«—Êtes-vous ici depuis quelque temps,» me demanda-t-il, en me remerciant par une légère pression de la main du regret que je venais de lui exprimer. «Vous connaissez Ney; je le vois à la manière dont vous en parlez. Savez-vous que son fils est ici?

«—Oh! oui, je serais bien heureuse de voir le fils du héros qui sauva tant de Français dans cette fatale campagne de Russie, de celui qui redevenait soldat en restant général! Ah! je veux voir le fils de Ney et lui dire: «Si les regrets et le sort vous conduisent en d'autres climats, n'oubliez jamais la France! que jamais d'autres drapeaux ne reçoivent vos sermens! Vivez digne de votre illustre père, et conservez le droit de répéter avec un orgueil patriotique: Le sang dont je sors a coulé pour la France.»

La maison aurait pu crouler, qu'animée comme je l'étais je n'aurais rien entendu. La foule des voyageurs s'était augmentée, et l'on se mit très-bruyamment à table. Le hasard malheureusement me plaça à côté d'un de ces nombreux Anglais venus pour visiter le champ de bataille de Waterloo: il parlait exclusivement sa langue avec ses compatriotes; mais j'en savais assez pour que la conversation et son triste sujet me causassent une nouvelle impatience. Je n'y tenais plus, et voulant éviter un éclat, je fis un mouvement pour me lever. L'étranger n'avait pu se méprendre sur l'impression que produisaient sur moi tous ces discours; mais ne sachant pas l'anglais, il me retint pour me demander:

«Mais quels sont ces discours?

«—Un indigne tissu de mensonges,» m'écriai-je à haute voix, en me levant et en désignant les Anglais. Je dois l'avouer à leur éloge, en reconnaissant une femme dans l'auteur de cette violente sortie, ils se conduisirent avec un honorable sentiment de convenance et de respect. L'un de ces Messieurs m'adressa la parole en anglais; les autres me regardèrent avec curiosité.

«—Je comprends l'anglais; j'accepte vos excuses, répondis-je, et vous prie de recevoir les miennes sur un mouvement dont je n'ai pas été maîtresse. Mais des militaires, des gens d'honneur doivent-ils oublier le respect dû à la valeur malheureuse? Vous étiez, dites-vous, à Édimbourg au 18 juin, et moi, Messieurs, j'étais à Waterloo. Jugez donc qui de nous a le droit de parler des faits de cette mémorable journée?» Tout le monde me regarda avec étonnement. Les Anglais se levèrent, me saluèrent respectueusement, à l'exception d'un seul, à la figure blafarde, à la plus ridicule tournure. Il n'était pas du tout content de moi ni de ses compatriotes.

Je me retirai dans ma chambre; elle était au premier, et donnait sur la cour. Mon blond ennemi, car l'Anglais boudeur était blond, se promenait en long et en large. Je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer ses regards de colère. Il commençait à me beaucoup ennuyer, et j'allais descendre le lui dire, quand mon aimable vieillard vint frapper à ma porte, et me demander la permission d'entrer. «Soyez assez bon, lui dis-je, pour ne pas me condamner sans m'entendre; vous ne sauriez croire combien j'ai besoin de penser que vous ne me désapprouverez pas.» Il me rassura, me faisant toutefois sentir mon imprudence, et m'engageant à plus de circonspection. Je le lui promis; on va voir comment je tins parole. Il me proposa de faire un tour sur le port; j'y consentis. Chemin faisant, il me demanda la permission d'entrer un moment chez un ami où il était certain de savoir si le fils du maréchal se trouvait à Bruxelles ou non. Je l'en priai, et me promenai en l'attendant. Du plus loin que je l'aperçus revenant, je m'écriai: «Hé bien?

«—Il est parti hier; il est en sûreté.»

Ce mot, en me laissant supposer l'existence d'un péril, ne me fit sentir que le bonheur d'y voir dérobé le fils du maréchal par son prompt éloignement, et oublier mon regret de ne point le voir.

Nous décidâmes d'aller au petit théâtre du parc.

«Ne parlez pas haut, me dit M. Brihaut, et je défie qu'on vous connaisse. Si je rencontre quelque ami, vous serez un jeune Suédois, ne sachant ni le français ni le flamand.» Je cédai à cet obligeant empressement pour me distraire. En entrant dans le parc, j'aperçus au milieu de cinq ou six jeunes gens l'Anglais en question. Sitôt qu'il me vit, son visage pâle et insignifiant s'anima. Il s'approcha des jeunes gens, leur parla en assez mauvais français de ses fureurs politiques; le mot de Waterloo retentit à mon oreille. Un jeune Français là présent mit dans la discussion toute la prévention du parti qu'il aimait, et l'Anglais toute l'injustice de la haine nationale, et celui-ci ne proférait pas une parole sans me regarder, comme pour me braver. M. Brihaut voulut m'entraîner, et j'allais céder à ses sages observations; mais il était écrit là-haut que je n'échapperais à aucune extravagance. L'Anglais me voyant m'éloigner me poursuivit de cette nouvelle apostrophe: «Quoi! vous ne pensez pas que lord Wellington soit le plus grand général de l'Europe?

«—Votre Wellington d'un mot pouvait sauver un héros; mais ce mot, il ne l'a pas dit.

«—Vous parlez de Ney; lord Wellington a bien fait de ne pas prendre pitié de son crime.»

Rapide comme la pensée, je m'élance vers l'Anglais, et lui applique un soufflet qui, à la surprise et à la force du coup, fixe mon adversaire sur la place.

«Jamais, m'écriai-je en le regardant avec fierté, un Anglais ne prononcera, du moins en ma présence, une si barbare brutalité.» On fit cercle autour de nous. M. Brihaut montrait une vive inquiétude et voulait m'entraîner. L'Anglais s'était relevé et prononçait le mot de boxer. Ma voix avait trahi mon sexe, et tout ce qui était là se moquait du brave.

«Eh bien, puisque je ne puis me battre, moi, elle doit me faire des excuses.

«—Des excuses! poltron que vous êtes; ne profitez pas du prétexte, et vous verrez si je fais bien les honneurs de mon habit. Si vous préférez garder le soufflet, qu'il vous apprenne à mieux parler des militaires français, à respecter le malheur et la gloire.»

À ce langage et à la véhémence de mon action, l'auditoire resta muet. L'Anglais répéta le mot boxer. Alors un rire général éclata, et, profitant du brouhaha qu'on faisait autour du pauvre champion britannique, je m'éloignai lestement du champ de bataille; mais, comme mes extravagances ne peuvent se faire à demi, j'eus soin, auparavant, de jeter ma carte dans le chapeau de mon ennemi. J'étais dans une agitation terrible. Le bon M. Brihaut employait vainement son éloquence pour me calmer. «Je devrais partir ce soir, me dit-il; mais vous m'inquiétez. Comment, avec une figure si douce, se conduire en véritable virago!

«—Je fais mon possible pour la calmer; mais avec cet habit cela m'est impossible.

«—Eh bien, me dit l'aimable vieillard, avec un calme comique, alors on garde ses jupons.

«—En jupons même je n'entendrais pas impunément offenser la gloire française, ni surtout d'illustres mânes.

«—Allons, allons, n'en parlons plus, calmez-vous; car s'il est impossible de vous donner raison, il est trop difficile de vous gronder; puis si la tête est un peu trop vive, le coeur est excellent. Mais, enfin, si vous eussiez rencontré dans l'Anglais, au lieu d'un boxeur, un spadassin?

«—Ah! mon ami, malheureusement, ayant reconnu mon sexe, aucun homme n'eût accepté la partie, et voilà ce qui est désespérant.»

J'avais mis à cette réponse toute la sincère expression d'un regret qui parut au bon et calme M. Brihaut le comble de l'extravagance.

«Quoi! s'il eût accepté, vous eussiez eu l'audace de vous battre à l'épée, au pistolet? risquer d'être estropiée?

«—J'aurais risqué tout cela, même en laissant, comme agresseur, le choix des armes. Je vous assure que je fais ce que je puis pour éviter ces extrémités; mais quand le hasard ou mon caractère m'y entraîne, prendre le parti de la prudence est un effort impossible.» Alors je lui contai mon aventure avec le jeune officier de la garnison de Lille.

«Mais, en vérité, vous périrez par les armes!

«—Que le ciel vous entende, Monsieur, et que ce soit en défendant la mémoire de ceux que j'ai aimés! et je croirai bien dignement mourir.» Et le bon M. Brihaut d'admirer celle qu'il venait de réprimander tout à l'heure.

Malgré l'heure avancée, nous continuâmes une promenade qui durait depuis si long-temps, et qui avait été marquée par une bizarre vicissitude qui nous entraîna dans le récit de toutes les aventures de ma vie passionnée, auxquelles, l'âme du vieillard semblait sympathiser d'une manière inquiète et sombre, surtout quand mes aveux touchaient aux événemens politiques. Le froid, la fatigue, l'émotion, la vue surtout de cette tête blanchie qu'animaient jusqu'à l'exaltation les réminiscences d'un passé qui semblait avoir agi sur sa destinée, tout cela finit par me jeter dans un saisissement de suppositions à l'égard de mon cavalier sexagénaire: je croyais voir en lui quelque grand criminel, jugé tel par la partiale politique, ou du moins quelque être bien malheureux. Je lui exprimai ma pensée avec toute la franchise de la douleur, en lui demandant qui il était pour être initié dans les secrets dont il m'avait fait l'aveu.

«Je suis, me répondit-il, un homme malheureux, sur qui pèse une horrible destinée. J'étais parvenu, à force de résignation, à supporter le poids de mes souvenirs; mais votre rencontre et tout ce qui vient de se passer me rappelle un passé si près encore et trop brillant dans son existence, trop terrible dans sa fin, pour qu'il puisse n'être pas toujours présent à ceux qui furent attachés à cette fabuleuse et tragique fortune du prisonnier de Sainte-Hélène. Ma destinée a touché de trop près à cette destinée, pour avoir pu s'en détacher sans déchiremens. Mon fils était officier supérieur dans les lanciers de la garde. Un autre de mes enfans est mort au service de Napoléon. Ce n'est pas lui que je pleure; c'est mon Henri, mon aîné, victime d'une passion terrible, mort à la fleur de son âge, pour avoir voulu venger son honneur blessé, frappé par les mains du lâche suborneur de sa femme. Oh! oui, je suis bien malheureux!»

Une pensée soudaine, une illumination terrible sembla me montrer dans le vieillard le beau-père de l'infortunée Paula, et cette espèce de rêve était une réalité. Dans l'effusion de mes idées et de mon intérêt, je racontai au désespoir de ce père comment j'avais rencontré Paula, dont je peignis les remords, en parlant d'un manuscrit et d'un portrait qu'elle m'avait donnés en signe de repentir et d'amitié. Le vieillard me demanda comme une grâce de lui céder l'un et l'autre. Il m'avoua que tous ses voyages avaient pour objet la recherche de Paula; qu'il comptait se rendre à Londres dans l'espoir de l'y trouver enfin. Je lui donnai tous les renseignemens nécessaires pour Marseille, Aix et la Sainte-Baume, et il résolut de prendre cette route sans délai. À tout ce que je racontais de Paula, le pauvre M. Brihaut passait par l'alternative des sentimens les plus déchirans.

Au lieu de courir les grands chemins en pélerine, c'est près de moi que Paula aurait dû chercher un refuge. N'était-elle pas sûre d'être accueillie par le père trop indulgent qui cacha ses premières erreurs?

Nous reprîmes lentement le chemin de l'hôtel. M. Brihaut, après avoir vu le portrait de Paula, et bien convaincu que la pélerine n'était autre que la belle-fille qu'il cherchait, fit retenir sa place pour le lendemain. Je pleurai avec lui, et lui promis le manuscrit et le portrait, quoique j'y attachasse du prix. Mais je ne le lui remis pas avant d'avoir copié la nouvelle Polonaise, qui m'avait le plus intéressée, et plus encore quand M. Brihaut m'eût assuré que Paula descendait par les femmes de l'infortunée Odeska, dont bien jeune encore sa plume facile et élégante avait écrit la vie malheureuse. M. Brihaut, en échange du sacrifice que je lui fis, me força d'accepter une fort belle montre. Mais ce que j'estimai bien au-dessus du présent, ce fut la confidence qu'il me fit, la lettre qu'il me donna pour une dame Fanny Brouann, dont il peignait l'âme comme semblable à la mienne pour son enthousiasme militaire. Nous convînmes de quelques moyens sûrs de correspondance. Il me donna trois autres lettres, et nous nous quittâmes.

De toutes les confidences que M. Brihaut venait de me faire, celle qui m'occupait le plus se rapportait à un Français arrêté à Bruxelles, mis en liberté par la protection de l'ambassadeur, M. de La Tour-du-Pin; quoiqu'il eût été accusé, comme d'autres Français, d'avoir pris part à une espèce de conspiration. M. Brihaut était persuadé que la disparition de quelques amis dont je lui avais alors parlé tenait aux révélations fausses ou vraies de cet homme, et il m'avait priée de le tenir au courant.

J'avais reçu une lettre qui hâta mon départ pour Anvers, et je fis aussi retenir ma place pour le lendemain dix heures. Je ne pus fermer l'oeil de la nuit, et j'en passai une grande partie à copier le fragment du manuscrit de Paula, avant de le remettre à son beau-père, que je regardais dès ce jour comme un ami, après tant de confidences qui toutes étaient en rapport avec ce passé qui avait tant bouleversé ma jeunesse, et qui allait encore par le souvenir me rejeter dans un dédale de nouvelles vicissitudes.